Dans
ce one shot, sous la pression de son bras droit, Largo Winch s'est
rendu à une soirée mondaine à Washington. Sa
garde du corps ayant récolté un bras cassé lors
de leur dernière aventure, c'est Georgi Kerensky qui va faire
office de garde du corps...
Le Temps d'une valse
Que reste-t-il de nos amours [...
Un
souvenir qui nous poursuit sans cesse
Ch. Trenet
Il la vit. L'espace d'un instant, il perdit conscience de tout le reste. Une silhouette longiligne, de longs cheveux bruns remontés en chignon, des yeux opale… Le temps avait été clément avec elle. Juste quelques rides au coin des yeux et des lèvres… une allure plus posée et majestueuse…Et toujours une beauté incandescente qui lui faisait battre le cœur un peu plus vite… Un mouvement de Largo attira son regard. Le temps de vérifier qu'il ne sortait pas, la silhouette avait disparu…. Mais avait-elle vraiment existé ?
Plus tard, il entendit un rire et dans l'encadrement d'une porte, une femme apparut au bras d'un homme en costume noir. Brune, mince, des yeux clairs. En passant, son cavalier saisit une fleur écarlate dans un vase près de la fenêtre et la glissa dans son chignon. Le regard de Kerensky s'attarda un instant sur le couple. La femme devait être la silhouette entre-aperçue… et évidemment ce n'était pas le fantôme qu'il avait cru voir… Cette femme-là était plus quelconque et plus jeune … Il détourna le regard et reprit son observation de la salle… Plus de vingt ans avait passé… Pourquoi penser à elle, justement ce soir ? Il avait cru avoir réussi à l'oublier. Il avait tout fait pour. Visiblement, en vain… Il secoua la tête, ce n'était pas le moment pour les introspections. Il était en service commandé….
Se rencognant, il fit des yeux le tour de
la salle. Une salle de bal comme tant d'autres.
Luxueusement et
lourdement décorée. Des lumières qui
clignotaient, un festival de couleurs qui s'agressaient les unes
les autres, des rires, des coupes de champagne qui s'entrechoquaient…
des gens qui se croisaient et se recroisaient au gré des
danses et des buffets, et d'autres en costume cravate, l'air
sévère et conspirateur qui discutaient entre eux…
Bref,
des gens qui essayaient d'oublier leur solitude et leur petitesse
en se montrant et en paraissant. Atmosphère de fin de siècle
décadente.
Personne ne s'amusait vraiment ou n'était
heureux d'être là, mais aucun ne voulait le montrer.
Il fallait respecter les apparences. Les apparences ! La morale et la
bienséance moderne. Personne n'était dupe, mais tout
le monde faisait comme si…
Tapi dans l'ombre contre le mur, il se retînt de sourire. Vive la société moderne ! Rien de ce qui se passait ce soir ne lui échappait. Il aurait même pu dire avec combien et quelles filles, cet homme en costume gris s'était échappé dans le jardin. Lui qui sans sourire, affirmait avec aplomb que les mœurs actuelles étaient trop libertines et qu'il faudrait restaurer la morale auprès des jeunes générations. Un parfait exemple du décalage entre ce que l'on prêchait et ce que l'on faisait.
Plus il côtoyait cette société, moins il souhaitait en faire partie. Et après on se demandait pourquoi il passait autant de temps auprès de ses machines ! Au moins, elles ne trichaient pas, elles.
Un
jeune homme le rejoignit. Costume clair, cheveux indisciplinés.
Pas de cravate.
- « Ca va Georgi ? Tu t'amuses bien
?
- Follement.
- Ca a l'air…
- Le sourire béat
n'était pas dans l'ordre de mission.
- En dessous de
tout ! Je dirais de le rajouter pour la prochaine fois.
- Joy en
sera ravie….
- Allez courage, t'as survécu à
pire.
- Bien sûr. Toi et Simon jouant aux grands chefs,
négligeant des avis éclairés au sujet de votre
sécurité…Dois-je continuer ?
- Non, ce n'est pas
la peine »…Il sourit… « Ces soirées
ne sont pas mon truc, non plus.. Normalement on devrait pouvoir
s'éclipser dans un peu moins de deux heures…
- Génial…
Je crois que t'es attendu…. »
Il fronça soudainement les sourcils et fixa un point derrière Largo. Celui-ci s'en aperçut et se retourna pour voir ce que Georgi avait repéré. Etait-ce des ennuis en perspective ? Des hommes armés qui allaient abréger ou rallonger cette soirée mondaine ? Il eut beau scruter, il ne vit rien. Juste des hommes d'affaires et leur femme discutant ci et là ou dansant. Rien de louche donc…Oui, non, enfin peut- être pas. Il y avait sûrement des hommes d'affaire pas très nets ou qui menaient certaines affaires limites. Disons plutôt que l'homme le plus dangereux dans cette scène semblait être Marmayer. L'homme le plus ennuyeux et le plus bavard qu'il ait jamais rencontré ! Et comble de malchance, il avait proposé un contrat intéressant au groupe et qui en plus rentrait tout à fait dans sa conception des affaires. Sullivan lui avait déjà planifié plusieurs rendez-vous avec lui.
Il avait donc bien l'intention de l'éviter autant que possible durant la soirée. Il jeta un coup d'œil rapide sur son expert en sécurité. Il s'était raidi. Ca n'augurait rien de bon, tout ça. Finalement, le jeune milliardaire se détendit quand il constata que ce qui intriguait son ami était le couple qui discutait avec Sullivan et qui se dirigeait présentement vers eux.
Georgi s'était perdu dans la contemplation de la femme qui se tenait devant lui. Son fantôme n'était pas si fantomatique que cela finalement. En tout cas, à moins qu'il soit brusquement victime d'hallucinations, bien qu'il n'ait rien bu d'autre que du jus de fruit depuis le début de la soirée, il se tenait bien réel devant lui… encore plus subjuguant que dans ces souvenirs. C'était sans aucun doute la plus belle femme de la soirée.
Bien trop occupé à se repaître de sa vue et à essayer de lire dans ses petites rides son histoire, il n'écouta que d'une oreille distraite les présentations. Il n'en retint juste que son mari, un certain Patrick Anderson, était diplomate… Quand Largo le présenta, il se contenta d'un hochement de tête. Il la vit sourire. Son cœur s'en affola et il s'en voulut de cela. Il ne devrait pas être permis au fantôme de se réincarner et de venir bousculer les gens pour leur rappeler ce qu'ils avaient mis si longtemps à oublier.
Il fut sorti de sa rêverie par une voix grave
et ensorcelante. :
- « Pendant que ces messieurs
parlent affaires, m'accorderiez-vous l'honneur d'une danse
? »
Elle avait délaissé les hommes
d'affaires et s'était approché avec grâce. Il
la détailla de son regard perçant. Elle était
splendide… De ces beautés parfaites qu'on ne devait
contempler que de loin. S'approcher, les toucher, c'était
signer son arrêt de mort. Il savait qu'il devait dire non. Il
le savait, mais…
- « Avec plaisir, madame. »
Elle
lui sourit et tel un gentleman, il offrit le bras à son tendre
souvenir et l'entraîna sur la piste de danse. Largo ne
sortirait pas de la salle, il ne courrait donc aucun risque ! De
toute manière, il ne serait qu'à quelques mètres
de lui, il pourrait intervenir à la moindre alerte.
Les
deux hommes d'affaires les regardèrent s'éloigner
avec bienveillance, accompagnée d'une pointe de regrets puis
reprirent leur discussion…
Sur la piste, le couple se mit à danser au son d'une valse. Les espaces étaient bien marqués : les corps ne se touchaient pas, distants de plusieurs centimètres. Une main dans le dos de l'autre à hauteur bienséante, les deux autres liées raisonnablement. C'est lui qui menait la danse. Elle se contentait de suivre le rythme qu'il imposait. Cette danse n'était pas combat, mais harmonie et ivresse. Ils tournaient sur ce rythme à trois temps, oubliant ce qui les entourait. Rien ne comptait que la danse et ces pas esquissés en harmonie. Un, deux, trois… Calquer son rythme sur l'autre, se laisser mener et étourdir. Un, deux, trois… S'abandonner en silence le temps d'une danse. Nul besoin de mots, ils n'auraient fait que gâcher le moment. Tout était déjà dit dans cette mélodie un peu triste et cette danse. Un, deux, trois… Ils se perdaient dans les yeux de l'autre, les pas leur venaient naturellement. Un, deux, trois… La danse était presque terminée et inconsciemment ils ralentirent le rythme.
La musique se tut. Fin de l'ivresse et retour à un réel décevant. Il cessa de tourner et la libéra… et ressentit un grand vide quand elle ne fut plus dans l'emprise de ses bras. Mais il n'en laissa rien paraître, il n'en avait pas le droit. Une musique moderne, qui se voulait plus entraînante, retentit et les chassa de la piste… Ils rejoignirent les deux hommes qui les attendaient. La femme retrouva le bras de son mari. L'homme regagna la pénombre de son poste d'observation au fond de la salle et reprit son observation. Toujours un œil sur son jeune patron et l'autre scrutant tous les alentours et s'attardant par moment sur cette longue silhouette élancée aux cheveux bruns noués en chignon… Yllana Anderson pour ce monde, pour ce pays… Yllana Ralianov pour lui… Il ne lui parlerait plus, il ne la verrait plus…. Dans quelques heures, elle serait redevenue un fantôme hantant divers recoins de sa mémoire… Ne lui resterait que les souvenirs… Jolis mais teintés de l'amertume des actes manqués….
Bien
plus tard dans la soirée, Largo revint près de lui et
constata une fois de plus qu'il admirait du coin de l'œil Yllana
Anderson.
- « Elle est magnifique, n'est-ce pas ?
-
Oui… et elle est mariée… On peut y aller ? »
Il
sourit de l'empressement de son ami à changer le tour de la
conversation, mais avec tact, s'abstint de lui en faire la remarque
et joua le jeu.
- « Oh oui… J'ai déjà
pris congé des maîtres de maison et il vaut mieux sortir
avant que John ne retrouve quelqu'un qu'il aurait encore omis de
me présenter… »
Ils quittèrent les
salons, récupèrent leurs manteaux et se dirigèrent
vers la voiture de Largo… Alors que Largo cherchait ses clés,
Georgi se tourna vers la demeure qu'ils venaient de quitter… et
la vit. Elle était là sur le balcon, le suivant des
yeux. Il la fixa un instant, le regard douloureux, imprimant cette
image dans sa mémoire, puis fit un effort pour détourner
les yeux. Largo était toujours en train de chercher. Il
fouilla dans sa poche et sortit un pass qu'il lui tendit :
-
« Tiens tu finiras ta campagne de fouilles plus tard
! »
Ce faisant un morceau de papier bleu pâle
était tombé de sa poche. Etonné, il n'utilisait
que du papier blanc ou des post-its jaunes, il se baissa et le
ramassa. Son cœur battit plus vite en y découvrant l'écriture
fine et serrée… Il leva les yeux, elle était toujours
là, le contemplant. Il baissa la tête pour découvrir
le message: Jeudi 18, 20h, square Roosevelt.
Il releva les
yeux en direction du balcon. Ils se dévisagèrent un
instant. Elle sourit et tourna les talons. Il resta là à
contempler l'espace vidé, froissant le papier dans sa main
droite…
- « Georgi ? Tu rêves ? »
Il
murmura pour lui-même :
- « Ce doit être
ça, ça expliquerait tout…. Un très beau rêve…
qui ne peut se réaliser…
- Ohé… Tu veux
peut-être faire du rab dans cette soirée mondaine ?
-
Non… Quoique je suis en train de me dire que ça serait
peut-être moins dangereux que de te laisser conduire…
- Je
préfère faire comme si je n'avais rien entendu…
Allez monte, on rentre…
- Ce serait dommage de faire patienter
Joy plus que nécessaire … »
Largo le regarda
les yeux ébaubis. Georgi sourit.
- « Combien
paries-tu qu'elle trouve un prétexte pour passer ou
téléphoner et vérifier qu'il ne s'est rien
passé et que je t'ai bien ramené en un seul morceau
au groupe ?…
- Pas un cent…. Je serais sûr de
perdre… »
Les deux hommes échangèrent un sourire entendu. Joy Arden détestait être tenue à l'écart de son boulot et était toujours plus inquiète que nécessaire dans ce cas… Puis ils tournèrent la tête. Largo se concentra sur sa conduite tout en pensant à sa jolie garde du corps qui avait récolté un bras en écharpe suite à leur dernière aventure…. Georgi regarda par la vitre, les lampadaires de la ville…. Mais tout ce qu'il voyait était une silhouette évanescente aux yeux opale, aux cheveux noués dans un chignon bas… Une femme qu'il devait oublier… Une femme qu'il ne devait absolument pas rejoindre jeudi 18 à 20 heures…
Fin.
