Chapitre 2 : De l'importance de l'horoscope


Renoncer au basketball n'avait pas été une si bonne idée que ça. Premièrement parce que même si ses années à Teiko lui avait fait détester ce sport, son corps lui réclamait le contact de la balle. Deuxièmement parce que la flamme ne s'était pas éteinte même après plusieurs semaines à tenter de l'étrangler pour qu'elle rende son dernier soupir – c'était une espèce de sentiment d'attraction-répulsion qui n'était pas sans lui rappeler ce qui le liait à Kise. Troisièmement parce qu'il avait une poignée de culs arc-en-ciel à botter sur sa hit-list, pour le bien de chacun de ses amis, bien entendu. La fin du collège lui avait permis de galvaniser sa détermination et de perfectionner sa vision du basketball. Il avait enfin les idées claires et se faisait un devoir de tirer ses anciens coéquipiers du sommeil de leur conscience. En attendant la rentrée d'avril au lycée dans trois semaines, il se devait néanmoins de ne pas trop rouiller, surtout avec sa condition physique inférieure à la moyenne.

Tetsuya revêtit son survêtement, regonfla son ballon de basket et s'arma d'une bouteille d'eau qu'il fourra dans son sac à dos avant de se rendre au terrain de street-basketball à deux blocs de sa maison. Ses mains palpitaient d'appréhension, frémissant du seul souvenir de la texture rugueuse de la balle sous ses doigts. Son poids familier et réconfortant sous le bras lui rappelait les trajets animés vers le terrain, après les cours en compagnie de ses amis. Il pressa légèrement le pas pour arriver plus rapidement, impatient d'écraser la balle sur l'asphalte et d'éprouver la pression caressante et agressive du rebond contre sa paume. Même si ses capacités étaient à peine passables, même si son endurance était tout juste médiocre, il éprouvait un plaisir et une joie ineffables quand il passait à ses coéquipiers, visait le panier, se mesurait à des adversaires talentueux, repoussait ses limites physiques et stratégiques pour vaincre ses adversaires. Renoncer à ces émotions là, c'était tuer le sport. Le basketball était un jeu. Kuroko se promit de le leur rappeler...

Il passa l'après-midi à tirer, feinter, tenter des enchaînements nouveaux, et surtout à courir après la balle après avoir raté un rebond ou une technique. Une fois exténué, heureux et en même temps incroyablement heurté dans sa fierté de joueur à cause de son habileté contestable, Kuroko décréta qu'il avait amplement mérité un milk-shake à la vanille de chez Maji-Burger. Il eut du mal à dissimuler sa surprise lorsque, arrivé devant le fast-food, il vit Kise attablé à l'intérieur avec un groupe d'adolescents joyeux dont une majorité de jolies filles. Il ne sut pas si son cœur venait de s'arrêter de battre, d'exploser ou de se changer en moteur de voiture de F1.

Pourquoi Kise ? La question en englobait plusieurs : pourquoi Kise devait se trouver sur son chemin à ce moment précis ? Pourquoi en telle compagnie ? Pourquoi est-ce qu'il réagissait ainsi à sa présence ? Pourquoi Kise plutôt que n'importe quelle autre personne qu'il avait pu côtoyer ? Il n'était qu'un bellâtre un peu simplet et beaucoup trop enthousiaste et tactile et à la personnalité ambiguë. Et Kuroko n'était absolument pas sensible à ses phéromones diaboliquement sournoises toutes en nonchalance souriante et décomplexions. Et non, là, il ne souffrait pas de voir Kise dilapider ses sourires à une brochette de filles extatiques ou de le voir rire franchement en piquant les frites des copains. Au contraire, il était satisfait de voir que le baiser qu'il avait forcé n'avait pas le moindre sens, que Kise n'était pas gêné de leur séparation et que leurs routes ne se croiseraient probablement plus jamais, excepté peut-être sur le terrain.

Alors pourquoi est-ce qu'il faisait honteusement demi-tour en priant de toutes ses forces pour que Kise ne le remarque pas ? Ce n'était pas son genre d'éprouver de l'embarras même dans les situations les moins glorieuses. Il était d'ailleurs plus ou moins habile pour s'en sortir avec dignité. Par exemple, il lui suffisait d'entrer, d'ignorer Kise et sa bande, d'emporter son milk-shake à la vanille et de le savourer tranquillement sur un banc d'où il pourrait contempler un coin pas trop moche comme les pruniers en fleur, le glissement tranquille de l'eau d'un canal ou l'entrée délicate d'un temple. Il pouvait d'ailleurs faire usage de son aptitude pour la dissimulation pour ne pas capter le regard de Kise.

Kuroko retourna chez Maji-Burger empli de détermination. Un homme ne renonçait pas à un milk-shake à la vanille si près du but. La transaction se déroula avec les heurts habituels : on avait essayé de le dépasser dans la file d'attente parce qu'on ne l'avait pas vu mais lorsqu'il s'était manifesté on l'avait laissé passer, le serveur au comptoir n'avait pas su dissimuler sa peur lorsqu'il l'avait enfin aperçu et le cherchait encore des yeux avec étonnement une fois qu'il était parti avec son milk-shake. Rien à signaler du côté de Kise. Et quand bien même il eût détecté sa présence, pour Kuroko ce n'eût été que la répétition triviale de la cérémonie de fin d'étude où il avait fait front alors qu'il sentait peser sur lui les regards des membres de la génération des miracles après avoir quitté brutalement le club de basketball.

Kise, de son côté, avait cessé de rire avec insouciance aux blagues oiseuses de ses acolytes. Il était sûr d'avoir vu passer un adolescent frêle armé d'un milk-shake et d'un ballon de basketball. Il sortit son téléphone portable de sa poche, prêt à appeler Kuroko-chi pour l'inviter à rejoindre leur table et déchanta brutalement en se souvenant qu'il n'avait pas son numéro. D'instinct, il était sur le point de quitter la compagnie pour le suivre avant de le perdre de vue. Il se rendit compte que la manœuvre ne passerait pas très bien auprès de ses collègues mannequins. Après tout, ils étaient en train de fêter la fin de leur shooting et se lâchaient un peu sur la nourriture après des semaines de privation... Il se ravisa en dépit de son désir de passer du temps avec Kuroko-chi : intimement, il savait qu'ils se reverraient. Kuroko-chi n'avait pas abandonné le basketball, finalement, et cette seule idée le réconfortait sur son état. Il avait craint qu'il ne sombre dans le ressentiment après la finale et son absentéisme soudain l'avait alarmé. Malheureusement, les démarches d'entrée au lycée, les examens de fin d'année et son boulot de mannequin avaient boulotté tout son temps et il n'avait rien pu faire. Il envoya un message au plus informé et moins effrayant de ses ex-coéquipiers.

À : Midorima-chi

C'est quel lycée qu'a rejoint Kuroko-chi, déjà ?

De : Midorima-chi

Le bonjour à toi aussi. Oha Asa avait prédit qu'un gémeau m'importunerait aujourd'hui. C'est Seirin si je me souviens bien (et c'est souvent le cas).

À : Midorima-chi

Merci ! Qu'est-ce que dit Oha Asa sur la compatibilité entre les gémeaux et les verseaux ?

De : Midorima-chi

Rien d'encourageant... Pour qu'un gémeau parvienne à bien s'entendre avec un verseau il faut une bonne dose de détermination et d'endurance ainsi qu'une légère inclination masochiste. Renonce si tu n'es pas sérieux.

À : Midorima-chi

Et les chances augmentent de combien avec un porte-bonheur ?

De : Midorima-chi

L'homme propose et dieu dispose. Le porte-bonheur du jour est un sombrero.

Kise musela son envie de rire pour ne pas perdre la face en société.

À : Midorima-chi

Je suis pas encore prêt pour ça mais merci du conseil...


L'équipe de basketball de Seirin dégageait quelque chose qui rappelait étrangement la maison ainsi qu'un indescriptible sentiment de danger. Si la coach et le capitaine faisaient office de parents sévères, il était indéniable que Riko portait la culotte et peut-être aussi la kalachnikov si on se fiait à la crainte qu'elle inspirait aux joueurs. Kuroko la redoutait, comme tout le monde, de façon toute relative cela dit. Après avoir connu les humeurs d'Akashi, il était beaucoup moins enclin à ressentir les émotions telles que la surprise, la peur et l'impuissance. Hûyga en imposait également, à sa manière, quoique avec moins de charisme que d'autres joueurs de la génération des miracles. Quant aux sempai, ils avaient cette aura rassurante de grands frères. Il se sentait également à l'aise avec les nouvelles recrues, mention spéciale pour Kagami avec qui le feeling passait bien. Au début, il n'avait pas bien su comment le considérer avec son côté brute épaisse et son aura féroce mais un type qui aimait autant le frisson que procurait le basketball ne pouvait pas être mauvais. Il n'était pas sans lui rappeler Aomine. D'ailleurs, avec son potentiel illimité, Kagami avait les pré-requis nécessaires pour devenir son partenaire dans la guerre déclarée contre la génération des miracles.

— Encore toi ? s'exclama celui-ci, un peu moins surpris après la douzième occurrence du phénomène.

Il déposa son plateau sur la table en face de Kuroko.

— J'étais là depuis un moment...

— Comme d'hab', constata Kagami en mordant dans le premier hamburger d'une longue farandole.

Kuroko avisa la salle presque vide du fast-food, puis son camarade de classe sans renvoyer la moindre expression. Il aspira paresseusement une gorgée de milk-shake :

— Je me demande quel genre de faculté te fait toujours t'asseoir à ma table quand tu as l'embarras du choix.

Sûrement une espèce d'instinct animal, Kagami avait l'air d'être le genre de personne qui suit aveuglément son intuition.

— Dis-le si tu veux pas me voir... De toute façon maintenant que je suis là, j'y reste. T'en veux un ? proposa-t-il, les bajoues pleines façon hamster.

— Non merci, te regarder manger suffit à me... sustenter.

Il avait mis ce qu'il fallait d'hésitation dans le choix terminologique pour faire sonner le propos comme une pique.

— Ça veut dire quoi, ça, Kuroko ? questionna Kagami, moitié méfiant, moitié sincère.

Kuroko détourna le regard et fit mine d'observer les passants par la baie vitrée alors que, du coin de l'œil, il voyait Kagami ruminer et reporter sa frustration sur le contenu de son plateau.

— J'ai hâte de jouer contre Kaijô, même si c'est qu'un match amical, lança-t-il après un moment tout en déballant son dernier hamburger. Ce mec, Kise, avait l'air fort...

L'enthousiasme de son allié était en parfaite disharmonie avec ce que Kuroko ressentait.

— Ça n'a pas l'air de te motiver...

Kagami se demandait si ce gars voulait vraiment devenir numéro un avec lui... Après tout, il était plutôt mou, inexpressif et pratiquement génétiquement inapte au basketball sauf pour son extraordinaire talent pour les passes et la disparition. Enfin, bizarrement, le regard troublant de détermination qu'il avait parfois avait fini par le convaincre.

— En même temps, avec les avances qu'il te fait, je peux comprendre que t'aies des états d'âme.

Le sourire arrogant et sûr de son affirmation que lui coula Kagami lui extorqua un écarquillement de paupières.

— Tu as l'esprit tordu, Kagami, répliqua-t-il pour sa défense.

L'accusé rosit et tapa du poing sur la table avant de tenter de se disculper :

— Et qu'est-ce que tu fais de son « donnez-moi Kuroko » comme s'il demandait ta main ?

— C'est sa conception de l'humour, rien de plus.


Ça l'assoiffait comme Tantale et lui arrachait le foie comme Prométhée mais peut-être qu'éventuellement Kagami n'avait pas tout à fait tort. Ce qui avait mis Kuroko sur la voie ?

— Kuroko-chi, si je gagne ce match, j'aimerais que tu me donnes ton numéro de téléphone et que tu acceptes un rencard avec moi, fit une voix mielleuse et suppliante à son oreille.

Le souffle de Kise avait embrasé son lobe tandis que ses mèches blondes et soyeuses lui caressaient la joue. Kise l'avait pris à part au moment où Seirin entrait dans le vestiaire qui leur était réservé et l'avait traîné dans un couloir du gymnase à l'abri des regards, prétextant vouloir s'entretenir sur une question importante. Acculé contre le mur et avec Kise penché sur lui lui coupant la route avec ses bras de part et d'autre de son visage, Kuroko avait failli perdre son expression compassée. Vu de près, les traits de Kise étaient irrémédiablement parfaits, l'or de ses yeux exerçaient sur lui tout leur pouvoir persuasif, ses lèvres tendres et chaudes anesthésiaient ses capacités réflexives en le forçant à se remémorer leur goût tandis que l'odeur de sa peau s'amusait à brouiller son jugement.

— Je n'ai pas le souvenir d'avoir exprimé le désir de parier quoique ce soit sur ce match, répliqua Kuroko en rassemblant toute sa volonté.

— Demande-moi ce que tu veux en échange, je m'exécuterai sans faire d'histoire.

— Même si je te dis de me laisser tranquille et de ne plus chercher après moi avec ce genre d'intention ?

— T'es dur ! pleurnicha Kise. Comme si je pouvais faire une chose pareille !

Kuroko ne s'exprima pas, cependant ses yeux le faisaient à sa place. Ils émettaient une sorte de signal « tu viens tout juste de me dire que tu ne ferais pas d'histoire et c'est exactement ce que tu me fais » que parut capter l'incriminé.

— D'accord... d'accord mais je n'accepte ta condition que parce que je sais que je vais gagner.

— Même chose de mon côté, rétorqua Kuroko en repoussant l'un des bras de son vis-à-vis pour échapper à sa domination, il est indéniable que Seirin vaincra Kaijô.

Kise se fendit d'un sourire à la fois attendri et plein de défi :

— T'es mignon, Kuroko-chi, je me languis de t'embrasser à nouveau...

Un bruit sourd retentit.

— Aïe, gémit Kise.

La frappe dans le plexus solaire : une valeur sûre.


Les larmes de Kise après sa défaite avaient provoqué une irritation lancinante à l'intérieur de sa poitrine. Kuroko s'était inquiété de la douleur impromptue et nouvelle qui s'en prenait à son organe et chercha à expliquer l'élan consolateur qui avait failli mouvoir ses membres. Néanmoins les circonstances ne lui avaient pas laissé l'occasion de s'inquiéter davantage de la condition de Kise : Seirin devait célébrer sa victoire et l'as de Kaijô ne s'était plus montré après le match. Son absence l'avait travaillé pendant tout le repas qu'il avait partagé avec ses équipiers. Est-ce que Kise aurait réagi différemment s'il n'avait pas été question de ce pari stupide ? Avait-il bien fait d'exiger de Kise qu'il renonce à lui ? Le seul fait de se poser la question donna à Kuroko l'envie de s'infliger un coup de poing. Il avait besoin de prendre l'air.

—Je sors, je vous attends devant, annonça-t-il bien qu'il ne fût pas sûr d'avoir été attendu tant Kagami attirait toute l'attention avec ses prouesses gloutonnes.

Kuroko ne s'attendait en rien en sortant du Meat Bomber, et encore moins en tombant directement sur Kise, à avoir avec lui une longue conversation dont il ne savait plus si le propos était le basketball ou leur relation, et encore moins à engager une partie de street-basket justicier avec lui et Kagami pour inculquer un peu d'humilité à une bande de yankees.

— Bon, il est plus que temps pour moi de rentrer, lança finalement Kise en ramassant son sac de sport. Au final, j'aurais quand même réussi à jouer au basket avec Kuroko-chi, poursuivit-il dans un large sourire, sincère et douloureux.

Sans s'être mis d'accord avec lui-même au préalable, Kuroko se planta devant Kise.

— Attends une petite minute s'il-te-plaît.

Le joueur fantôme sortit de son sac un stylo et un bout de papier, griffonna quelque chose dessus et le tendit à Kise.

— Si tu as envie de me contacter... explicita Kuroko.

Le sourire de Kise s'élargit. Il déposa un baiser sur le morceau de papier et le fourra dans sa poche. L'horoscope de Oha Asa s'était planté, ce n'était pas un si mauvais jour pour les gémeaux. Kise fit volte-face avec sa classe de mannequin et ressortit le morceau de papier que Kuroko-chi lui avait laissé pour s'assurer de son existence tangible. Kuroko-chi lui avait donné son numéro de sa propre volonté après l'avoir malmené à chacune de ses tentatives d'approche ! Il n'arrivait pas à considérer les rivières de chocolat et de barbe-à-papa de son bonheur comme réels. Ses chances n'étaient pas mortes avec sa défaite. Au contraire, Kuroko-chi tenait à lui, à sa manière, et ne voulait pas couper les liens ! Il allait enregistrer immédiatement son numéro au cas où il perdrait ce fragile morceau de papier. Il le déplia soigneusement, presque amoureusement, et resta coi un moment. Sans rire, Kuroko-chi lui avait laissé une adresse postale ? Comment est-ce qu'il devait l'interpréter ?

— Je suis complètement à la ramasse quand il s'agit de toi, Kuroko-chi, soupira Kise en se retenant de verser une larme de désespoir.

Oha Asa avait toujours raison.