Chapitre 4 : Décrocher un rencard à l'usure


Une brise aurorale décoiffa négligemment sa chevelure éclatante alors qu'il cheminait en direction du lycée Shûtoku. Il avait desserré la cravate de son uniforme et fait tomber assez de boutons pour révéler sa peau légèrement tannée. Ses écouteurs diffusaient dans ses oreilles la voix sucrée et enjouée d'Oha Asa qui annonçait l'horoscope du jour. Les Gémeaux n'étaient pas en berne côté chance et il comptait bien saisir la sienne. Avec l'aisance du professionnel qu'il était, il passa la main dans les cheveux pour les remettre en place tandis que cette seule gestuelle aimantait les regards dans sa direction. Kise savait qu'il était beau, Kise cultivait ses charmes et en abusait parfois mais Kise n'en tirait pas particulièrement de fierté. Il estimait que la nature avait été généreuse et que par conséquent il n'avait que peu de mérite à être ce qu'il était. Par ailleurs, quel orgueil tirer d'une plastique attrayante lorsque la personne qu'on aimait y était insensible ? Il goûtait peu cette ironie moqueuse.

Kise accéléra le pas, effrayé par avance de la punition de son capitaine quand il apprendrait qu'il avait séché les cours. Cependant il valait mieux ça que d'oser arriver en retard à l'entraînement de l'après-midi. Le trajet jusqu'à Shûtoku prenait une bonne heure, presque autant que pour aller à Seirin et il avait moins de bonnes raisons pour se rendre au premier qu'au deuxième. Il ne se rendait définitivement pas à Shûtuku pour les beaux yeux de Midorima – quoiqu'il les eût eus réellement magnifiques s'il n'avait pas été miro comme une taupe. Sa mission était tout autre, beaucoup plus périlleuse et excitante, du moins l'espérait-il... Il n'avait juste pas prévu de plan après l'accession aux grilles du lycée. La stratégie n'était pas sont fort, d'abord parce qu'il n'en avait quasi jamais besoin sur un terrain de basket, il laissait ça au coach et à son sempai, ensuite parce qu'il était impulsif de tempérament et enfin, parce qu'un simple sourire bright et un clin d'œil suffisait généralement à désamorcer une situation, qu'il eût en face de lui un homme ou une femme.

Il se tenait, penaud et honteux, devant le lycée rival, se demandant s'il devait retourner à Kaijô ou tenter une percée éhontée comme il l'avait fait à Seirin lorsqu'une série de grincements et de soupirs attirèrent son attention. Doucement, ahanant et remontant la rue, arriva un lycéen à bicyclette qui remorquait une immonde carriole. Interloqué, il se souvint que cet étrange appareillage servait d'ordinaire à véhiculer Midorima-chi. D'un signe de main, il héla le pilote qui s'arrêta à son niveau. Il arborait une expression curieuse où flottait un sourire d'amusement perpétuel que se plaisait à infléchir la glace de ses yeux bleus et perçants.

- Tu es... un de ces types de la « génération des miracles »... le mannequin... Kise du lycée Kaijô ? lança-t-il avec entrain.

Il aurait pu lui lire son CV que ça lui aurait fait le même effet. Kise contint un soupir.

- Et tu es le point guard de Shûtoku : Takao Kazunari. Midorima-chi m'a parlé de toi.

Les yeux de l'intéressé s'écarquillèrent de surprise et des rougeurs équivoques colorèrent ses joues de plaisir.

- Vraiment ? Shin-chan a fait ça ? demanda-t-il, indéniablement flatté.

- Oui...

En grande partie pour se plaindre de sa trop grande familiarité et du non-respect de son espace vital. Kise tenta d'esquiver le sujet truffé de pièges à loup.

- D'ailleurs, reprit-il, il n'est pas avec toi ?

Takao perdit quelques candelas d'intensité lumineuse dans le sourire à l'évocation de son coéquipier déserteur.

- On s'est retrouvés coincés dans les bouchons et il en a eu marre donc il est parti à pied, comme d'hab, l'informa-t-il en se renfrognant. À ce compte là, on aurait mieux fait de venir tous les deux à pied au lieu de s'encombrer de ça mais Shin-chan est complètement buté sur le sujet.

Kise sentit que le destin était en train de lui faire de violents appels de phares. Là se trouvait sa chance d'obtenir ce pourquoi il était venu où il n'y connaissait rien.

- Les caprices de Midorima-chi sont toujours extravagants, comme avec ses porte-bonheurs improbables...

- À qui le dis-tu... La semaine dernière on a fait onze boutiques pour trouver une mitaine droite en laine de camélidé argentin tricotée par un gaucher, ricana Takao. C'est n'importe quoi mais c'est ce qui le rend hautement distrayant.

Ils rirent de conserve quand un éclat malicieux luisit dans les prunelles de Kise.

- Toi qui as l'air d'aimer t'amuser à ses dépens, je suppose que tu l'as déjà vu perdre tous ses moyens ?

- J'y travaille assidûment mais je n'ai pas encore trouvé sa faiblesse... répliqua Takao qui ne cachait plus son intérêt pour la question.

Kise connaissait déjà la réponse quand il lança avec malignité :

- Tu veux un indice ?


Kuroko alluma sa veilleuse tout en se brossant les dents. Il avait survécu à ses courbatures post-match contre Shûtoku et se demandait pourquoi, en dépit de ses efforts physiques constants, il ne parvenait pas à développer une musculature qui pût rivaliser avec celle de Kise ou Kagami. Il ne se plaignait pas non plus, sa morphologie était ce qu'elle était et ses abdominaux n'étaient pas totalement désagréables à regarder, quoique discrets. Il se tapota l'abdomen et alla se rincer la bouche à la salle de bain. Ce n'était pas pour des raisons esthétiques qu'il voulait accroître sa masse musculaire mais simplement pour être capable de mettre au point une passe assez puissante pour défier la génération des miracles. Aomine allait être leur prochain adversaire et celui que Kuroko redoutait le plus, et pas seulement pour ses capacités exceptionnelles. Kuroko voulait lui montrer à lui plus que quiconque que le basketball pouvait toujours lui procurer les émotions qu'il recherchait. Un sentiment de culpabilité l'étreignit aux viscères, il avait l'impression d'utiliser Kagami pour accomplir la mission qu'il s'était assigné. Sans doute devrait-il bientôt éclaircir ses motivations.

Alors qu'il se faufilait sous ses couvertures surgit inopinément le souvenir de la sensation de la jambe de Kise contre la sienne, ce soir là, au restaurant d'okonomiyaki après le match contre Shûtoku. Il aurait préféré repenser aux effluves appétissants de la pâte en train de cuire et de l'assaisonnement qui se réchauffait tranquillement sur les plaques de cuisson en y étant mêlé. À la rigueur, il aurait aimé garder en mémoire la haute-tension divertissante du repas qui avait réuni Midorima, Kise, Kagami et lui à la même table, cependant, seule la sensation tiède et doucereuse du contact de la jambe de Kise voulait se graver dans son corps. Il tapa mollement du poing contre le matelas. Par une coïncidence de très mauvais goût, son téléphone vibra sur la table de nuit, notifiant un numéro qu'il n'avait pas répertorié. Son réveil affichait vingt-trois heures. Méfiant, il décrocha néanmoins.

- Allô ?

- Bonsoir, Kuroko-chi, éclata joyeusement la voix de Kise à son oreille.

Dans un mouvement réflexe, Kuroko raccrocha. Évidemment, Kise rappela immédiatement après.

- Kuroko-chi ?

- Oui ?

- Pourquoi tu m'as raccroché au nez, c'est pas cool...

- Un problème de réseau, mentit Kuroko sans ciller. Comment as-tu obtenu mon numéro de téléphone ?

- Midorima-chi me l'a donné, balança-t-il sans scrupule.

Takao et lui-même avaient échafaudé un plan très élaboré de kidnapping de porte-bonheur pour le faire flancher mais Kuroko-chi n'avait pas besoin de le savoir.

- Kuroko-chi, j'aimerais que...

- Non merci, coupa Kuroko.

- Mais j'ai encore rien dit.

- Kise-kun, tu m'as déjà noyé d'e-mails pour me demander de sortir avec toi et j'ai refusé. Ce n'est pas parce que tu me téléphones que ça changera quoi que ce soit...

- S'il-te-plaît, un rencard, juste un ! Et si tu trouves ça désagréable alors j'arrêterai de t'embêter, promis.

- Ce que je trouve embêtant, ce n'est pas ta compagnie, mais ton harcèlement continuel.

La voix de Kise se fit enjouée, influencée par le rare compliment qu'il avait décelé en filigrane.

- Moi aussi ça m'embête, je suis sincèrement désolé de devoir en arriver là. Tu sais, Kuroko-chi, je veux seulement passer du temps avec toi et tu ne me laisses même pas une chance, acheva l'as de Kaijô, des larmes dans la voix.

Kuroko ne savait pas si Kise pouvait être sexy, cependant il était indéniablement à croquer avec son tempérament de petit chiot inutile. Même lui ne pouvait être indéfiniment insensible aux rayons moe qu'il projetait à tout va.

- Très bien, céda-t-il, un seul rendez-vous.

- Yeees ! s'exclama Kise, enthousiaste à mort. Je t'adore Kuroko-chi !

Kuroko sentit ses pommettes s'embraser. Il aurait bien voulu qu'on lui explique pourquoi son rythme cardiaque s'était engoué.


Kise sautillait presque lorsqu'il traversa à pied l'allée du lotissement qui menait à la résidence Kuroko. Le vent frais de l'automne lui ébouriffait affectueusement les cheveux, les fleurs qui ployaient sous les assauts de ce dernier semblaient s'incliner sur son passage et le soleil lui-même paraissait luire avec ostentation comme si la nature partageait sa joie. Il voyait un sourire sur chaque visage qu'il croisait, les sons de la ville étaient à son oreille une musique agréable et il lui sembla que rien ne pouvait gâcher la magie enchanteresse du jour trois fois béni de son premier rencard avec Kuroko. Il avait d'ailleurs fait tout son possible pour honorer ce rendez-vous et s'était vêtu avec soin d'une chemise en lin surmontée d'un veston en tartan écossais, d'un jean droit retroussé aux chevilles découvrant des chaussettes au motif vintage coupé par des rangers noires. Il avait tenté la sobriété en termes d'accessoires en se limitant à un chapeau melon, un foulard blanc, quelques breloques et une fausse paire de lunettes de vue.

- C'est voyant, commenta Kuroko en lui ouvrant la porte.

À son expression, Kise comprit qu'il en avait trop fait. Son hypernova de joie perdit de sa superbe. Il baissa la tête et froissa le bord de sa chemise.

- Tu trouves ça moche ?

Il avait pourtant consulté une collègue mannequin sur sa tenue pour ne pas commettre de faute de goût. Kuroko détourna le regard et referma la porte derrière lui. Son rendez-vous se pétrifia puis ses yeux s'embuèrent de larmes. Un soupir échappa à Tetsuya, ses doigts se refermèrent sur la sangle de son sac en bandoulière, au niveau de la poitrine. Voir Kise souffrir suscitait en lui un pincement désagréable au niveau du thorax ainsi qu'un élancement particulier sous la ceinture. Est-ce qu'il existait des plantes médicinales pour apaiser ça ?

- C'est bon, ça correspond à ta personnalité.

Ce qui se voulait être un compliment se changea en arme de destruction massive.

- Tu veux dire que ma personnalité est aussi hideuse que ma tenue ?

L'explosion lacrymale était imminente et Kuroko ne savait s'il devait ignorer simplement la remarque de Kise ou dissiper le malentendu. C'était que les larmes de crocodile de Kise ne le laissaient pas indifférent mais peut-être était-il trop cruel avec lui ? Kuroko soupira et choisit de conserver le silence. S'il devenait trop tendre avec Kise, celui-ci aurait tôt fait d'inverser le rapport de force. Il fourragea néanmoins dans son sac. Kise accepta le mouchoir en papier que lui tendait son compagnon et sécha ses larmes. La peau infiniment fine sous ses paupières était légèrement rosée et conférait au regard du mannequin un côté fragile qui augmentait son attrait. Kuroko imagina la sensation qu'il éprouverait s'il apposait les lèvres au coin de la paupière dentelée de cils épais. Kise s'empourpra.

- Kuroko-chi... J'ai quelque chose sur le visage ?

Il n'y avait rien que l'or de ses yeux, de ses cheveux, de ses cils traversés par la lumière et lui n'était qu'un autre Icare déchu par le baiser du soleil.

- Tu as été ébloui par mon charme ? plaisanta Kise que le silence de Kuroko rendait nerveux.

- Oui, on peut dire ça. Je comprends que les filles soient folles de toi.

- Que... Ah... Hein ? bafouilla l'as de Kaijô.

Ses pommettes étaient cramoisies et il avait envie de dissimuler son visage derrière les paumes de ses mains.

- Tu te moques encore de moi, c'est ça ? bouda-t-il.

Kuroko sourit légèrement. Kise était chaviré.