Chapitre 5


Kise s'attendait à bien des choses pour son premier rendez-vous avec Kuroko. Par exemple, que sa tenue le mettrait en valeur et ne susciterait pas une polémique qui ruinerait définitivement sa confiance en soi. Ou encore, qu'il passerait l'après-midi seul avec son rencard. Mais Kise était un indécrottable rêveur tandis que Kuroko se distinguait par son esprit pratique.

—Tu veux faire quelque chose en particulier, s'enquit l'as de Kaijô, shopping, cinéma, balade au parc ?

— Je dois d'abord passer au lycée mais après on pourra faire tout ce que tu voudras.

Un nuage de vapeur brûlante monta instantanément au visage de Kise tandis que les derniers mots de Kuroko résonnaient dans sa tête. « Tout ce que tu voudras », dans quel sens pouvait-il prendre le « tout » ? Pourquoi la formulation de la question sonnait salement à son oreille ? Était-il affamé à ce point ? Il se voyait déjà s'inviter dans la chambre de Kuroko, le renverser sur le lit et ravir ses lèvres. Rien qu'avec ça, il pourrait vivre heureux six mois. Non, il fallait qu'il garde captif le Kise sombre, celui qui avait envie de broyer le masque d'indifférence de Kuroko, celui qui, égoïste, se délectait du défi que représentait sa conquête, celui qui était incapable de brider son appétit charnel. Le regard en coin perplexe que lui renvoya son compagnon redoubla le sentiment de culpabilité de Ryôta.

— On pourra aller boire un milk-shake ? proposa-t-il pour tenter de se racheter des pensées impures qui l'avaient traversé.

— Bonne idée, approuva Kuroko dans un sourire.

La jauge de bonheur de Kise aurait pu exploser tant il était heureux si l'intégralité de l'équipe de basket de Seirin n'avait pas été attroupée devant le lycée. Kise se demandait si quelque chose avait déjà été prévu ou si la rencontre était fortuite. Dans son esprit, il devait passer l'après-midi seul en compagnie de Kuroko.

— Kuroko-chi, commença-t-il, avant d'être interrompu par Koganei.

— C'est Kise Ryôta, s'exclama-t-il en pointant le susnommé du doigt.

Les membres de l'équipe de Seirin l'encerclèrent tout en le mitraillant de questions dont aucune ne fut énoncée de manière assez intelligible pour qu'il puisse y répondre. Il se contenta de sourire, un peu gêné : l'habitude du métier.

— Yo ! Qu'est-ce que tu fais ici ? lança Kagami dont la voix portait bien au-dessus du vacarme.

— Kuroko-chi m'a invité à l'accompagner, répondit-il piteusement en désignant le joueur fantôme.

Tous furent secoués d'un sursaut.

— Mais t'es là depuis quand ? glapirent-ils d'une même voix.

— Je suis arrivé en même temps que Kise, déclara-t-il, stoïque.

Riko soupira avant de se reprendre.

— Bon, allons nourrir N°2, le petit doit être affamé.

— Hein ? On est là pour lui ? Je croyais qu'on devait s'entraîner... fit Kagami en tremblant, le corps trempé de sueurs froides.

Kuroko détourna innocemment le regard tandis que l'as de Seirin le maudissait, c'était lui qui l'avait mis au courant. Mitobe effleura du coude le bras de Koganei et celui-ci traduisit naturellement sa pensée.

— Alors Kuroko, est-ce que les négociations ont abouti ?

— Oui, mes parents sont d'accord pour qu'on le garde, on ne sera pas obligé de le cacher au lycée.

Tous parurent soulagés, Kise était perdu.

Riko s'empressa d'annoncer la seconde bonne nouvelle :

— Le proviseur a accepté de faire de N°2 la mascotte de l'équipe de basket, il pourra entrer dans l'enceinte du lycée sans problème.

Tandis que les joueurs laissaient éclater leur soulagement tout en se rendant au gymnase, Kagami se traînait, les épaules basses. Kise ralentit pour se trouver à sa hauteur. Il soupira de dépit, Kuroko l'avait complètement abandonné en chemin.

— Qui est N°2 ? s'enquit-il.

— Un chien que Kuroko a trouvé dans un carton. Je hais les chiens, les chiens me détestent, gémit Kagami.

Kise eut un sourire compatissant pour son camarade d'infortune mais il devait avouer que ce genre d'attitude était typique de son Kuroko-chi. Il n'arrivait pas à fermer les yeux sur les iniquités du monde. Son cœur battit plus vite pour lui remémorer l'intensité de son amour.

— Pourquoi l'avoir appelé N°2 ?

Kagami recula vivement alors que Kuroko qui les avait rejoints se tenait devant eux avec le chiot dans les bras. Kise examina l'animal puis son propriétaire et comprit.

— Il est adorable ! Je suis amoureux ! s'exclama-t-il, auréolé de petits cœurs.

Il tendit prudemment la main pour caresser le sommet du crâne de N°2 et celui-ci détourna la tête, la truffe en l'air.

— Il m'a snobé ! pleurnicha Kise.

Kuroko-chi le détestait, il en était sûr à présent, parce que N°2 qui était sa copie animalière le détestait aussi. Désappointé, l'as de Kaijô, alla traîner sa dépression dans un coin du gymnase qui n'était pas occupé par la frousse de Kagami.

— Allons, allons Kise, ne t'en fait pas, il faut du temps pour apprivoiser N°2, fit la coach de l'équipe.

Elle lui tendit une boîte pleine de cookies faits maison.

— Prends-en un, tu te sentiras mieux, proposa-t-elle en souriant.

Kise, pleurait à présent pour une toute autre raison, la gentillesse d'Aida le touchait au plus profond de son âme. Il prit un biscuit, le visage plein de reconnaissance et mordit dedans sans tenir compte des avertissements muets que tentaient de lui faire parvenir les membres de l'équipe de Seirin. Le goût était particulier mais il sentait toute la bonne volonté de celle qui les avait confectionnés. Il l'avala jusqu'à la dernière miette et s'effondra.


Il avait l'impression de voler, d'être suspendu en l'air comme si le temps s'était arrêté en plein saut pendant un dunk. Son environnement était indistinct, sa rétine refusait de fixer les formes et ses paupières étaient trop ensablées pour se soulever. Pourtant, à l'exception d'une douleur tenace à l'estomac, il se sentait bien. Kise se concentra. Il voulait rouvrir les yeux. Il se souvenait être de sortie avec Kuroko. S'ils étaient encore en rendez-vous, il devait se réveiller au plus vite. Il lutta et parvint à ouvrir un œil. La lumière était violente, il cligna des paupières pour s'y accoutumer, puis, petit à petit, il distingua dans le flou du monde un cercle de bleu. C'était le bleu mélancolique, le bleu déterminé, le bleu apaisant des iris de Kuroko-chi. Il s'éveilla tout à fait, ramené brutalement à la conscience. Kuroko-chi l'avait veillé et se tenait là, avec patience et inquiétude juste au-dessus de lui. Il se redressa sur le coude et déchanta quand il aperçut, perchée sur son ventre, une boule de poils noire qui aboyait joyeusement en battant de la queue. Kise sentit une main sur son front qui le fit basculer vers l'arrière pour le ramener à la position allongée.

— Ne te relève pas trop vite, lui intima Kuroko, la cuisine du coach agit à retardement, c'est quand tu penses que tu es guéri que la deuxième vague de toxines te terrasse.

Kise rougit brutalement lorsqu'il réalisa que sa tête reposait sur les genoux de Kuroko-chi. Une partie de lui voulait se relever malgré tout pour lui montrer qu'il était un homme fort sur lequel il pourrait compter, l'autre mesurait ses chances qu'une telle situation se renouvelle, tombait inexorablement à zéro et lui intimait, flingue sur la tempe, de jouer les convalescents le plus longtemps possible pour profiter à fond de ce privilège. Il ferma les yeux et, le cœur battant, demeura allongé quelques minutes. Que n'aurait-il pas donné pour sentir les doigts de Kuroko-chi dans sa chevelure ! N°2 se tenait toujours sur son estomac. Avec lenteur, il tenta une nouvelle fois de toucher la fourrure du chiot qui se laissa faire. Le bonheur qu'il éprouva en le voyant approcher pour recevoir plus de caresses était indescriptible. Peut-être était-ce le signe que s'il tentait à nouveau, Kuroko-chi finirait par l'accepter ? Il tressaillit lorsque les mèches dorées de ses cheveux furent agitées par les doigts agiles et fins de l'objet de ses tourments. Ses entrailles se liquéfièrent et il eut l'impression que toute sa force s'écoulait le long de ses membres alors que le bonheur remontait sa trachée pour le suffoquer. Il se sentait comme sur le point de pleurer mais les larmes agglutinées sous ses paupières refusaient de couler.

— C'est un rêve, murmura-t-il avec un sourire.

Kuroko posa sur lui son regard indéchiffrable. S'il avait été plus concentré, peut-être aurait-il perçu l'émotion qui troublait son compagnon.

— Si c'est un rêve, je vais pouvoir le dire, fit-il en déposant délicatement N°2 sur le sol.

Il se redressa brusquement et s'empara de la main que Kuroko avait glissée dans ses cheveux. Kuroko frissonna presque imperceptiblement. Il était sérieux, sérieux comme lorsqu'il se donnait à fond sur le terrain de basket-ball, sérieux comme lorsqu'il pensait que personne ne pouvait le voir et que son insouciance feinte tombait pour révéler sa mélancolie. Le palpitant de Kuroko s'affolait et il redoutait que son émotion ne se manifeste sur son visage en rougissements intempestifs.

— Depuis l'année dernière, non, depuis mes premiers jours dans l'équipe de basket, Kuroko-chi, je...

— Yo ! Je t'ai pris un cola au distributeur, il paraît que c'est efficace contre le mal de ventre, lança Kagami en lui tendant une cannette.

Kise la saisit tout en le foudroyant du regard.

— Ah... Je dérange ?

Il chercha à croiser le regard de Kuroko qui fixait le sol d'un air coupable. N°2 aboya. Kagami, moitié embarrassé, moitié apeuré par le canidé battit en retraite.

— J'ai compris, je m'en vais.

Cependant il ne fit pas deux pas, qu'une poigne le saisit par le tee-shirt.

— Kagami-kun, tu ne voulais pas faire une partie de basket ? proposa Kuroko avec un sourire polaire sur le visage et N°2 sous le bras en arme dissuasive.

— S-si, b-bien sûr.

Kagami et Kuroko prêtèrent des vêtements de sport à Kise et ils effacèrent le tumulte de leurs émotions dans la sueur d'un match interminable en deux contre un. Après l'effort, ils échouèrent chez Maji Burger. L'atmosphère étrange qui avait pris naissance entre Kuroko et Kise était neutralisée par la présence de Kagami. Et ce dernier aurait laissé seuls les deux tourtereaux depuis longtemps si son coéquipier ne le tenait pas constamment en joue du regard.

— Bon, ben je rentre par là, je vous laisse les mecs... fit-il après le repas.

— Rentre bien, répondit aimablement Kise, je vais raccompagner Kuroko-chi.

Celui-ci ne laissa rien paraître mais la perspective de se retrouver seul avec Kise faisait battre son cœur plus vite.

— À plus !

Kagami s'éloigna et avec lui son ultime barrière contre Kise.

— Tu devrais rentrer, Kise-kun, ta maison est loin et il est tard.

Le génie de la copie le couva d'un regard plein d'une tendresse blessée qui le fit fondre.

— J'ai envie de passer le plus de temps possible avec toi, mais si tu en as marre de moi...

Ce pessimisme et la douleur latente qu'exprimait sans fard son compagnon ne lui ressemblait pas. Kise dissimulait toujours ses véritables sentiments sous une attitude enjouée et légère. À présent, ses sourcils étaient froncés et il se mâchouillait la lèvre inférieure d'inquiétude. Le voir blessé à ce point lacérait le cœur de Kuroko et éveillait en lui quelque chose de profond et d'incontrôlable. Il ne maîtrisait plus ce désir qui montait en lui en flots déchaînés. Il voulait Kise, depuis toujours et tant pis s'il le perdait en lui cédant car il se briserait dans la seconde s'il ne sentait pas son corps contre le sien. Il saisit Kise par le col de son tee-shirt et ravit ses lèvres. Il regretta son geste au moment même où sa bouche entrait en contact avec celle de son compagnon. Un tel comportement ne lui ressemblait pas, le sang lui était monté à la tête. Il voulut reculer mais Kise le retint contre lui en faisant pression sur sa nuque. Une seconde main se logea dans le creux de ses reins et balaya tout son esprit combattif. La langue de Kise passa entre ses lèvres et il alla à sa rencontre. Il ne s'attendait pas à ce que son compagnon lui réponde avec une telle fougue. Le muscle humide l'écrasait, le domptait, l'asservissait.

— Mmh...

Avait-il gémi ? L'expression de Kise, sourcil levé, lui indiqua que oui. Kuroko avait honte, il s'écarta des bras de Kise et remit correctement la sangle de son sac sur son épaule.

— Bonne nuit, Kise-kun.

— Quoi ? Tu m'embrasses comme ça et après tu rentres ? Qu'est-ce que ça veut dire Kuroko-chi ? geignit l'as de Kaijô.

Kuroko se retourna, impassible et inexpressif.

— Ce rendez-vous n'était pas désagréable.

Le visage de Kise s'illumina et retrouva sa candeur usuelle.

— Ça veut dire que je pourrai encore t'inviter à sortir ? demanda-t-il avec une joie manifeste.

Le joueur fantôme percevait presque dans son dos une queue de chien qui battait avec ferveur.

— Non, je ne vais pas avoir le temps jusqu'au match contre Tôô.


Merci pour votre patience, je vais faire de mon mieux pour la suite mais il est possible qu'elle arrive dans longtemps ^^' En attendant, peut-être nous verrons-nous à la YaoiYuriCon 2015 ? A bientôt !