6.

Alérian cligna des yeux.

- Où sont les petits ?

Zunia et Wakrist rugirent à l'unisson.

- Les petits sont grands, gloussèrent-ils. Ils sont partis pour trouver leur propre territoire !

- Vous allez vous sentir seuls, non ?

- Ça fait bizarre, reconnurent les grands Dragons. Mais c'est le cycle de la vie, comme on dit dans ton monde.

Alérian fit la grimace.

- Danéïre et moi avons déjà expérimenté la séparation lorsque les garçons sont rentrés chacun à leur tour au Pensionnat. Et un jour le tour des jumelles viendra. Mais ce sera encore tout autre chose quand ils prendront leur véritable envol pour fonder leur propre foyer !

- Ça ira, assurèrent les Dragons en soufflant de l'air tiède réconfortant aux joues du jeune homme. Tu en es conscient, c'est quelque chose de très important !

Alérian soupira.

- Merci. Mais ce n'est pas le sujet du jour, tenta-t-il de sourire.

- Nous n'ignorons pas pourquoi tu es venu avec notre Roi, reprit la grande Dragonne noire. Nous serons avec toi quand tu auras besoin de nous.

- Et je pense tout comme Zunia, approuva Wakrist.

- Mes amis, murmura Alérian, profondément ému. Je n'en espérais pas moins. Mais vous avez votre libre arbitre, comme toujours. Et je comprendrais que – vos petits partis – vous ayez envie d'une existence paisible, loin de mes combats !

Wakrist fit claquer sa longue queue, grondant sans grande gentillesse cette fois.

- Nous sommes des Dragons, Alérian, tu n'as pas à douter de nous, ce serait une insulte à notre honneur ! Et je suis là pour défendre celui de ma compagne !

Zunia parla télépathiquement plus doucement que son partenaire.

- Et puis, nous sommes ton arme contre la dernière Gorgone, comment pourrions-nous seulement te laisser, mon ami ? Je me suis réfugiée un jour dans la rose de ton pendentif, le faisant devenir noir. Je peux toujours y revenir, et Wakrist étant vert il sera les pétales ! Nous ne te quitterons plus jamais, Alie ! Nous sommes tes couleurs, tes emblèmes, et tu as nos cœurs ! En effet, nos petits sont partis, nos vies n'ont plus guère de but désormais, tu es notre lien avec le monde réel, même si ton univers est totalement éloigné du nôtre !

D'amitié, Alérian fronça les sourcils.

- D'autres œufs, vous ne l'envisagez pas ?

Wakrist agita ses ailes.

- Toi, tu ne connais rien aux cycles des Dragons, différent de ton cycle de vie, jeune Humain ! L'espèce à laquelle Zunia appartenons ne pouvons nous reproduire qu'une seule fois.

- Ce n'est pas juste ! protesta Alérian dans un sursaut chagrin.

Il fronça à nouveau les sourcils, mains sur les hanches, agitant sa crinière d'acajou où tranchaient les mèches blanches.

- Mais Khérem, la mère de Zunia, elle a pondu de nombreux œufs, me laissant son dernier pour qu'elle survive à travers elle ! ? Pourquoi en serait-il différent pour vous deux ?

- Ce doit être à cause de moi, reconnut Wakrist. Je ne suis pas de la même classe que Zunia. Je suis une autre espèce de Zunia. Je lui ai donné tout mon amour, mais je l'ai aussi condamnée à n'avoir qu'un seul nid à chérir. Tout est de ma faute.

- Aucun de vous ne doit culpabiliser ! jeta Alérian. Vous êtes un couple. Vous ne faites qu'un ! Et Zunia savait forcément ce qu'elle faisait en te donnant ses cœurs ! Vous êtes remarquables, je vous admire inconditionnellement !

- Pourquoi crois-tu donc que tu as toute notre amitié ? sourirent les deux Dragons. Toi aussi tu es un ami précieux et unique.

- Mais je n'ai pas votre longévité… Vous avez encore bien des décennies devant vous, et moi seulement quelques-unes, sauf si je tombe aux combats.

Zunia se pencha vers le jeune homme.

- Nous sommes des Dragons, presque éternels. Car si nos sangs se régénèrent, nous pouvons exister sur plusieurs millénaires !

- Que veux-tu me dire, Zunia ? s'étonna Alérian, s'asseyant sur un rocher, se grattant la tête.

- Si, un jour, qui sera le dernier de ta vie, nous pourrons unir tous nos cœurs, en un chœur dragonnesque, battant pour l'éternité, je t'en fais le serment !

- Immortel ? Non, les miens resteraient derrière moi, je ne pourrais le supporter, vivre et eux les voir s'éteindre, toute la lignée que j'aurais engendrée à l'origine…

- Crois-moi, on s'y fait, glissa Wakrist.

- Et moi, je le refuse ! hurla Alérian. Je suis un Humain, j'ai mon temps de vie, de mort – précoce ou paisible, je ne sais pas de quoi mon futur est fait – et c'est cela qui fait tout le précieux de notre existence, de notre cycle de vie justement… Merci pour l'offre, le magnifique cadeau, mais je n'en voudrai jamais !

Alérian se leva.

- Venez dans mon pendentif, mes amis, et allons à notre combat suprême !

Zunia et Wakrist obéirent.