Il fut réveillé en sursaut par un grand cri qui déchira l'atmosphère calme du Hub. Ianto se précipita vers le bureau. Dans la pénombre, Jack se débattait contre des monstres invisibles, les larmes aux yeux.

– Gray ! Non ! Gray !

Ianto fut bouleversé par le désespoir qui se lisait sur le visage de Jack. Il s'approcha pourtant calmement de lui et tenta d'être rassurant :

– Jack... Jack... ça va... vous êtes en sécurité. Tout va bien... Je suis là.

Jack s'éveilla soudain, accroché au bras secourable que lui tendait Ianto. Il mit quelques secondes avant de réaliser où il était et que Ianto était près de lui. Il souffla, entre désespoir et douleur :

– C'est toujours le même cauchemar, Ianto, toujours...

Ce dernier l'aida à se lever.

– Vous serez mieux au lit, Jack... Venez...

Presque à son étonnement, Jack se laissa faire. Ianto l'aida à enlever ses chaussures, ses bretelles, puis le pantalon, comme on déshabille un enfant ou un malade docile.

– Toujours ce rêve... Toujours... J'ai pourtant tout fait pour qu'il n'existe plus... Tout! Répétait Jack comme assommé.

Ianto lui ouvrit le lit et l'aida à s'allonger.

– Dormez maintenant... Vous avez surtout besoin de vous reposer.

Jack lui retint la main alors qu'il allait s'éloigner.

– Reste avec moi, Ianto...

Rien dans sa demande n'avait de connotation coquine. Jack, l'invincible Capitaine Jack Harkness devenait soudain un enfant apeuré qui avait besoin d'être rassuré.

Sans aucune hésitation, Ianto se glissa dans le lit et attira Jack à lui. Ce dernier vint se lover contre lui, dans un soupir et ferma les yeux. Ianto lui caressa doucement les tempes, les cheveux, et murmura quelques mots apaisants. Jack se détendit complètement entre ses bras et finit par se rendormir.


Ianto eut plus de mal. Il songeait à ces moments passés, après la mort de Lisa où Jack avait tenté de sécher ses larmes et remplir son cœur dévasté sans rien tenter. C'est comme ça que Jack l'avait définitivement accroché à lui. Que Ianto était littéralement tombé amoureux. L'inévitable attraction qu'il avait éprouvée pour Jack dès leur première rencontre, même mouvementée, s'était muée en admiration et respect sincère, puis en amour, après la perte de Lisa. Jack n'avait pas tenté grand-chose, ne l'avait même pas harcelé, comme il l'avait outrageusement fait jusque-là, avec la polissonnerie d'un amant potentiel. Il avait juste... été là.

Et si Ianto avait déjà dormi dans ce lit, ce n'était que parce que, d'autorité, Jack n'avait pas voulu le laisser seul chez lui, ni dormir seul. Il avait accompagné Ianto dans son deuil, grignotant son cœur malgré lui, le remplissant de chaleur, de vie, enfin.

Puis Jack était parti. Ianto s'était senti misérable, vide à nouveau. Surtout après ce baiser devant l'équipe, resté inoubliable à plus d'un titre. Durant l'absence de Jack, Ianto avait appris à comprendre le capitaine. Ianto avait désormais besoin de lui, mais Jack n'avait besoin de personne. Libre comme l'air, il n'était là que pour passer dans la vie des gens, comme le Docteur. Tant pis si les gens s'attachaient à lui. Immortel, il était forcément lui-même abandonné par les personnes auxquelles il s'attachait. Il partait. Il partirait. Il fallait l'accepter. L'aimer revenait à accepter ce principe. Et quand Jack était revenu, Ianto avait décidé de l'aimer comme il était et non comme il voulait qu'il soit. Il ne chercherait pas à le changer. Après tout, il l'aimait justement comme ça.

Ianto avait été touché en plein cœur par son aveu. Il était revenu pour eux. Pour lui. Peu importe. Il était revenu. Chose qu'à son avis, il ne faisait jamais. Et la proposition de sortie tout à fait officielle, quoique maladroite, l'avait surpris, mais Ianto avait décidé de prendre tout ce que Jack pouvait lui offrir et lui donner tout ce que lui avait à lui offrir. C'est à dire, un amour immense. Et cette tendresse, cette présence dont il semblait avoir besoin aujourd'hui.

Ianto resserra doucement son étreinte sur Jack. Ce n'était pas rien d'être celui qui rassurait, calmait les angoisses du capitaine. Ianto chérissait cette place, ce moment, même douloureux pour Jack. Ce dernier s'était paisiblement endormi entre ses bras. Ianto était certain que cela créerait un chemin vers le cœur de Jack. Il s'endormit enfin avec cette séduisante pensée.


Quand Jack se réveilla, Ianto n'était plus à ses côtés depuis longtemps, à en juger la place froide. Il avait dormi, et plutôt bien dormi. Dans les bras de Ianto, il avait pu lâcher ses mauvais souvenirs et se détendre. Il soupira et se leva, prit une douche rapide et s'habilla.

Quand il descendit dans la salle centrale, une bonne odeur de café frais émoustilla ses sens. Il se dirigea directement vers la cuisine. Impeccable dans un nouveau costume, Ianto préparait un petit-déjeuner digne des champions. Œufs brouillés, bacon et pancakes dont il terminait la pâte.

– Oh ! Bonjour, Jack. J'ai presque terminé. Allez vous installer dans votre bureau...

Jack sourit. Le « Monsieur », au moins, était tombé. Il s'adossa à l'un des meubles et croisa les bras.

– Qu'est-ce que tu fais, Ianto ?

– Le petit-déjeuner, fit ce dernier, affairé.

Le regard entendu de Jack l'obligea à reformuler sa réponse.

– Je prends soin de vous, souffla-t-il avec une grande simplicité et un léger sourire.

Jack fut touché par cette phrase. En d'autres circonstances, il aurait eu une remarque coquine à répliquer. Mais la gentillesse et l'attention que lui prodiguait Ianto depuis quelques jours lui allait droit au cœur. Et surtout, lui faisait beaucoup, mais beaucoup de bien.

Ianto fit réchauffer le bacon, les œufs, et servit un mug de café à Jack qui le prit avec grand plaisir.

– Merci Ianto, murmura-t-il.

– Je prépare les pancakes. Vous vous êtes levé trop tôt...

Jack l'observa quelques instants. Il semblait tout à fait normal, quoiqu'un peu nerveux. Il méritait un peu de retour de sa part.

– Ianto, il faudra que je t'explique ce qui ne va pas en ce moment.

Le jeune homme soupira avant de dire doucement :

– Vous n'êtes pas obligé, Jack. Je ne vous demande rien... Je ne fais pas ça pour avoir un retour.

– Je sais, Ianto, je sais... Mais c'est important pour moi.

Ianto releva les yeux vers Jack très sérieux. Il fut dérouté par cette preuve de confiance nouvelle. Il hocha la tête, retourna à ses pancakes qui commençaient à sentir rudement bon.

– Oh ! Bien. Comme vous voudrez...

Jack ne parla plus, se contentant de regarder son jeune ami affairé dans une tâche quotidienne tranquille comme si tout en ce bas-monde était normal. Il l'aida à dresser la table pour le petit-déjeuner comme le ferait n'importe quel couple, et Ianto parvint même à le faire rire.

Jack aida même Ianto à ranger la vaisselle. Sa présence lui apportait ce petit plus à la vie, et un dérivatif à ses soucis.

– Non ! Non ! Ce verre ne va pas là! Laissez-moi faire, d'accord !

Jack sourit et laissa Ianto s'affairer dans le nettoyage et le rangement d'une cuisine plus qu'organisée. Puis il soupçonna Ianto de nettoyer pour gagner du temps, peut-être prolonger ce moment de calme entre eux.

Au énième passage de chiffon près du meuble où il s'était appuyé, Jack intercepta doucement la main qui le tenait.

– ça va aller, Ianto, Je crois que la cuisine est nickel.

A sa grande surprise, Ianto sourit.

– Ah oui? Si vous le dites...

Et il posa son chiffon. Jack se permit alors de le prendre dans ses bras. Ianto se laissa faire volontiers. Jack lui prit le visage des deux mains et le regarda avec intensité. La lueur qu'il voyait dans les yeux brillants de son jeune employé suffit à lui réchauffer le cœur. Il l'embrassa avec une grande douceur. Emporté, Ianto le serra plus encore contre lui et répondit avec ardeur. Ils se séparèrent à contrecœur, la porte principale annonçant l'arrivée des collègues. Mais Jack lui caressa la joue et ils échangèrent un sourire complice. La journée se présentait sous les meilleurs auspices, pour l'un comme pour l'autre.