Le soir venu, Ianto prépara son café « spécial Jack » et la petite douceur habituelle. Les autres avaient quitté le Hub depuis longtemps. Mais Ianto avait tenu à chercher de nouvelles affaires pour se changer éventuellement le lendemain. Son arme secrète, pensait-il en souriant. Et il s'était occupé du linge de son capitaine également.
Jack était remonté dans son bureau. Son attitude avait été plus habituelle durant la journée. Ianto avait apprécié la différence. Avec le sentiment du devoir accompli, il monta le café à Jack. Il frappa avant d'entrer, cette fois-ci.
– Entre Ianto, je t'en prie, fit la voix claire de Jack.
Ianto s'avança pour déposer le café devant lui. Jack s'était levé, il vint vers lui et le surprit en lui prenant la main et en l'embrassant rapidement. Il sourit en voyant que le jeune homme rougissait. Mais il n'était pas temps de ce genre de plaisir. Jack avait un devoir envers lui-même et Ianto à accomplir. Il allait le remplir. Gardant sa main dans celle de Ianto, Jack l'invita gentiment à s'asseoir dans le fauteuil où le plaid avait retrouvé sa place.
– Installe-toi, Ianto. Je t'ai promis une explication, je vais te la donner si tu veux bien.
Il rapprocha son fauteuil de celui de Ianto, non sans avoir pris mug et chocolat. Ianto avait serré les lèvres, s'empêchant de dire qu'il était partagé. Bien sûr qu'il voulait savoir ! Et non, il ne voulait pas voir Jack à nouveau souffrir juste pour lui raconter une partie de sa vie.
Jack but un peu de café, mangea son chocolat avec un plaisir non dissimulé et, comme pour se donner contenance et courage, il déposa le mug sur le bureau et tapa sur ses cuisses.
– Bien ! Commençons par le début...
Et sa voix se brisait déjà. Ianto se pencha vers lui et lui prit la main, très attentif. Jack lui fit un petit sourire vaillant et se lança.
Ianto découvrit alors l'enfance heureuse de Jack. Les jeux complices avec son père et son affection pour Gray, son petit frère. Il s'imagina la Péninsule de Boeshane au 51e siècle, la menace constante d'invasions ou d'attaques alien, la disparition du père et le désespoir de la mère devant un fils ravagé par le chagrin et la culpabilité d'avoir lâché la main de Gray. Il découvrit pourquoi Jack avait intégré l'Agence du Temps, et ses recherches incessantes de Gray qui n'avaient abouti à rien. Son désir d'oublier. Un effacement de mémoire volontaire qui, à priori, n'avait servi qu'à lui donner un semblant de répit, quelques malheureuses années de sa longue vie. La sensation permanente, tout aussi immortelle que lui, d'avoir fauté. La culpabilité d'avoir laissé tomber son frère, son petit frère, et d'avoir trahi la confiance de ses parents.
Tout était revenu à la surface sur la simple phrase de John. A la simple évocation de Gray. Gray qu'il pensait ne plus jamais retrouver. Et s'il était retrouvé, dans quel état? Quel avait été son destin? Comment s'en était-il sorti? Autant de nouvelles questions qui le taraudaient et hantaient désormais ses nuits.
Quand il eut fini, en larmes, épuisé, Jack regarda Ianto qui avait ouvert tout grand yeux et oreilles, à la fois effrayé par la violence de la souffrance de Jack et fasciné par ce monde qui dormait dans la tête de ce diable d'homme. Mais il reçut surtout sa grande peine. Il s'était accroché à la main de Jack, l'obligeant à prendre sa force et son soutien.
Ianto garda un long silence après le récit de Jack. Il avait besoin de digérer toutes ces informations et de trouver l'attitude la plus appropriée afin de rassurer Jack, le consoler et le remercier de sa confiance. Alors, il trouva. Il prit la main qui était toujours dans la sienne et la porta à ses lèvres puis à sa joue. Cette main qui avait lâché un enfant, il la consola, lui donna tout son amour.
D'abord stupéfait par cette attitude, Jack ne parvint pas alors à retenir le flot de larmes qui menaçaient. Ianto le tira vers lui pour une accolade longue et apaisante. Jack versa alors toute la peine du petit garçon apeuré, du grand frère irresponsable et du fils indigne, de l'orphelin abandonné.
Ianto lui caressa doucement le dos et lui murmura des paroles apaisantes. Ils ne surent pas combien de temps ils restèrent ainsi dans les bras l'un de l'autre. Les larmes de Jack avaient fini par tarir. Quand ils se séparèrent, Ianto murmura :
– Je crois que vous n'aurez pas de cauchemars cette nuit.
– Mais je ne veux pas que tu rentres...
La voix de Jack avait manqué s'effondrer sur le dernier mot. Ianto lui caressa la joue et chuchota :
– Je n'en ai pas l'intention, Jack.
Cette fois, des lèvres avides vinrent s'emparer des siennes. Il les laissa faire avec bonheur.
Quelques instants plus tard, Jack s'obligea à se dégager de ses bras. Ianto se leva et l'invita à aller se coucher.
Jack se déshabilla presque machinalement, un peu aidé de Ianto qui enleva le strict nécessaire. Comme la veille, Ianto vint le rejoindre dans le lit et le reçut contre lui avec bonheur.
– Cela ne t'effraie pas, ce que je t'ai raconté ?
– Pourquoi ? Je devrais ?
Dans le silence qui suivit, Ianto continua :
– C'est vous qui êtes effrayé par vous-même, vos actes. Vous vous jugez bien trop durement. Parfois, les choses nous échappent... Et se sentir responsable n'est pas justifié. C'est se donner beaucoup trop d'importance ou de pouvoir sur les événements. Vous êtes un homme admirable, Jack. Et cela seul, compte.
Jack avait déjà fermé les yeux et s'était endormi, constata Ianto un peu dérouté mais souriant. Il resserra le corps de Jack contre lui et s'endormit presque immédiatement.
Cette fois, ce fut Jack qui se réveilla le premier, toujours dans les bras de Ianto, endormi paisiblement malgré tout ce qu'il lui avait raconté. Une vraie force de la nature malgré son air juvénile et naïf. Jack avait bien dormi. Et même très bien dormi. Et Ianto avait eu raison, comme toujours, il n'avait pas eu de cauchemars. Jack caressa le visage de Ianto avec une grande tendresse tout en évitant de le réveiller.
– Merci Ianto.
Ce diable de garçon savait vraiment comment faire pour son bien-être. Il était presque devin. Il digérait tout, le pire comme le meilleur, avait toujours les mots qu'il fallait, malgré parfois sa propre souffrance. Il s'appropriait les bribes d'histoires qu'il lui donnait, comme un lion enfermé digérait la viande fraîche. Il n'en avait jamais assez. En faisait un acte normal. Humain. Et Jack avait drôlement besoin de se sentir humain, surtout en ce moment. Humain, pour faire partie d'une communauté de semblables, d'humains, comme lui, faits d'amour et de soutien.
Jack se souvenait comment il avait naturellement soutenu Ianto après la mort de Lisa. Quelque part, il l'avait fait aussi pour calmer la furieuse culpabilité qui le rongeait après avoir vu s'effondrer le jeune homme qui jusque-là avait toujours été d'humeur égale, presque trop lisse. Qui révélait une violence et une douleur telles qu'elles faisaient presque écho à la sienne. Ianto s'était révélé beaucoup plus complexe, et bon sang ! Diablement intéressant soudain. Et Jack, responsable de ses blessures, avait tenté de les panser de son mieux.
L'attirance irrésistible entre eux les poussait de plus en plus facilement dans les bras l'un de l'autre. Jack avait jaugé le jeune homme et avait sondé son cœur et son âme malgré lui. Canary Warf, dont il était un des rares survivants, et Lisa, avaient exacerbé ses sentiments d'amour et de loyauté, le rendant prêt à toutes les extrémités pour survivre et sauver son amour.
Et pour ce faire, Ianto avait fait preuve de qualités fort utiles pour la suite : discrétion, efficacité, sang-froid, ingéniosité, ténacité et persuasion. Car il lui avait fallu tout cela pour parvenir à faire rentrer Lisa dans la base à la barbe de Jack.
Ce dernier lui pardonnait aussi parce qu'à une autre époque, lui-même aurait fait certainement la même chose dans une situation similaire. Il avait tenté de soigner le cœur meurtri de Ianto. Jack n'espérait pas l'obtenir, mais au moins le consoler. Il était bien jeune pour avoir déjà dû subir tout ça. Un brave petit soldat qui venait de terrasser les démons de Jack par sa gentille attention et sa tendre écoute.
Quand Ianto ouvrit les yeux, il croisa le regard limpide de Jack qui lui sourit gentiment et lui caressa doucement le front. Il ne put s'empêcher de sourire en retour.
– Bonjour Ianto, chuchota Jack, très très doux.
– Bonjour Jack.
Leurs sourires s'élargirent. Cela suffit à rassurer Ianto. Cette fois, Jack ne referait plus son cauchemar avant un moment. Peut-être jamais.
Ils restèrent quelques instants sans bouger dans les bras l'un de l'autre. En paix. Jack caressant distraitement les cheveux de Ianto. Ianto promenant machinalement ses doigts sur le bras de Jack.
– Qu'est-ce que tu penses de ce soir, Ianto ?
– De ce soir ? Pour faire quoi ?
– Pour notre premier rendez-vous. Je te le dois encore, tu te rappelles ?
Ianto rit doucement et passa une main dans les cheveux de Jack, lui-même entre malice et sérieux.
– Il était temps !
S'il fut surpris, Jack le cacha soigneusement et se mit à rire en passant au-dessus de lui pour le dominer.
– Quelle insolence, jeune homme ! Sachez que vous ne pouvez pas dire des choses pareilles sans en recevoir les conséquences !
– Soit ! A quelle heure viendrez-vous me chercher, Capitaine ?
La simplicité malicieuse de Ianto était rafraîchissante. Jack en perdit presque ses mots.
– Je ne sais pas... 20h30, chez toi ?
– Ok... grand jeu, j'espère bien... ajouta Ianto, posant, l'air de rien, sa main au creux des reins de Jack.
Ce dernier accepta la règle implicite et couva Ianto d'un regard lourd de sous-entendus et de désir.
– Absolument !
Ianto lui renvoya un sourire radieux qui fit bouillir le sang de Jack. Il ne put s'empêcher de fondre sur les lèvres du jeune homme. Ianto reçut l'assaut avec bonheur et rendit le baiser avec ardeur, enflammant le creux de ses reins.
Lorsque Jack trouva soudain que Ianto était décidément trop habillé, il refréna ses ardeurs et redevint très tendre, puis sage.
– Gardons-en pour ce soir, jeune homme. Là, il va être l'heure de reprendre le boulot...
Ianto hocha la tête. Il acceptait la règle du jeu. Et il aimait ce petit côté suranné du rendez-vous galant. Jack l'embrassa très chastement et sortit du lit, visiblement de très bonne humeur. Ianto trouvait que c'était presque contagieux. Une bonne contagion dont il était un peu l'auteur. La perspective de leur soirée ensemble l'enchantait et visiblement, il n'était pas le seul.
