Bonjour bonjour! Voila la suite...

Merci pour vos reviews.

Pour celles qui attendent le prochain chapitre d'Aux frontières il va falloir attendre d'ici la fin de semaine (quelques petits trucs à modifier et à corriger), mais ça arrive!

Comme toujours un grand merci à SBRocket et à LyraParleOr!

Namhsan 11 mars 2007

Je suis de retour à Namhsan et depuis deux jours je m'applique à oublier les images de Mong La, son atmosphère viciée, son souffle rance, cette ville a imprimé en moi une impression tenace de malaise. A Namhsan, perdu entre jungle et montagne il est parfois possible d'oublier dans quel pays on se trouve.

De cette expédition j'ai pu rapporter suffisamment de médicaments pour quelques semaines, quelques mois dans le meilleur des cas. Mais il faudra y retourner, fatalement, j'espère ne pas être celle qui devra s'en charger la prochaine fois.

Garrett est toujours aussi absorbé dans ses projets, parfois la ferveur que je vois briller dans ses yeux me fait peur. Il fut un temps où cette même lueur devait illuminer mes prunelles, lors de mon arrivée au Laos j'étais animée de ce même feu. Il semble éteint depuis bien longtemps maintenant... le poids de ma vie ici pèse de plus en plus lourd sur mon épaule. Je continue seulement parce qu'il est trop dur de renoncer. Du feu il ne reste que des braises qu'aucun souffle d'air ne semble pouvoir raviver. Je m'éteins, m'asphyxie, suffoque et agonise.

Chaque jour ressemble au précédent, les heures s'égrainent, inlassablement. Toute nimbée d'une brume mélancolique je flotte et je dérive, au gré de mes rêveries, au gré de mes souvenirs.

Tu peuples chacun de mes rêves, habites chacune de mes pensées. Edward... te dire combien tu me manques est impossible.

Namhsan 12 mars 2007

Dans ces journées qui ne semblent pas avoir de fin, mon seul réconfort est de retrouver ce journal.

La nuit est tombée, la jungle tout autour chuchote et murmure. Je me laisse bercer par son chant, il m'apaise, et parfois parvient à combler un peu de cet immense vide qui noie tout mon être.

Que fais-tu à cet instant? Où es-tu? Avec qui passes-tu ce temps qui pour moi se dilate à l'infini? Ris-tu? Masochisme ou peur du vide que tu as laissé, je ne saurais le dire mais je me plais à imaginer ta vie aujourd'hui. Ces songes me rapprochent de toi. Penses-tu encore à moi parfois? Ou mon souvenir est-il noyé dans les limbes de ta mémoire?

Pourquoi t'oublier est-il si difficile? J'ai renoncé à tellement de choses, à tellement de gens dans ma vie et pourtant jamais encore je n'avais ressenti cette brûlure atroce qui décime mes entrailles. Jamais encore je ne m'étais sentie si morte de l'intérieur, délitée, décomposée, ravagée par les regrets.

Namhsan 17 mars 2007

Depuis une semaine je n'ai pas trouvé une minute pour me plonger dans ce journal, pour partager avec toi mes pensées, ou plutôt avec cette projection de toi que je me suis crée pour mieux supporter ton absence.

Les projets de Garrett ont abouti, il a considérablement élargi notre zone d'action. Je ne sais comment il a obtenu les laissez-passer qui nous autorisent à prendre en charge certains villages proches des zones infranchissables mais il est satisfait. Moi, je le suis mollement, sans goût, sans envie. Un reste de sens du devoir m'habite encore, mais il a quelque chose de désespérément mécanique. Je m'englue toujours un peu plus dans la tristesse et la mélancolie. J'accomplis chaque jour les mêmes gestes, comme un automate sur pilote automatique. Plus rien ne semble pouvoir m'émouvoir, ni les larmes des autres, ni leurs souffrances, leurs joies ou leurs peines, je deviens aride et m'assèche. Égoïste je me rétracte sur ma propre douleur, elle me rend insensible à celles des autres.

Pourtant chaque jour apporte son lot de patients pleins de détresse, rongés par des maladies ici incurables qui seraient de simples cas facilement soignables dans nos hôpitaux occidentaux. Je n'ai même plus la force de me révolter contre ce dénuement, contre cette injustice. J'ai la sensation que nous nous débattons dans une marre de boue, sables mouvants qui engloutissent tous nos efforts. Je n'ai plus la force de lutter...

Parce que sans toi je me sens vide et inutile, parce que sans toi le monde a perdu toutes ses couleurs et sa saveur. Je n'ai qu'une envie, fuir encore... mais fuir vers toi cette fois.

Namhsan 19 mars 2007

Je reviens de ma première mission à Tchaïpin, petite ville perchée sur une colline à seulement quelques kilomètres de Mogok. Comme pour me rendre à Mong La, un guide mandaté par les autorités m'a accompagnée, il en sera de même à chaque fois. L'atmosphère y est lourde, pesante, quelque chose d'oppressant flotte dans l'air, la suspicion est partout. La présence de la Tatmadaw, l'armée birmane, fait trembler tout le village. La plupart des soldats n'ont guère plus de dix sept ans et pourtant dans leur regard brille une dureté indéniable qui vous oblige à baisser les yeux.

Comme à Rangoon, une maison sur pilotis à l'extérieur de la ville sert de centre pour les séropositifs de la région. Prison plus que maison de soins, on les y enferme pour pouvoir mieux ignorer ce fléau qui ravage le pays. Inlassablement je répète les mêmes gestes, je tente vainement d'apaiser leur douleur, sans aucun espoir d'y parvenir. Je suis lassée de cette impuissance.

La première fois j'ai fuis l'Amérique parce que je ne m'y sentais pas utile, c'est bien pire ici.

Namhsan 20 mars 2007

Pour toi c'est le premier jour du printemps. Ici la saison chaude bat son plein, la touffeur de l'air est harassante, suffocante. J'aimerais sentir encore la caresse du soleil printanier sur ma peau. J'imagine ta grande maison baignée dans la douce lumière du soir, je rêve de nos corps enlacés dans ce grand lit aux draps blancs où les rayons du soleil viendraient s'échouer et nous entourer d'un halo de tiédeur.

Je rêve de tes bras, de ta peau nue contre moi, de ton étreinte rassurante, réconfortante. Alors je ferme les yeux et sous mes paupières closes je te dessine, je caresse de mon regard les formes musculeuses de ton corps et j'imagine ton souffle dans mon cou alors que seul celui moite de la jungle effleure ma peau.

Ma gorge se serre, mon ventre se rétracte sous la douleur qui me frappe comme un coup de poignard. Je sens les larmes dévaler mes joues, l'air se fait plus rare, je suffoque, j'ai mal. Tu me manques, je n'y arrive plus sans toi. Un trou noir m'aspire, il engloutit tout mes espoirs, j'ai la sensation que la douleur n'aura jamais de fin, je suis condamnée à errer dans les landes arides de mes propres pensées, de mes propres souvenirs jusqu'à la fin des temps.

Pour moi il n'y aura pas de rémission, pas d'absolution, pas de fin heureuse. Pas de fin tout court. C'est ma damnation pour nous avoir brisés.

Namhsan 21 mars 2007

Il y a des jours où je te déteste, de toutes les forces de mon être, je m'applique à te haïr pour ce que tu me fais ressentir. Je veux me noyer dans la colère pour ne plus avoir mal. Chimère et douce utopie, je suis la seule à blâmer et te détester est impossible.

Namhsan 24 mars 2007

Depuis ma mission à Tchaïpin j'ai en permanence la sensation d'être épiée, surveillée.

Garrett m'assure que je me fais des idées, il n'a rien remarqué d'inhabituel mais cette impression bien que fugace ne cesse de me hanter.

J'y retourne dans trois jours et j'appréhende déjà cette nouvelle mission. Je n'ai plus ni le courage, ni l'envie de défier les autorités en m'aventurant si près des zones interdites. Malgré les permis qu'on nous a délivrés, c'est tout de même prendre un risque et c'est surtout nous faire remarquer dans un pays où le fait d'être étranger expose à toutes sortes de problèmes. Le climat d'angoisse et de paranoïa que la Junte s'applique à distiller dans le pays est particulièrement fort dans le Triangle d'Or.

Namhsan 28 mars 2007

Ma deuxième mission à Tchaïpin s'est bien passée mais il s'est passé quelque chose de surprenant. A croire qu'elle me poursuit, j'ai une nouvelle fois croisé Lie. Le destin s'acharne à raviver les souvenirs de toi, comme si ils n'étaient pas assez présents dans mon esprit à chaque minute de la journée.

Elle était entourée d'un petit groupe de Chinois et de Birmans, qui paraissaient tous très empressés auprès d'elle. Avec son port de reine et sa démarche assurée elle semblait évoluer en terrain conquis. Il y avait quelque chose d'incongru à la voir déambuler dans les rues sales et poussiéreuses de Tchaïpin avec sa tunique de soie émeraude et sa coiffure parfaite. Son regard noir et acéré scrutait le vallon en contrebas. Là, au creux de la montagne dans un décors apocalyptique de cratères et de mines se niche Mogok dont on distingue seulement les toits des maisons et les rivières de boue pourpre. Le Bayon, cette terre à rubis dont la teinte écarlate évoque la pierre si précieuse. Mogok dont le seul nom fait frémir de curiosité et de crainte mêlées, l'écrin des plus beaux rubis du monde, veinés de lueurs bleutées qui semblent refermer une vie secrété et palpitante.

Je quittais de la maison de soins lorsque le petit groupe de Lie remontait la rue vers le centre du village. Mon regard a croisé le sien et une nouvelle fois ce que j'y ai lu m'a fait frémir. Elle échangeait des paroles rapides avec le groupe de Birmans, les Chinois étaient silencieux et la suivaient à une distance respectueuse.

Comme je l'avais pressenti à Mong La, Lie devait baigner dans les trafics si prolifiques dans la région, pierrer, narcotiques, le Triangle d'Or portait bien son nom.

Namhsan 30 mars 2007

La sensation d'être surveillée ne disparaît pas, elle s'amplifie même à chaque jour qui passe. Je supporte de moins en moins cette oppression constante. Je t'ai quitté pour ça, pour une envie d'aventure qui ne me fait plus palpiter, pour un danger qui m'oppresse plus qu'il ne me fait me sentir vivante. Je suis morte et pétrifiée, les seules émotions que je suis encore capable de ressentir sont la peur et le manque de toi. Insoutenable il enfle alors qu'il devrait s'apaiser avec le temps qui passe. Je suis incapable de faire mon deuil, de toi, de nous. L'impression d'inachevée est tenace et m'empêche de cicatriser.

Toi tu as déjà dû tourner cette page de ton histoire, celle que j'ai noirci avec l'encre de mon amour pour toi, je t'ai quitté, je t'ai brisé, c'est facile pour toi de me détester. Alors qu'à moi il ne reste que les regrets d'être partie, d'avoir fuie, vainement, parce que ça a toujours été la seule chose que j'ai su faire.

Parfois je t'envie tu sais, en étant celle qui nous a détruit, qui a réduit en fragments brûlants de souvenirs notre histoire je t'ai libéré du poids de la culpabilité. Il est insupportable ce poids, il m'écrase, il me brise, il est la seule chose qui m'empêche de revenir vers toi. Et pourtant je voudrais pour une fois dans ma vie faire preuve de courage...

Namhsan 02 avril 2007

Un jour, dans une vie qui ne me parait pas être la mienne tant elle est lointaine, j'ai attrapé le virus de l'Asie. Je pensais enfin avoir trouvé ma place, un foyer, un endroit pour me perdre et me réinventer. Le souffle humide de la brousse, les relents moites des rivières lourdes et ocres, le chant assourdissant et vibrant de la jungle étaient devenus mon quotidien. Les rues grouillantes de vie où les jeux des enfants faisaient tournoyer la poussière brune étaient devenues ma maison. Je me sentais chez moi au Laos, acceptée, devenue plus asiatique qu'occidentale, j'avais la sensation de vivre, enfin. J'avais trouvé une certaine stabilité.

C'était avant toi, avant que tu ne m'apprennes le goût de la vie à tes côtés, c'était avant tes caresses et tes murmures que tu soufflais au creux de mon oreille. C'était avant que dans tes yeux je vois briller des pensées qui faisaient tellement écho aux miennes. C'était avant d'avoir trouvé ma moitié, cette âme à la fois si semblable et si différente de la mienne qui me donnait la sensation d'être complète, enfin.

C'était avant que je ne renaisse sous tes doigts, avant que je ne palpite entre tes bras. C'était avant d'avoir trouvé mon véritable foyer... toi.

Lorsque j'ai su le voir, il était trop tard.

Namhsan 04 avril 2007

Garrett m'effraie, sa soif d'aventure n'a pas de fin, il n'a aucune limite, aucune peur. Il m'entraîne avec lui alors que je n'ai plus qu'une seule envie, fuir, encore. Il nous fait prendre des risques inconsidérés. J'ignore ce qu'il cherche réellement, nous ne sauverons pas l'humanité et il y a bien assez à faire dans les environs de Namhsan pour ne pas défier les autorités en allant dans des zones où l'on ne veut pas de nous.

Une rumeur dit que deux Birmans sur trois espionnent son voisin pour le compte de la Junte, et je ne suis pas loin de le croire. Je sais qu'on nous surveille étroitement, chacun de nos déplacement est enregistré, nos activités vérifiées. Alors lorsque Garrett se prend à rêver de se rendre dans les terres Karens, la principale ethnie qui s'oppose à la Junte, j'ai peur et je suis prise d'une incontrôlable envie de retourner en Amérique, de revenir vers toi...

Mais si tu me rejettes je n'y survivrais probablement pas, ce sera comme si notre histoire n'avait jamais existé ou qu'elle n'était rien de plus que quelques fragments de temps dispersés dans l'océan de ta vie et je sais que tu me rejetteras, alors je reste là et continue de me perdre.

Namhsan 10 avril 2007

Je ne sais pas si le climat de paranoïa ambiant m'atteint plus qu'il ne le devrait ou si j'ai des raisons de m'inquiéter mais j'ai l'impression que les contrôles policiers sont de plus en plus fréquents.

L'autre jour j'étais à Kengtung, aux portes du Triangle d'Or lorsque les chars de l'armée ont envahi les rues. Spectacle tristement banal qui pourtant m'a fait frémir d'angoisse. Il se trame quelque chose dans la région, on peut sentir le souffle de la peur s'infiltrer partout, se distiller dans tous les esprits. L'intimidation est constante, la Junte veut à tout prix contrôler les minorités ethniques de la montagne pour éviter les rébellions. Mais on murmure qu'elles sont de plus en plus fréquentes ces rébellions. Et les étrangers que nous sommes sont regardés avec suspicions.

Namhsan 19 avril 2007

Je suis trop épuisée pour penser, je suis trop épuisée pour t'écrire et j'accueille cet épuisement avec soulagement, il m'évite de trop souffrir.

Pourquoi refuses-tu de disparaître de mes pensées? Pourquoi il n'y a que lorsque mon corps est abattu par la chaleur et l'effort que je trouve de l'apaisement? Pourquoi même mon sommeil est peuplé de rêves de toi? La nuit mon corps retrouve le tien quelque part sur un morceau de nuage de mes songes, je suis bien lovée tout contre toi, je me nourris de ta chaleur, on parle pendant des heures, je te raconte tout de l'horreur que je côtoie ici, tu me raconte ta vie là bas. Ce sont de doux instants de répit mais le matin n'en est que plus cruel. Chaque fois que les lueurs bleutées de l'aube s'infiltrent par les fenêtres de bambous les larmes envahissent mes yeux et courent le long de mes joues. Mon lit est désespérément froid, vide. Chaque chaque jour c'est comme si je te quittais une nouvelle fois. La douleur se réinvente chaque matin, elle ne disparaîtra jamais puisqu'elle renaît chaque nuit de la nébuleuse de mes rêves.

Namhsan 24 avril 2007

Aujourd'hui on m'a refusé l'accès à un village. Je m'y étais déjà rendue à plusieurs reprises mais cette fois ci au poste de contrôle sur la route qui sert de frontières entre les terres de deux ethnies on a prétexté que mon permis n'était plus valide.

Namhsan 26 avril 2007

J'étouffe ici et cela n'a rien à voir avec la chaleur. J'arrive au point où tout devient si insoutenable que je n'ai plus qu'une envie: renoncer.

Rien ne peut apaiser mon mal être, ici où ailleurs il serait le même mais je n'ai plus la force de lutter et ce pays exige qu'on lutte. Trop de dangers, trop d'insécurités. Je ne veux plus de ça, je ne suis plus prête pour ça.

Retourner au Laos? J'y ai pensé, l'idée est séduisante, mais je sais qu'une fois ma petite maison retrouvée, les souvenirs de toi ne seront que plus vifs, plus acides. Je n'ai pas la force pour ça non plus. Si même dans ce pays inconnu et hostile je suis incapable de t'oublier, ce n'est pas en retournant où tout à commencé, où nos corps se sont pour la première fois étreints que je le pourrais.

J'ai peur que les souvenirs de nous hantent chacune des pièces de la maison, je crains de croiser l'image de nos corps enlacés partout. La douleur serait pire encore.

Mais partir, j'y pense chaque jour... est-ce que si je te suppliais tu pourrais me pardonner?

Edward, si tu savais comme j'aimerai pouvoir gommer les heures qui ont précédé mon départ. Si tu savais comme j'aimerai ne jamais avoir eu le mail de Garrett... Comme j'aimerai ne jamais être partie.

Je ne cesse de me demander comme cela aurait été si j'étais restées, si je ne t'avais pas abandonné. Mais peut-être que depuis le début notre histoire était condamnée, nous n'étions déjà pas censés nous rencontrer alors que je reste ou que je parte cela a t-il vraiment fait une différence? Je sais que je cherche à me disculper, à dompter mes regrets, mais rien ne peut les apaiser.

Namhsan 27 avril 2007

Une petite fille épileptique vient d'arriver au dispensaire. Elle a dix ans et après avoir essayé tous les rites chamaniques possibles et imaginables pour la guérir de ce mal qui passe souvent ici pour quelque chose de malin, comme si les épileptiques étaient possédés par les esprits de la forêts, on nous l'a amenée. On a aucun espoir de contrôler son épilepsie mais on essaye de faire de notre mieux. Il faudrait retourner à Mang La pour avoir de nouveaux médicaments mais cette fois on nous a refusé les laissez passer.

Les autorités sont de plus en plus hostiles à notre présence et elles n'hésitent pas à nous le faire sentir.

Namhsan 01 mai 2007

C'est bientôt la mousson, on commence à sentir son souffle humide qui enfle dans la jungle, la fait vibrer. Chaude et moite, elle flotte sur les montagnes. La terre rouge exalte un puissant parfum poussiéreux et végétales qu'on ne peut s'empêcher de respirer à pleins poumons. Il monte dans l'air une excitation, quelque chose d'électrique, comme pendant une nuit d'orage. D'épais nuages jaunes nimbent les montagnes et le vent fait danser les rizières. J'aimerais que tu sois à mes côtés pour contempler ce spectacle. Il a quelque chose d'à la fois familier et de magique.

C'est probablement la dernière mousson que je connaîtrais en Asie...

J'ai enfin trouvé quelque part au fond de moi le courage de quitter la Birmanie, et surtout de revenir vers toi...

Namhsan 02 mai 2007

Je tremble en pensant à ce qui va se passer lorsque j'arriverai en Amérique, j'ai peur que tu ne veilles plus entendre parler de moi , j'ai peur de ne même pas te revoir et pourtant je trouve enfin un peu de réconfort à la pensée que bientôt je serrais sur le même continent que toi.

J'en ai marre de me battre, je ne pourrais jamais me reconstruire, tu as bouleversé toute ma vie et t'oublier est impossible. Alors au lieu de penser à ce que ça aurait pu être, pour la première fois de ma vie je cesse de fuir. J'aimerai tant que tu trouves la force de me pardonner, que tu acceptes de me laisser tenter de nous recréer. Je n'ai que quelques infimes espoirs mais je m'y accroche de toutes mes forces. Pour la première fois depuis des mois j'ai enfin une raison de lutter et même d'espérer.

Namhsan 05 main 2007

Je suis allée à Lashio aujourd'hui pour acheter un billet d'avion, pour la Chine et ensuite pour l'Amérique. Je les ai précieusement glissés dans ce journal, je passes de longues minutes à les caresser du bout des doigts. Ils me ramènent vers toi. Je me nourris d'espoirs et de rêves, ils sont probablement vains et seront déçus mais ils comblent un peu le trou béant dans ma poitrine. Je veux juste profiter de ça. De cette sensation euphorisante que je ne pensais plus jamais ressentir. Alors j'étouffes mes craintes pour ne pas qu'elles détruisent mon courage.

Namhsan 08 mai 2007

Garrett a une nouvelle fois tenté de me dissuader de partir. Il me reproche de l'abandonner au moment où il a le plus besoin de moi. Mais à chaque jour qui passe ma décision devient un peu plus irrévocable. Rien ne semble pouvoir l'ébranler.

Il m'a demandé une dernière faveur. On raconte que quelques cas de fièvre jaune se serraient déclarés dans un petit village entre Tchaïpin et Mogok, il faut s'y rendre. La zone n'est pas sûre pour ne pas dire totalement interdite mais ce n'est pas la première fois qu'on braverait l'interdiction, et puis fois-ci on a un semblant de bénédiction des autorités puisque c'est un de ses membres, un agent de Tchaïpin, qui a transmit l'information à Garrett, le priant de faire quelque chose.

J'ai accepté de m'en charger, comme sorte de cadeau d'adieu, son emploi du temps ne lui laisse pas une seconde de répit et à ça va s'ajouter mon travail une fois que je serrais partie.

Ça sera ma dernière mission en Birmanie. Dans moins d'une semaine je serais en Amérique, prêt de toi et je tenterais de toutes les forces de mon âme de te convaincre de me pardonner.

Edward si tu savais à quel point je m'accroche à ce déraisonnable espoir, j'ai l'impression de vivre pour quelque chose de nouveau, il me donne le courage d'affronter cette dernière tâche que je dois accomplir.

Pov E

Le journal s'arrêtait là, l'encre des derniers mots qu'elle avait tracés de sa petite écriture délicate se diluaient et s'effaçaient dans mes larmes. Je les sentais courir le long de mes joues, elles me brouillaient la vue.

Le reste n'était que pages blanches, les billets d'avion trônaient là, tel un marque page cynique. Elle allait revenir, j'aurais pu de nouveau la serrer dans mes bras, effacer sous mes baisers les stigmates de ces derniers mois. On aurait pu tout oublier, combler le manque et calmer la douleur qui nous rongeait tous les deux. Ses mots faisaient terriblement échos à mes propres pensées. Elle me manquait autant que je lui manquais. Et dire que j'avais essayé de me reconstruire sans elle, pensant qu'elle m'avait oublié alors que j'en étais totalement incapable.

J'allais remuer ciel et terre pour la sortir de là, pour la retrouver, pour remplir avec elle les pages restées blanches de son carnet. Pour écrire la suite de notre histoire.