... Et la flamme qui dévore.
La nuit est un gouffre cracheur d'étoiles et l'air, foutrement glacé, lorsque claque la porte de la cabine de Marco. Furibond, la peau léchée par le ponant, le sel, Portgas a la pupille fébrile. Dilatée en trou noir même.
« Arrête de m'ignorer. »
La phrase résonne longtemps, une éternité peut-être.
« Tu sais ce que je ressens, pas vrai ? »
Il n'y a qu'un foutu silence pour lui répondre, ça le rend sourd, presque taré.
(Ace ne sait pas que le pirate se mord la langue, pour se taire que le sang coule, coule…)
Bientôt le bureau en acajou s'écrase sous le poids du sale gosse à la tête brûlée, à la main qui met – presque – en charpie son menton, mal rasé, ou son cœur, Marco ne sait plus trop ; qui le force à le regarder, lui, plutôt que partout ailleurs.
« Parce que tu ressens pareil. »
L'âme est pleine d'étoiles tombantes, et chacune d'elle s'effondra si violemment en l'âme du capitaine qu'il fut pris de vertiges. Ace se noyait dans la tendresse du bleu – cobalt électrique – de ses yeux fatigués, sans comprendre le dégoût, le chagrin, les remords qu'il y lisait. Marco voulut gronder, comme l'orage ; mais les mots pleuraient.
« Bon sang, Ace ! Ne dis pas n'importe quoi. Je t'ai élevé, je…
– Non, arrête. Tu n'es pas mon père. »
Le garnement avait des airs de tempête calme, (trop, trop) ancienne.
« Barbe-Blanche était mon père.
– Mais je suis un vieillard ! Et, toi, tu… Tu es un enfant.
– Un enfant ?! J'ai des souvenirs qui s'étalent sur trente putains d'années ! »
A bout de force, de patience, Marco se leva subitement, haletant et éperdu et bouleversé.
« Ta croissance, ta physiologie sont déréglées, tu… C'est une passade, Ace.
– Une passade ? »
Doucement, sa voix se brisa en un milliard d'affreux morceaux, ou autant d'étoiles, pleuvant sur sa frimousse mouchetée en grosses larmes. Portgas tremblait, et la flamme dans son regard, toujours si véhémente, endiablée, s'éteignit.
« Tu comprends pas, je… J'ai essayé d'enterrer ce que je ressentais, depuis longtemps, mais… Ça reste bloqué, ici. »
Les doigts crispés sur la poitrine, Ace était doux-amer, bizarrement ratatiné par le fantôme d'une vie passée trop vite.
« Est-ce si monstrueux… de m'aimer ? »
Le monde s'arrête de tourner une seconde.
La seconde d'après, Marco s'abandonne au Chant des Sirènes, à l'Appel du Vide, comme précipité dans un abîme infini et terrorisant, mû par le désir ineffable d'apaiser la souffrance, hideuse, dans ces yeux plein à ras-bord d'espoir et de Liberté ; car Ace chantait la Liberté, alors le vieux forban enlace cet enfant-raz-de-marée, rejeton de l'incendie et de la Mer – l'étouffe – entre ses bras, contre sa peau, tiède, saumâtre.
« Non, Ace. C'est moi le monstre, pas toi. »
Marco embrasse ses pleurs, puis sa bouche.
Après s'être arrêté de tourner, le monde cessa simplement d'exister. Leurs deux corps entrèrent en collision, ivres de chaleur, et tout chamboulés. Du bout des lèvres, qui avaient le goût du temps perdu, le vieil homme caressa son sourire, ses iris cracheurs de feu ; son nez, un peu tordu, les grains de beauté et de sel dans son cou, sur son ventre, entre ses cuisses. Ace était magnifique, partout, tout entier, fondant dans l'étreinte à lui donner le tournis, ou lui faire exploser le cœur.
Parce qu'au fond, ils étaient fous – fous de l'Océan, du mistral et du libre-arbitre, fous du craquement mouillé des navires, des rires imbibés de rhum, en hiver, en été, fous d'odyssées, de poèmes et de mésaventures, fous de joie, d'amour pour la vie, fous furieux, à lier – alors leurs âmes s'épousaient onctueusement.
L'aube, ritournelle morose, ambre-et-rose, dévora la nuit, noire, monstrueuse, que les amants s'entremêlaient encore dans les ténèbres alanguies.
