15 Septembre 1916.
Côté Allemand, Guerre de position.
Sergent Potter,
Cette lettre est parvenue entre mes mains alors que mes hommes et moi vidions un cargot abandonné par les ennemis. Je ne sais pas si à l'heure où vous recevrez cette lettre vous serez encore vif mais je garde un espoir que ce soit le cas. Je dois être fou, comme vous le dites. Si je me faisais évincer, je n'aurais plus qu'à me jeter dans le No Man's land. Mais un peu de distraction ne me fera pas de mal, je suppose. De plus, cela fait longtemps que je n'ai pas exercé mon français.
Ma mère est d'origine française mon père est allemand. J'ai été enrôlé dans l'armée allemande car je vis en Allemagne depuis ma naissance. Le jour de mon anniversaire, on est venu me chercher pour me dire que j'étais engagé et le lendemain je partais. Je ne savais pas vraiment à quoi m'attendre, j'avais même hâte que l'entraînement - qui a duré des mois - se termine et d'être enfin sur le terrain. Après tout, les forces allemandes étaient si puissantes que cette guerre ne durerait tout au plus deux mois. Illusions de politiciens.
Mes hommes tombent les uns après les autres sous les assauts des troupes françaises, hier encore, un ami que je m'étais fait est décédé, étouffé par la terre soulevée par un obus. Je n'en peux plus. L'horreur est accablante, l'odeur également. Les rats courent entre nos jambes, menaçant de rendre malade tout le bataillon. Il nous faut cacher le peu de vivre que nous avons et dormir dans des positions inconfortables. Tout comme ceux qui meurent pour la France, les miens meurent pour l'Allemagne. Chacun disparaît pour une cause qu'il croit juste alors que justice serait paix.
Ma mère m'envoie encore un mot de temps en temps, cela me réchauffe le cœur pour un instant. La dernière fois, elle m'a décrit ce qu'elle faisait de ses journées. Je voudrais tellement aller la rejoindre. Revoir là où je vivais, avant cette demeure digne de celle d'une taupe. J'espère que ce que je vous ai écrit vous permettra de vous évader également. Après tout, même si ce que nous vivons est similaire, je pense que la lecture des lettres peut nous aider à survivre. Il y a une semaine, un jeune homme a appris que sa famille et sa fiancée avait péri sous les bombardements. Il s'est suicidé, bien que j'ai tenté de l'en dissuader. Je n'avais pas d'arguments valables, je ne le comprenais que trop bien. Il aurait sûrement préféré périr avec eux, tenant la main de sa fiancée, saluant, dans une dernière étreinte, ses parents. Mais je divague...
C'est le crépuscule, j'ai la chance d'avoir une bougie. Une de mes dernières bougies. Les hommes du front canardent les adversaires, comme chaque soir. C'est censé être un effet de surprise mais c'est devenu une routine. J'entends tous les coups de feux répété, les obus et les grenades. J'entends les hurlements des hommes blessés ou mourants. Je ne peux rien faire, je suis là, à répondre à un homme qui est peut-être mort, censé être mon ennemi, à la lueur d'une flamme vacillante. Devant moi, les brancardiers se pressent pour amener les blessés aux médecins avant qu'il ne soit trop tard.
Stupidité qu'est la guerre. Nous pensons de la même manière, Sergent. De toute façon, comme vous dites, nous sommes pareils. La chose qui nous oppose c'est notre nationalité et les gens qui la dirigent. Pour un mort nous en faisons des millions. Si nous nous révoltions, si tous étaient de notre avis... Ce n'est malheureusement pas le cas. Pour beaucoup de mes hommes, leur devoir est de sauver leur patrie et non pas se révolter contre elle. Ils ont envie d'honneur, vous savez. Même s'ils n'en peuvent plus, s'ils sont à bout, ils combattront, je le lis dans leur regard, dans leur sourire lorsque certains osent parler de victoire. Moi, je n'y crois plus. Oui, ce sont des idées saugrenues. Belles, certes, mais tellement impossibles.
On me demande, je ne dormirai pas beaucoup ce soir, j'ai l'impression.
Je ne sais pas si cela arrivera jusqu'à vous.
En toute espérance de cause,
Caporal Malfoy,
112e régiment d'infanterie.
Allemagne.
