30 Septembre 1916
Côté Allemand, Guerre de Position.

Sergent Potter,
Qui l'eut cru, que nous entamerions un correspondance par un concours de hasard des plus incongrus ? Je suis réjoui d'avoir reçu une réponse également, croyez-le. Après avoir envoyé ma réponse à votre précédente lettre, j'ai craint que vous n'ayez eu peur du fait que je sois un Allemand, bien que j'ai cru comprendre que vous étiez ouvert d'esprit plus que certaines personnes que je ne nommerai pas. Oh oui, l'espoir fait vivre, j'en suis bien conscient... Même dans la plus profonde misère. La guerre nous rendra tous fous de toute manière, c'est incontestable. Je peux cependant vous assurer que je ne suis pas le fruit de votre imagination. Voulez-vous que je joigne quelque chose à ma prochaine lettre pour vous conforter ?

Hantés, nous le sommes tous également. Les horreurs qu'on nous fait vivre sont dignes d'un Enfer terrestre. Si je m'en sors, je ne sais pas comment sera ma vision du monde après...
J'aurais fortement aimé vivre en France, aller dans votre capitale rien qu'une fois. C'était un de mes rêves, avant d'entrer dans cette guerre. Mère m'en parlait avec tant de passion... Je suis persuadé que nous nous serions bien entendus, si nous nous étions rencontrés.
Disons que si votre lettre est tombée entre mes mains, c'est parce que nous avons eu de la chance. Êtes-vous croyant, sergent ? Moi, pas. J'ai arrêté de croire depuis environ un an. Si Dieu existait, il ne tolèrerait pas cela, à mon avis.
Si mon français paraît décent à vos yeux, vous m'en verrez ravi. J'ai toujours lu, depuis l'enfance, les auteurs français. De Rabelais à La Fontaine en passant par Maupassant, Hugo et Zola. Je n'ai malheureusement pas eu le temps de terminer Germinal. Mais le peu que j'ai lu m'a fait penser à nous. Après tout, nous vivons également dans la terre, dans des conditions épouvantables sous les ordres de personnes contre lesquelles nous ne pouvons rien. Il nous faut simplement accepter notre condition. Bien entendu, j'ai également fait face à des mutineries. Elles ont toutes mal tourné. J'ai toujours été tenté de les suivre, mais après tout ne suis-je peut-être qu'un lâche qui a peur de mourir ?

Mon père a été envoyé au front également, Mère vient de me l'apprendre. Je ne sais pas où est-ce qu'il ira. Je ne sais pas si j'ai envie de le voir là où nous sommes. Si jamais il mourait devant mes yeux, je ne sais comment je réagirai. Je suis certain que votre père était quelqu'un de bien. Peut-être votre mère est-elle surveillée ? Je souhaite qu'elle soit en bonne santé. Pourquoi ne voudrait-elle plus correspondre avec vous ?
Personnellement, si je suis Caporal c'est grâce aux connaissances haut-placées de mon père.

Nous n'avons pas de renforts pour l'instant mais mon bataillon a été épargné en grande partie par la prudence de mes hommes. Je ne sais plus à quel saint me vouer pour que nous n'ayons plus de pertes. Effectivement, j'ai l'impression que nous avons été engagés dans le simple but d'être tués. Autant nous faisons l'objet d'un pari à échelle humaine, celui qui fait le plus de morts chez l'autre a gagné ? Est-ce cela ? Sommes-nous seulement des pions avec lesquels on s'amuse ? Une partie d'échec ? Me voilà reparti.

Je suis profondément désolé pour lui. Mon ami d'enfance a été touché aux jambes il n'y a pas longtemps, il est toujours à l'hôpital depuis. Sa situation est grave mais je n'en sais pas plus. Je n'ai rien pu faire non plus, mais dites vous que si votre meilleur ami est parti c'est toujours mieux qu'ici, dans ces fichues tranchées. Souvent, je songe à la mort. A quoi d'autre penser lorsque les cadavres s'amoncellent dans la boue, sous nos pieds ? Je me dis que la mort n'est peut-être pas une si horrible chose en soi. C'est la souffrance qui me terrifie, en réalité. Je ne sais plus pourquoi je me bats, pourquoi je m'acharne à vivre, pourquoi je suis là, à mi-mollet dans la bourbe et le sang, trempé jusqu'aux os.

J'ai réussi à trouver un coin sec pour écrire mais le papier est encore humide. J'espère que l'encre ne coulera pas trop et que je serai lisible.

Nous sommes au beau milieu de la journée et je n'ai pas mangé depuis hier. Je ne sais pas si je suis malade mais l'appétit me fuit. Notre mitrailleuse tourne à plein régime, assassinant les vôtres. Ce que j'aimerai pouvoir tout arrêter à cet instant. Comme vous le dîtes si bien, cette guerre ne nous concerne pas.

Auf Wiedersehen, Sergeant Potter.

Caporal Malfoy,
112e régiment d'infanterie.
Allemagne.