12 Octobre 1916.
Côté Français, Guerre de Position.

Caporal Malfoy,
Je suis soulagé d'avoir eu une réponse de votre part. Je crains toujours que vous ayez perdu la vie, car cette correspondance me tient énormément à coeur, et je serais très touché s'il vous arrivait quelque chose. J'aurais pu dire la même chose pour vous ; je suis Français, vous êtes Allemand, vous auriez pu avoir peur également... Mais je suis soulagé que ça ne soit pas le cas. La guerre nous rend déjà fous, vous savez. Ceux qui survivront, seront sûrement fous pour le restant de leurs jours...
Si nous nous en sortons tous les deux, Caporal, je vous promets de vous amener voir Paris. Bien sûr, l'espoir que tous deux sortions vivants de cette tuerie est mince, vous êtes Allemand, et moi Français, encore une fois, c'est notre nationalité qui nous sépare. J'ose quelques fois imaginer ce que cela serait si nous avions vécu tous deux dans la même Nation... Tout aurait pu être différent. Mais peut-être ne vous aurais-je pas connus. Nous sommes censés être ennemis, et ce à cause de ces politiques. Comme je peux les haïr, quelques fois. Je suis également persuadé que nous aurions pu bien nous entendre...

J'étais croyant. Mais je ne le suis plus, comme vous. Je suis d'accord ; si Dieu existait, jamais il ne nous laisserait dans pareille misère. Que vus lisiez ne m'étonne pas du tout. Cela se voit. Je n'ai jamais vraiment lu Maupassant, je suis un grand fan de Victor Hugo. Cet auteur me fascine. J'ai lu Germinal en entier par contre, et je trouve cela dommage que vous ne l'ayez pas terminé. C'est vrai ; nous sommes dans la même galère. Tous engagés dans cette guerre qui ne mène à rien. Je ne pense pas que vous êtes lâche, Caporal Malfoy. Ou alors, peut-être que cela veut dire que je le suis aussi. Parce que j'ai tout aussi peur que vous de mourir.

J'espère que cela va aller pour votre père. Je comprends votre opinion. Voir des personnes chères mourir sous nos yeux n'est qu'un supplice, une torture morale que l'on nous inflige pour de simples disputes de territoires. Ne peuvent-ils pas se faire la guerre entre eux, à mains nues, au lieu d'envoyer des millions d'hommes au front pour se faire massacrer à leur place ? Qu'attendent-ils de cette guerre ? Qu'il y ait un nombre précis de morts ? Qui sait, peut-être qu'à ce moment-là, ils arrêteront tout. Je ne sais pas si ma mère est surveillée. Pourquoi le serait-elle ? Je souhaite autant que vous qu'elle soit en bonne santé. Je ne sais pas pourquoi elle ne voudrait plus... peut-être qu'avoir un fils qui n'a de cesse de lui raconter à quel point la guerre est horrible lui rappelle sans cesse la mort de mon père et qu'elle ne veut plus revivre ça. Je la comprends, et je suis égoïste de ne pas pouvoir paraître fort pour elle. Mais si elle savait comment nous sommes traités, ici...

Pour notre part, cela fait une semaine que nous n'avons pas eu de renforts. Nous n'en avons pas besoin, j'imagine. Peut-être est-ce la fin de cette guerre ? S'ils ne nous envoient plus personne, et que les morts s'amenuisent, arrêteront-ils enfin ? Je voudrais parcourir le No Man's Land avec un drapeau blanc. Hurler d'arrêter cette guerre sans fin. Mais j'imagine qu'à peine aurais-je franchi les barbelés, vos hommes me tireront dessus. Cela rend étrange, l'idée que vous êtes quelque part, en face de moi, dans les mêmes tranchées que moi, en train de m'écrire. Vous, Allemand, moi, Français, deux personnes censées être ennemies. Nous sommes destinés à nous tuer. Qui sait, je pourrais vous tuer sans même savoir que c'est vous... Sans ressentir la culpabilité de vous avoir ôté la vie. Je prie chaque jour un saint, n'importe lequel, pour qu'on ne m'oblige pas à faire ceci.

Je suis désolé si j'ai mis un peu plus de temps que d'habitude à vous répondre. J'ai été blessé, il y a quelques jours, à l'épaule gauche, juste au-dessus du coeur. L'infirmière m'a dit qu'un autre coup à cet endroit me serait probablement fatal. J'ai eu peur d'y rester et de ne vous avoir jamais répondu. Je dois être pathétique de m'attacher autant à quelques mots d'une personne que je ne connais pas. Ou tout du moins, une personne que je n'ai encore jamais vue. C'est idiot, n'est-ce pas ? Vous me trouvez stupide et inconscient, Caporal ?

Pour ma part, nous sommes au beau milieu de la nuit. Quelques obus tombent derrière moi, j'entends le fracas avec lequel il percutent le sol calciné. Je sens l'odeur de la mort et les j'entends les gémissements de mes hommes. J'ai beau tenter de les aider, ils vont mourir. Je voudrais tant qu'il n'y ait plus de morts. Que tout s'arrête. Enfin. La nuit n'est même pas nuit. Le ciel est rouge et dépourvu d'étoiles. Cela fait si longtemps que je n'ai pu observer le ciel... C'était une de mes passions, avant. Si vous saviez à quel point cela me manque...

Comment dois-je vous appeler, Caporal ? Je suis curieux de savoir votre nom. Et quel est votre âge ?
Je ne sais pas ce que vous pourriez bien m'envoyer pour me prouver votre existence, vous savez...

Dans l'espoir que vous soyez vivant, soignez-vous.
Sergent Potter,
20ème Bataillon,
France.