26 Octobre 1916.
Côté Français, Guerre de Position.
Caporal Malfoy.
J'ai longtemps hésité à comment vous appeler. Vous prénommer Draco n'aurait pas été un peu trop familier, alors que nous nous connaissons si peu ?
Pour ma part, je suis né le 31 juillet 1896. Nous avons le même âge. Ca paraît tellement horrible de me dire que vous n'êtes qu'âgé de vingt ans, et que vous ayez à subir cela. Que nous ayons à subir cela. C'est comme si on nous forçait grandir trop vite. Dans mon bataillon, j'ai des jeunes de seize ans. Je n'ai que quatre de plus qu'eux, mais j'essaie de les protéger plus que tout. Mais ils sont si jeunes... Encore si jeunes.
Sinon, je m'appelle Harry James Potter. James est le nom de mon père. Mais, tout comme vous, je préfère que vous m'appeliez Harry. Comment m'imaginez-vous, alors ? Je vous joins une photo de moi que l'on a prise pendant un entraînement. La costume militaire appartenait à mon père. J'ai les mêmes cheveux que lui, vous savez. Et j'ai les yeux de ma mère. La photo étant en noir et blanc, vous ne pouvez le voir, mais mes yeux sont verts... Et vous ? A quoi ressemblez-vous, exactement ?
Je suis ravi que cet échange soit important pour vous également. Vous êtes désormais le seul à m'écrire, et je me surprends souvent à avoir hâte de recevoir votre missive. Je redoute aussi votre mort. Cela me ferait un choc, pourtant, je mettrais un moment à m'apercevoir que vous n'êtes plus... Je me mets à avoir peur de chaque balle que j'envoie dans votre camp, de chaque grenade, de chaque obus. Je ne peux m'empêcher de me dire que, peut-être, cela aurait pu êre fatal pour vous.
Je suis d'accord. Ces gens-là sont fous. Mais pas de la même manière que nous. Ils nous manipulent, ils nous traînent dans la boue. Ils se fichent éperdument de ce que chaque homme du front peut bien ressentir. Ils se moquent de nos conditions de vie exécrables. Ils moquent de nos vies, tout court... Ce qu'ils veulent, c'est qu'on embellissent leur fierté. Croyez-moi, ceux qui gagneront la guerre seront plus que fiers d'eux, et pourtant, ce ne seront pas eux qui auront combattu, mais leur peuple. Nous pouvons bien mourir, ils creuseront un trou dans le sol et planteront une vulgaire croix au-dessus après nous avoir enterrés, proclameront de beaux discours pour se donner bonne conscience. Abus de pouvoir. Le pouvoir rendrait tout Homme fou, Caporal. Il faut savoir l'utiliser à bon escient.
Vous pensez que nous nous serions détestés ?
J'ai beaucoup aimé ce poème. J'ai tellement l'impression qu'il reflète ce qui se passe ici. Il fait de plus en plus froid, maintenant. Et la pluie nous glace les membres. Il faut à tout prix protéger les vivres et la poudre, sinon nous sommes fichus. Hier, un cargo nous a ramené des repas. Ce n'était pas le meilleur qui soit, mais la chaleur qui nous brûlait la gorge ramenait en nous les souvenirs des temps passés. Assis dans ma tente, en le dégustant avec mes hommes, je me suis souvenu de ces soirs de fête où ma mère organisait un repas spécial, alors que nous avions à peine de quoi vivre. Vous me direz sûrement qu'après avoir vécu ainsi, je devrais être habitué à la misère, mais honnêtement, avons-nous un jour été préparé à cela ? Illusions. Une fois encore, ils nous ont fait subir des entraînements pour nous donner l'impression que nous étions préparés. Comme si la mort était une chose à laquelle nous pouvions nous attendre...
Je vis avec l'espoir que nous nous rencontrerons un jour. Loin de tout ceci. J'espère que nous sortirons tous deux vivants d'ici, et que nous partirons visiter Paris ensemble. Je ne l'ai vue que de loin, moi, cette capitale, vous savez...
Pour répondre à votre question, non, je n'ai pas de fiancée. Oh, bien sûr, quand je rentre chez moi, en permission, je suis accueilli en héros par des centaines de femmes, qui font la fête dans les rues, mais je n'en souhaite aucune. D'ailleurs, pourquoi nous traitent-elles en héros ? La seule chose que nous faisons, c'est massacrer des hommes. Des millions d'hommes. Pourquoi font-elles la fête ? Je crois que là-bas, ils ne se rendent pas compte de ce que c'est, le front.
Je tenais à vous remercier. Pour le mouchoir. Il est d'une qualité incroyable. Je m'en veux rien que de l'avoir sali avec mes doigts noircis par la boue.
Il se fait tard. Le soleil se couche tôt, maintenant. Et la faible lueur d'une bougie ne suffit plus à m'éclairer. Je ne sais pas si je dormirai, ce soir.
Au plaisir de vous parler, Caporal.
Sergent Potter,
20ème Bataillon.
France.
