5 Novembre 1916.
Manoir Malfoy, A l'arrière.
Harry,
Je n'ai pas reçu votre lettre par erreur, c'est le destin qui en a voulu ainsi. Après tout, comme vous ne l'envoyiez à personne et tout le monde à la fois ce ne peut-être une erreur. Si un autre Allemand l'avait trouvée, il l'aurait sans doute jetée ou brûlée, ne comprenant pas la langue française. "Soyons amis, défions le monde ", sachez que je saurais m'en rappeler, Harry.
J'espère que vous ne mourrez pas tout court. J'espère que moi non plus.
J'essaierai de faire du mieux que je pourrais pour continuer à vous apporter du réconfort. Je suppose que c'est spécial pour moi aussi, de tenir à cette correspondance qui vient de quelqu'un qui est censé être l'ennemi. Je m'y habitue aussi, je m'inquiète, je pense à vous. Non, vous ne le méritez pas. Vous n'avez pas voulu la mort de ces hommes et je suis sûr que vous avez toujours fait en sorte de les épargner le plus possible !
Plus fou que fou, est-ce possible ?
J'ai mis une photo de moi, j'avais 19 ans mais je pense que je n'ai pas tant changé. Si ce n'est mon regard qui s'est endurci et ma bouche qui n'affiche plus ce rictus de supériorité. Mon nom vous inspire du respect ? Pourquoi cela ?
L'idéal, si j'y crois ? Je n'ai jamais été réellement intéressé par les bonnes femmes. Ma mère me dit que ça viendra mais je n'aime pas spécialement le contact avec elles. Je les trouve... Agaçantes. De toute façon, je suppose qu'il est trop tard pour moi de trouver quelqu'un et puis... Avant la guerre, mes parents avaient prévu d'arranger mon mariage.
Je vous promets de faire de même, Harry.
Je sais que vos forces faiblissent. Vous allez être envoyé à Verdun ? Mais c'est courir à votre perte que d'y aller ! Les armes dont nous disposons sont effectivement très puissantes. Il s'agit de lance-flammes. Oh mon dieu ! Si vous saviez à quel point je suis épouvanté. Je ne veux pas que vous perdiez la vie. Soyez prudent, ils sont puissants, je suis avec vous de toute mon âme.
Avant de partir en permission, j'ai vu mes hommes qui souriaient plus que d'habitude, j'ai remarqué l'enthousiasme qui courait dans les rangs. L'espoir renait du côté Allemand. Je n'arrive pas à être heureux de cela. Certes, le pays dans lequel j'ai toujours vécu, ma patrie prend le dessus mais je pense à vous. Et puis à tout ces hommes qui sont dans la même situation. Ils n'ont rien demandé. Ils sont nés mais certainement pas pour mourir dans une veine de terre misérable.
Je suis actuellement dans la chambre où j'ai passé toute mon enfance. Elle est grande avec une tapisserie dans les tons verts pastel. Il y a un grand lit au centre et un bureau à côté : c'est là où je suis assis, face à la fenêtre qui domine nos jardins. Tout a l'air si.. Paisible. J'ai l'impression d'être retourné en arrière malgré les impressions que j'ai d'entendre sans cesse des balles siffler à mes oreilles ou des obus éclater non loin de moi. La nuit, en plus des fièvres qui me prennent, je crie à mes hommes de se replier, d'attaquer, de se bouger. Ma mère vient alors m'appliquer un linge sur le front jusqu'à ce que je me calme. Une fois elle a éclaté en sanglots, quand je me suis éveillé. Elle m'a parlé en français, comme à chaque fois qu'elle est très troublée. Cela m'a fait penser à vous.
Elle m'a dit qu'elle ne me reconnaissait plus, que la guerre transformait tous les garçons en hommes terrifiés et fous. Elle craint pour mon père également, elle n'a pas eu de nouvelles depuis quelques temps.
Corneille, il est très connu pour ses dilemmes impossibles. C'est un peu ce que nous vivons, n'est-ce pas ? Oui, j'ai lu Le Cid, il y a quelques années déjà. J'ai l'esprit un peu brumeux, vous m'excuserez. Je me souviens d'avoir aimé aussi cette histoire.
Je suis impatient de voir Paris à vos côtés. Seulement, un Allemand, vainqueur ou perdant, sera-t-il le bienvenu dans votre chère capitale ? Encore une ombre à l'avenir. Je vais bientôt finir par détester ce que m'a donné mon père.
Dans deux jours il me faudra y retourner. Vous dire que je n'en ai aucunement envie serait-un euphémisme. Comme je le disais plus haut, j'ai encore des fièvres et elles ont l'air d'empirer. Un médecin va venir cet après-midi. Je souhaite que cette lettre apportera un tant soit peu de chaleur dans votre cœur, il ne fait pas chaud en Allemagne non plus. Il gèle, ce matin.
En espérant votre retour prochain,
Caporal Malfoy,
112e régiment d'infanterie.
Allemagne.
