24 Novembre 1916.
Tranchée Française, Guerre de Position.

Draco,
Êtes-vous vif ? Mon dieu, comme je l'espère.
Verdun n'est rien d'autre qu'un Enfer terrestre. Si je disais qu'ici, c'était le cas, avant, ne vous méprenez pas : je n'avais pas encore compris le véritable sens du mot Enfer. Vous aviez raison ; tous ceux qui vont là-bas courent à leur perte. J'ai rejoint là-bas nos trois pauvres divisions, contre dix des votre, forts de 1400 obusiers, canons, et j'en passe. Si faibles nous sommes, à Verdun, et tellement minoritaires par rapport à vous. Nous n'avons fait que nous terrer dans nos tranchées, tant les coups fusaient. Je ne me souviens même pas avoir dormi tant je l'ai fait peu de fois. La nuit, les soldats allemands bombardent notre camp sans relâche ; je me demande comment ils font. Les forces étaient complètement disproportionnées. J'ai encore du mal à croire que je suis vivant. Pas au mieux de ma forme, certes, mais vivant. Bon sang.
Le calme a fini par revenir, à Verdun. Mais il n'a pas duré. Je voulais vous écrire, je vous l'avais promis, mais quand j'avais un peu de temps, j'en profitais pour panser mes blessures ou dormir. J'espère que vous ne m'en voulez pas. Il y a eu un assaut Allemand plus terrible que les autres. La terreur a gagné nos troupes, mais nous sommes restés stoïques. J'ai cru, plus que jamais, à notre défaite imminente. Vous savez, quand vous sentez l'âcre odeur de la mort... C'est terrible. J'ai tellement pensé à vous, à ce moment. Moi qui ne vous avais pas écrit depuis plusieurs jours, vous deviez vous inquiéter. Et je me suis dit que vous ne recevriez plus aucune lettre de ma part, et cela m'a fait peur. Je me suis battu autant que je l'ai pu. Des lances-flammes. Ils étaient équipés de lances-flammes, je n'ai jamais vu ça. Ce sont des armes destructrices et impitoyables. Et, croyez-moi, ils ne lésinent pas sur l'utilisation de ces canons. Nous avons tellement eu peur, nous étions tellement impressionnés, que la seule chose que nous voulions, c'était nous enfuir en courant. Mais comme je vous l'ai dit plus haut, nous sommes restés stoïques face à cette armée dévastatrice.

Mais vous savez le pire dans tout ça ? C'est qu'ils ont fait construire des tranchées en béton juste à côté des notre. Heureusement, la date de l'assaut Allemand a été repoussé à cause des conditions climatiques, et le Général Joffre nous a envoyé un renfort de 6000 camions transportant des soldats. Ce n'était pas assez pour combler nos effectifs, mais c'était déjà ça de gagné... Grâce à ces renforts, nous avons réussi à les repousser. J'ai dit le pire ? Non, je crois qu'en fait, l'horreur a atteint son apogée avec les bombes à gaz. Tellement de mes hommes sont morts. Elles tuent en quelques secondes seulement. Nous étions équipés de masques à gaz. Notre espoir a remonté quelque peu quand nous avons réussi à récupérer le fort de Douaumont en quatre heures, au pris de 674 morts... J'ai failli perdre la vie lors d'une explosion massive. Il y avait eu un dépôt énorme de grenades dans une des tours de Verdun et j'étais à quelques pas seulement. Peut-être suis-je destiné à survivre... J'espère que c'est le cas. Et que ça l'est aussi pour vous.

Un de mes hommes vient de me rapporter vos lettres. Je suis sincèrement désolé de vous avoir inquiété à ce point. Ne me laissez pas accaparer vos pensées comme cela, vous risquez de mourir par ma faute... Soit béni le soldat qui vous a sauvé. Je n'aurais su survivre à votre mort. Je suis presque heureux de voir que vous accordez autant d'importance que moi à notre amitié. Elle me tient énormément à coeur, qui l'aurait cru. J'aimerais tellement que l'un de nous puisse rejoindre l'autre côté. Ou mieux, pouvoir nous enfuir, ensemble, loin de ce monde de guerre. Loin de tous ces morts, loin de ce cauchemar. Mais encore une fois, quel rêve ça serait... Oh bien sûr, si vous le vouliez, nous nous serions séparés après nous être échappés...

Oui, il fait tellement froid, maintenant... La neige s'est installée. C'est tellement étrange, alors que nous ne sommes qu'en Novembre, en Automne. Comme si la Terre elle-même avait perdu la tête, à l'image des hommes. J'aimerais tellement que vous n'ayez pas si froid, pouvoir vous insuffler ne serait-ce qu'un peu de chaleur. C'est si triste pour ces jeunes qui sont morts de froids... Survivre à la folie destructrice des hommes ne suffit plus, il faut désormais se battre contre les conditions météorologiques, et c'est bien le plus horrible. Je suis content que votre fièvre soit enfin retombée, j'avais peur que vous en mouriez. Après tout, nous sommes si faible que le moindre rhume pourrait venir à bout de nous. Nous aussi, nous nous serrons les uns contre les autres. J'aurais presque envie qu'un obus éclate devant nous, ou que vos lance-flammes fasse des dégâts dans notre tranchée pour pouvoir nous réchauffer de leurs flammes. Quel triste sort nous subissons.

Qu'importe votre nationalité, Draco. Nous verrons Paris.

Dans l'espoir que vous soyez toujours vif.
Sergent Potter,
20ème Bataillon.
France.