8 Décembre 1916.
Côté Allemand, Guerre de Position.
Harry,
Votre lettre a mis du temps à arriver. Je crois qu'il n'y a pas que vous qui êtes ralenti par le froid...
Moi je me réchauffe les mains avec un briquet qu'un soldat m'a donné. La terre sur laquelle je suis assis est froide, dure et n'apporte que glace et malheur. Beaucoup se voient amputés de leurs orteils ou leurs doigts. Je suppose que c'est pareil de votre côté... J'espère que vous n'avez pas perdu quoi que ce soit.
Ce paysage est humain, je pense. Il est totalement créé par l'homme et ses conneries. Pardonnez la vulgarité de l'expression, mais je n'ai pas d'autre mot. J'ai déjà vu ce coin avant la guerre, vous savez. C'était beau, il y avait beaucoup d'herbe, des vaches, des moutons, des gens sans histoire... Désormais c'est fini. Après nous, si cette maudite guerre se termine un jour, que penseront nos fils et nos filles ? Se moqueront-ils de nous et notre acharnement à survivre ? Auront-ils pitié de nos gueules cassées, de nos corps éreintés, de nos esprits désespérés ? Je voudrais ne pas inspirer leur pitié. Mais misérable chair à canon que je suis, que puis-je inspirer d'autre ?
J'ai aussi l'impression d'avoir vieilli d'au moins vingt années. Trop d'horreurs ont saturés nos têtes... Il ne faut plus réfléchir, je crois. En fait, si je reste ici, c'est pour vous ainsi que pour Blaise et tous ceux qui sont morts avant moi. Se serait-ils battus pour que nous abandonnions ? Je ne reste bientôt plus que pour leur mémoire.
Si nous nous en sortons, les souvenirs resteront, comme la boue qui colle à nos chaussures au point de s'infiltrer partout en nous. Cette boue nous tue petit à petit, les souvenirs feront de même. Nous sommes une génération perdue...
La folie est déjà en nous, Sergent ! Restez encore vivant, vous aussi. Seul à Paris, je me perdrais bien vite...
Ma jambe se remet peu à peu, le corps humain est sacrément résistant.
Affectueusement,
Caporal Malfoy,
112e Régiment d'Infanterie,
Allemagne.
