Chapitre trois

Moriarty se réveilla avec l'impression qu'un marteau piqueur s'enfonçait lentement dans son crâne. Il gémit et ouvrit les yeux. Il était dans une salle aux murs blancs, sans autre meuble qu'une armoire métallique en face de lui. Ça ressemblait fort à une chambre d'hôpital sauf qu'il n'y avait pas de fenêtre et qu'il était attaché solidement au lit par des lanières en cuir.

« Un asile ? » Pensa Jim en grimaçant.

Puis il se souvint qu'il s'était tiré une balle dans la tête. Il avait survécu.

Malgré la douleur stridente qu'il ressentait, Moriarty ne put s'empêcher de sourire. Il était l'homme le plus cruel de la terre et Dieu l'avait ramené à la vie.

Si il y avait un Dieu. Peu importait en fait, l'ironie était tout simplement trop forte pour qu'il puisse s'empêcher de rire.

Une porte s'ouvrit à sa droite. Une femme entièrement vêtue de blanc, qui portait un masque et des lunettes noires, s'approcha de lui et commença à prendre sa température. Très professionnelle, sans un geste de trop, sans parler. Une infirmière aurait du lui demander comme il se sentait. Jim pensa furtivement aux services secrets.

-Ma…madame ? Où est-ce que je suis ? Qu'est-ce que…Qu'est-ce qu'il c'est passé ?

Prétendre l'amnésie totale. C'était assez crédible, après ce qu'il avait vécu. Moriarty espérait juste qu'avec cette tactique il pourrait gagner du temps avant qu'ils commencent à le torturer. Le MI5 ne perdait jamais de temps.

La femme ne lui répondait pas et continuait de le piquer et d'utiliser ses instruments bizarres sur lui pour voir comment il allait.

-S'il vous plait…J'ai du mal à me souvenir pourquoi je suis là…Madame ?

Jim lui fit des yeux implorants –il a toujours été un bon acteur- mais la femme ne dit rien et ressortit de la pièce sans un mot.

La même scène se répéta une heure plus tard avec une autre infirmière, plus fine, et puis on le laissa seul le reste de la journée. Jim s'endormit au bout de trois heures de douloureuse réflexion.

Une semaine passa et le schéma ne changea point. Jim demandait des explications, jouait la comédie, implorait de l'aide, une parole, quelque chose. Il faisait même semblant de pleurer quand il était seul, au cas où il y aurait des micros sous le lit. Mais les infirmières ignoraient ses supplications. Elles se contentaient de venir quatre fois par jour, le nourrissaient et le soignaient d'anciennes blessures qu'il n'avait jamais pris la peine de s'occuper.

Jim n'avait aucun moyen de s'échapper. Il ne pouvait pas bouger du lit, il n'y avait strictement rien dans la pièce et les seules personnes qui venaient le voir restaient moins de dix minutes à chaque fois. Comme si il était un démon qui pouvait contaminer les gens si on restait près de lui trop longtemps. Il avait mal à la tête tout le temps. Il voulait s'enfuir d'ici. La seule chose qui importait dehors était Sebastian. Il avait besoin de le revoir pour s'excuser. Le reste, Sherlock, le doc, ses clients, son entreprise, tout ça était au second plan.

Au bout d'un temps interminable –il ne savait plus, il ne comptait plus les jours ni les semaines- la porte à sa droite s'ouvrit pour laisser entrer Mycroft Holmes. Costume trois pièces, cheveux impeccables, les yeux rouges de fatigue et les traits tirés. Il y avait quelque chose de changé dans son attitude, quelque chose de différent par rapport à leur dernière rencontre, mais Moriarty ne savait pas quoi. Il était en fait très gêné de se retrouver en pyjama attaché à un lit face à son pire ennemi. Gêné mais pas surpris. Il fallait la jouer fine.

-Monsieur ? S'il vous plait, faites-moi sortir d'ici. Ca fait des semaines que je suis ici et personne ne m'explique rien, il faut que je parte…

Il jouait à la perfection le pauvre homme paumé et à la marge. Mycroft soupira.

-Ne prenez pas cette peine, Jim. Nous savons que vous n'êtes pas amnésique.

-Jim ? C'est donc mon nom ?

-Vous parlez dans votre sommeil, Jim. Même les plus grands criminels ruminent dans leur inconscient. Mycroft eu un faible sourire. Vous pensez à Sherlock évidemment, mais surtout à Moran. Peut-on maintenant passer aux choses sérieuses ?

Moriarty hésita, puis perdit son air anxieux pour laisser place à un visage sérieux et menaçant. Mycroft hocha la tête.

-Bien. Au cas où vous voudriez le savoir, vous n'êtes pas en danger de mort. Nous avons extrait la majorité de la balle qui était dans votre crâne, mais des éclats sont restés coincés.

-J'avais compris.

-Vous les ressentez ?

-Pas du tout, répliqua Moriarty avec défi.

-Nous ne pouvons rien faire de plus sans risquer de vous tuer. Et je n'aimerais pas du tout vous voir mort, Jim.

-Pourquoi cela ? Demanda le criminel, intéressé malgré lui.

Mycroft lui lança un regard pénétrant.

-Parce que vous allez me servir de cobaye.

Holmes claqua des doigts et une infirmières apparu pour poser un ordinateur portable sur les genoux de Jim. Elle lui détacha aussi les bras et les poignets. Pendant qu'elle repartait rapidement Jim s'étira au maximum, soulagé de pouvoir enfin bouger.

-Vous connaissez les jeux vidéo, non ? Demanda Mycroft sans le lâcher des yeux.

-Oui, oui bien sûr. Jim passait ses mains sur le clavier, sur le moniteur. En fait, non. J'ai vu Moran y jouer, c'est tout.

-Mmmm. On dirait que c'est un grand fan de jeux, ajouta Mycroft comme si ce n'était pas important.

Jim lâcha l'écran. Si Mycroft savait cela, ça voulait dire qu'ils avaient pénétrés dans leur appartement. Et s'il n'avait pas déjà été détruit, ça voulait dire qu'il y avait Moran à l'intérieur quand ils sont arrivés.

-Qu'est-ce que vous voulez, Mycroft ? Demanda Jim avec haine mais sans hausser la voix.

Le roux s'avança. Il était presque à portée de main. Ses yeux…Jim détectait quelque chose de dangereux. La folie ?

-Vous n'avez aucune famille. Aucune personne qui compte dans votre vie. Votre bras droit est enfermé et lui non plus n'a personne. Etant donné vos antécédents, vous avez à peine le choix entre la mort et la prison à vie. J'ai réussi à négocier avec le conseil…

Mais Jim n'écoutait plus. Sebastian était en vie. Un immense soulagement l'envahi, réduisant une seconde la douleur diffuse dans son crâne.

-…ils ont accepté que je m'occupe de vous. Alors vous allez apprendre à jouer à une dizaine de jeux, et ensuite je vous enverrais à l'intérieur.

-A l'intérieur de quoi ? Demanda Jim.

-Des jeux.

Moriarty resta un moment sous le choc. Il avait compris ce qu'il n'allait pas chez Mycroft. Il n'était pas devenu fou. Il était complètement brisé et en même temps profondément déterminé. Un peu comme lui quand il était petit.

-Ne me regardez pas comme ça. Je suis très sérieux, ajouta Mycroft.

-Je sais. C'est ça qui me fait le plus peur.

Jim reprit l'ordinateur et l'alluma. Une nouvelle excitation s'emparait de lui.

-Le monde virtuel. Je ne pensais pas qu'on pourrait y accéder avant au moins vingt ans.

-Il reste quelques réglages à faire bien sûr, mais sur nos dix patients, quatre ont réussi le test, dit Mycroft avec enthousiasme.

Jim ne voulait pas savoir ce qui était arrivé aux six autres.

Son écran affichait un jeu de guerre. Il cliqua sur Commencer. Mycroft marchait lentement vers la sortie.

-Cet ordinateur n'a pour seule fonction que de vous entrainer. Vous n'avez ni connexion internet ni quoi que ce soit d'autre qui puisse servir de lien avec l'extérieur. Mais ce n'est pas comme si vous aviez quelqu'un à appeler, n'est-ce pas ?

Jim lui fit un doigt d'honneur.

-Quand vous aurez terminé le programme, continua Mycroft sans s'offusquer, vous serez envoyé dans le monde virtuel. Vous ne serez pas seul. Mais ne vous attendez pas à ce que je vous fasse revenir ici.

-Mmmm.

Holmes jeta un dernier regard dans la pièce.

-Une dernière chose, Moriarty.

James releva la tête.

-A propos de votre sommeil. Vous n'avez jamais murmuré un seul mot sans le savoir. Pas un seul.

Et Mycroft ferma la porte.