Une chaîne après l'autre, écraser le bouton de la télécommande avec une envie somme toute assez médiocre, telle était la routine de James depuis son réveil.

La chambre dont on lui avait confié les clés se trouvait dans un hôtel de l'autre rive, au bout du Westminster Bridge dont il voyait la structure métallique de la fenêtre de son salon. C'était la même chambre que la pluspart des Marriott qu'il avait pu visiter pendant sa carrière, mais l'idée qu'elle était le sanctuaire des espions, comme lui, sans aucun repère, donnait une ambiance toute particulière. Une ambiance de merde, en somme.

005 et 009 avaient du crécher dans ces mêmes draps pour sûr, ils avaient utilisé la même douche en rentrant de leur mission de l'autre bout du monde. 005 avait du se servir dans ce mini-bar le jour où il était rentré de sa mission catastrophique à Hanoï où il avait manqué sa cible et tué un gamin de 7ans. Mini-bar. Quelle bonne idée.

James était déjà debout sur ses pieds, penché vers le mini-frigo dont il avait ouvert la porte pour en sortir une petite bouteille de Jack Daniel's. Pas terrible, mais ça ferait l'affaire. Il marcha jusqu'au salon où attendait déjà une collation commandée à heure fixe pour les espions du MI6 et engouffra les pancakes dans sa bouche sans autre forme de cérémonie. Il n'avait pas eu de vrai repas depuis longtemps déjà, et James était bien trop amateur de bonne chère pour pouvoir refuser la moindre miette. Ironique à quel point l'espion qui cottoyait la mort chaque seconde de sa vie était un si bon vivant.

Il finit l'intégralité du plateau sans attendre, sans vraiment apprécier la qualité des mets, plus désireux de reprendre des forces qu'autre chose, puis il enfila son manteau, ses gants en cuir qu'il avait pu récupérer dans son casier du centre et sortit en claquant la porte.

Il aimait bien son casier. Une cage en métal qu'on retrouvait dans les vestiaires d'une salle de boxe rouillée, bien trop clichée, mais un endroit où il pouvait mettre des choses auxquelles il tenait. Sa vie se résumait à 60cm² ; et à un Glock 18, bien entendu. Il avait mit dans cette boîte la photo de Vesper et de la saloperie qui lui avait servit de petit ami, le dossier de la succession de ses parents, deux pastilles à la menthe probablement séches depuis le temps, les clés de Skyfall (qu'il pouvait maintenant jeter), sa Rolex explosée lors d'un rixe à Amsterdam, ses 8 passeports ainsi qu'une boîte d'aspirine donnée par M la fois qu'il était rentré de sa première mission – et comme elle avait eu raison, les migraines étaient un rituel infâme qu'il devait traverser à chaque fois que son avion se posait sur le sol anglais. Psychosomatique peut-être, mais détestable en tout point. Une pression incessante tout contre ses tempes, un étau qui se reserre qui ne prenait fin que lorsqu'il se penchait au-dessus des toilettes pour vomir jusqu'à ne plus rien sentir.

Le vent qui le fouetta lorsqu'il mit un pied dehors le fit sourire. Londres. Pas qu'il en ait quelque chose à foutre en fait. L'air frais faisait à peine bouger ses mèches courtes, piquait modérement ses yeux et sa peau hâlée, et faisait danser le bas de son long manteau noir. Il releva son col, traversa le pont à grandes enjambées et sourit malgré lui. Q était probablement le genre de mec à être dévié de son chemin avec un vent pareil. Q, bloody hell. Comment un gamin avait pu être embauché par le MI6 ? Il l'avait dit, et il le répétrait jusqu'à sa mort, la jeunesse n'était pas un gage d'innovation. Ni d'efficacité. Encore moins planquée derrière un écran. Il s'arrêta lorsque le feu des piétons passa au rouge, et releva par réflexe le nez vers les deux caméras braquées sur la circulation. Il avait tort, un peu, il avait eu le temps dans sa carrière de voir la différence entre un Q assit derrière un bureau à concocter des stylos explosifs et un Q derrière un écran géant suivant ses moindres faits et gestes, le guidant dans une jungle brésilienne ou une jungle urbaine. Bon sang, il était même vivant grâce à ce nouveau genre de Q.

Il était 11h, le gamin avait du finir sa conférence au MoD, il passerait le voir pour vérifier si son coeur n'avait pas laché sous la pression, et irait demander à Mallory où l'emmenerait sa prochaine mission. Pas envie de rester à Londres. Pas envie de passer par la paperasse administrative signifiant un retour à la vraie vie, une recherche d'appart et des réunions avec un psychologue du groupe. Il entra dans le petit immeuble, leurre pour accéder à une série de couloirs plus surveillés et complexes les uns que les autres, et après avoir présenté son identité huit fois, après avoir tendu son bras pour que l'on y scanne la puce électronique trois fois et après avoir été fouillé deux fois, il accéda enfin à l'immense fourmillère. Maintenant, restait plus qu'à trouver la reine.

"James, déjà de retour ?"

Le blond se retourna et sourit à Eve – toujours présente, toujours professionnelle.

"Il serait dommage que je sois mis sur le banc de touche."

"Si ça peut t'empêcher de te faire tirer dessus."

"Oh, tant que tu es collée à ce bureau, je suis en sécurité non ?"

La jeune femme lui sourit, touchée– mais pas autant touchée que si une balle avait perforé sa poitrine n'est-ce pas – et s'approcha pour lui tendre un petit gobelet de plastique blanc.

"Café."

"Pourquoi pas." Il l'attrapa sans la regarder et traversa la pièce principale. Bien, les regards appeurés s'étaient calmés, la fourmillère avait apprit à faire avec la mort de M et à se remettre au travail. Il monta directement les marches et entra sans frapper dans le bureau de Mallory.

"Quand on parle du loup…" Il fut acceuillit par les mots d'Harry, penché au dessus du bureau de son supérieur à qui il tendait une feuille à signer. Q était présent, assit sur l'immense fauteuil en cuir où James était assit la veille et Christ comme il pouvait être fin, le fauteuil semblait avoir doublé de volume depuis la dernière fois où il l'avait vu.

"Nouvelle mission Mallory ?"

"Pas si nouvelle que ça, asseyez-vous je vous prie et – oh, je vois que vous carburez au café maintenant."

"Je n'ai plus de Jack Daniel's dans mon mini-bar." Répondit- il les sourcils froncés, avant de prendre place à côté du Quatermaster. Il remarqua ses mains fines, posées sur ses genoux cachés sous un jean bien trop moulant pour être masculin, et un satané pull bleu nuit qui – ah non, cette fois il n'était pas totalement ringard. Il avait boutonné sa chemise jusqu'au col et avait enfilé une cravate noire, un vrai effort de fait pour le ministère en somme.

"James, une équipe est toujours sur l'île d'Hashima, celle où nous vous avons trouvé avec Silva et…" Mallory chercha à travers ses papiers pour retrouver le nom de la jeune femme tuée par le terroriste et Harry et Q se tournèrent au même moment vers James. Dans leurs yeux, il lut que c'était à lui d'aider Mallory.

"… Claudine ?"

"Ah – Séverine." Corrigea son supérieur avant de rependre son discours : "Le démentellement est presque finis. L'île sera rendue au Japon dès que nous aurons fini le travail."

Séverine, se répéta James en levant les yeux. Il avait oublié son nom. Il se rappelait néanmoins de ses lèvres et de son Beretta. Il allait poser son regard sur l'homme derrière le bureau lorsqu'il sentit celui de Q sur lui. Il tourna la tête, rencontrant ses yeux verts des siens bleu azur et réalisa : le Quatermaster était choqué. Quoi, qu'il ne se rappelle pas du nom de cette pauvre femme ? Il fallait éduquer le gamin et lui expliquer que dans leur mêtier la mort n'était pas une fatalité, mais une alliée en tout point de vue, et bien souvent, une nécessité. Mais il ne serait pas son prof, il avait bien autre chose à faire qu'éduquer la jeunesse londonienne.

"Et c'est donc pourquoi vous accompagnerez Q sur l'île pour qu'il puisse récupérer ce dont il a besoin."

"Je vous demande pardon ?" Bon, vu son âge, James pouvait avoir des problèmes d'audition, ce n'était pas grave.

"… Vous accompagnerez votre Quatermaster sur l'île d'Hashima pour qu'il puisse collecter un maximum d'informations sur ce qu'il reste du réseau de Silva. Avez-vous compris cette fois où avez-vous besoin qu'Harry vous fasse un dessin ?"

Il avait donc bien entendu. Bollocks.

"Vous m'engagez pour un rôle de garde-du-corps ?" Sourit James en se pointant du doigt, bien trop amusé par la plaisanterie de son supérieur.

"Je vous engage pour faire exactement ce que je vous dis, vous exécuterez donc mes ordres en prenant garde d'effacer ce sourire insolent de votre visage voulez-vous."

"Mallory, je –"

"M." Le corrigea son supérieur en croisant ses doigts frippés sur le bureau, son corps légérement redressé, comme si son nouveau poste exigeait une posture des plus sérieuses.

Oh.

Oh.

"M." Reprit James dans un signe de tête d'approbation. Bien sûr, cela changeait tout. Ainsi, la vieille dame était officielement oubliée, la reine avait changé. C'était désormais à Mallory que James consacrerait sa vie, ses moindres faits et gestes, ses tirs et ses tortures. C'était lui et lui seul qu'il écouterait, qu'il suiverait aveuglement. Son seul repère. Pas le moins du monde réjouissant.

"Quand partons-nous ?"

"14h. Q, préparez-donc votre matériel. James, pas d'improvisation, d'accord ?"

"Vous me connaissez M."

"Justement." Grogna l'homme en se levant pour leur faire signe de la main de sortir.

Bond le salua d'un geste de la tête et sortit à grandes enjambées. Oh. Mais non. Il avait une mission maintenant. Une fois avoir descendu les marches en métal, il se retourna vers Q, bien trop silencieux pour être agréable.

"Bien, je te suis."

"Vous me suivez… ?" Demanda le gamin en plissant les yeux.

"Juste – fais tes trucs et ne t'occupe pas de moi." Il sortit une de ses mains de son costume Tom Ford et appuya de ses doigts sur l'épaule de Q pour le pousser à avancer jusqu'à son bureau. Il suivit le corps frêle sans un mot, réalisant qu'il répétait des missions déjà exécutées ni plus ni moins. Il avait protégé quelques femmes importantes lors de sa carrière et Q s'ajoutait donc à la liste.

Et non, il n'était pas désagréable ; Q, son corps frêle, ses cheveux bouclés, ses yeux verts et la grâce de ce geste le rendaient aussi élégant qu'une femme. Mais Bond était persuadé que le gamin le savait, et qu'il en jouait – sinon, pourquoi porterait-il des jeans aussi serrés ? Il s'appuya contre un mur, croisa ses bras contre son torse musclé et observa son désormais petit-protégé. Il devait tout connaitre de lui. Ses rituels, ses gestes, ses failles. Pouvoir lire dans son regard s'il se sentait en danger, pouvoir deviner s'il avait besoin de lui. Il l'avait lu sur le rapport en sortant du bureau de Mallory. Cinq jours. Q avait cinq jours pour collecter toutes les informations nécessaires sur Hashima, James avait cinq jours à le veiller pour éviter qu'il ne se fasse butter. Ouais, ça, il pouvait le faire.

Il remarqua les mains, tremblantes, du plus jeune, sa façon de se retourner sans cesse pour chercher quelque chose pourtant évident sur son bureau, son besoin de toujours prendre entre ses doigts fins et graciles la tasse Scrabble qu'il lâchait à chaque fois car, non, il n'en avait pas besoin. Il le vit inspirer par le nez, fermer les yeux, expirer par la bouche, rouvrir les yeux, arrêter ses tremblements d'un coup, et en quelques secondes collecter dans une malette en cuir des dossiers qu'il avait choisit soigneusement. Bien. Il en eut la confirmation, Q pouvait contrôler une situation stressante. Contre toute attente.

"Pas de gadgets pour moi cette fois ?"

"Non Bond, je n'ai pas le coeur à vous voir détruire mes plus géniales inventions."

Oh. Mais le plus jeune ne plaisantait même pas au vue de son regard concentré et de sa mine morose. Il le suivit une fois qu'il fut prêt et tous deux traversèrent le centre sans un regard en arrière, avant de se glisser dans la voiture préparée pour l'occasion. Ils restèrent silencieux, leurs regards perdus de part et d'autre des vitres couvertes d'infinies gouttelettes de pluie qui s'écrasaient sans un bruit. Il y aurait de l'orage, pour sûr. Le vol s'annonçait amusant. Oh. Le vol.

"Ça va aller Q ?"

"Je vous demande pardon Bond ?"

"Pour le vol, est-ce que ça va aller ?"

Le garçon regarda nerveusement autour de lui, fronça ses sourcils et fit une petite moue de ses lèvres d'adolescent. "Aurai-je une raison de m'inquiéter ?"

Ainsi, il préférait cacher sa peur de l'avion. Malin. Mature même. James fit un léger 'non' de la tête et reporta son attention sur les rues de Londres qu'il allait à nouveau quitter.

Partir, c'était bien, c'était nécessaire. Même cinq jours. Et à son retour, il irait voir Mallory, pardon, M, et lui demandera une autre mission. Courte, longue, qu'importe. Une dangereuse, une ridicule. Juste une mission. N'importe quoi pour lui occuper l'esprit.