Froid, il faisait atrocement froid. James, le col relevé tout contre sa peau tendue, ne laissant dépasser que l'extremité de ses doigts sur le volant de cuir, gardait son insensible regard face à eux. L'océan, long, bleu, inexpressif, l'horizon, la seule promesse qu'ils pourraient y arriver. La nuit était tombée sans douceur, plombant leur moral avec une force insoupçonnée. Seul, James aurait pu le faire, il avait traversé bien pire. Avec Q seulement, plus rien n'était pareil. Le gamin, recroquevillé dans un coin, caché sous sa veste bleu marine, le regard perdu dans le vide, rappelait à lui seul à James ce que c'était d'avoir un coeur : les gens comme lui avaient peur. Et ils avaient raison. Mais James n'était plus de ces gens là depuis longtemps. Il avait sciemment décidé de ne plus regarder le Quatermaster, bien trop concentré à chercher du regard l'île qu'il visait depuis un bon moment déjà.
Bond n'aimait pas l'eau, il avait toujours préféré les montagnes. La mer, l'océan, était bien trop mouvant, changeant, dangeureux. Si ses forces lui faisaient défaut, il coulait, mourait, fin de l'histoire. Les montagnes lui permettaient de tenir plus longtemps, de se cacher, de prendre de la hauteur et d'estimer la situation – avant de tirer le coup fatal. C'était simple en fait, à quel point tout dans sa vie tournait autour de ses missions.
Sa mission. Actuelle, dure, détestable. Trouver un endroit où se cacher, retrouver l'enfoiré qui les avait trahis. Ça il pouvait le faire. Il avait dormit deux heures à peine mais il avait les idées assez claires pour savoir ce qu'il leur restait à faire. À Bornéo, il pourrait le retrouver.
Victor Donovan, de dix ans son aîné, un mec qu'il avait rencontré à Saïgon dans un bordel, un mec qui s'était perdu. Réellement perdu. Et si James avait pu profiter du carnage ambiant pour liquider un ou deux salopards qui profitaient des jeunes prostituées, il avait comprit dans le regard éberlué du touriste que, oui il s'était réllement trompé d'endroit. Pas question de le laisser sur place alors que la mafia locale liquidait les derniers témoins, il s'était empressé d'attraper le col de sa chemise hawaïenne pour le tirer hors du guet-apens et l'avait entrainé dans une course folle à travers la ville, avant qu'ils ne trouvent refuge dans une cabane de pêcheur au bord de l'eau. Victor Donovan, un ex-ingénieur qui avait fait fortune en développant une quelconque protection pour les cartes à puces, avait revendu son brevet sans scrupule et profitait d'une retraite paisible à 45ans à peine. Il avait remercié James chaudement, lui promettant une reconnaissance éternelle et lui avait proposé de fêter leur victoire devant une bonne bouteille de rhum. Et l'homme avait réellement un air de pirate. Pas physiquement, mais dans son bagout notable, son regard malicieux et son rire sonore. C'était un homme plutôt grand, plutôt gros, aux cheveux déjà gris malgré son âge pas si avancé que ça, et arborant une moustache épaisse qu'il caressait souvent lorsque l'envie lui prenait d'allumer un cigare. "Ça fait classe" Disait-il. Ils s'étaient perdus sur le zinc d'un bar miteux, plus d'alcool que de sang dans le corps, riant le nez planté dans les étoiles, les mains s'abattant sur leurs épaules endorlories par les récents événements ou sur des verres qu'ils s'empraissaient toujours plus de finir. Ça avait été une chouette nuit et Bond, même s'il ne l'avait pas réalisé pleinement, s'était ainsi fait un premier véritable ami – même s'il était américain. Il avait donné l'adresse de sa maison principale à Bornéo à l'espion, ayant apprit sa réelle profession dans la nuit, et lui avait répété plus que de raisons que sa porte lui serait toujours ouverte.
C'est à cet ami qu'il pensa en 2010 lors des innondations en Indonésie. Il retrouva son numéro de téléphone avec beaucoup de mal, demandant même l'aide du précédent Q, lui qui avait perdu le bout de papier du vieil homme lorsqu'ils s'étaient quittés, et des années après, avait entendu sa voix, avec une certaine émotion qu'il ne dévoila jamais. Donovan avait la voix rauque, très probablement d'avoir trop fumé de ces satanées cigares mais il parlait toujours aussi rapidement. Il avait apprit à Bond que sa femme était morte dans les innondations, mais qu'il tenait le choc, car il n'avait pas le choix. La conversation avait tourné court, la mauvaise qualité de la communication les énervant tous les deux, et depuis ils ne s'étaient plus reparlé.
Jusqu'à ce jour. L'île se profilait enfin, les nouveaux rayons du ciel pourfandant l'obscurité, semblant réchauffer l'océan tout entier, et Bond sourit enfin. Il n'avait plus en tête l'adresse exacte mais savait la maison de son ami bien au nord, luxueuse, donc immanquable. Il croisa un bateau de pêcheur, puis un deuxième, et très rapidement une ribambelle de petites embarquations qui suffirent à le rassurer. Ils y étaient. Il ralentit la cadence de leur bateau, inspecta l'état de son costume légérement humide pour être sûr de ne pas trop attirer l'attention lorsqu'ils poseraient pied à terre et se retourna vers le corps endormi sous une veste.
"Q." Appela-t-il sans chaleur dans la voix.
"Mh." Un grognement, c'était toujours mieux que rien.
"Nous sommes arrivés."
La main fine du jeune homme fit son apparition et empoigna la veste qu'il fit tomber sur ses genoux avant de tourner sa tête à la chevelure anarchique vers l'espion : "Où ?"
"Bornéo."
"Bornéo." Répéta Q en essayant d'ouvrir plus largement ses yeux fatigués. "Pourquoi Bornéo ?"
"Parce qu'ici, on ne nous retrouvera pas. Rhabille toi, je ne veux pas que tu me fasses honte."
"Honte ?" Répéta encore le jeune homme, bien trop fatigué pour prononcer un mot qu'il aurait choisit de son plein gré dans la jungle endormie qu'était son cerveau. Il se redressa difficilement, tangua d'un pied à l'autre avant de s'appuyer sur le tableau de bord, à quelques centimètres de Bond.
"Nous allons chez un de mes amis."
"Oh."
"Quoi, oh, Q ?" Demanda James, affaibli par le manque de sommeil qui le rendait légérement excécrable. Mais le regard qu'il lui lança suffit à calmer la curiosité déplacée du Quatermaster qui fit un léger non de la tête pour lui faire comprendre qu'il ne poursuivrait pas sa phrase. James ralentit largement en approchant des côtes et sortit le premier de l'embarcation avant d'aider Q à faire de même. Il portait sur son épaule son sac, et dans sa main droite le sac de voyage du plus jeune, qui lui serrait contre sa poitrine humide la malette en cuir qui ne l'avait pas quitté. Le ponton en bois craqua sous leurs pieds, les regards des indigènes mirent mal à l'aise Q qui ne pouvait s'empêcher de baisser les yeux. Bond, comme à son habitude, avançait avec une assurance folle, celle là même qui le tenait toujours en vie. Pas le temps de s'expliquer, pas l'envie de se cacher, avancer jusqu'au prochain but, un point c'est tout. Il s'approcha d'une benne à ordure bien trop peu vidée vu l'odeur et y balança les deux sacs sans aucun scrupule.
"James !" S'écria Q en se rapprochant autant que l'odeur nauséabonde lui permettait. "Mon sac !"
"Donne moi ta malette." Demanda l'aîné en tendant sa main gelée par les heures à conduire.
"Non." Pesta furieusement le gamin en se reculant de deux pas.
"Garde le foutu ordinateur mais donne moi ta malette."
"J'avais bien compris, et c'est non Bond."
Les yeux bleu azur de l'espion s'écarquillèrent sous la surprise ; le Quatermaster était-il réellement en train de se battre pour un vulgaire bout de cuir ?
"Ce n'est qu'une malette Q." Articula-t-il avec soin comme s'il parlait à une personne légérement stupide.
"Bond, je la garde, un point c'est tout. Ce n'est pas elle qui nous fera retrouver par le MI6."
Ainsi, le gamin était sérieux, au vue de son regard déterminé, de sa mine pincée en une grimace acerbe et de ses longs doigt serrés sur le cuir craquelé. Soit. Ils n'allaient pas se battre pour quelque chose d'aussi stupide de toute façon. Il lui fit signe d'un geste de la tête de le suivre et traversa le sable fin afin de rejoindre la route bétonnée. Ils remontèrent au nord dans un silence pesant, Q ayant la présence d'esprit de se tenir quelques mètres derrière le corps froid de l'assassin. Ils croisèrent quelques voitures roulant on ne sait par quel miracle au vue de leur état, quelques motos jonchées par deux ou trois hommes, et des chiens errants qui n'essayèrent même pas de les approcher. Ils devaient sacrément puer pensa Bond. Il reconnut en souriant la sculpture décrite par Donovan quelques années plus tôt, une boule informe précisant dans une typographie arriérée "The tip of Borneo" et sut qu'ils n'étaient plus très loin. Ils croisèrent quelques portails raffinés qui semblaient amener à des maisons bien plus princières encore, lorsque Bond s'arrêta enfin dans un portail en bois, ouvert. Il dénotait largement dans cette jungle parsemé d'éclat doré et ciré à l'extrême. Et James sut qu'ils étaient arrivés. Il s'engagea dans le chemin de gravier, suivit par les pas maladroits de son Quatermaster, et sourit de plus belle en découvrant une maison de type colonniale, blanche à lui en donner mal à la tête, plantée au milieu d'un jardin particulièrement soigné où roses et palmiers se cottoyaient.
"Donovan…" Soupira-t-il tout haut ; comme il l'avait imaginé, son pote avait la folie des grandeurs. Il accéléra le pas jusqu'à la porte rouge bien trop voyante pour être raisonnable et écrasa son index sur la sonnette de longues secondes avant qu'une femme ne lui ouvre ; une domestique sans aucun doute. Elle semblait avoir été tirée de son sommeil, et grimaça devant l'état de Bond, son costume humide et ses joues creusés, elle s'apprêta à refermer la porte avant qu'il ne la retienne de sa main.
"Victor Donovan." Articula-t-il en la regardant dans les yeux, souriant autant que possible pour ne pas lui faire peur. La femme lui fit signe de la tête qu'elle avait comprit, monta les quelques marches en appelant son employeur en laissant la porte ouverte, et James profita de ces quelques instants pour reprendre son souffle et découvrir l'intérieur de la maison de son ami : tape-à-l'oeil, bien entendu. Il entendit de lourds pas descendre sur les marches recouverts d'une moquette blanche, et sourit en voyant le corps vieillit de son ami, et ses trop nombreux kilos qu'il avait amassé ces dernières années.
"Bloody hell James Bond !" S'écria l'homme en se plantant à mi chemin dans les marches, bien trop choqué par sa découverte pour ne serait-ce qu'être gêné par sa tenue : un pyjama difforme composé d'un tee-shirt des Lakers et d'un pantalon de jogging orange. Il dévala le reste des marches avec la grâce d'un lamantin et se planta devant le corps impassible de James, dont il serra une main avec ferveur. "T'es toujours en vie enfoiré !"
"Plus ou moins." Sourit James en lui rendant sa poigne virile.
"Ah, ouais, je vois. Besoin d'aide hein ?" Il lui fit un clin d'oeil complice en le laissant entrer à ses côtés et découvrit le jeune homme caché derrière l'espion depuis tout ce temps, serrant dans ses bras fragiles une malette en cuir. "James, soit tu as été très précoce, soit tu as viré de bord." Sourit-il dans une discrète grimace malgré lui.
"Q. Mon Quatermaster. Un collègue." Explica-t-il sans daigner planter son regard sur lui.
"Q ?" Articula Victor en sondant de son regard chaleureux le jeune homme, bien trop surpris par ce nom étrange. Mais James ne répondit pas. Il ne connaissait pas son vrai prénom de toute façon. Le Quatermaster finit par rentrer à son tour, et serra poliement la main de leur sauveur en lui adressant un sourire cordial mais néanmoins fatigué. "Et bien, Q, je suis Victor Donovan, et tu es ici chez toi."
"Merci Victor."
Bond se retourna en fronçant les sourcils ; le gamin l'appelait rarement par son prénom, mais n'avait pas hésité à appeler son ami "Victor" dans la minute même où il avait fait sa connaissance. Soit.
"Je vois que ton mauvais goût ne t'a jamais quitté…" Reprit l'espion en parcourant de ses yeux cernés le salon bien trop remplis d'or et d'argent.
"C'était pour faire plaisir à ma femme." Répondit-il dans un haussement d'épaule las, avant de reprendre : "Tu as vu le portail ? Je l'ai fais de mes mains." Des rêves de gamin dans un corps d'homme bien trop riche : Donovan était vraiment un cas à part. "Vous restez longtemps ?"
"Aucune idée Victor."
"Bien, suivez-moi alors." Il leur fit un large signe de la main, empoigna un trousseau de clé près de l'entrée et sortit par la porte de la cuisine. Le soleil faisait enfin profil honnête dans le ciel, réchauffant les os de James avec une chaleur plus que désirée. Il allait pouvoir retirer le manteau qui lui collait à la peau et prendre une douche avant de se reposer un peu. Le chemin qui les menait à leur destination était long, escarpé, Donovan avait tout de suite compris qu'il leur fallait un endroit tranquille et isolé. James regardait à leur gauche le paysage s'abaisser sous leurs pieds et releva son visage vers la maison de bois que son aîné pointait du doigt. Une maison en hauteur, cachée par la végétation : un plan parfait. La main grassouillette de Victor ouvrit la porte sans trop de mal puis il les fit entrer l'un après l'autre dans sa "cabane perfectionnée" comme il aimait l'appeler.
"Au début je ne voulais pas la garder, mais Tom m'a persuadé de la louer. Malin comme un singe celui-là." Il rit de bon coeur et ouvrit son bras droit pour présenter le salon, finement décoré, chaleureux à souhait, bien loin de la froideur de ses meubles sans âmes et bien trop chers de sa villa. "Bref, c'est la basse saison de toute façon, les vagues ne sont pas assez importantes pour attirer les surfeurs. Restez autant que vous voulez." Il fit marche arrière, vérifiant au passage rapidement que l'électricité marchait toujours, mit les clés sur la petite commode à l'entrée et se retourna une dernière fois : "Oh et James, pas de conneries hein ? Je tiens à cette cabane."
"Promis Victor." Sourit-il avant que son bon samaritain ne disparaisse en fermant la porte derrière lui.
Là. Ils étaient arrivés. Pas franchement le paradis, mais au moins ils pourraient souffler un peu avant de – de quoi, il n'en savait rien pour l'instant. Il vit Q faire son apparition devant lui, lui qui avait prit soin jusqu'à présent de rester dans son dos, et s'asseoir sur un des fauteuils avant de sortir de sa malette l'ordinateur qu'il alluma sans attendre.
"C'est pas dangereux ?" Demanda-t-il en inspectant chaque vue qu'ils avaient des fenêtres.
"De quoi ?" Répondit Q dont les doigts blancs bougeaient déjà trop vite.
"L'ordinateur ; ils ne peuvent pas nous pister ?"
"Aucun risque. Ils m'ont fait venir à Hashima parce qu'ils n'arrivaient pas à accéder à ses fichiers. Ils n'ont aucune connexion avec cet ordinateur."
"Bien." Et James préféra arrêter là la conversation, avant que le gamin ne lui demande la question qu'il redoutait tant : qui étaient ces ils. La voix stridente de Q le fit néanmoins sursauter :
"Oh, Christ !"
"Quoi ?" S'enquit l'espion, la main déjà serrée autour de son flingue, debout à quelques centimètres de son Quatermaster.
"Pas de wifi." Se lamenta-t-il en secouant légérement la tête. Bon sang, quel geek cliché. James rangea l'arme dans son dos, préférant toujours l'avoir à la portée de la main, et fit signe à son cadet de le suivre pour qu'ils découvrent ensemble leur refuge. Au rez-de-chaussée était installé le salon, grand, élégant, ainsi qu'une petite cuisine d'appoint que James ne remarqua même pas. À l'étage, une petite salle de bain marquait la séparation entre deux chambres, parfaitement identiques, rejointes de part et d'autre par un large balcon qui n'était même pas encadré par des barrières de sécurité. Dangereux. Plaisant. Sans même réfléchir, James posa son manteau sur le lit de la chambre de gauche et commença à déboutonner les boutons de sa chemise humide. Il entendit la voix discrète de Q résonner dans son dos.
"Deux chambres ?"
Deux chambres ?! Le gamin avait-il seulement conscience de ce qui sortait de sa bouche ? James se retourna, la chemise ouverte mais toujours sur ses épaules, et sourit, pour retenir sa grimace, avant de demander aussi calmement que possible :
"Tu as un problème avec ça Q ?"
"Oh. Non. Du tout. Désolé." Il remit ses lunettes en place, soudain terriblement conscient de son double sens affreusement génant, et disparut à son tour jusqu'à sa chambre.
La journée se passa relativement vite, pour le plus grand bonheur de Bond qui ne tenait plus debout. Avoir navigué de longues heures durant dans la nuit lui avait donné la nausée et une furieuse envie de dormir et de ne plus jamais se réveiller. Il avait parcourrut la plage de long en large pour en apprendre chaque recoin, chaque cachette, puis il était allé à la ville la plus proche pour évaluer les moyens de communication possible pour le jour où il serait prêt à reprendre à contact avec Londres sans tomber sur la taupe. Il était repassé par la villa de Donovan qui lui avait dit qu'il lui préparerait des affaires propres et de quoi manger, et était en fin de journée retourné dans le refuge, où Q était consigné. Hors de question que le gamin sorte sans lui, c'était bien trop dangereux. Il l'avait retrouvé recroquevillé sur le canapé à lire Ulysses, ils avaient mangé l'un en face de l'autre dans un silence pesant, mais nécessaire pour l'espion qui bénissait de toute façon la solitude. Puis, une fois son cadet couché dans sa chambre, Bond se permit à son tour de se laisser tomber sur le lit moelleux qu'il désirait ne plus jamais quitter de sa vie. Il s'endormit si vite qu'il n'eut pas le temps d'arrêter son cerveau, et le souvenir de l'île, du sourire atrophié de Silva, des engueulades de M se mélangèrent brutalement dans son esprit, le tout ponctué par un souffle anarchique, incessant, pesant, dont il n'arrivait à comprendre l'origine. Un souffle qui n'était pas le sien. Trop fatigué pour raisonner de toute façon.
Trouver un endroit où se cacher : mission réussie.
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