La blancheur de sa peau n'avait d'égal que sa chaleur ; moite mais d'une douceur sans égal. Les doigts de James remontèrent lentement, dans une danse de découverte qu'il avait trop de fois exécuté sans en comprendre tous les enjeux. Sans les accepter. Le corps de Q était légèrement tendu, ses vêtements lui avaient été ôtés avant même qu'ils n'atteignent la chambre du plus vieux, sa timidité n'étant qu'exacerbée par sa nudité. De vulgaires bouts de tissus ne suffisaient plus à le cacher et James en eut enfin l'intime conviction, son corps était bien trop frêle, sa peau laiteuse, ses os saillants. Il passa ses pouces abîmés par le temps et les épreuves sur les clavicules voyantes du plus jeune, frissonnant de concert avec cet être unique qui avait suffit à remettre en question toutes ses années d'errance et de dénégation. Ses mains descendirent le long de ses flancs, il tira à peine sur le bout de ses doigts, souriant en réalisant qu'il pouvait presque entièrement l'encercler ainsi et se pencha pour poser un baiser sur son sternum qui sursautait dans un rythme grisant avant de relever ses yeux vers son visage.
Seize ans. Seize ans et des centaines de morts les séparaient. Car là était leur réelle différence, Q n'avait pas conscience à quel point tout, absolument tout sur cette terre était périssable. Il faisait partie de ces gamins le nez constamment planté dans les étoiles, le coeur rythmant leurs pas, véritables anges de miséricordes. Il se plaisait à dire bonjour alors que James ne s'avait que dire adieu. Et si Q n'en avait pas conscience, l'un comme l'autre ils n'étaient que des pions attendant l'inévitable fatalité d'être frappé par le fou de la partie ; ils étaient du mauvais côté de l'échiquier, il n'y avait pas d'autre alternative. Ce qu'ils vivaient, ce qu'ils pouvaient construire n'était que provisoire, temporaire, indéniablement futile.
Pourtant, dans cette chambre ce soir-là, dans ces draps, lorsque Q posa sa main sur la sienne, et demanda silencieusement à ses doigts d'entrelacer les siens, James n'eut pas le coeur, ou la conscience, de refuser. Il sentit ces articulations libres de tout traumatisme frotter les siennes, son épiderme immaculé caresser le sien marqué de crevasses. C'était comme une douce brise caressant la plus rude des montagnes, l'enveloppant de toute sa fraîcheur, le façonnant lentement pour apaiser un à un ses sommets acérés, combler une à une ses abîmes semblant mener tout droit aux enfers, avec une délicatesse telle que le mal semblait parti à jamais. Et alors que James ne pouvait quitter des yeux la danse enivrante du pouce du plus jeune frôlant le sien, il sentit l'orage qui brûlait ses entrailles - celui-là même dont le tonnerre faisait sursauter son coeur pétrifié depuis longtemps dans de rares soubresauts, cette tempête dont les larmes de pluie insufflaient l'énergie nécessaire à son sang anthracite pour le maintenir debout - happé, comme aspiré par une force absente, aspirant toute la colère et la haine qui l'animait pour ne laisser que la tristesse et la solitude. Il avait tellement consacré ses dernières années à ne plus penser, qu'il en avait même oublié de ressentir. Il fallait que cela cesse ; la tourmente le quittait enfin, il avait une chance, une dernière chance à quelques souffles de ses lèvres, alors il colla son corps contre celui allongé sous lui, posa sa bouche sur la sienne, et dans un geste d'une lenteur nécessaire, il glissa sa langue tout contre sa jumelle. Il voulait exorciser tout ce qu'il gardait à l'intérieur, sortir toute la noirceur qui avait envahi son corps et tout remettre aux mains de Q, tout lui laisser, jusqu'à son propre souffle, et advienne que pourra.
Et dans un silence impérial, Q rompit l'étreinte de leurs mains, allongea James sur son dos, prit place à califourchon sur son corps et de ses doigts délicieux commença à déboutonner sa chemise. Il n'y avait plus rien à cacher, plus rien à garder, il donnerait tout, il se donnerait tout entier à Q, se remettrait à ses bras fragiles sans plus aucune pudeur, sans violence. Il baissait les armes, fermait les yeux, respirait pour la première fois un air qui ne lui semblait pas d'une noirceur assassine et laissa son coeur émettre un premier battement pour l'homme qui l'avait réveillé.
Il faisait encore nuit et seule les rayons faibles de la lune éclairait la pièce d'une lumière discrète et chaude. James, dont le corps était couvert par celui de son amant, caressait dans de longs gestes la peau laiteuse, dessinait du bout de l'index la ligne discrète de sa colonne vertébrale. Il ne pouvait quitter des yeux ceux qui l'avaient ensorcelé cette nuit là ; verts, vivants, incroyablement beaux.
« Quoi James... ? » Sourit Q en sentant le regard appuyé de son aîné.
« C'est la première fois que je te vois sans lunettes. »
« Je ne vois rien sans... » S'excusa le Quatermaster en posant de doux baisers sur le torse du plus vieux. La main de Bond remonta le long de sa nuque et caressa ses cheveux fous.
« Pourquoi est-ce que tu tiens à cette tasse ? »
Le rire adorable de Q résonna dans la pièce, faisant sourire plus que de raison l'assassin qui une fois de plus en profita pour admirer la fraîcheur de l'être unique qu'il tenait entre ses bras.
« Nous allons avoir cette conversation ? Vraiment ? C'est d'un cliché James. »
« Ça m'intéresse de savoir. » Se défendit-il en souriant doucement, caressant du dos de sa main la joue imberbe face à lui. Q hésita à peine et commença ses explications :
« J'ai été embauché au MI6 i ans de ça - pas la peine de dire que tu ne m'as jamais croisé avant, c'est normal j'étais dans les laboratoires. Et puis, le précédent Q est mort en février. Je l'ai appris quand j'étais en vacances à Paris ; on m'a appelé et on m'a directement proposé le poste. J'étais dans une boutique du centre de la capitale, et devant moi, un mur entier de tasse Scrabble. C'était trop beau. Un véritable hasard. J'ai craqué. »
« ... C'est ça l'histoire ? »
« Bien sûr, tu t'attendais à quoi ? Un cadeau d'une mère défunte ? Cadeau d'un ex ? »
James sourit, il ne s'était rien imaginé de vraiment précis, ce n'est pas comme si la tasse lui importait réellement, et réalisa qu'il restait une question en suspend :
« D'accord, mais, pourquoi tu y es attaché ? Ce n'est qu'un mug. »
« Pas pour moi, c'est le souvenir de cet appel qui a changé ma vie. »
« Tu aurais pu rester comme simple exécutant aux laboratoires, c'est quand même moins dangereux. »
« Je ne regrette rien. » Sourit Q tendrement avant de remonter lui voler un baiser pour appuyer sa confession. Bond frôla ses épaules fragiles de ses mains chaudes et reprit ses questions :
« Et ta mallette ? »
« Elle, elle m'a coûté bien trop cher, hors de question de la laisser dans une poubelle. »
C'était aussi simple que ça, et James réalisa enfin à quel point il avait annihilé tous les infimes détails qui faisaient une vie. Il serra dans ses bras le jeune homme pour le faire tourner et prendre place sur son corps qu'il voulait ne plus jamais quitter et baisa son cou avec ferveur. Ses mains calleuses descendirent le long de ses flancs, pétrirent ses fesses qu'il voulait siennes cette fois-ci et entendit une petite voix appeler son prénom. Il embrassa son nombril une dernière fois et releva son visage vers celui du plus jeune ; les joues rosies, le regard voilé, il était adorable, il n'y avait pas d'autres mots.
« La vidéo, de toi et Silva...? »
« Et bien ? »
« J'ai coupé au bon moment ou...? »
Bond plissa des paupières, pas tout à fait sûr de vouloir entendre ce que le plus jeune avait à proposer, mais il prit les devants et demandé d'une voix neutre :
« Ou est-ce qu'on a couché ensemble ? »
« C'est indiscret comme question? »
« Je crois que je vais vomir. Non, bien sûr que non il ne s'est rien passé. »
« Mais ce que tu lui as dis ? Concernant, la première fois... »
« Quoi encore ? »
« Est-ce que c'était vrai ? »
« J'ai fais parti de la Royal Navy. À ton avis. »
Q rougit doucement et se redressa sur un coude avant de poursuivre d'une plus petite voix.
« Mais tu es tellement... toi. »
« Je ne sais pas ce que je suis censé en conclure. » Sourit légèrement amusé le plus âgé, dont les lèvres se remirent à caresser la peau tendue du ventre face à lui, bien décidé à sortir de sa tête le souvenir du blond décoloré au visage décharné.
« Avec tes beaux costumes, ton charme magnétique, ton anglaise addiction au whisky et les femmes qui partagent ton lit, tu pourrais sortir tout droit d'un film des années 50. »
« Tu as raison, on devrait écrire un livre sur moi. »
« Modeste. » Sourit Q avant de se tortiller pour rejoindre Bond plus bas dans le lit, si bien qu'ils se retrouvèrent face à face, sous les draps, la chaleur grimpant sans gène, leurs souffles se répercutant sur le visage de l'autre avec tiédeur. « James... pourquoi moi ? »
L'espion sourit plus fortement encore, le gamin avait des questions bien trop grandes pour ses frêles épaules. Il referma ses mains avides de caresses sur le visage face au sien et capta ses lèvres avec plus de passion encore, ses lèvres baisant les siennes mouillées de plaisir, sa langue frôlant sans relâche sa bouche toute entière pour le faire sien pour les siècles à venir. Mais il restait une chose, un seul détail vital que James ne pouvait plus taire ; il ne pouvait pas mentir à Q, il devait lui apprendre l'inévitable. Alors il resserra son étreinte et murmura d'une voix pénétrante qu'elle suffit à faire trembler tout entier le corps du plus jeune.
« Tout a une date d'expiration Q. Absolument tout. »
L'air était irréspirable sous les draps, leurs corps moites semblant se fondrent l'un contre l'autre, les mains du plus vieux ne cessant de caresser la peau enivrante. Coupés de toute lumière ils ne se voyaient plus et ne pouvaient qu'entendre les souffles rauques de l'autre, sentir, ressentir et aimer enfin.
La journée était avancée depuis longtemps lorsque les deux hommes se décidèrent à quitter le lit. Q avait glissé sous la douche, James s'était habillé rapidement avant d'aller préparer un thé surprise, qui ne vint jamais puisqu'ils n'en avaient plus. Il fallait qu'ils aillent en acheter, puis qu'ils achètent de quoi manger, à moins qu'ils ne se décident au dernier moment à profiter d'un petit restaurant du bord de mer. C'était donc ça ce qu'on appelait la routine d'un couple, prévoir, penser à demain, se préoccuper de quelqu'un d'autre que soi. C'était - enivrant. Et cela plaisait bien plus à l'assassin qu'il n'y aurait pensé. Il attendit que son amant sois prêt, puis ils se dirigèrent tous deux vers le village, un bras possessif posé inconsciemment autour des épaules du plus jeune. Ils parlèrent du temps changeant, espérant tous deux que la pluie ne frapperait pas l'île de sitôt, ils parlèrent de Victor, James racontant dans les moindres détails leur rencontre incongrue. Il admit même à demi-mot la jalousie très légère qui l'avait frappé lorsqu'il avait vu Tom avec Q, et ce dernier eut la décence de garder pour lui son sourire victorieux. Ils se posèrent dans le cyber café en silence, James rapporta du bar deux thés et de quoi manger, et alors que l'informaticien se remit à étudier les derniers dossiers, l'espion se posa derrière lui pour masser ses épaules qui se tendaient à vue d'oeil.
« Tu penses finir aujourd'hui? »
« Oui, tu pourras appeler M en début de soirée et lui donner le nom de la taupe. »
« Donc dans un peu plus de 24h, nous serons de retour à Londres ». Et James avait bien fait de poser ses pouces sur les épaules du plus jeune car il sentit, ses mots à peine prononcés, ses articulations se tendrent douloureusement. Il sourit malgré lui, de toute façon Q ne pouvait pas le voir, et demanda doucement « Un problème ? »
« Aucun. » Mentit le Quatermaster en martelant son clavier de son doigté sec.
« Q... » Appela James, ne réalisant pas encore qu'il employait le même ton que lors de la crise nocturne du garçon, qui se tendait de plus en plus sous ses doigts. « Q tout va bien. » Reprit-il avant de se pencher pour murmurer à son oreille « Tout va bien se passer. »
« Est-ce que tu parles du MI6 ou d'autre chose ? » Murmura le Quatermaster, les yeux rivés sur l'écran qui se reflétait dans ses lunettes.
« Tu ne seras pas viré. » Se contenta de répondre Bond en se redressant, abandonnant là le corps tendu.
La journée passa ainsi, Q redoublant d'effort pour trouver l'ultime faille qui les ramènerait à Londres, James leur procurant à manger ou à boire, ou venant masser tendrement son cadet, l'aidant parfois lorsqu'il le pouvait. Le soleil commençait doucement à disparaitre derrière la ligne d'horizon, et la propriétaire des lieux, déjà désireuse de fermer son établissement, vint les informer qu'ils devaient bientôt s'en aller. Q accéléra ses recherches, il ne lui restait que trois dossiers à consulter et enfin ils auraient la réponse qu'ils attendaient depuis près de trois semaines. La dame, une australienne décolorée au bronzage ravageur et à l'oeil fatigué par l'alcool tapait du pied, faisant les cent pas dans sa salle vide à l'exception des deux hommes qui la retenait. James perdit patience et même s'il comprenait la frustration de Q de ne pouvoir finalement finir aujourd'hui comme prévu, il ne comptait pas rendre la situation encore plus pénible qu'elle l'était déjà. Et quand bien même, rester une journée de plus à Bornéo n'était pas une idée déplaisante.
« Q, on rentre. »
« Trois dossiers Bond, encore trois dossiers et ça sera bon. »
« J'ai dis on rentre. »
« Laisse moi finir ! » Le somma-t-il sans douceur, d'une voix qui fit rentrer la propriétaire derrière son bar, et qui fit bouillonner le sang de l'espion qui n'aimait pas qu'on lui résiste. James se rapprocha, attrapa sans ménagement l'avant-bras du plus jeune pour lui demander toute son attention, mais avant qu'il n'ait pu dire quoi que ce soit, Q lui cria pratiquement dessus « Je sais ce que je fais Bond alors laisse moi finir, tu me fais perdre du temps ! »
« Ne me parle pas sur ce ton là... » Murmura l'assassin en grinçant des dents, sa patience avait des limites et Q en ferait les frais ; mais le plus jeune ne semblait même pas se rendre compte de la flamme dure qui brûlait dans son regard, alors qu'il s'était déjà retourné vers son ordinateur.
« Une heure, c'est tout ce que je te demande. »
« J'ai dis on rentre Q ! » Hurla James en écrasant de sa poigne impatiente l'avant-bras du Quatermaster qui ne sembla même pas réaliser la douleur, le regard soudain bien vide, happé par l'écran face à lui.
« Bond... »
« Quoi ? » James tourna le visage, reconnut le fond d'écran habituel du plus jeune, et s'attendant à trouver une dizaine de dossiers ouverts il réalisa qu'une fenêtre grise avait remplacé tout le reste
ERROR - ACCÈS INTERDIT
« Qu'est-ce que ça veut dire Q ? »
« Oh non... » Se lamenta tout bas le plus jeune dont les doigts se tenaient à quelques millimètres du clavier, bien incapables de réagir.
« Réponds moi : qu'est-ce qu'il se passe ? »
Mais Q n'eut même pas à répondre, une deuxième fenêtre s'afficha, il y avait leurs deux photos, leur description, un paragraphe portant le sceau de M certifiant à James ce qu'il redoutait depuis longtemps ; le mandat d'arrêt international était maintenant sous ses yeux. Q fut le seul des deux hommes à reprendre son souffle et d'une voix si faible qu'elle sembla mourir dans sa voix, il murmura :
« Ils nous ont retrouvé. »
