Note : Dernier chapitre avant un épilogue qui arrivera très certainement demain. En tout cas un énorme et très sincère merci à vous tous, pour vos reviews, vos encouragements, vos critiques aussi, et d'avoir suivi ou "favorité" cette histoire. À la suite de l'épilogue j'écrirai une petite explication sur l'écriture d'Expired - si vous avez des questions j'y répondrai avec plaisir. Bonne lecture.


Il n'y avait rien de plaisant à prendre un avion. James avait parcouru des kilomètres dans les airs, avait passé des jours le front collé contre un hublot froid, le regard perdu, et mort peut-être.

Il n'y avait rien de plaisant à l'idée de rentrer à Londres. Cela avait toujours été vrai depuis sa promotion en tant que double-0. On l'envoyait à l'autre bout du monde, il courait, traquait, tuait et revenait, toujours dans cet ordre, toujours plus fatigué encore. Il retrouvait la capitale anglaise sans réel enthousiasme, se perdant dans les draps propres d'un hôtel quelconque, attendant l'inévitable coup de téléphone qui le mènera à la prochaine mission.

Il n'y avait rien de plaisant à avoir les poignets lacérés par une paire de menotte froide, contraint de suivre une équipe qui vous menait à l'ultime confrontation.

Et c'était exactement ces trois points particulièrement ennuyeux que James expérimentait à ce moment précis.


Q s'était terré dans un mutisme mortifiant, les yeux fixés sur l'écran où étaient affichés leurs photos, leurs descriptions, autrement dit, la preuve ultime qu'ils étaient recherchés, qu'ils étaient retrouvés. Il avait prit un petit papier, avait écrit de mémoire les trois derniers noms des dossiers qu'il n'avait pas pu vérifier puis il appuya de ses doigts blancs sur le clavier dans un but que Bond ne comprit même pas. L'espion s'était penché pour fermer l'ordinateur et lui avait simplement posé une question :

« Est-ce que tu t'en sens capable ? »

Ils n'avaient qu'une seule chance, partir, maintenant, loin, effacer toutes traces, disparaitre à jamais ou du moins jusqu'à ce qu'ils trouvent l'origine de l'attaque sur Hashima - s'ils en avaient encore envie, ce qui était tout sauf sûr. Bond avait faillit démissionner une fois, avait disparu une deuxième fois, il pouvait le faire une troisième fois, le faire pour de vrai, et ne plus jamais mettre les pieds sur le sol britannique toujours battu par les vents et la pluie. Il s'était assit face à au Quatermaster, avait plongé ses yeux d'un bleu perçant dans les siens si tremblants de peur et avait attendu une réponse, qui se fit silencieuse. Un simple non de la tête et tout était décidé. Mais James ne lui en voulait pas, Q avait un coeur, il s'attachait, il n'aurait jamais quitté Londres et sa vie sur un simple coup de tête. Le Quatermaster avait été d'un calme exemplaire, mis à part les deux nuits terrifiantes, il avait agit avec maturité mais sans détachement. Et Bond, assit sur le tabouret au cuir déchiré, les coudes posés sur la table en acajou collante par la bière renversée, réalisa enfin à quel point Q avait dû souffrir ces dernières semaines. Ils n'en parleraient pas, chacun sachant très bien ce qu'il se passait dans la tête du plus jeune, il n'était pas utile de poser des mots là dessus. Alors, le calvaire de Q s'arrêterait là et celui de James commencerait enfin. C'était de sa faute de toute façon, et son égoïsme l'avait poussé à quitter Hashima sans prendre en compte le plus jeune, sans accepter son existence ; maintenant, ils rentreraient et il assumerait son renvoi, son procès peut-être même et tout rentrerait dans l'ordre britannique et insupportable. Le plus vieux commanda alors deux Scotch, les plus forts, les moins raisonnables, promit à la propriétaire de l'établissement un pourboire exhorbitant si elle les laissait boire une bonne partie de la nuit, puis il n'ouvrit plus les lèvres que pour boire le liquide ambré qui ravageait sa bouche, brûlait ses entrailles avec une douleur plus que bienvenue.

Q toucha à peine son verre, les yeux humides et les mains tremblantes, la respiration bruyante qu'il tentait visiblement de calmer autant que possible. Si James avait eu le courage de le regarder dans les yeux, il aurait sentit le besoin du plus jeune de se réfugier dans ses bras, de se perdre contre sa bouche, mais ce soir, dans ce café sale, les sirènes de la police envahissant les rues désertes avec un aplomb déconcertant, il laissa la honte le submerger, ne se débattant même pas. Un membre du MI6 installé sur l'île depuis quelques années avait accompagné les forces locales pour l'arrestation, avait lui-même passé les menottes à Bond en ayant la décence de ne pas lui réciter ses droits, et avait réservé ensuite le même traitement au plus jeune, qu'il jugea du regard. Que James en arrive là n'était en rien étonnant ; la présence du Quatermaster quant à elle avait été un véritable raz-de-marée au sein de l'organisation ; un homme de son rang n'avait jamais déserté, alors que c'était monnaie courante chez les double-0.

On les poussa chacun dans une voiture de police différente et ils furent amenés dans un silence étouffant jusqu'à l'aéroport de Kota Kinabalu. Deux heures de route où James, le corps comme encastré dans la portière qu'il aurait défoncé en temps normal, se perdit dans la contemplation de la jungle, épaisse, humide, un enchevêtrement d'arbres et de plantes où il était si facile de se perdre, de se cacher, de disparaitre à jamais. Il sourit malgré lui, il connaissait exactement les gestes nécessaires pour mettre hors d'état de nuire l'homme armé à sa droite, et les deux à l'avant de la voiture, avant de sortir et de s'échapper. Il les connaissait, il ne les exécuterait pas. Il ne laisserait pas Q affronter ça seul, il ne le laisserait pas payer pour ses erreurs. Parce que Q ne méritait pas ça. Parce que Q était un soleil quand lui n'était qu'un enchevêtrement de ténèbres. Parce qu'il avait besoin de sa lumière pour vivre. Parce qu'il voulait l'aimer comme il se doit. Dans une autre vie peut être, cela aurait été possible, aujourd'hui la prison l'attendait très certainement, et le Quatermaster ne lui pardonnerait jamais la décision égoïste qui lui avait fait perdre son job.

On le fit sortir enfin, il faisait nuit à s'en crever le coeur, seules les lumières alignées du tarmac éclataient dans la pénombre et dessinaient la silhouette détestable de l'avion qui les ramènerait. Il vit la voiture où le plus jeune était retenu s'arrêter, puis on approcha son corps frêle du sien et James sut immédiatement qu'il avait refait une crise. Sa peau était d'une blancheur inquiétante, ses yeux creusés, il respirait mal et ne voulait en aucun cas croiser le regard du plus vieux, la même attitude honteuse qu'il avait eu deux nuits durant.

« Tu ne seras pas jugé. » La voix de James avait fendu le silence avec une douceur rare et Q avait légèrement tremblé en l'entendant. Ils étaient seuls, debouts, épaule contre épaule, attendant que l'avion soit prêt, surveillés par des petits groupes d'hommes armés ici et là.

« Toi oui. »

« La date d'expiration Q. » Expliqua l'assassin dans un sourire en balayant la scène de ses yeux cernés ; là aussi, il pouvait s'enfuir avec une telle facilité que cela en était risible.

« Je n'aime pas du tout quand tu dis ça. »

« Tu te rendras compte un jour ou l'autre que c'est vrai ; tu devrais t'y habituer dès maintenant. »

« Tu es bien trop cynique. » Ce n'était pas une insulte, mais une simple constatation.

« Tu es bien trop humain. »

« Je ne sais pas lequel de nous deux est le plus à plaindre. » Répondit le plus jeune en osant enfin relever ses yeux meurtris sur ceux du plus vieux. James capta son regard avec une intensité folle, déjà perdu dans ces magnifiques yeux verts qu'il ne voulait plus jamais quitter.

« Tes parents t'ont bien éduqué. »

Q haussa une épaule maussade sans répondre vraiment, et James sut automatiquement ce que sa mine triste signifiait réellement, alors il demanda sans aucune pitié dans la voix :

« Tu avais quel âge quand ils sont morts ? »

« Douze ans. »

« Comme moi. »

« Je sais. J'ai lu ton dossier. Sauf que toi c'est ce qui t'a forgé. Moi c'est ce qui m'a détruis. »

« Tes crises... ? »

« Entre autre. Mais j'en fais très rarement maintenant, j'ai développé des techniques pour les maitriser. C'est surtout la nuit que ça arrive. Alors je reste au boulot aussi tard que possible. Et puis j'ai deux collocs aussi. »

« Tu vis en collocation ? Bon sang tu es bien trop jeune. »

« Ça me permet d'avoir toujours quelqu'un pas loin. D'entendre des bruits, des gens parler ; la vie quoi. »

« Ce n'est pas ça qui te guérira. »

« Qu'est-ce que tu en sais ? »

« Crois moi. » Sourit James tendrement, une tristesse non dissimulée brillant au fond de ses pupilles bleues. Il savait ce qu'il fallait au plus jeune pour enfin reprendre le contrôle sur le drame qui l'avait ébranlé, mais il ne lui avouerait jamais tout haut. Et soudain, comme happé par l'aimant qu'était le corps de son cadet, il pencha sa tête vers la sienne et capta ses lèvres ; un baiser lent, d'une douceur folle, lèvres contre lèvres pour lui donner silencieusement tout le courage nécessaire pour les jours, les semaines et les mois à venir. Des mains froides et sans aucune vie vinrent se poser sur leurs bras menottés derrière leurs dos pour les tirer, les séparer et James en eut le coeur comme déchiré ; mais au moins, il sentit qu'il en avait un. La noirceur qui avait bouffé ses entrailles resterait à Bornéo, il quitterait cette vie, cette carapace qu'il avait construite, il accepterait enfin les sentiments ; la peur, la honte et l'amour, ensemble ou séparément, tout ce que la vie lui donnerait, tout ce que Q lui offrirait.

On les fit grimper dans l'avion, James en son centre, Q des fauteuils derrière lui ; on ne les laissa pas se parler, ni même se croiser. Alors, Bond dormit, de longues heures, il mangea aussi, beaucoup. Il allait à une mort certaine mais il ne s'était jamais senti aussi vivant ; autant en profiter. Il sut qu'ils étaient proches de Londres lorsque de lourds nuages gris les enveloppèrent sans aucun état d'âme et comme prévu, Londres était parée de son manteau de pluie, avançant dans un froid bien trop inacceptable. Ils avaient quitté Bornéo en tee-shirts et frissonnèrent tous deux en quittant l'avion, les pieds déjà trempés par les flaques d'eau inondant le tarmac anglais. James réalisa enfin qu'il n'avait pas dit au revoir à Victor, qu'il ne lui avait pas dit merci. Merde, il n'avait même pas prit son numéro de téléphone - bien qu'il se doutait ne pas avoir accès à une ligne téléphonique en prison.

Le MI6 n'avait pas changé, bien évidement, mais James trouva les locaux plus impersonnels et moches que d'habitude. Il croisa quelques collègues malgré l'heure tardive, et tous affrontèrent son regard, entre dégoût et tristesse. Il avait déserté, c'était mérité. On le laissa prendre une douche et il put récupérer des vêtements qu'il avait laissé dans son casier. Il avait entendu la demande étonnante de Q avant qu'il ne disparaisse de son côté, il avait demandé à pouvoir aller nager avant leur rencontre avec M et s'était expliqué auprès de son amant en ces termes « On est même pas allés à la plage à Bornéo ». Cela avait fait sourire puis franchement rire le double-0. Il avait envie de l'amener à la plage, à Brighton même pourquoi pas, voir ses pieds s'enfoncer dans le sable humide, voir ses cheveux secoués par le vent, le voir retirer ses lunettes qui danseraient sur le bout de son nez.

Alors, Q avait nagé comme il l'avait désiré, puis ils s'étaient rendu de leur plein gré jusqu'au bureau de M, et James ouvrit la porte. Il ne regrettait pas.


« Sincèrement Bond, la précédente M m'avait prévenu de vos écarts, et malgré son professionnalisme parfaitement respectable, je dois dire qu'elle vous a couvert de trop nombreuses fois. Je n'étais qu'un conseiller à l'époque, et si au début je ne comprenais pas son attachement pour vous, je dois avouer qu'au fil des années, j'ai finis par la comprendre ; elle vous faisait confiance et moi aussi. Mais aujourd'hui, je dois répondre devant le premier ministre du meurtre de trois de nos hommes, de la disparition d'un ordinateur de la plus haute importance pour arrêter ce qu'il reste de l'organisation de Silva ; et, d'un kidnapping ? » M avait enfin quitté de son regard dur et menaçant Bond pour le poser sur Q, car ce dernier point, il n'en était même pas sûr.

« Un kidnapping. » Affirma l'espion sans sourciller ; c'était de toute façon la seule solution possible pour libérer le Quatermaster de toutes poursuites judiciaires.

« Je ne suis pas un enfant - j'ai suivis Bond de mon plein grès. » Interrompit le plus jeune de la pièce en défiant du regard leur supérieur hiérarchique. Il ne se laisserait pas faire, et cela ne plaisait ni à Bond ni à M.

« Q, rendez vous compte de ce que cela implique. Si vous avez été emmené contre votre grès, je pourrai vous réintégrer à l'équipe dans les semaines à venir. Dans le cas contraire, il sera considéré que vous avez déserté. Savez-vous ce que cela signifie ? Un renvoi, et des poursuites judiciaires. »

« J'ai suivis Bond. » Répéta-t-il, le menton levé et le regard planté dans les pupilles sombres de l'homme qui tenait désormais sa vie entre ses mains.

« Bond, » Reprit M sans prendre en compte la dernière réponse du Quatermaster « Vous serez jugé pour trahison. Sincèrement, je pensais plutôt vous retrouver pendu dans votre chambre d'hôtel plutôt que de vous retrouver dans ce genre de situation. Alors, depuis combien de temps travaillez-vous pour Silva ? Depuis votre visite sur Hashima ? Avant ? »

« Je n'ai jamais travaillé pour Silva. »

« Alors pourquoi avoir tué les agents qui vous accompagniez et avoir disparut avec l'ordinateur ? Vous vouliez cacher des informations ? Les revendre ? Les apporter à vos autres supérieurs ? »

« Sir, je n'ai jamais travaillé qu'au service de sa majesté. »

« Expliquez-vous Bond, c'est votre dernière chance avant que je ne fasse mon rapport. »

« Vos agents nous ont attaqué. »

« C'est absurde... »

« C'est vrai, je peux en témoigner. L'attaque était prévue depuis longtemps - c'était un piège M, une taupe ici à tout organiser. » Interrompit Q qui ne supportait plus l'échange exclusif de Bond passif et de M aveugle.

« Une taupe ? Au MI6 ? Rien que ça ! Et bien je vous écoute, qui est-ce ? »

Q ouvrit les lèvres, mais les referma bien vite, bien incapable de donner la moindre réponse tangible. Christ, s'il avait passé plus de temps à étudier les dossiers plutôt qu'à séduire Bond ils n'en seraient pas là aujourd'hui.

« J'ai tué ces hommes, j'ai pris l'ordinateur et j'ai kidnappé le gamin - en menaçant de le tuer s'il ne me suivait pas. Regardez ses bras ils sont plein de bleus, je l'ai contrains à me suivre des jours durant. » Répondit Bond avec une telle mollesse dans la voix que le supérieur savait pertinemment qu'il mentait, éhonteusement, souhaitant à tout prix sauver le plus jeune. L'assassin lui cachait quelque chose qu'il savait ne pas découvrir ce soir, peut-être jamais. Bond avait du péter un câble depuis longtemps, mais Q était encore jeune, il en sauverait un des deux.

« Montrez moi vos bras Q. »

« Sûrement pas. » Pesta d'un rire faux le cadet, sachant ses bras quelques peu marqués par les mains de James ; lorsqu'il avait arrêté ses caresses déplacées, lorsqu'il lui avait apprit à tirer, lorsqu'il l'avait serré contre lui, toute une nuit durant, aspirant de son souffle rauque le sien fou et douloureux ; lorsqu'il l'avait aimé.

Alors, devant son refus, M fit le tour de son bureau, attrapa sans douceur la main frêle du plus jeune et releva sa manche, découvrit quelques bleus discrets, mais il considérerait ça suffisant pour protéger le Quatermaster de la folie passagère de l'assassin ; et Bond l'avait vu dans son regard. James sourit et planta ses yeux bleus sur la lampe allumée sur le bureau de verre ; il avait remplis sa mission, il avait protégé Q.

« Bond, dites quelque chose, vous savez très bien que vous ne m'avez jamais forcé en rien. »

Mais seul un silence détestable lui revint si violent qu'il eut l'impression qu'une gifle avait ébranlé tout son être.

« Bond, je ne vous laisserai pas tout endosser tout seul, je suis tout autant responsable que vous. »

« Harry, veuillez venir chercher Q, vous le raccompagnerez à son appartement. » C'était M qui avait fendu le silence en ayant fait appel à son bras droit par le biais de son téléphone. « Q, vous pouvez passer chercher vos affaires à votre bureau, nous nous reverrons très bientôt, il faut vous reposer maintenant. » Le supérieur s'était déjà rapproché à nouveau pour l'aider à se lever, alors qu'Harry faisait son apparition au coin de la pièce.

« Non, non, James je t'interdis de faire ça, dis leur que tu ne m'as pas enlevé. Dis quelque chose James, for Christ's sake ! »

Mais James ne répondit pas, impassible, les yeux plantés dans la lampe qui lui brûlait la rétine ; il ne ressentait rien de toute façon. Il se coupa de la scène, n'entendit plus les supplications du Quatermaster qu'on sortait de force.

« Allez vider votre casier, vous dormirez ici ce soir, on appellera votre avocat demain. N'essayez même pas de fuir Bond, ou vous le regretterez. » Finit par dire M qui d'une main lui indiquait la porte.

« Aucun risque, je n'ai nulle part où aller. »

« ... Dégagez maintenant. On s'occupera de vous au couloir B. Je ne vous accompagne pas, ces dernières semaines à vous traquer m'ont coûté des nuits de sommeil et un ulcère à l'estomac ; je vais aller dormir maintenant et ne plus me préoccuper de votre existence. »

« Bonne nuit M. » Sourit James en se levant. Il descendit les quelques marches qui le menait à la salle principale, vide, incroyablement silencieuse. Il laissa son regard s'attarder une dernière fois sur les ordinateurs éteints, les bureaux en ordre, puis sur l'écran géant du fond de la pièce. La tasse de Q était-elle encore là ? Il s'approcha lentement, les mains dans ses poches, savourant ces derniers instants dans cette base. Puis, d'une main douce, il caressa le bureau de son Quatermaster à défaut de le toucher lui ; il en fit le tour avec délectation avant de sourire. La tasse était toujours là, posée à côté d'une petite lampe éteinte. Il l'a prit dans sa main, caressa du pouce la lettre, se demandant pour la première fois si le vrai prénom de son amant commençait lui aussi par un Q lorsqu'un léger bruit retint son attention. Il plongea son regard dans la tasse et vit un petit papier. Il l'attrapa, le déplia.

Trois noms. Deux barrés, un entouré. Paul Brunage : barré. Lucy Simmons-Daw : barré. Harry Bolton : entouré.

Le souffle de James sembla mourir dans sa gorge, créant une boule épaisse et insupportable qui allait l'étouffer s'il ne réagissait pas rapidement, alors, sans réfléchir, il se mit à courir ; traquer, pour tuer. Une balle serait tirée ce soir là et elle se logera contre le coeur infâme de l'homme qui les avait trahit, celui là même qui était censé ramener Q. Les pas de l'assassin se pressèrent plus encore lorsqu'il arriva à son casier, il en tira son arme à feu et reprit sa course folle. Pas le temps de réfléchir, juste agir. M lui avait demandé de ramener le Quatermaster, sa voiture serait donc au parking souterrain. Des marches à prendre, de longs couloirs à traverser, des minutes séparées de l'homme qu'il allait tuer et de celui qu'il allait sauver. Ne pas prévenir M, ne pas faire l'honneur à Harry de lui faire comprendre qu'il était démasqué, ne pas lui donner une chance de toucher à un cheveux du gamin. Il dévala les marches à une vitesse folle, accélérant encore et toujours, rythmé par les battements lourds de son coeur ; avant, il était bien plus facile pour lui de courir, maintenant qu'il avait peur c'était terriblement douloureux. Il repensa à la cage d'ascenseur, à l'eau glaciale, au corps si fin de Vesper. Il priait, il pleurait intérieurement : Mon Dieu, faites que ça ne recommence pas.

Il poussa la lourde porte le menant au parking et à peine l'odeur de l'essence séché lui brûla les narines qu'une détonation résonna tout autour de lui avec une violence assourdissante.

« Q ! »

Il n'aurait pas dû crier, son métier lui imposait une discrétion absolue, mais au diable le statut de double-0, James Bond n'était qu'un homme. Une deuxième détonation, il crut s'effondrer. Son esprit se coupa mais ses jambes avançaient toujours, un réflexe acquis il y a longtemps. Il cherchait de ses yeux hagards la voiture, le corps de son amant, son sourire, sa lumière.

Puis il vit le corps allongé, le sang mélangé à l'eau de pluie qui stagnait. Il releva les yeux et discerna la porte arrière ouverte, assit sur la banquette, Q. Il s'approcha en manquant de se prendre les pieds dans le corps inerte d'Harry, tomba à genoux près de la portière ouverte et porta ses mains au visage blanc de son cadet.

« Je vois que tu as trouvé mon papier... »

« Comment tu as su ? » Réussit à murmurer James tremblant encore sous les assaults terrifiants de l'adrénaline.

« Il m'a demandé de ramener l'ordinateur de Silva chez moi. 'Pour ne pas que la taupe l'attrape.' Mais il n'était pas dans le bureau quand j'ai parlé de la taupe à M. »

« Malin. »

« Je trouve aussi. »

Le sourire de Q se fit discret et James réalisa qu'il avait perdu de sa lumière, et que sa peau était froide, bien trop froide. Et puis il se souvint : deux détonations, mais une seule balle dans le corps sans vie d'Harry gisant à ses côtés. Alors, frappé par le doute, il descendit ses mains avec une lenteur nécessaire jusqu'à la veste noir de Q et doucement en écarta les pans. Sa chemise n'avait de blanc que le nom, la tâche de rouge envahissant les fibres du tissu avec une rapidité mortifiante.

« Q... »

« Ça va... »

Non, non cela n'allait pas et alors que James cherchait dans ses poches son téléphone pour appeler M et prévenir les secours, les doigts gelés de Q se posèrent sur sa joue.

« Je n'ai - le téléphone - je dois appeler les secours. » Balbutia-t-il difficilement.

« Je n'ai pas de téléphone non plus. Tu as vu, j'ai bien visé hein ? J'ai eu un bon professeur. » Sourit Q qui avait comprit dans le regard affolé de son aîné que la vie ne les aiderait pas sur ce coup là.

« Ne bouge pas. » Somma l'assassin qui tenta de se relever, avant que la caresse sur sa joue ne se fasse plus insistante, et plus froide aussi.

« Reste. S'il te plait, ne me laisse pas. » Et malgré le sourire doux du Quatermaster, le coeur de James se brisa une fois de plus. À ce moment précis, il n'avait plus rien d'un gamin ; ses traits tirés, la blancheur de sa peau et surtout son regard, éteint, indéniablement abandonné par la flamme qui le rendait si frais, si unique, si vivant.

« Tout va bien se passer Q... » Promit l'aîné en attrapant doucement ses doigts dans sa main, avant de les embrasser, un à un.

« Je sais. C'est juste un mauvais moment à passer. Ça fait mal. Un peu. »

« Je connais ça. » Sourit James. « Je suis déjà passé par là. Tu auras une jolie cicatrice et ça ne sera plus qu'un mauvais souvenir. »

« J'ai froid tu sais. »

Non, bon sang non, il ne devait pas avoir froid, il devait avoir chaud, il était un soleil bloody hell il devait rayonner tout entier.

« Tu ne seras pas jugé finalement. »

« Toi non plus. » S'empressa de répondre l'espion en serrant plus fortement encore sa main froide.

« Tout a une date d'expiration James. » Sourit Q dont les yeux commençaient à disparaitre derrière des paupières fatiguées.

Venise, l'insupportable souvenir de Venise, ce cauchemar qu'il avait vécu, tout recommençait ; mais pas cette fois, non pas cette fois, il ne s'en remettrait pas, il le savait, il aimait trop Q pour le supporter. Il se redressa, plaqua ses lèvres aux siennes, et laissa enfin une première larme couler alors qu'il sentit la fraîcheur de ses lèvres contre les siennes si chaudes.

« Q... » Ce n'était même plus un murmure, c'était une prière. Il reprit ses lèvres même si le jeune homme ne répondait pas à son baiser. Il glissa sa langue contre la sienne, molle et sans plus aucune volonté. Il l'embrassa, doucement, puis plus violemment soudain, soufflant sans s'en rendre compte entre ses lèvres, voulant lui donner le souffle nécessaire pour tenir, encore un peu, jusqu'à ce qu'on les retrouve, jusqu'à ce qu'on le sauve.

« J'ai froid. » Réussit à articuler Q en reprenant un peu ses esprits.

« Je voudrai bien t'emmener boire un café, un jour, si ça te dit. »

« Un thé, je préférerais. »

« Un thé, ça me va. »

« Et je n'aurais plus froid ? »

« Plus jamais. Je te le promets. »