Chapitre 2-Un Noël triste

Note de l'auteure: Merci à Loupdu77 et à Slave in mind pour les reviews.

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Les années trente. 1937 plus précisément. La Terre, le 21 décembre. Pourquoi est-ce que ça l'étonnait ? Comment le savait-il, alors qu'il ne se souvenait même plus de son nom ? Il se releva péniblement, mais une douleur aiguë le fit hurler et il retomba. Il se concentra pour analyser son propre corps : son bassin était fracturé, il avait des côtes brisées, ainsi qu'un poignet. Dans cet état, il ne pouvait même pas ramper. Il resta donc étendu à même le sol, dans la boue, sous une pluie glaciale. Il perdit de nouveau conscience, tandis que son corps se réparait.

Ensuite, il se retrouva dans un état à mi-chemin entre le sommeil et l'éveil. Il sentait une neige douce tomber sur son visage. Il frissonna, le corps trempé jusqu'aux os. La douleur était toujours présente, mais supportable. Par contre, la faim ne l'était pas. Il se leva difficilement et marcha lentement vers cette bâtisse imposante au loin. Au moins, il allait être au chaud.

Elle était extrêmement loin et il tomba à plusieurs reprises avant d'y arriver. Une grange avec quelques poules en bas et des réserves de foin en haut. Il dévora crues les plus grosses poules et mangea tous les œufs qu'il trouva, sans se poser de questions. Puis il grimpa, s'enfonça derrière un tas de foin, et s'endormit profondément.

Il ne s'aperçut pas, le lendemain, qu'une femme était entrée et avait constaté le carnage. Elle avait appelé son mari et tout deux accusèrent les renards ou les loups. Ils s'affairèrent à trouver les issues possibles et à les boucher, une bonne partie de la journée.

Le Maître était à des années lumières de là. Il était étendu dans l'herbe rouge et regardait le ciel avec son meilleur ami. Il faisait comme tous les enfants du monde : observer les nuages et leur donner une forme concrète, parfois amusante. Jusqu'à ce que ce bruit horrible se fasse entendre : ta ta ta ta, ta ta ta ta. Il se rapprochait, jusqu'à devenir insupportable. Il se boucha les oreilles et hurla. Puis il se réveilla. Plus rien. Le silence de la nuit. La faim, encore.

Il y avait toujours des poules et des œufs succulents. Il y avait des bruits à l'extérieur, des voix humaines. Il comprit que des gens surveillaient la grange, pour tuer le maraudeur. Il avait perdu la mémoire, mais non son intelligence et sa capacité à anticiper les réactions d'autrui. Il avait deux choix : manger des poules et être démasqué demain. Ou se contenter de quelques œufs, pour ne pas éveiller les soupçons, et rester cacher jusqu'à ce que la voie soit libre.

Une corde dépassait sous un tas de foin. Il tira. Elle n'était pas longue, mais solide. Il avait donc une troisième option, qu'il décida de choisir. Il mangea à sa faim (trois poules et quelques œufs). La vue du sang affola les autres et éveilla les soupçons de l'humain qui surveillait. Le Maître avait anticipé cela. Il se camoufla derrière un tas de foin, observant l'homme armé d'une carabine, qui cherchait le loup ou le renard. Lorsqu'il fut assez près, le Maître enroula la corde autour de son cou et tira. L'homme se débattit longtemps avant de rendre l'âme. Il ramassa le reste de son repas non terminé et se faufila discrètement à l'extérieur de la grange. Aussi furtif qu'une ombre, il se glissa silencieusement derrière les hommes, plus loin, et disparut dans la forêt environnante. Sous le couvert des arbres et de la nuit, il termina son repas. Sans une seule pensée pour l'homme qu'il venait de tuer.

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Il quitta ce village. Inutile de s'attarder et éveiller les soupçons. Il avait beau avoir bien mangé, la faim revenait le harceler après environ trois heures et le froid était de plus en plus intolérable. Ses vêtements n'avaient pas pu sécher.

Il s'écroula de fatigue, après environ douze heures de marche dans la forêt. Il avait réussi à se nourrir de quelques écureuils ou chats errants, au passage. À défaut de pouvoir les hypnotiser, il pouvait les faire figer. Ce qui lui facilitait grandement la tâche. Il se savait non-humain. Même s'il était un prédateur assez doué, il n'aimait pas vivre comme un animal. Entre la nature sauvage et la civilisation humaine, le choix était évident. C'est pourquoi il marchait vers la ville la plus proche.

La première crise le prit de façon subite et inattendue. Le bruit s'était fait discret au début, comme en sourdine. Puis il l'avait senti s'intensifier : ta ta ta ta, ta ta ta ta. Sa respiration devint difficile et ses mains tremblaient. Il avait terriblement chaud et sa tête l'élançait. C'était insupportable. Ensuite, ce fut la douleur. Une douleur intense. Tous les muscles de son corps étaient tendus et étirés à leur maximum. Il observait, avec horreur, ses mains devenir intangibles, vides de substance, exposant ses os, puis revenir normales. Ou était-ce un mauvais tour de son cerveau ? Il n'aurait su le dire. Par contre, la douleur, elle, était bien réelle. Il hurla et cria pendant plus d'une heure. Puis il resta étendu sur le sol glacé, en position fœtale, pour conserver sa chaleur.

Lorsqu'il décida enfin de se relever, le jour pointait. Il marcha péniblement vers la route. Les routes menaient vers les villes. Après environ une heure de marche, il fut rattrapé par une charrette. Les premières automobiles existaient à cette époque, mais beaucoup de gens voyageaient encore avec des charrettes tirées par des chevaux. Surtout dans les campagnes. Il s'agissait d'un marchand. Il lui offrit de monter. Comme il livrait des pommes de terre, le Maître se servit. Si le fermier le vit faire, il n'en pipa mot. La route cahoteuse faisait tanguer la charrette, mais cela ne l'empêcha pas de somnoler une bonne partie du trajet.

« Nous sommes arrivés. Vous avez un endroit où dormir ? lui demanda l'homme, en le réveillant.

- Je vais me débrouiller.

- Comme vous voulez. Si vous avez besoin de quoi que ce soit...

- Je cherche le Docteur.

- Le docteur ? Je crois qu'il vit dans cette maison blanche là-bas. Demandez aux gens d'ici. Je suis certain qu'ils sauront mieux vous informer que moi.

- Merci.

- Bonne chance. »

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Il y avait des gens dans les rues. La guerre imminente ne refroidissait pas leur enthousiasme face aux festivités de Noël. Il savait que la guerre allait éclater bientôt. Il la voyait sur toutes les lignes de temps. Elle était donc inévitable.

Les gens le dévisageaient, ses vêtements n'étaient pas de l'époque. Il évita donc la foule et se rendit au quartier industriel, très occupé à cette heure-ci. Il trouva une usine désaffectée, à l'écart des autres. Il y passa la journée et sortir durant la nuit.

Ce jour-là, alors qu'il errait dans la ville à la recherche de nourriture facilement accessible, il tomba sur un groupe d'enfants qui discutaient avec animation. Il s'approcha discrètement et écouta. Ils avaient entendu des rumeurs qui disaient qu'un monstre vivait dans cette usine. Parfait, il allait être ce monstre! Il mangea quelques rats dodus et peu ragoûtants, puis s'assoupit. Le soir, il entendit des gamins rire, excités par la perspective de rencontrer le monstre. Il alla vers eux, prenant son air le plus meurtrier.

« Vous me cherchiez ?

- Qui êtes-vous ? bafouilla le plus brave des deux.

- Le monstre.

- C'est... impossible.

- Vraiment ? »

Il sentit cette force étrange en lui et la concentra dans une de ses mains. Puis, la projeta sous forme d'éclair, juste à côté d'eux. La manœuvre lui demanda tellement d'énergie que la peau de son corps entier devint fantomatique, exposant son squelette. Les enfants détalèrent. L'un d'eux mouilla même son pantalon. Il ne pu s'en réjouir longtemps, car il eut alors une autre crise, pire que la première. Il crut mourir. Il n'entendait rien d'autre que cet horrible bruit, et ne voyait que ces images : celles d'une guerre sanguinaire et sans fin. Il ne ressentait que de la peur et une horreur innommable. Il n'eut même pas la chance de perdre connaissance. Il ne pouvait que hurler d'agonie et cela dura plus d'une heure. Une fois la crise passée, il ne pouvait pas bouger. Il était trop épuisé. Plus jamais il ne ferait ça. Il ignorait pourquoi il l'avait fait mais il ne tenterait plus l'expérience.

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Il resta quelques jours dans cette usine. Parfois, il entendait d'autres enfants curieux, mais préférait se cacher. Lorsqu'ils le dérangeaient vraiment, un seul de ses regards meurtriers suffisait à les éloigner. Certains résistaient. Il utilisait alors une forme d'hypnose pour provoquer la peur chez le sujet. Cela marchait toujours.

Le soir, il pleurait, épuisé, affamé, frigorifié, malade et ne sachant pas qui il était. Il valait plus que cela. Il ne devrait pas se cacher dans une usine abandonnée et bouffer des rats. Il devrait participer à la vie en société, avoir un lit chaud et de la nourriture convenable. Il pensait à ces gens. C'était Noël aujourd'hui et ils se goinfraient de bonne viande cuite et juteuse. Il avait envie de tous les tuer pour avoir ce privilège.

Le lendemain de Noël, une gamine entra dans l'usine. Elle devait avoir autour de douze ou treize ans et elle était seule, cette idiote ! Elle ne semblait pas effrayée. Pourtant, des jeunes gens de 16 ans l'étaient. Il allait régler cela rapidement. Il sortit de sa cachette et la regarda méchamment. Elle sursauta et recula légèrement, mais ne s'enfuit pas, le dévisageant à distance. Il allait devoir utiliser l'hypnose sur elle, mais elle lui adressa la parole :

« Vous êtes celui qu'on a surnommé le monstre de l'usine abandonnée.

Ce n'était pas une question, mais une constatation.

- Oui, et tu ferais mieux de déguerpir si tu tiens à ta misérable petite existence.

- Je n'ai pas peur de vous. »

Il s'approcha d'elle pour l'intimider. Elle poussa un cri et recula, mais ne partit pas.

« D'accord, j'ai un peu peur, avoua-t-elle, retenant ses larmes.

- Alors, va-t-en ! lui cria-t-il, exaspéré.

- Vous n'êtes pas un monstre. Les monstres n'existent pas. Vous êtes juste un homme méchant, comme mon père, » affirma-t-elle.

Des larmes coulaient sur ses joues.

« Bon. Je suppose que tu es une fille intelligente pour ton âge. Pourquoi viens-tu ennuyer un homme méchant et dangereux ?

- C'est le temps des fêtes et tout le monde a le droit d'être heureux. J'ai apporté des gâteaux. Je les ai fais moi-même. Vous en voulez ?

- Je préfère dévorer les enfants crus, mais je peux essayer les gâteaux, » dit-il.

Elle recula, mais lui tendit tout de même le gâteau. Il n'en laissa pas une miette.

« Alors ?

- Je vais te laisser vivre parce que tu fais de bons gâteaux. Maintenant va-t-en ! lui cria-t-il.

- Pourquoi êtes-vous méchant ? demanda-t-elle.

- Quoi ?

- Mon père est devenu méchant après avoir perdu son emploi. Il a commencé à boire et est devenu encore plus méchant. Ma mère dit que les gens ont toujours une raison d'être mauvais. Personne ne naît ainsi. Vous, pourquoi êtes vous mauvais ?

- Je suis né ainsi.

- Je ne vous crois pas. Avez-vous une famille ou sont-ils partis à la guerre ? Maman dit qu'il va y avoir une guerre bientôt.

- Ta mère a raison. Pourquoi es-tu ici ? Qu'est-ce que tu veux ?

- Rien. Joyeuses fêtes.

- Amène autre chose à manger demain. »

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Il ne pensait pas la revoir, mais elle revint le lendemain avec de la nourriture. Ainsi que le surlendemain et les jours suivants. Elle lui parlait de tout et de rien. Il l'écoutait, n'ayant rien de mieux à faire. Lui-même parlait peu. Qu'aurait-il pu dire ? Il ne savait même pas qui il était. Il ne comprenait pas ses motivations. Où prenait-elle toute cette nourriture ? Elle ne l'avait sûrement pas cuisinée elle-même. Peu importait, il dévorait tout à belles dents.

« Tu ne cuisine pas tout ça toi-même.

- Maman m'aide, mentit-elle.

- Qu'as-tu dit à ta mère ? Maman faisons à manger pour le monstre affamé de l'usine et elle a répondu : bien sûr ma chérie, va lui porter », la nargua-t-il.

Elle ne lui répondit pas. Il avait deviné.

« Tu l'as volé, hein ? Détends-toi, ce n'est pas moi qui va te blâmer et ce n'est sûrement pas ta première fois. Tu sembles avoir de l'expérience pour ton âge.

- Depuis que papa boit...

- Il passe son argent dans l'alcool et vous laisse mourir de faim », devina-t-il.

Elle acquiesça.

« Ça se passe souvent comme ça. Et que fait ta maman ?

- Elle va voir les hommes avec ma grande sœur.

- Elles se prostituent. Tu as une famille magnifique, dit-il, ironique.

- Ne le dites pas à la police !

- Que tu voles. Pourquoi je ferais ça ? J'en profite autant que toi.

- Vous savez, je ne pourrais pas toujours en apporter autant. Ce n'est pas facile.

- Je peux t'aider. Où sont les meilleurs endroits ?

- Il y a le manoir. Ces gens travaillent pour la reine et il y a une cave remplie de nourriture, mais c'est toujours gardé.

- Reviens me voir cette nuit. »

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Avant de s'attaquer au manoir, ils firent quelques menus larcins dans diverses demeures. Le Maître était impressionné par le talent de la gamine. Il était plutôt doué lui-même. Il se surprit à attendre impatiemment l'arrivée de la nuit. Il aimait voler et il avait une excellente assistante. Après quelques semaines, ils se préparèrent pour l'assaut du manoir.

Le manoir était énorme. À part quelques maisons autour, il était la seule bâtisse riche du coin. C'était bien gardé, évidemment. La fillette savait où se faufiler discrètement pour entrer dans le vaste jardin clôt. L'enceinte était brisée à un endroit précis qui donnait sur la forêt environnante. Elle s'y faufila facilement. Pour lui, c'était un peu plus difficile, mais il y parvint. Ils rasèrent les murs et les buissons jusqu'à ce qu'ils voient le premier garde.

« Ne le tuez pas ? chuchota-t-elle.

Pourquoi ? » questionna-t-il, étonné.

Il haussa les épaules.

Le Maître l'assomma et ils coururent vers l'ouverture de la cave. Elle savait crocheter des serrures. Vraiment une étrange enfant ! Il surveilla les alentours. Le deuxième garde avait vu son collègue, inconscient et les cherchait.

« Dépêche-toi, » dit-il à la fillette.

Il la laissa pour se faufiler discrètement jusqu'au garde. Il le vit, mais le Maître le rattrapa avant qu'il sonne l'alarme. Comme la fille ne regardait pas, il prit sa corde et l'étrangla discrètement. La petite avait réussi à ouvrir la porte de la cave et ils s'y engouffrèrent. Le Maître ne perdit pas de temps et avala une énorme quantité de nourriture La fille mettait les précieuses denrées dans un sac.

« Hé, la môme. Laisse le sac et mange. C'est délicieux.

- Je dois en apporter à mes frères et sœurs.

- Pense à toi d'abord. Comment espères-tu les aider si tu es à moitié morte de faim ? »

Elle admit qu'il avait raison et commença à manger. Après un moment, ils entendirent des chiens.

« Ils nous ont repérés, devina-t-elle.

- Oui. Il aurait mieux valu les tuer. Ils se sont réveillés.

- Faut pas tuer, c'est mal.

- Je suis un monstre, ma chérie. Ne l'oublie pas. Ta vie pourrait en dépendre.

- Qu'est-ce qu'on fait ?

- On se sauve. J'espère que tu cours vite parce que je ne te ramasserais pas si tu tombes. Je vais porter ton sac, si tu veux, et ne t'occupe pas de moi. »

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À peine sortis, ils furent repérés. Cinq ou six gardes et deux chiens. Il fixa les chiens un moment, et ceux-ci se retournèrent pour attaquer les premiers gardes. Cela leur donna suffisamment de temps pour fuir. La fille passa par le trou avant que les gardes les rattrapent. Lui, n'en eut pas le temps et il dû se battre avec les premiers. Lorsque des gardes armés apparurent, il enjamba la clôture et disparut dans la nuit. La fillette l'avait vu et le suivit. Elle ne parvenait pas à le rejoindre. Tant pis pour elle, songea-t-il. Il avait la nourriture. Maintenant, il devait quitter cette ville. Les gardes l'avaient vu. Il passa par la forêt. Il marcha toute la nuit et dû se trouver une cachette pour la journée. La police arpentait le secteur. Il avait juste hâte que la nuit tombe pour pouvoir mettre encore plus de distance entre lui et cette ville. Il ne s'attendait pas à retrouver l'enfant, une fois la nuit tombée, à la croisée de deux sentiers.

« Qu'est-ce que tu fais là ? Comment m'as-tu rattrapé ?

- Raccourci. Je connais bien la région. Mieux que vous. Vous avez toujours mon sac.

- Oui. Tu crois vraiment que je vais te le rendre parce que tu as été gentille avec moi ? Ce qui peut t'arriver m'est indifférent.

- Je sais. J'avais apporté un autre sac et vous étiez trop occupé à manger pour me voir le remplir.

- Tu es rusée, fillette.

- Vous quittez la ville ?

- Je n'ai pas vraiment le choix.

- Alors, c'est une bonne chose que vous m'ayez volé ce sac. La route est longue jusqu'à la prochaine ville. Vous en aurez besoin. Bon voyage, monstre. »

Avant qu'il puisse réagir, elle le serra brièvement contre elle et le relâcha, avant qu'il puisse la repousser. L'aurait-il repoussée ? Il l'ignorait.

« Bonne chance môme. »

Il lui sourit, puis tourna les talons.

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Elle ne s'était pas trompée. La route était longue et le froid, harcelant. Au moins, il n'avait pas aussi faim et n'eut aucune crise durant vingt-quatre heures.

Après quelques jours de marche, il arriva dans une autre ville. Le soir venu, il trouva comme refuge le dessous d'un pont abandonné. Il était exténué et dormit la tête sur le sac, maintenant vide, qui lui servait d'oreiller.

Il fut réveillé par les cris d'une femme. Il ouvrit les yeux. Elle était jeune et terrifiée par un homme qui se tenait devant elle. Il essayait de la violer en la menaçant d'un couteau. Il aurait pu être son père. Elle le suppliait en disant qu'elle était vierge.

« Tu n'es qu'une pute, lui disait-il.

- Taisez-vous. J'essaie de dormir ! » leur cria-t-il.

Ils ne le voyaient pas, car ses vêtements noirs le dissimulaient parfaitement bien dans l'ombre. La fille profita de cette diversion pour fuir. L'homme essaya de la rattraper, mais reçu une roche en plein visage. Il s'écroula, quelque peu désorienté. Le Maître le rejoignit. L'homme n'avait pas l'air pauvre. Il avait de beaux vêtements et probablement quelques pièces dans ses poches. Une bonne proie, en somme.

Il commençait à revenir à lui, mais le Maître avait déjà passé la corde autour de son cou et tira. C'était un grand gaillard et il mit un certain temps à mourir. Une fois assuré de son trépas, le Maître le détroussa, le laissant en sous-vêtements. Il s'empara d'abord de l'objet pour lequel il s'en était mêlé : le magnifique couteau. Il passa la lame sur son avant-bras. Elle était tranchante, c'était parfait. Il mit les vêtements dans le sac et il enfila le manteau. Puis, en glissant ses mains dans les poches, il sentit, avec plaisir, les pièces de monnaie contre sa paume. Il jeta le corps dans la rivière. Le courant était suffisamment fort pour l'emporter. Il remonta la rive, heureux. Un repas chaud et un lit l'attendaient dans une des auberges.

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Dans la ville, personne ne le dévisageait. C'était bon signe. Il trouva un pub où quelques loques humaines traînaient autour du bar, noyés dans leur verre d'alcool.

« Vous avez des chambres et de la nourriture ?

- Pas ici mon vieux. Juste sur le coin de la rue, à gauche. Il y a un endroit pour ça.

- Merci. »

Il s'y rendit. Des filles de joie s'approchèrent de lui. Il les ignora. L'une d'elle était particulièrement insistante. Elle alla même jusqu'à le toucher.

« Bas les pattes, catin. Tu ne m'intéresses pas ! » lui cria-t-il.

Elle se détourna, courroucée.

Il entra dans l'auberge. Il y avait beaucoup de clients et il espéra qu'il reste une chambre de libre pour la nuit. Il commanda un repas et une chambre.

« Tout ce qui me reste c'est des chambres de passes. Si vous voyez ce que je veux dire, répondit l'aubergiste.

- Ça m'est égal, j'en veux une pour la nuit.

- D'accord. 214, au deuxième. »

Il prit la clé et dégusta son repas, seul à une table. Chaque bouchée était un délice pour lui. Il se fichait éperdument des gens qui le regardaient discrètement. Ensuite, il gagna sa chambre et s'endormit, malgré les bruits d'accouplements des chambres voisines, peu isolées.

Les bruits érotiques environnants finirent par se forer un chemin dans son inconscient et il rêva de l'herbe rouge, du ciel orangé, des deux soleils et de son ami. Ils étaient maintenant adolescents et exploraient mutuellement leur corps dans l'herbe fraîche. Il savait que cette personne avait eut une grande importance dans sa vie et la reconnaissait comme étant le Docteur.

Il ressentit de nouveau l'urgence de le retrouver, comme si sa vie en dépendait. Lorsqu'il essayait de se concentrer sur ce Docteur, dans l'espoir d'avoir quelques brides de souvenirs, il lui apparaissait toujours comme un individu au visage flou. Même ses vêtements l'étaient. Bien qu'un trench-coat marron revenait régulièrement dans ses visions. D'autres visions revenaient aussi, mais encore plus imprécises. Une femme à la chevelure couleur de feu. Elle lui inspirait d'étranges émotions qu'il ne pouvait comprendre, mais qu'il trouvait agréables à ressentir. Il avait l'impression de connaître cette femme, mais il ignorait la nature de ce lien.