Miserere mei, Deus

Partie 3

L'ouroboros

Route de campagne. Pas un pet de bruit. Soleil au Zénith.
Le bitume chauffe, les vieux crèvent et on peut faire cuire des œufs sur le toit de sa bagnole.

Pour rompre le calme, un éclair bleu fend le paysage avec vitesse.

C'est la Fuego d'Antoine et Mathieu.

Une odeur d'omelette se fait sentir.

C'est sur le toit de la Fuego d'Antoine et Mathieu.

Cette œuvre d'art mécanique continue sa route, avec les deux crétins aux commandes, traversant les villages, les paysages, avec des plans clichés en vue de dessus, et des fois avec la caméra qui regarde à travers la fenêtre pour faire genre c'est Antoine qui regarde d'un air émerveillé, avec une musique à la con genre watch?v=IFPobQ-ewiA
Ça fait vraiment genre voyage quoi. Ils sont contents, ils rigolent, ils jouent à « devine d'où vient ce poil » et une fois la nuit tombée la musique s'efface lentement pour faire comprendre que le moment va être un peu plus sérieux, et que l'énergie du voyage s'éstompe pour laisser la place au repos, à la belle étoile. Le truc classe quoi, un été cool entre potes.

« Dis Antoine »

« Yep ? »

« Tu crois qu'on va finir par échapper à tout ça ? »

« J'en sais rien. Repose toi. Profite du calme, des étoiles, du peu de répit et de beauté qu'on a à disposition avant que tout ça nous retombe dessus. »

« J'suis inquiet. »

« Je sais que tu l'es, je le suis aussi, mais on va s'en sortir mon pote, on va s'en sortir. On s'en est toujours sorti pas vrai ? »

« Oui, mais cette fois j'ai l'impression qu'on se bat contre quelque chose d'inévitable... »

« Hey. Regarde moi. On s'en sortira encore. On est les meilleurs, tu te souviens ? Tant qu'on arrivera à rester ensemble, y'a aucun problème qu'on puisse pas éviter. Allez, dors, je surveille. »

« Merci »

« T'inquiète. » conclut Antoine avant de lâcher un rot monumental comme pour rompre le calme de cette nuit d'été.

Après une nuit tranquille, Mathieu se réveille pour constater que Antoine n'est plus sur le toit de la voiture avec lui, et qu'en plus il a des restes d'omelette au jambon collés à son t shirt.

« Antoine ? »

Pas de réponse. Antoine est mort. Fin.

Nan j'déconne.

Mathieu descends dans la voiture pour y trouver un mot signé Antoine avec marqué « Je suis parti en reconnaissance, je reviens asap »
Il se poste donc sur le toit de la voiture, attendant le retour de son pote avec impatience, parce que putain ils perdent du temps avec ses conneries. Qu'est ce qu'on s'en tape qu'il parte en reconnaissance ? Ils vont suivre la nationale. Quel gros con.

Deux heures plus tard Antoine reviens enfin, avec des fleurs dans la main et un chapeau fait de branches.

« Putain t'en as mis du temps bulle de sperme » dit Mathieu à la vision de son pote

« C'est bon j'ai cueilli des jolies fleurs, tu vas pas me peter les noyaux, si ? On avait passé un super moment et tout, me fait pas regretter cette scène cliché de merde. Ok ? Tu fermes juste bien ta mouille et tu es content que je te rapporte des fleurs. »

« Des fleurs ? Bordel, on perds des heures qu'on aurait pu passer sur la route parce que tu m'a rapporté un bouquet de fleurs des champs ? Y'a des fois tu déconnes à plein régime mon con »

« Nan mais à la base je suis pas parti pour faire un bouquet figure toi, j'ai fait le tour parce que je me faisais chier et que tu dormais comme une énorme loutre, et je voulais pas te reveiller sinon j'allais me prendre un taquet. Alors au début je suis parti pour check un peu les environs, genre me balader tu vois, à la bien, et puis en revenant j'me suis dit que pour continuer dans la direction qu'on avait pris hier, j'te rapporterai un cadeau, d'où les fleurs. »

« Mais j'en ai rien à branler en plus j'aime même pas les fleurs »

« Je suis sûr que sous cette carapace de connard se trouve un coeur moelleux »

« Le coeur moelleux il va te le mettre maintenant le taquet »

« Raaah, tu peux pas être sensible 5 secondes aux petits trucs que je fais ? C'est toujours ultra sérieux avec toi, je peux jamais apporter mon petit grain de fantaisie, légerté, tu sais, ce qui fait que je suis moi quoi. T'as jamais apprécié ce que j'étais dans son intégralité. »

« Tu veux vraiment qu'on parle de ça maintenant ? Parce que quitte à s'engueuler on peut le faire en conduisant »

« Ouiiii, toujours l'efficacité pas vrai ? Tout faire à la fois, comme ça on se concentre jamais vraiment sur le problème principal. »

« Mais arrête de faire ta grosse dinde bon dieu de merde, tu fermes ta gueule tu bazardes ton bouquet moisi et tu montes dans la bagnole avant que des types armés nous tombent sur le rable et nous transforment en Guernica. »

« T'es super ronchon au reveil c'est abusé »

« Mais monte tu parleras plus tard »

La querelle amoureuse se fait vite interrompre par un sifflement étrange que les deux tourtereaux tentent de localiser.

« Bordel de merde, à tout les coups c'est eux » dit Mathieu

« T'es sûr que c'est pas un perdreau ? Bien sûr que c'est eux, qui tu veux que ce soit »

« Comment il nous ont retrouvé ? »

« J'sais pas, l'omelette peut être ? »

« Bon, grimpe, on fonce »

Portières claquées, clé tournée, moteur démarré, levier de vitesse poussé, pédale appuyée. La Fuego part en trombe, les roues projettant de la terre et le pot d'échappement crachant une fumée accusant l'âge du véhicule.
L'emplacement de la fuego seulement quelques secondes auparavant se fait éclater par une explosion, mais heureusement la Fuego était déjà hors d'atteinte.

« Putain, des obus ? Sans deconner ? Ils font pas dans la dentelle les salopards » s'exclame Antoine alors que les explosions font rage autour du véhicule.

« Je crois que c'est pas les scouts qui ont été envoyés pour nous pêter la gueule cette fois ci. Les matraques, les interrogatoires les tasers et tout ce bordel c'est fini, maintenant ils sortent les gros flingues »

« Du coup s'ils nous bombardent là c'est qu'ils doivent contrôler la route aussi, qu'est ce qu'on fait ? »

« Bah, on continue par là »

« Ouais mais une fois que ce petit chemin de merde aura rejoint la route ? »

« Bah on avisera, là pour l'instant j'ai un peu les fesses qui applaudissent »

La vitesse sans pareille de la Fuego magnifique permet de continuellement éviter la pluie de mortier qui semble ne pas vouloir s'interrompre. Après 10 minutes de conduite qui ont paru bien plus longues que ça, enfin, ils distinguent peut être une échappatoire.

« Un tremplin » remarque Antoine

« Ouaip »

« On va le prendre ? »

« Ouaip »

« On a la classe ? »

« Plus que jamais »

« Je met une cassette ? »

« Vas y, crank up le style. Met quelque chose qui pète, on en a besoin »

Antoine insère avec aussi peu de virilité que de précision une cassette de Scorpions avec comme 1ère piste « Rock You Like Hurricane ».
La Fuego roule plus vite que jamais, les explosions encerclent le véhicule bleu et les éclats semblent éviter les couillons, un peu comme s'ils avaient une sacrée chatte.
La musique démarre, le tremplin se rapproche.

Un sourire arrogant se distingue sur chacun des visages des culs-bordés-de-nouilles alors que le son des powerchords semble wafflestomp celui des explosions. Faut dire qu'avec ces subwoofers la Fuego peut balancer du lourd.

Le solo éclate, la Fuego franchit le tremplin avec classe. Le soleil se réfléchit parfaitement sur cette carosserie qui ne craint pas les attaques de la poussière.

La bouche ouverte, les yeux écarquillés, les deux cascadeurs semblent tout de même redouter l'aterrissage. Mais c'était sans compter sur les amortisseurs sans faille de ce bijou de technologie, la fine fleur de l'automobile française, qui se pose sur le sol avec légerté, silencieuse comme un pet sur une plaque de verglas. La classe quoi.

C'est sans une seule perte de vitesse (parce qu'ici on emmerde les lois de la physique) que la Fuego repart en ligne droite. Maintenant qu'il y avait un ravin entre eux et leurs poursuivants, ils pourraient enfin se concentrer sur les trucs importants, comme trouver une autre cassette à mettre dans le poste.

« On met quoi maintenant ? »

« Je t'avoue que j'en sais rien » dit Mathieu d'un air pensif

« Il nous faut un truc plus calme, mais quand même pas trop calme parce que merde on vient de leur foutre une sacrée bite au cul »

« T'as raison, t'as une idée ? »

« Je cherche mec, j'ai pas 4 bras »

« Bon laisse tomber le temps que tu trouves on se sera déjà enfuits, prends la première cassette qui passe et ça ira... »

« Roh, ok »

Antoine punch Scorpions en dehors du poste et en bombarde d'une autre non pas en un mouvement subtil mais en 4 actions très maladroites, faisant même tomber la cassette de Scorpions à ses pieds. Mathieu soupire devant tant d'incompétence.
Une fois la cassette insérée, une musique commence à blast dans leurs oreilles.

C'est Chiquitita de Abba.

« Putain mec c'est quoi cette merde ! Y'a aucune classe là dedans ! Tu te fous de ma gueule ? »

« Ah merde j'avais pas vu figure toi, tu m'as dit de prendre la première cassette qui passe ! »

C'est donc sur cet air particulièrement moisi que la Fuego parvient à s'enfuir.

A croire que la scène ne pouvait pas rester classe trop longtemps.

Après quatre heures de route, deux vieux villages traversés, et un peu trop de musiques d'Abba écoutées, la Fuego s'arrête enfin pour faire le plein.

Vu que ça leur viendrait pas à l'idée de partir encore une fois sans payer, cette fois ci Mathieu entre pour acheter des bonbons et régler le tout, pendant que Antoine remplis la Fuego à ras bord et se met à inspecter la flechette mystérieuse dans sa boite en allu.

Sur le côté semble être gravé un dragon, enroulé autour du corps de la flechette, qui se mords la queue, générant des éclairs.
Antoine croit que c'est un serpent, et bite pas ce que viennent foutre les éclairs ici.
Il décide d'inspecter ensuite la boîte en allu, sur laquelle est gravé « OUROBOROS ».
Il bite toujours pas. Tant pis.

Mathieu reviens, le paquet de bonbecs déjà à moitié dézingué.

« T'aurais pu m'en laisser » commente Antoine en jettant la boîte en allu sur la banquette arrière.

« Mais il en reste chiale pas » réponds le goinfre en jettant le paquet sur son pote.

« Merci »

« De rien tantine »

« Alors, c'est quoi le plan maintenant ? »

« Bah on continue, nan ? On va chez toi ? »

« Euh, ouais, sûrement, enfin, faut que tu sâches que j'ai pas fait mon lit et qu'il y a sûrement de la vaisselle dans l'évier. Et puis aussi j'avais joué au twister et du coup y'a encore le tapis au milieu, et puis aussi je me rappelle que j'ava- »

Antoine continue d'énoncer tout ce qui cloche dans sa barraque pendant que Mathieu met la clé sur le contact et se prépare à partir.

« - et après ça sentait un peu le fou- »

« Mets ta ceinture » dit Mathieu pour interrompre son coéquipier

« D'acc, c'est parti, t'façons tu verras bien, c'est ue grande fresque sur le mur de la salle de bain »

« Si tu le dis » conclut Mathieu, en se rendant compte qu'il aurait peut être dû écouter parce que putain une fresque dans la salle de bain ? Ça a l'air classe.

La Fuego redémarre, calmement, et les deux reprennent la route direction poitou-charentes.

« Dis, j'ai regardé la flechette et sa boîte, tu sais ce que c'est un ouroboros toi ? »

« Aucune idée, pourquoi ? »

« C'est ça que y'a marqué dessus, y'a un dessin de serpent et tout »

« On ira chercher à la bibliothèque en arrivant »

La Fuego continue sa route. Mais ça fait quand même pas mal de temps qu'ils conduisent là. Techniquement après tout ce temps ils auraient du arriver, ou commencer à reconnaître le coin. Ces abrutis se sont perdus.

Ils ne s'en rendent bien évidemment pas compte et continuent de conduire, persuadés d'être hors d'atteinte des sbires qui veulent leur boule.

Plus tard, alors que la nuit à répandu son voile noir sur la France...

« Arrête toi là Mathieu » demande Antoine

« Qu'est ce qu'il y a ? »

« Chut coupe le contact, mets toi sur le côté et vire les phares, je crois qu'ils sont là »

« Merde » dit Mathieu en s'éxécutant.

Le moteur de la Fuego s'arrête net et les phares s'éteignent en laissant échapper un léger sifflement dû au filament bien vintage situé dans les lampes. Antoine et Mathieu restent assis, scrutant les alentours à la recherche du moindre mouvement suspect.
Le moteur refroidissant de la Fuego se met à émettre un léger « clac-clac » qui risque de les mettre dans l'embarras.

« Fuck, on va se faire gauler » chuchotte Mathieu

Un premier véhicule se fait entendre au loin. Pas de lumière de phares en vue, just le bruit d'un moteur, distant. Le bruit semble se rapprocher, lentement, mais sûrement, cependant, impossible de trouver son origine.

La peur se fait ressentir chez les deux héros, qui regardent toujours dans toutes les directions à la recherche d'un véhicule.
Le bruit continue, cela fait plusieurs minutes que ça dure, et aucune trace d'un quelconque ennemi.

« Qu'est ce que c'est que ce putain de délire mec » dit Mathieu en chuchottant

« J'en sais rien, je balise pas mal là. » réponds Antoine avec la même discretion

« On est sûrs que c'est pour nous ? J'veux dire, ce serait pas genre un tracteur ou quoi ? »

« Un tracteur a 1h du matin ? Ici ? »

« Bah c'est bien ici qu'il a le plus de chances d'être, le tracteur »

« Hmpf, ouais. Chut, ça se rapproche »

L'intensité du son croit de plus en plus vite. Ils allaient bientôt être confrontés à leurs poursuivants. Est ce que le simple fait de se mettre sur le bas côté pourrait les sauver ?
J'en serais pas si sûr à leur place.
Enfin, au bout de la route, ce n'est pas une paire de phares qui se dessine, mais un énorme halo lumineux, qui ne tarde pas à éblouir les deux héros alors qu'il se rapproche dangereusement. De l'autre côté de la route, c'est la même chose.

« Ils viennent des deux côtés, on est foutus » soupire Mathieu

« Merde... »

Les barrières de lumière avancent, inexorablement, comme les parois d'un étau qui viennent pour écraser la Fuego dont la carrosserie se met à scintiller.
Antoine défait sa ceinture, et ouvre la portière.

« Qu'est ce que tu fous ? Antoine ! Reviens ! Faut qu'on se tire ! »

Pas de réponse. Il marche lentement vers le milieu de la route, ajuste sa veste sur ses épaules, et regarde droit devant lui, sans jeter un seul coup d'oeil vers les ennemis.

« Antoine, bordel ! Qu'est ce que tu fais merde! Fais pas le con ! » se met à crier Mathieu, oubliant toute forme de discrétion

Antoine se retourne vers Mathieu, lui jette un coup d'oeil et parle enfin.

« Je te sauve la peau. Je les occupe, tu démarres la Fuego et tu te tires par les champs, ils seront assez occupés avec moi. »

« Antoine, putain de merde, fais pas ça ! »

« Tu sais bien que si y'en a pas un qui reste, on se fait chopper tous les deux »

« Mais ils vont te tuer! Tu peux pas juste te laisser prendre par ces chiens ! »

« On a pas vraiment d'autres solutions, si ? »

« Arrête tes conneries bordel de merde, colle tes miches sur le siège et on se tire ! »

« Ils nous ratrapperons. Fonce à l'appart, les instructions du rase moquette pourront peut être t'éclairer. Et ne leur laisse pas la flechette, quelque chose me dit qu'on doit la protéger. »

« Antoine bordel, je peux pas te laisser » dit Mathieu alors que ses yeus se remplissent de larmes.

Antoine esquisse un dernier sourire avant de tourner le dos à son compagnon.

« Va, allez, magne toi le fion, sinon je me sacrifie pour rien. »

« Je leur mettrai au cul, je te vengerai mon ami. Je te le jure »

« Je sais que tu vas leur mettre au cul. Tu es le meilleur après tout »

Une larme scintillante sous la puissance des projecteurs s'écrase sur le goudron de la route.

« Nan mon pote, on est les meilleurs. » termine Mathieu en démarrant la Fuego.

La voiture bleue accélère, tourne avec vitesse et répands un nuage de fumée noirâtre en plus de la poussière dégagée par les pneus autour d'Antoine, avant de partir dans les champs sur le côté, affaissant les plantations pour se frayer un chemin.
Les projecteurs géants des fourgons finissent par se rapprocher assez pour totalement aveugler Antoine, qui range ses lunettes dans la poche avant de sa veste, avant de lever les mains en l'air.

Une trentaine d'hommes descendent de leurs véhicules, armés de matraques et bâtons éléctriques, certains de fusils d'assaut ou de tasers. La multitude de lampe continue de percer le nuage généré par la Fuego, comme de multiples rayons émergeant de l'obscurité.
La Fuego est déjà loin, la fumée s'efface, lentement, révélant sous l'éclairage des lampes les deux majeurs d'Antoine, braqués en l'air.
Les mercenaires s'approchent, prêts à lui faire payer son arrogance, et l'encerclent totalement.
Très vite, les soldats recouvrent entièrement le corps d'Antoine, qui n'est plus visible, et seul l'écho des coups de bâtons sur sa chair continue de resonner dans la nuit.