Chapitre 6 : Partie 2
Dembé les vit arriver et démarra le moteur, alors que Raymond aidait l'Agent Keen à monter. Reddington défit les amarres du bateau et cria à Dembé de mettre les gaz du puissant Marquis 500, qui s'éloigna alors rapidement vers le large.
A l'intérieur de la vaste cabine, il y avait tout le confort. Elizabeth s'installa sur la banquette et retrouva son manteau, que Dembé avait récupéré au vestiaire. Elle prit son téléphone et appela Ressler, pour lui dire qu'elle était saine et sauve, en route vers une des planques de Reddington, et qu'elle les contacterait bientôt dès qu'elle aurait du neuf.
Quand elle reposa l'appareil, elle regarda autour d'elle et le calme soudain la surprit. Liz se rendit alors compte à quel point elle était tendue. Et fatiguée. Sans compter qu'une colère sourde grondait en elle. Reddington allait devoir lui fournir quelques explications. L'opération avait pris un tour inédit car il leur avait forcé la main en poussant ses propres pions sur l'échiquier.
A cet instant, Reddington entra dans la cabine et la rejoignit. Il s'assit lourdement sur la banquette à côté d'elle et soupira d'aise en défaisant son nœud papillon et son col de chemise.
« Vous semblez bien satisfait de vous… » Commença Elizabeth avec raideur. « Est-ce que cette soirée s'est déroulée selon tous vos plans ? » Ajouta-t-elle de façon sarcastique.
Red tourna la tête vers elle et la considéra quelques secondes en silence. Elizabeth Keen lui renvoyait un visage dépourvu d'émotions, une image fermée qu'elle arborait systématiquement en face de lui ces derniers temps. Avec son acuité extraordinaire, il avait conscience que le fossé se creusait davantage chaque jour entre eux. Jusqu'où allaient-ils aller avant de se déchirer et de se faire du mal ? Il fallait y mettre un terme dès maintenant, sinon… Il soupira et secoua la tête :
« Lizzie, nous sommes dans une impasse. Nous ne pouvons pas continuer comme ça… »
« Comme quoi ? Comme vous, menant la danse, et moi, comme une marionnette empêtrée dans ses fils ? Alors oui, c'est clair, on ne peut pas continuer comme ça… »
Il se leva, enleva sa veste et se dirigea vers le mini bar. Là, il sortit la bouteille de whisky et en versa un peu dans deux verres. Puis il revint vers elle et lui donna le sien tandis qu'il restait debout devant elle, une main dans la poche.
« Je ne suis pas un pantin que vous agitez à votre guise, Reddington. Je refuse d'être manipulée. »
« Je ne vous manipule pas, Agent Keen. J'essaie de vous protéger. Vous ne me rendez pas la tâche facile et j'avoue que votre changement d'attitude est pour beaucoup dans cette situation. »
« Parce que je refuse de collaborer ? Parce que je veux essayer de comprendre et que vous me refusez toute explication ? C'est vous qui me mettez dans cette situation, comme vous dites. Je ne fais que me défendre et me protéger contre vous, parce que je ne vous fais pas confiance. Vous l'avez dit vous-même lors de notre première rencontre : ne jamais faire confiance à un criminel. »
Reddington encaissa le désaveu sans broncher. Il baissa simplement la tête et se perdit dans la contemplation du liquide ambrée dans son verre.
« J'ai dit beaucoup de choses ce jour là, mais vous n'avez pas prêté attention à tout ce que j'ai dit ensuite… »
« Non, depuis le début, vous me racontez ce que j'ai envie d'entendre… »
« Vous n'avez pas prêté attention à tout ce que je vous ai dit… » Reprit-il en insistant et en détachant chaque syllabe avec gravité. Il durcit le ton. « Je vous ai dit qu'il n'y avait rien de plus important que vous, que j'étais prêt à tout sacrifier pour vous protéger, vous aider après tout ce par quoi vous êtes passée, parce que je sais ce que vous endurez en ce moment… Vous êtes emplie de colère, et surtout, vous éprouvez un sentiment de trahison par rapport à Tom. Vous n'arrêtez pas de vous demander comment il a pu vous faire ça pendant toutes ces années sans que vous vous en soyez aperçue… Oh, Lizzie ! C'est une question d'ego qui est au centre de toutes vos actions désormais. Vous croyez que je ne vois pas que vous luttez pour votre identité ? Aujourd'hui, vous voulez vous venger de lui, n'est-ce pas ? Lui faire payer ce qu'il vous a fait… Dites-moi, Lizzie, voulez-vous le faire souffrir autant qu'il vous a fait souffrir ? »
Alors qu'il parlait, Elizabeth Keen avait changé de couleur et était devenue livide. Avait-il fallu qu'il formule à haute voix ce qu'elle essayait d'étouffer en elle pour qu'elle se sente soudain glacée et perdue, et qu'elle se rende compte que c'était inacceptable ? Elle ouvrit la bouche pour dire quelque chose mais aucun son n'en sortit.
« La vengeance, c'est un sentiment légitime. C'est quelque chose que je comprends. » Il hocha la tête pour la convaincre et ses traits se radoucirent soudain. « Mais je ne pourrai pas vous laisser faire ça. Tom est une pièce maîtresse dans le combat que je mène contre Berlin… Aussi ai-je dû prendre des mesures pour le soustraire à votre surveillance. En ce moment, il se trouve en lieu sûr, sous la garde de mes hommes, là où vous ne pourrez pas l'atteindre… »
« Quoi ? Mais qu'est-ce que vous avez fait ? »
Il leva la main pour l'empêcher de continuer.
« Je vous promets de le garder vivant pour que vous puissiez l'interroger plus tard, bien que je doute qu'il accepte de vous dire la vérité… » Il alla s'assoir près d'elle mais ne chercha pas à lui prendre la main. « … Je le fais autant pour vous que pour moi, pour que notre relation ne soit plus parasitée par le sort de votre ex-mari. Je le fais aussi pour vous épargner d'avoir à faire le choix de le liquider un jour prochain. »
« Vous ne m'en croyez pas capable ? » Demanda t elle en le défiant du regard.
« Lizzie… Je vous en crois parfaitement capable. C'est même à cause de cela que je suis intervenu. Si vous le faites, vous allez y laisser une partie de votre âme et ne jamais vous le pardonner. Ça va vous hanter pour le reste de vos jours. Je vous le dis à nouveau, rien n'est pire que de vous perdre… dans tous les sens du terme…
La colère en elle était retombée comme un soufflé. Il venait d'énoncer ce qu'elle redoutait le plus au plus profond d'elle-même, quand les alarmes retentissaient, quand elle se sentait aspirée par le gouffre. La peur de se perdre était pire que la culpabilité de détenir Tom et de le traiter comme un moins que rien.
Voir à quel point il lisait en elle était effrayant, mais aussi rassurant en un sens, parce qu'il faisait preuve de lucidité pour elle. Il était son garde-fou, la limite qu'elle ne devait pas dépasser. Alors qu'elle s'attendait à des remontrances, il ne lui en voulait même pas. Toujours cette compréhension, ce rocher au cœur de la tempête...
« Pourquoi cette dévotion, Red ? Pourquoi cette envie de me protéger à tout prix, même de moi-même ? »
Il inspira profondément et Elizabeth se demanda s'il allait lui répondre ou détourner la conversation comme à son habitude. Le silence dura quelques secondes.
« Pour ne pas que vous répétiez les erreurs que j'ai faites. Parce que je l'ai appris à mes dépens et que je l'ai payé très cher, au prix de mon propre sang. »
Elizabeth vit alors passer dans son regard les fantômes du passé. Elle le connaissait suffisamment pour savoir qu'il tentait de dissimuler son émotion sous un masque d'indifférence. Il fit jouer sa mâchoire, détourna les yeux et avala une gorgée d'alcool.
« Qui ? »
Et ce fut elle qui posa la main sur son bras sans même s'en rendre compte, comme pour l'assurer de son soutien. Il lui sourit doucement et elle sut qu'il ne répondrait pas cette fois, que le temps des confidences était terminé.
« Qu'allez-vous faire de Tom ? » Demanda-t-elle alors en s'éloignant de lui.
« Il pense que je vais le tuer. Je vais plutôt lui faire miroiter l'idée qu'il puisse vivre. Il finira par craquer et nous verrons ce qu'il nous dira… »
« Combien de temps ? »
« Soyez patiente… Je m'occupe de tout.
Encore de l'attente… Elizabeth soupira. Elle en avait assez de devoir patienter. En elle ne restait plus désormais qu'une immense lassitude. Elle se passa la main sur le visage. Sa seule consolation, c'est qu'au moins, elle n'aurait plus à se préoccuper de l'avenir de Tom. Red venait de lui ôter un grand poids des épaules. Mais cela ne suffisait pas à restaurer la confiance entre eux.
« Où m'emmenez-vous ? »
« Norfolk. Mon avion nous attend. Nous rentrons à Washington. »
« Red, je ne peux plus me permettre de vous faire confiance, vous comprenez ?… Quand vous agissez dans mon dos avec Tom, et cette opération ce soir…
« Je vous arrête tout de suite. C'est vous qui avez agi de votre côté avec Tom, sans m'en avertir… Je savais depuis le début qu'il était votre informateur. Ce ne pouvait être que lui. Plusieurs fois, je vous ai tendue la perche pour que vous me le disiez. Mais vous vous êtes tue ou vous m'avez menti. »
« Red, vous me cachez tant de choses ! Comment voulez-vous que je réagisse quand le peu de réponses que j'obtiens ne fait que soulever de nouvelles questions ?
« Je sais. Bienvenue dans mon quotidien. »
« Je voulais des renseignements sur Berlin, sur moi, ma famille… »
« Vous aurez vos réponses, mais je ne peux pas vous garantir quand… Lizzie, regardez-moi… »
Elle tourna la tête vers lui, incertaine. Il n'était pas en colère, juste… triste, à cause de ce qui les séparait depuis la mort de Sam. C'est comme si tout le chemin qu'ils avaient parcouru ensemble ne signifiait plus rien. Mais peut-être qu'il n'était pas encore trop tard…
« Vous ne voulez pas me faire confiance, soit… Alors, je regagnerai cette confiance, par tous les moyens à ma disposition… »
Il hocha la tête pour l'en persuader. Il semblait tellement sûr de lui à cet instant qu'elle le crut. S'il y avait bien un homme qui était capable de tout, c'était Raymond Reddington. Il n'y avait rien qui échappait à son contrôle ou à sa volonté.
« Vous devriez vous reposer, Lizzie. Vous êtes épuisée. Nerveusement et physiquement. »
« Encore quelques questions... Qu'est-ce que vous avez manigancé ce soir ? »
« Un homme est mort. Il s'appelle Javier Fontero. C'est un rival du Jardinier à l'intérieur du cartel. Vous comprenez ce que cela signifie ? »
« Vous avez déclenché une guerre interne… »
« Exact. »
« De la Montès va devoir affronter une faction de rivaux. Des règlements de compte vont avoir lieu. »
« Si vous le surveillez, vous aurez de quoi le coincer. Surtout avec ceci… C'est pour vous. »
Il lui tendit l'enveloppe qu'il avait prise dans le coffre de la villa.
« Qu'est-ce que c'est ? »
« Il y a quelques mois, j'ai tendu un piège à de la Montès. J'ai fait transiter des containers d'armes référencées par un des ports que son cartel contrôle. Elles n'étaient destinées à personne, mais de la Montès l'ignorait. L'occasion était trop belle. II l'a saisi et s'est s'approprié plusieurs cargaisons à l'aide de complices, que j'ai par la suite démasqués. J'ai fait croire à l'un d'entre eux que je le chargeais de retrouver le responsable des vols et ce dernier s'est empressé de rapporter ces infos à de la Montès, qui s'est empressé de le tuer pour faire disparaître toutes connections… M. Kaplan vous indiquera où se trouve son corps et je vous fournirai les surveillances vidéo des vols… Ce sont les premières preuves contre son organisation. »
Il montra l'enveloppe et poursuivit :
« … Ce que vous avez dans les mains, Lizzie, ce sont les nomenclatures de toutes les armes que l'organisation de de la Montès a volées, avec leurs numéros de série, ce sont aussi les preuves qu'elles ont servi depuis dans des opérations d'extorsions et des meurtres aux quatre coins des Etats-Unis. Certaines de ses armes ont été équipées d'une puce GPS. Il vous suffira de les activer pour les retrouver et mettre la main sur leurs actuels propriétaires. Quand les règlements de compte vont commencer, ces armes vont servir et le FBI va avoir du pain sur la planche pour arrêter tous ces criminels… »
« Vous êtes machiavélique. Vous donnez à vos ennemis les moyens de se détruire eux-mêmes… »
« Ils ne demandent que ça, vous en conviendrez. »
« Et vous, quel avantage allez-vous en retirer ?
« Un avantage à long-terme. Eliminer la concurrence va profiter à quelques uns de mes clients, et donc, par extension, à moi… »
Elizabeth l'observa, admirative.
« Raymond Reddington, il vaut mieux ne pas vous avoir comme ennemi. »
« C'est ce que disent les personnes avisées. »
Elizabeth Keen ne put s'empêcher de sourire.
« J'ai fait un pas vers la sagesse, alors ? »
« Hum… vous avez encore du chemin à parcourir… »
Ils se dévisagèrent et les traits d'Elizabeth Keen s'adoucirent enfin. Elle s'autorisa un sourire plus franc. Reddington fut littéralement happé par ce rayon de soleil soudain.
« Si vous saviez à quel point votre sourire m'a manqué… » Murmura t'il. « C'est bon de le revoir. »
Le téléphone d'Elizabeth sonna au même instant, ruinant le moment de complicité. Elle allait répondre, mais Reddington posa sa main sur la sienne.
« Ne répondez pas. Ressler et Cie peuvent attendre demain… Il faut vous reposer. Il y a une couchette dans la cabine à l'avant. Venez, je vais vous y conduire. »
Il se mit debout avec précaution et grimaça quand même.
« Red, ça va ? »
« Juste des contractures. Vous verrez quand vous aurez mon âge. »
« Je pourrais vous faire un massage du dos… » Suggéra t'elle.
« Tsk, tsk, tsk… Vile tentatrice… » Lui dit-il en riant. « Vous n'avez pas honte de vouloir profiter d'un homme affaibli ?… »
Elizabeth protesta. Reddington se contenta de signifier son refus en la poussant vers l'autre cabine, dont il ouvrit la porte. Automatiquement, la lumière s'alluma. Une petite pièce où il y avait juste la place pour deux couchettes séparées apparut. Liz soupira d'aise à la pensée de s'étendre.
« Nous arriverons dans une heure. Je viendrais vous réveiller. »
« Merci, Red. »
« Il n'y a pas de quoi, Lizzie. »
Répondant à une impulsion, elle se tourna vers lui et l'embrassa sur la joue. Quand elle se recula, il la regardait avec surprise.
« C'est un peu les montagnes russes dans votre tête, non ? »
Cette fois, elle ne put s'empêcher de rire, et les larmes qui n'étaient jamais bien loin ces derniers temps, apparurent dans ses yeux. Elles se mirent à couler sur ses joues. Elizabeth les essuya maladroitement, entre deux sourires.
« Désolée, je ne sais pas ce qui m'arrive… »
« C'est la fatigue et la tension. Vous avez besoin de sommeil. Allongez-vous… »
« Ok. »
Il posa une couverture sur elle. Elizabeth lui prit la main avant qu'il ne sorte.
« Merci pour tout… J'ai de la chance de vous avoir. »
Reddington lui serra la main doucement en retour mais le sourire qui accompagna son geste, ne réussit pas à cacher sa tristesse.
A suivre…
C'est assez drôle parce que j'avais écrit ce chapitre avant de voir l'épisode 7 (le Cimeterre) et que j'avais bien senti l'état d'esprit de Liz. Même si tout n'est pas exact, elle se retrouve bien dans une impasse avec Tom. Ici, Red lui offre une porte de sortie honorable. On verra la semaine prochaine ce que les scénaristes ont prévu pour elle... Seigneur, trois mois sans Blacklist, ça va être long... Heureusement qu'on a les fics!
