Allongés l'un contre l'autre, les amants ne virent pas le temps passer. Tout à coup, le bus s'immobilisa. Toshi s'en étonna car ils ne pouvaient pas déjà être arrivés à destination. Il alla jeter un œil par la fenêtre tandis que Yoshiki, languissamment tourné sur le côté lui demandait :
- On est arrivés ?
- Non pas encore, je ne sais pas où on est. Je pense que le chauffeur à envie de faire un break. Je vais prendre l'air. Tu viens ?
- Mhhhh tout à l'heure…
Il s'habilla rapidement, embrassa Yoshiki qui eut quelques réticences à le laisser sortir de ses bras puis il rejoignit Pata et Heath qui se dégourdissaient les jambes à l'extérieur. Le chauffeur vérifiait le moteur. Ils se trouvaient en bordure d'un village que Toshi reconnut pour être celui de Kajima. Il savait que l'endroit était réputé pour ses sources chaudes et ses objets de cristal travaillé. La région offrait un magnifique panorama de montagnes verdoyantes. Il s'étira de tout son long et inspira profondément l'air qui sentait bon la nature et la fraîcheur des hauts. Une idée lui traversa l'esprit. Il rentra vivement dans le bus pour prendre son portefeuille puis ressortit en disant à Pata et Heath :
- Les gars, je vais faire une petite course, ne partez pas sans moi !
- Ok, répondit Pata. Tu sais pas où est hide ?
- Non, je ne l'ai pas vu. Il est sûrement encore dans sa chambre ?
- Non, j'ai vérifié, dit Heath.
Toshi fronça les sourcils :
- Il est probablement allé se promener un peu ne vous en faites pas.
Il s'éloigna rapidement en direction du village avec l'intention de faire une surprise à Yoshiki.
En fait, hide était bien sorti du bus et marchait comme une âme en peine dans la forêt qui bordait la petite ville. Il ne supportait plus de rester enfermé dans ce bus, à moins de quelques mètres de Yoshiki et Toshi. Les gémissements qu'il avait entendus lui bourdonnaient encore aux oreilles en l'emplissaient à la fois de colère et de l'envie de se jeter sous un train. Alors le bus à peine arrêté, il avait bondi dehors pour rester seul et surtout pour ne pas voir Yoshiki sortir de la chambre. S'il avait été dans une meilleure humeur, il aurait pu apprécier l'extrême beauté de la nature autour de lui. Mais tout ce que le paysage pouvait lui inspirer était une terrible mélancolie et le désir de transformer en oiseau pour s'enfuir très loin de sa vie et de ne jamais revenir. Il suivit le sentier jusqu'au bout et s'aperçut qu'il menait à un point de vue vertigineux sur une vallée. Il n'avait pas envie de rebrousser chemin, seulement celle de ruminer encore et encore ses idées noires. Il s'accouda à la balustrade prévue pour les observateurs et lut machinalement une plaque qui reproduisait ce qu'il voyait devant lui avec les noms des montagnes. Il s'en foutait en fait... Sur le côté, il aperçut une croix grossièrement taillée plantée dans l'herbe au-dessus du vide. Quelqu'un était-il mort ici? Il regarda en bas. Ouais, le mec qui saute de là, il est sûr de ne pas se rater et d'avoir le temps de faire sa prière avant de se crasher...
Le vent qui remontait d'en bas était froid et lui fouettait le visage. Ca faisait du bien à côté de l'atmosphère étouffante du bus. Il inspira profondément, la joue posée contre la fraîcheur de la barrière métallique.
De son côté, Yoshiki prenait une douche en repensant avec bonheur au moment intense qu'il venait de passer dans les bras de Toshi. Une fois propre et habillé, il mit des lunettes de soleil et rejoignit son guitariste et son bassiste :
- Alors ca va vous deux ? Vous n'avez pas vu Toshi par hasard ?
- Il est allé au village, répondit Pata. Et hide est parti se promener.
Heath un sourire malicieux et ne put s'empêcher de dire :
- Dis donc ça va bien avec Toshi ? Je crois avoir entendu des choses qui ne venaient pas de la télé !
Yoshiki piqua un fard et répliqua :
- Eu non mais…j't'en pose moi des questions ?
Pata se mit à rire :
- Mais on t'embête ! Je suis content pour vous deux, c'est une belle histoire que la vôtre. Et rare surtout !
- Merci ! dit Yoshiki en souriant.
Ses yeux dérivèrent sur un petit sentier qui s'enfonçait dans la forêt.
Je suis sûr que hide est parti par là.
- Bon, je vais faire un petit tour moi aussi histoire de respirer un peu d'air frais.
Et il commença à s'enfoncer dans la forêt. Il marcha rapidement, son intuition lui soufflant qu'il allait trouver son ami au bout du sentier. Tout ce qu'il avait pu faire avec Toshi n'avait pas suffit à lui faire oublier les sentiments qu'il s'était découvert pour son guitariste et à ce moment-là, c'était bien lui qu'il avait envie de voir. Il sourit en apercevant enfin l'habituel bonnet coloré de hide. Ce dernier, toujours appuyé sur la barrière, entendit des pas et jeta un bref coup d'œil par-dessus son épaule pour savoir qui était le casse-pied qui venait le déranger car il n'était absolument pas d'humeur à se montrer agréable. Son cœur fit un bond douloureux quand il reconnut Yoshiki. Mais qu'est-ce qu'il fichait là ? Il reporta son attention sur la vallée en faisant semblant de l'ignorer.
Yoshiki vint s'accouder sur la barrière à côté de lui en murmurant :
- C'est magnifique ici…
- Ouais….lâcha hide de mauvaise grâce.
Yohiki se mordit les lèvres devant le mal-être évident de son ami.
- hide, je…commença-t-il. Mais d'un geste de la main, hide le fit taire.
- Arrête... je sais, tu es désolé, tu ne veux pas me faire souffrir et tutti quanti... Et on va finir au même point comme d'hab. Laisse tomber. Mais je te demande juste un truc : La prochaine fois que tu te fais sauter par Toshi et que je suis dans le coin, essaie de crier moins fort !
Yoshiki pâlit en entendant ces paroles cinglantes. hide ne lui avait encore jamais parlé comme ça. Blessé au cœur, il détourna la tête pour dissimuler ses larmes.
hide, qui le connaissait par cœur, n'eut aucune peine à deviner qu'il pleurait et sentit un remord cuisant l'envahir. Mais d'un autre côté, il était au bout du rouleau et n'arriva pas à faire un geste de consolation envers lui. Il lui tourna le dos, les yeux étroitement fermés sur ses propres larmes :
- Yoshiki...ne pleure pas. Ne pleure plus alors que tu es heureux, que tu as tout ce que tu veux.
Mais Yoshiki cria d'une voix mêlée de tristesse et de rage :
- Ne dis pas de conneries, je n'ai pas tout ce que je veux ok ?!!!
hide rétorqua sèchement, le regard fixé sur la rivière qui coulait deux cents mètres plus bas :
- Ah bon ? Et il te manque quoi ? Ma bénédiction ? Mais je te l'ai donnée quand je t'ai laissé à Toshi ! Qu'est-ce que tu veux de plus ?!
- hide arrête BORDEL !
Yoshiki agrippa hide par les épaules et le força à se retourner. Le geste fit exploser la colère de hide qui le repoussa violemment :
- Fous-moi la paix !!! cria-t-il, Pourquoi t'es venu hein !! Tu comprends pas que j'avais besoin d'être seul ?!!! Tu comprends pas que je crève à chaque fois que je te vois ?!! Arrête avec tes larmes et ta sollicitude, j'en veux pas !!! Laisse-moi tranquille ! C'est peut-être comme ça que j'arriverai à cicatriser !!
- Calme-toi tout de suite ou je…
hide pleurait ouvertement des larmes de rage et de chagrin et hurlait tellement fort que l'écho répercutait sa voix dans la vallée :
- Quoi ? Tu vas me frapper ? Ah ben vas-y il ne manquerait plus que ça ! Ca ne peut pas me faire plus mal que ce que je ressens maintenant !
Brusquement, sa voix se bloqua dans sa gorge et ses yeux s'agrandirent d'horreur. Yoshiki avait donné un violent coup de poing dans un des piliers en béton qui encadraient la barrière métallique. Il poussa un cri de douleur et tomba sur un genou en tenant sa main blessée qui saignait et tremblait.
- hide…
D'abord pétrifié, hide tomba à genoux devant Yoshiki, vidé de sa colère et rongé de culpabilité :
- Oh non Yoshiki…
Il toucha sa main du bout des doigts comme s'il en avait peur.
- Non….Pourquoi t'as fait ça ? Tu aurais dû me frapper moi !
Yoshiki esquissa un faible sourire en dépit de la douleur qui lui vrillait la main :
- Jamais de la vie, je n'aurais pu te frapper et tu le sais.
hide éclata en sanglots convulsifs :
- Je suis désolé…ta main…c'est de ma faute…
- Non, tu n'y es pour rien...
Yoshiki voulut remuer les doigts mais il se crispa avec une grimace de souffrance :
-J'arrive plus à la bouger…
hide le regarda, paniqué :
- Merde ! Viens, il faut t'emmener au plus vite chez un médecin ! Il y en a sûrement un dans ce patelin.
Il aida Yoshiki à se relever et ils reprirent le sentier en sens inverse. Yoshiki pouvait très bien marcher tout seul mais hide le tenait étroitement serré contre lui, la peur au ventre à la vue des taches de sang que la main laissait sur les cailloux de la route :
- Attends, on peut pas laisser ça comme ça.
Il lâcha Yoshiki et déchira, d'un coup de dent, une bande de tissu de son T-shirt. Puis il en fit un pansement qu'il enroula avec précaution autour de la main de son ami. Il se sentait aussi mal que s'il lui avait fait lui-même cette blessure. Et si c'était grave ? Plus de batterie, plus de piano…
C'est sa vie entière qui serait foutue…à cause de moi.
Cette pensée fit remonter ses larmes. Yoshiki le regardait avec une infinie douceur :
- hide…je sais que ce n'est pas le moment mais tu sais…je ressens pour toi autre chose que de l'amitié.
Stupéfait que Yoshiki ne soit pas plutôt en train de le maudire, hide s'écria :
- Comment tu peux encore me dire ça ?! Regarde ce qui t'arrive à cause de moi... Tu ferais mieux de me détester, tu vois bien que je ne peux rien t'apporter de bon.
Il respira profondément pour essayer de se calmer :
- Non, reste avec Toshi, il te protègera toujours. Moi je suis juste capable de te faire taper dans un pilier.
- Mais hide, je suis malheureux sans toi. Je crois que c'est vous deux qui me rendez heureux. Tu as une partie de moi et Toshi a l'autre. Je sais que c'est mal mais je n'arrive pas à t'enlever de ma tête.
hide baissa les yeux avec un sourire amer :
- T'inquiète. Tu vas vite m'enlever de ta tête si tu t'es niqué la main par ma faute.
- Non hide, je t'interdis de dire ça.
Mais hide soupira :
- Quand bien même… Regarde la réalité en face, tu vois bien que c'est impossible. Tu ne peux pas être avec nous deux à la fois. Déjà parce que Toshi va me tuer quand il apprendra ce qui t'es arrivé et ensuite même s'il le laisse en vie, il n'acceptera jamais une chose pareille.
Yoshiki ne sentait que trop combien les arguments de hide étaient pertinents et ça lui faisait très mal. Mais avoir hide si près de lui était pire qu'un supplice de Tantale alors il céda à l'envie qui le taraudait depuis un quart d'heure qu'il l'avait rejoint. De sa main saine, il lui releva le visage et l'embrassa passionnément.
Le premier mouvement de hide fut une tentative surhumaine de repousser Yoshiki mais il ne tint pas longtemps tellement il en avait envie de ce baiser. Ses lèvres contre ses lèvres, sa langue qui dansait avec la sienne, leurs deux souffles qui s'entremêlaient…Frémissant de pur plaisir, hide enfouit ses doigts dans les cheveux de Yoshiki et pressa encore davantage son visage et son corps contre le sien comme s'il voulait se fondre à lui. Et dans le même temps, une larme coula sur sa propre faiblesse.
Ils se séparèrent mais restèrent front contre front, prêts à s'unir de nouveau. hide, les yeux fermés, entendit Yoshiki lui murmurer :
- Je t'aime.
Les doigts du guitariste s'agrippèrent à la chemise de Yoshiki dans un effort pour refuser d'y croire et de se laisser aller :
- Ne me dis pas ça, je t'en supplie… Il va arriver un truc, tu vas t'apercevoir que c'est pas vrai ou je ne sais quoi... entre temps, tu m'auras rendu fou d'amour et je crèverai de chagrin pour y avoir cru...
- Mais je te jure que je le pense ! Tu me manques, j'ai besoin de toi.
hide posa la tête sur l'épaule de Yoshiki :
- Mais qu'est-ce que je peux faire ? Il y a Toshi.
- Il faut qu'on en parle tous les trois.
hide se redressa d'un air effaré :
- Non mais tu es malade ?! Tu vas le perdre ! Ne fais surtout pas une telle connerie !
- Mais je ne peux pas vivre sans l'un de vous !
C'était sans issue. hide était totalement découragé :
- Comment est-ce possible ? Toshi, je peux comprendre puisque tu l'aimes depuis des années. Mais moi ? Il y a trois jours, tu ne me voyais même pas. Tu fais fausse route.
- Non, je ne fais pas fausse route !!!
- Arrête de crier…lâcha le guitariste d'une voix lasse.
Il prit Yoshiki par le bras sans répondre davantage car il était à court d'arguments. Yoshiki était bien la pire tête de mule qu'il ait jamais connue.
- Viens on va te soigner.
- C'est mon cœur qu'il faudrait soigner. Il saigne sans toi.
hide pila net et se retourna. Il le fixa longtemps avant de venir l'embrasser tendrement :
- Tu vas me faire perdre la raison. Tant pis, je plongerai avec joie si c'est pour être avec toi. Je n'ai rien eu de mieux que toi dans la vie.
Yoshiki lui retira son bonnet, révélant au jour l'éclatante chevelure rose de hide, qui soulignait la profondeur de ses yeux noirs. D'une main, il caressa son visage rendu frais par l'air ambiant :
- Je te veux auprès de moi pour la vie.
hide, les bras le long du corps, ne bougeait plus et s'offrait aux caresses de celui qu'il aimait d'une façon presque religieuse. Quand les doigts de Yoshiki vinrent jouer sur ses lèvres, il les saisit et déposa un long baiser au creux de sa paume :
- Et tu m'auras. Je t'appartiens.
