S'il y avait une chose dont Jack Harrison était fier, c'était bien qu'il avait toujours été un homme honnête et respectable. Oh, son histoire avait commencé très classiquement, par la rencontre de ses parents à la fin des années 50. Tous les deux n'avaient jamais quittés la ville et s'étaient connus pendant toute leur scolarité. Son père avait bien du par moment tirer les couettes de sa mère, qui avaient du se moquer de la période de mue de son père et de toute sa maladresse adolescente la première fois qu'il lui avait demandé d'aller au cinéma avec lui. Elle y était allée. Ils s'étaient embrassés, un baiser mouillé, plein de langues et de dents. Ils n'étaient pas expérimentés, et pensaient que c'était comme ça qu'on faisait, un moulin de langue, une bataille à qui bavera le plus dans la bouche de l'autre. Les amours adolescentes étaient comme ça : bordéliques et maladroites. Son père était parti voir des filles moins farouches quand sa mère avait commencé à mettre des barrières à ses entreprises. Puis elle était partie à l'université. Lui avait été trop occupé à courir les filles pour en avoir les moyens, il avait trouvé un emploi. Il était vendeur de voiture, et ça ne lui réussissait pas trop mal. Quelques années avaient passées, elle était revenue, belle, cultivée, rayonnante, venue pour chercher une voiture pour elle et son nouveau petit copain. Ils s'étaient revus, s'étaient souvenus, elle avait rompu, et ils s'étaient installés ensemble peu de temps après. Rien que de plus banal. Ils avaient eu un enfant, le petit Jack, qui avait eu une trajectoire totalement normale. En fait, il ne lui était jamais rien arrivé de bien intéressant.
Il avait fini le lycée comme tout le monde, ne sachant pas très bien ce qu'il allait faire par la suite. Il était là à l'université, il avait décidé de faire de la littérature. Ça ne lui avait pas plus. Il avait essayé la sociologie, il trouvait ça trop vague. Il était parti en sciences de l'éducation, et n'avait pas eu d'autres choix que de continuer parce que ses parents n'allaient pas financer une quatrième réorientation. Alors il continua, les fêtes étudiantes aidant bien à garder un peu de motivation entre deux examens qui semblaient toujours plus creux et dénués de sens. Mais comme tout le monde, Jack continuait sur les rails que la vie lui glissait sous les pieds, et rien ne pouvait l'en dévier. Il était plus simple de courber l'échine et de faire ce qu'on attendait de vous plutôt que de se relever, et d'essayer de changer les choses. Il avait bien dit que c'était un homme honnête et respectable, il n'avait jamais dit qu'il était courageux. Il revint dans sa ville natale, s'installa, devint professeur dans la seule école. Ses parents étaient tellement fiers qu'il n'osa jamais dire que lui n'était pas heureux. Au bout d'un moment, il se lassa d'être devant des élèves à déblatérer les mêmes choses chaque année. Il passa dans l'administratif, et devint directeur de l'école. Il préférait ne pas avoir la charge de la transmission du savoir, et se concentrer sur le fait de donner à ses enfants le meilleur cadre possible d'apprentissage. Il les voyait moins et les aimait d'autant plus. Même si c'était vers lui que l'on se tournait quand il commençait à y avoir des problèmes, il préférait vraiment ça à la pédagogie. Il faisait son travail avec plaisir et avec sérieux, et il pouvait le dire, il commençait à être heureux. Ses parents vieillissaient, mais ça, c'est le lot commun de tout le monde. D'année en année, les enfants se suivaient...et se ressemblaient. Toujours les mêmes problèmes, les mêmes craintes, les mêmes hésitations, toujours les mêmes fortes têtes qui résistaient à l'autorité (il y en avait une dans toutes les classes). Puis il avait décidé d'organiser un internat, ce qui avait demandé...pas du courage, non, on a dit que M. Harrison était un lâche, mais une bonne capacité d'organisation. Il avait été félicité par le rectorat pour son initiative et avait même décliné une promotion. Changer d'endroit pour rejoindre une école plus grande, cela voulait assurément dire avoir plus de travail et ce n'est pas quelque chose pour lequel il était prêt à signer. Il aurait souhaité que son petit train-train continue comme ça. Oh, bien sur ce n'était pas le Nirvana, il ne se passait rien d'intéressant, mais au moins il n'y avait rien de désagréable. Et ce n'était pas ce qu'on pouvait demander de mieux à la vie, de ne pas avoir de soucis?
Malheureusement, cela ne devait pas durer. Il était toujours celui qu'on contactait en cas de soucis. Naturellement, il ne pensait pas que de tels soucis arriveraient par le jeune Thimothy Olsen. Il était d'un naturel très facile, ce gamin, adorable, jamais un mot plus haut que l'autre, aucun souci en classe. Mais aujourd'hui, le proviseur Harrison se retrouvait avec son professeur assis en face de lui, l'air soucieux. Depuis qu'il avait recruté ce Henry Zimmer, il n'avait jamais eu aucun souci. Il était adoré de tous ses élèves, il était consciencieux. Souvent, c'était à lui qu'il demandait d'accompagner les enfants lors des sorties éducatives. Il semblait comme un puits de culture et d'énergie qui rien ne pouvait tarir. Et c'est bien pour ça que Jack ne pouvait s'empêcher d'être soucieux quand il voyait la ride de souci entre les deux sourcils de son professeur se creuser progressivement. Après quelques secondes d'un silence lourd et hésitant, il se décida à parler, disant à quel point il se faisait du souci pour les résultats de Thimothy, qui avait un énorme potentiel, mais qui ne l'utilisait pas à son maximum. Il souhaitait avoir l'autorisation d'organiser des cours du soir dans les locaux de l'école pour le pousser à plus travailler. Il avait, disait-il, l'intime conviction qu'un grand destin attendait le petit Thimothy si seulement on le laissait le pousser dans la bonne direction. Le directeur avait tout naturellement donné sa bénédiction. Un bon élève, ça ne faisait que donner meilleure réputation à son établissement.
Le petit manège dura quelques mois, où Zimmer revenait régulièrement demander les locaux de l'école pour des périodes de plus en plus longues. Au bout d'un moment, Jack lui signala qu'il n'était pas précepteur, mais bel et bien enseignant employé pour toute une classe et pas seulement pour un enfant. En plus, les résultats de Thimothy ne s'amélioraient pas malgré tout le temps passé avec son professeur. Il signala à ce dernier qu'il avait l'intention de demander à Thimothy en personne pourquoi ses résultats baissaient, et pourquoi les cours particuliers n'y changeaient rien. Quelque chose dans la résolution de son interlocuteur sembla se briser, et il expliqua rapidement que oui ça n'avançait pas, qu'il s'était peut-être trop attaché à Thimothy et qu'il n'arrivait plus à être suffisamment exigeant et objectif, mais qu'il s'y était tellement attaché qu'il ne supporterait pas un changement de classe. Evidemment que Jack était soucieux, un professeur ne devait pas s'attacher comme ça à un élève, mais... Ça ne pouvait pas faire de mal, si? Alors il se contenta d'annuler les cours particuliers et laissa Thimothy à la charge de Zimmer. Il était un homme bon, honnête et respectable après tout.
Ce fut peu de temps après cette entrevue que les rumeurs commencèrent. Élève et professeur étaient proches, trop proches, beaucoup trop proches pour que de tels bruits ne se propagent pas. On avait retrouvé Zimmer sortant de la chambre de Thimothy pendant un voyage scolaire. Il était surement allé le consoler après un cauchemar, avança le directeur comme explication. C'était plus facile que d'admettre qu'il s'était peut-être trompé dans son jugement de la personnalité de son collaborateur. Mais même s'il n'y avait plus de cours particuliers en tant que tel, Thimothy était souvent retenu après les cours. Personne naturellement ne venait surveiller ce qui se passait pendant ses moments. Mais après tout, quel mal pouvait-il y avoir à cela? Il fut beaucoup plus dur pour Jack de continuer dans sa politique de l'autruche après qu'il est pris Zimmer la main dans le sac. Enfin, pas dans le sac non. La main de l'adulte dans le pantalon de l'enfant, ne laissant aucun doute sur le type "d'attachement" qu'il y avait dans cette histoire. Ce n'était pas le genre de choses que l'université, ni son éducation sans encombres, lui avait appris à gérer. Il pris une grande inspiration, Zimmer retira sa main rapidement, et la posa sur la cuisse de Thimothy, qui ne semblait pas comprendre la gêne qui grandissait entre les deux hommes. Ce n'était pas le moment de hurler et de paniquer l'enfant, pensa Jack. "Je pense que nous devons parler", dit-il simplement à Zimmer, en lui faisant signe de le suivre. Il sortit de la chambre, essayant de mettre ses pensées en ordre et vérifiant que l'autre homme le suivait bien. Que pouvait faire un directeur d'école honnête et respectable dans ces cas-là?
Il fit ce que tellement d'autres avaient fait avant lui, et ce que beaucoup d'autres feraient après lui: il ferma les yeux. Pour la réputation de l'école, pour le calme de la ville, pour garder un professeur compétent qui n'avait commis qu'un malheureux faux pas (n'est-ce pas, ce n'était qu'un malheureux faux pas?), parce que c'était tellement plus simple que de dire quelque chose. Il n'était pas quelqu'un de courageux. Il était même plutôt lâche et il l'avait toujours été. Et une fois de plus, il avait choisi la facilité. Mais ça, personne ne devait le savoir s'il voulait toujours être considéré comme quelqu'un d'honnête et de respectable. Il se contenta de changer Thimothy de classe, discrètement, et signala à Zimmer entre hommes, sans en laisser aucune trace, qu'il avait intérêt à ne plus laisser traîner ses mains n'importe où. Ce genre d'histoire pouvait faire jaser après tout. Il ne pensait pas que les choses allaient encore s'envenimer.
C'était le soir-même que Zimmer était parti, emmenant Thimothy dans les marais. Le reste, c'était de l'histoire désormais. Mais il ne pouvait pas le prévoir, il n'y avait eu aucun signe qu'on en arriverait là, n'est-ce pas? Il se dit qu'il avait bien fait de garder son intervention auprès du professeur hors des registres officiels quand les premiers inspecteurs étaient venus. Ils cherchaient ce genre de choses, des signes, des précurseurs. Mais il n'y en avait officiellement pas. Puis Jack est un homme respectable dans sa communauté, personne n'osait mettre sa parole en doute. Lui même était totalement persuadé de la justesse de ce qu'il disait. Il était quelqu'un d'honnête, il ne couvrait pas les criminels! Pour autant, il commençait à douter de sa version. Le jour de l'enterrement du cercueil vide avait été horrible. On n'avait jamais retrouvé le corps, mais ce qu'en avait dit Zimmer... Ça donnait froid dans le dos, et ça tordait le cou à tout espoir de retrouver un jour l'enfant vivant. Jack se demandait encore comment un tel monstre avait réussi à se faire passer pour un tel professeur pendant si longtemps, et comment il avait pu berner un aussi bon juge des personnalités que lui. Il avait du rester stoïque devant les larmes de la famille du petit. De toute façon, il n'y avait rien à dire qui pourrait rendre la douleur plus supportable. Même à l'école, il fallait que quelqu'un garde la tête froide pour maintenir le cap. Il n'allait pas laisser un malheureux évènement ruiner tout son travail. On l'admira, on le félicita encore pour ça, pour sa gestion de crise avait-on dit. Il n'était pas courageux, mais il savait faire face à l'adversité. Mais il tremblait encore quand il avait vu le regard de haine dans les yeux de la grande soeur de Thimothy. Elle avait toujours été maligne, même quand elle était encore à l'école, et il savait qu'elle ne se contenterait pas des rapports officiels, mais qu'elle irait chercher elle-même la vérité là où elle se trouvait. Il se jura à lui-même de ne jamais lui répondre, et il resta fidèle à cette promesse. Il avait fait comme tout le monde, il avait enterré son secret honteux, bien au fond de son coeur. Il fallait qu'il reste un homme honnête et respectable.
L'enquête administrative avait conclu qu'il n'était responsable de rien, puisqu'il ne savait pas ce qui se passait entre Thimothy et son professeur. Il avait gardé son poste, et continuait sa routine. Rien n'avait durablement changé. La culpabilité n'était pas quelque chose qui pouvait l'empêcher de continuer. Il n'y était pour rien. A force de se le répéter, il avait fini par s'en convaincre. Alors quand les disparitions avaient recommencé, ça avait une grande claque pour lui. Il chercha, chercha, interrogea tous ses professeurs, mais cette fois-ci il était certain qu'ils n'y étaient pour rien. Il enquêta comme il pouvait, mais si les services de police ne trouvaient rien, quelle chance avait-il, lui, un pauvre directeur d'une petite école de province? Alors, il affinait ses compétences en matière de gestion de crise, et essayait de faire tourner la boutique envers et contre tout. Les disparitions augmentaient, et avec elles les appels de parents inquiets pour leur progéniture. Il avait bien rôdé son discours pour les rassurer. C'était un vrai professionnel. Il fut tout de même surpris de voir arriver ses deux agents du FBI dans son bureau. Ils étaient trop jeunes pour être des agents déjà envoyés sur ce genre de cas, et leurs méthodes étaient...trop directes pour le bureau. Mais peut-être y avait-il eu un changement de méthode avec le changement d'administration. Il ne leur posa pas de questions, et se contenta de répondre. Mais quand il regarda par la fenêtre et qu'il vit un homme qu'il ne connaissait pas lui faire signe, il sentit son sang se figer dans ses veines. Il était habillé d'un costume cravate noir bien taillé, les cheveux bruns coupés courts, les yeux bruns, la peau basanée et une légère barbe de trois jours. Il n'était pas très grand, mais avait une carrure assez imposante. Jack fut encore plus terrifié de voir à côté de l'inconnu le petit Thimothy qui faisait signe à tous les enfants de le rejoindre. Il perdit connaissance quand ils commencèrent à avancer vers l'étrange duo.
Quand Alice Olsen avait appris la mort de son frère, c'est comme si elle avait reçu un coup de poignard. C'était comme si toute sa vie se dérobait sous ses pieds. Elle avait toujours été là pour son frère, même quand les choses étaient difficiles entre leurs parents. Et il avait toujours été là pour elle, son roc, son ancre au milieu des eaux déchaînées. Il était toujours souriant, de bonne humeur...Bon, ça avait été moins vrai les derniers temps, mais s'il était sous le contrôle de ce salaud de pédophile! Elle sentait la colère monter en elle. Elle savait aussi qu'elle était en colère contre elle-même de ne pas avoir su voir les signes, d'avoir laisser tomber son frère en étant pas capable de comprendre et d'agir à temps. Son sang était également sur ses mains, et elle ne savait pas comment elle allait pouvoir vivre avec. Elle avait vu ses parents se réconcilier après l'enterrement de leur petit garçon, mais elle n'arrivait pas à s'en réjouir. La maison semblait vide et froide. Elle avait besoin d'espace, besoin de voir autre chose. La première nuit où elle s'entailla les bras, elle comprit qu'elle devait reprendre le contrôle de sa vie autrement qu'en s'infligeant elle-même des blessures. Alors elle cacha ses plaies sous des pansements, et décida de s'engager dans l'armée pour un contrat de 3 ans. Il y avait des conflits partout dans le monde, et c'était peut-être là-bas qu'une balle miséricordieuse l'attendait enfin.
Elle passa l'entraînement avec brio, la rage qu'elle gardait au creux de son ventre depuis si longtemps s'avérait être un puissant moteur. Elle s'entraînait au tir, au combat au corps à corps. Elle avait emmagasiné tellement de façon de tuer un homme. Et tuer ne lui faisait pas peur. Puis les ordres tombèrent: son unité allait être déployée en Irak. Rechercher des armes de destruction massive, traquer des terroristes, défendre les populations civiles, et implanter un nouveau régime plus respectueux de la volonté du peuple: de beaux idéaux. Creux, mais beaux. Elle n'y allait pas pour ça. Elle y allait pour des raisons beaucoup plus basiques: tuer ou être tuée. Mais ce n'est pas ce que la destinée avait au programme pour elle.
Son unité était tombée dans une embuscade. Elle avait été séparée de ses camarades. Elle se retrouvait en plein désert, à essayer de retrouver son chemin, mais elle savait que c'était perdu d'avance. Elle aurait préféré une mort rapide, mais il faudrait bien que celle-là lui convienne également. Elle tomba à genoux dans le sable chaud, et adressa une prière silencieuse à qui voudrait bien l'entendre qu'après sa mort, elle voulait être réunie avec son frère, même si ce n'était que le temps de le voir sourire une dernière fois. Elle ferma les yeux, laissant les rayons chauds du soleil sécher les larmes qu'elle n'avait pas su retenir.
"C'était une belle prière, entendit-elle derrière elle. Quel dommage que Dieu ait abandonné ces terres et qu'il n'y ait personne pour y répondre."
La voix était grave, virile, posée. Elle promettait des choses, douces, mais aussi amères. Elle aurait pu l'écouter pendant longtemps sans se lasser de cette douceur, de cette...plénitude qui en émanait. Il avait un léger accent qu'elle n'arrivait pas à identifier, mais elle s'en fichait.
"Tant d'effets que ça? Et bien, voilà qui est neuf, dit encore la voix, plus proche. Je me demande ce que je peux obtenir d'autre comme réaction, lui chuchota l'homme à l'oreille."
Elle fit volte-face, et le vit quelques mètres plus loin, comme s'il n'avait pas été à côté d'elle juste à l'instant. C'était un homme brun aux cheveux mi-longs que le vent faisait voleter devant son visage. Son regard brun était profond, une profondeur inhabituelle (elle compris plus tard pourquoi, il portait du khôl). Il avait le teint bronzé des locaux, mais les traits plus fin également. Il était plus grand qu'elle, mais restait un homme de taille moyenne. Il portant un pantalon en étoffe bleu foncé et une chemise du même tissu, les deux de coupe ample. Il s'agenouilla pour porter son visage à sa hauteur.
"Un soldat...J'en ai vu tellement passer ici. Les armées passent, croient gagner, mais le pays ne change jamais. Son âme ne se laisse pas changer par de simples étrangers qui passent. Vous n'êtes que les derniers en date, et comme tous les autres, vous vous casserez les dents. Mais vous...Vous, jeune fille, vous n'êtes pas là pour changer le monde. Vous êtes là pour des raisons bien plus égoïstes et j'admets que c'est ça qui a attiré mon attention.
-Qui êtes-vous?
-Ah, ça, c'est la mauvaise question. La vraie question pour le moment, c'est: qu'est-ce que je peux faire pour vous? Et bien, ça pour commencer, dit-il en sortant une gourde de nulle part."
Alice ne savait pas si elle commençait à halluciner à cause d'un coup de chaleur, ou si l'homme en face d'elle était bien réel. En tout cas, il avait fait apparaître de l'eau fraîche de nulle part parce qu'elle ne le voyait pas porter un quelconque sac. Il la dévisageait, comme s'il cherchait quelque chose. Il eut l'air satisfait puisqu'il lui sourit doucement.
"Vous sentez-vous de marcher quelques instants? Mon...humble demeure est quelque part derrière ces dunes, et vous avez besoin de repos et d'un peu de fraîcheur, ou vous risquez de cuire.
-Et qu'est-ce que ça peut vous faire? Je ne suis qu'un soldat, un de plus, un de moins...
-Oh, mais vous pourriez être tellement plus que ça, dit-il l'air penseur. On va dire que j'ai décidé de vous prendre en pitié, et je ne tiens pas à ce qu'une si jolie femme ne serve de repas aux vautours, honnêtement.
-Vous savez vous y prendre pour parler aux femmes, dites-donc, lui répondit-elle avec un petit sourie en se relevant.
-Une seconde nature chez moi, dit-il en lui passant le bras autour de la taille pour l'aider à marcher."
Elle essaya de ne pas rougir au contact de son bras musclé. Il y avait vraiment quelque chose de surréaliste dans cette scène, et dans la vitesse avec laquelle elle se sentait en sécurité et confortable auprès de cet inconnu. Elle préférait ne pas y penser tout de suite, et se laisse guider par l'homme là où il souhaitait l'emmener. Elle n'avait ni la force, ni l'envie de lui résister après tout. Ils marchèrent en silence pendant de longs moments, mais elle perdait toute notion du temps à ses côtés. Elle aurait pu marcher dix minutes, ou une journée entière, et elle n'aurait surement pas été capable de faire la différence. Après avoir passé une haute dune, ils arrivèrent dans une oasis. Oh, pas une oasis luxuriante et verdoyante comme on peut voir dans les films. C'était plutôt une flaque d'eau un peu sale, avec quelques mauvaises herbes qui s'accrochaient tout autour. Une cabane en planches, dont le toit était un morceau de tissu tendu sur du bois, jouxtait l'oasis. Elle était assez grande pour être un lieu de vie confortable, mais ça n'avait rien de luxueux. Il vit son expression et lui adressa un sourire triste, comme pour lui dire qu'il était désolé de n'avoir que ça à offrir. Elle se sentit rougir. Elle ne voulait pas avoir l'air ingrate envers son sauveur. Il l'emmena à l'intérieur, et lui tendit une chaise qu'elle accepta volontiers. Il sortit une bouteille d'une caisse qui traînait sous le lit, ainsi que deux verres, et vint s'asseoir en face d'elle.
"Alors, quel est votre nom, lui demanda-t-il doucement.
-C'est marqué sur mon uniforme, vous savez, dit-elle avant d'avoir pu penser que peut-être l'homme ne savait pas lire. Mais non, il parlait un anglais parfait, c'était forcément quelqu'un d'éduqué.
-Peut-être que j'ai envie de vous l'entendre dire, répondit-il simplement en se servant un verre de ce qui s'avéra être du vin de dattes.
-Alice Olsen. Et vous?
-Mon nom est beaucoup moins important que ce que je peux vous amener, dit-il d'une voix douce, une étrange lueur dans le regard. Personne ne vient ici par hasard, et vous ne croyez pas à votre guerre, alors pourquoi?"
Elle ne sut jamais si c'était la chaleur, le contexte, ou simplement le besoin de se confier à une autre personne, mais elle raconta tout: la disparition de son petit frère, son envie d'en finir après ça, et comment son envie de mort s'était transformée en une force motrice pour l'amener ici, que la rage qui la faisait avancer puisse servir à d'autres personnes. Elle parla aussi de son escouade qu'elle avait perdue de vue, elle parla d'un peu tout, dans un monologue sans queue ni tête. Mais l'inconnu semblait suivre parfaitement, hochant parfois la tête, son regard ne quittant jamais le sien, son expression toujours parfaitement maîtrisé entre pitié et intérêt. Quand elle eut fini, il laissa le silence flotter entre eux, réfléchissant à la façon de mieux lui parler. Il commença à parler, sa voix plus profonde, plus apaisante que jamais.
"Une trajectoire de vie intéressante. Je trouve ça beau d'avoir réussi à transformer une pulsion de mort en envie de se battre. C'est souvent la marque des grandes âmes. Je ne pense pas que ce soit un hasard si je vous ai trouvé en fait. Vous avez l'envie, vous avez la rage, il ne vous manque que le pouvoir, le pouvoir de faire quelque chose, de laisser toutes ces émotions en vous ressortir et produire quelque chose de...magnifique. Heureusement pour vous, c'est précisément le genre de choses que je peux vous amener.
-Comment ça?
-Connaissez-vous l'histoire de ce pays?
-Et bien, il y a eu l'invasion du Koweit et...
-Non, je parle de la véritable histoire, de son âme. Vous n'êtes pas ici dans un bout de désert dirigé par un fou. Entre le Tigre et l'Euphrate, vous êtes dans le berceau de l'humanité. Il y a ici des forces primordiales redoutables. C'est pour ça que la guerre favorise ces régions...
-Attendez. Je ne crois pas à ces "forces primaires". Je ne suis pas superstitieuse.
-Vraiment? Je vais donc devoir vous convaincre autrement."
L'homme claqua des doigts, et la tente changea d'apparence. Elle ressemblait tout à fait à un décor de cinéma, avec le même côté kitch et un peu too much. Des tentures lourdes les entouraient, des magnifiques tapis tressés recouvraient le sol. Une table ouvragée, dont les inclusions de nacre dessinaient des arabesques raffinées, les séparait, recouverte de plateaux de fruits frais, et de différentes pâtisseries dont l'odeur divine lui donnait l'eau à la bouche. L'homme se pencha et attrapa une figue bien mûre qu'il mangea.
"Rien n'est impossible pour qui croit et sait manier les forces de la création, dit-il en montrant tout ce qui les entourait. Et je pense que vous pourriez très bien faire la même chose avec un esprit plus ouvert.
-Je...C'est...Impossible, balbutia-t-elle.
-Pourtant, vous le voyez devant vous. Je vais vous raconter une histoire. Il était une fois, il y a fort longtemps, un grand empire appelé la Perse. C'était..le centre de la civilisation. Certains vous parleront de la Grèce et de Rome, mais ils n'avaient pas le degré de raffinement des Perses, ni leur spiritualité. Les Perses avaient compris que l'univers nécessitait l'équilibre, que les dieux ne pouvaient pas être comme de simples hommes avec leurs défauts et leurs motivations si basses. D'un polythéisme assez classique, ils se convertirent bientôt uniquement au culte du soleil, mais du soleil en tant que concept divin, pas simplement en tant que source de lumière et de chaleur. Zoroastre, l'appelèrent-ils. Les prêtres de Zoroastre étaient capable d'utiliser son pouvoir, qu'il soit de création (il fit apparaître une rose dans sa main droite), ou de destruction (finit-il en brûlant cette même fleur comme par magie). Tout était question d'équilibre. D'un côté, le soleil nous donne la vie, mais de l'autre, il peut nous tuer. Le plus important pour eux, c'est qu'il n'y avait pas de bien ou de mal là-dedans, aucun jugement moral. C'était simplement les lois de l'univers. Autant dire que les prêtres magiciens étaient craints, et à juste titre. Pourtant ce n'était pas une question de pouvoir, juste de connaître les bonnes formules.
-Vous voulez me faire croire que la magie existe et qu'elle est simple à manier?
-Je vous ai démontré que la magie existait. Et je vous propose de vous l'apprendre.
-Par bonté d'âme?
-Non, naturellement pas. Je vais juste vous en apprendre assez pour vous donner envie d'en savoir plus. En échange, vous m'emmenez avec vous en Amérique. Je serai votre grimoire vivant en quelque sorte.
-Et pourquoi j'accepterai?
-Parce que je vous ai parlé de magie de création, et de destruction. Imaginez un instant pouvoir exercer votre vengeance, sans que personne ne puisse savoir que c'est vous. Le pouvoir de faire n'importe quoi à n'importe qui, tout ça en échange de quelques sacrifices à Zoroastre, bien sur.
-Sa..sacrifices, demanda-t-elle d'une voix faible.
-Ne vous en faites pas, le soleil ne demande pas de sacrifices humains. Qu'en ferait-il dans le firmament, dit-il en riant. Juste un peu de temps et de vénération. Oh, et bien sûr...Il y avait encore une chose que les prêtres pouvaient faire...Mais...
-Quoi donc?
-Entrer en contact avec les esprits des morts, leur permettre de rester sur Terre avec leurs proches. Mais...ce genre de sort n'est peut-être pas votre tasse de thé."
Il sourit quand il vit sa réaction, ce moment de flottement où elle comprit enfin ce qu'il lui proposait. Il se retient de crier victoire, mais il savait qu'il la tenait.
"Dites-moi tout, dit-elle d'une voix forte. Et dites-moi aussi comment vous savez tout ça.
-Oh c'est bien simple. J'étais un prêtre de Zoroastre avant. J'étais respecté avant que le culte ne tombe en désuétude et que les gens oublient le Dieu Soleil. Peut-être que sur un nouveau continent, vous et moi pourrons faire renaître ce culte de ces cendres. Vous avez une flamme dans votre coeur, comme j'en ai rarement vu. Vous avez de la force et de la détermination. Je suis Astaroth, et tant que vous aurez besoin de moi, je serai à vos côtés, dit-il en lui prenant la main. Et maintenant, commençons ces leçons."
Elle progressait vite, elle apprenait bien, et elle sentait un pouvoir toujours plus incroyable couler dans ses veines. Quand il la jugea prête, Astaroth lui apprit un sort d'invocation. De cette façon, elle pourrait l'appeler une fois rentrée chez elle. Et si jamais elle oubliait de le faire, elle perdrait tout ce qu'elle avait appris. Il la reconduit au bord de la route, avec assez de provisions pour attendre qu'un convoi ne passe par là. Elle prévoyait de leur raconter une histoire où elle avait été tenue captive par des groupes rebelles qui sillonnaient la région, qu'elle avait pu leur échapper parce qu'ils n'avaient pas cru qu'une femme puisse avoir un entrainement de soldat. Elle revint bientôt à la base, où elle fut tout de suite placée à l'infirmerie sous la surveillance du médecin pour vérifier qu'il n'y avait pas de séquelles de son expérience. Elle put bientôt rentrer chez elle, le médecin l'ayant estimée inapte à continuer. Elle avait décidé de raconter qu'elle avait rencontré un magicien dans le désert qui lui avait sauvé la vie. Ce n'était pas un grand sacrifice de devoir rencontrer un psy de temps en temps une fois au pays. Elle put de nouveau s'installer chez elle. Une fois les cartons rangés et les meubles en face, elle invoqua Astaroth. Il lui manquait terriblement. Et une fois installé chez elle, et habillé de façon plus moderne, il continua de tout lui apprendre, jusqu'à ce qu'elle fut enfin prête à assouvir sa vengeance. Elle commença par ramener l'esprit de son frère avec un sort de lien d'esprit, et ensuite, elle décida de laisser libre court à sa haine contre tous ceux qui avaient permis qu'il soit fait du mal à son Thimothy. Le directeur était haut sur sa liste. Mais plutôt qu'un sort, Astaroth se propose de mettre fin aux jours de ce lâche lui-même.
Jack Harrison reprit connaissance à l'hôpital au beau milieu de la nuit. Il était entouré de machines dont le bruit constant le rendait nerveux. Il avait rarement été à l'hopital. Il n'en avait jamais eu besoin avant. Il essaya de se souvenir de ce qui s'était passé. Il était dans son bureau, à parler avec les deux agents, puis...Puis il avait vu quelque chose d'impossible et il avait perdu connaissance.
"Impossible? Je ne dirai pas ça."
Il sursauta, se tournant vers l'endroit d'où venait la voix. Assis sur une des chaises, lisant un livre, se tenait l'homme qu'il avait vu aux côtés de Thimothy dans la cour. Son sang se glaça. Il avait un mauvais pressentiment.
"Oui, c'est votre instinct de survie qui réagit à la présence d'un prédateur. Oui, je peux lire dans vos pensées, et non je ne suis pas un homme normal. Je suis Astaroth et vous êtes un homme mort.
-Je suis...mort, demanda Jack l'air abasourdi. Mais...Les machines...
-Vous n'êtes pas encore mort. Mais ça ne va pas tarder."
En un instant, l'homme se tenait debout à côté de lui. Il sourit d'un air mauvais, et ses yeux devinrent entièrement noirs.
"Qu'est-ce...Qu'est-ce que vous êtes, cria Jack, paniqué.
-Quelque chose contre quoi vous ne pouvez strictement rien, lui répondit l'autre en plaçant sa main sur la poitrine de l'ancien directeur d'école."
D'un coup, c'était comme s'il n'était plus capable de respirer. Il avait beau essayer de prendre des grandes inspirations, rien ne venait. Il se sentait oppressé. D'horribles gargouillis étaient le seul bruit qui sortait de sa bouche. Il comprit quand il sentit de l'eau lui remonter dans la gorge, une eau sale, au goût putride. Il était en train de se noyer. De l'eau lui coulait par le nez et la bouche, trempant son lit. Les machines sonnaient, toutes en alerte, mais personne ne venait. Il paniquait, il essayait de respirer mais n'arrivait qu'à aspirer le liquide qui coulait toujours plus vite. Il se noyait, au beau milieu d'une chambre d'hôpital, un homme aux yeux noirs aspirant sa vie comme si de rien était. Je suis en train de mourir. Je ne mérite pas ça fut sa dernière pensée quand son coeur lâcha. Un bip continu résonna dans la salle, Astaroth s'éloigna, disparaissant avant que les infirmières n'accourent. Elles ne pourraient rien faire et se demanderaient longtemps comment il avait pu se noyer dans une chambre d'hôpital. Ça devrait aussi occuper les chasseurs qui étaient dans la ville le temps qu'il faudrait pour terminer son plan. Oui, le destin souriait à Astaroth. Sa patience serait bientôt récompensée.
C'était la surveillance la plus ennuyeuse que Dean ait jamais faite. Alice était dans son salon, à regarder la télé. Elle avait préparé un plateau-repas, avait allumé l'écran sur une stupide émission de télé-réalité, et Dean se retrouvait à surveiller ça. Ce n'était pas exactement ce qu'il s'attendait à voir une sorcière faire. En plus, ils n'avaient pas la moindre idée du temps qu'il faudrait avant qu'elle ait besoin de renouveler son sort de lien d'esprit. Il était passé au drive-in pour s'acheter une part de tarte aux pommes, sa préférée. Ce n'est pas parce qu'il était condamné à se faire chier toute la nuit qu'il n'avait pas le droit à un petit plaisir. Il jura quand le téléphone sonna et qu'il faillit lâcher son dessert de surprise.
"Qu'est-ce qui se passe, demanda-t-il plus sèchement qu'il ne l'avait voulu quand il décrocha.
-Dean...C'est le directeur. Il est mort.
-Ok. Mais ça ne peut pas être notre cliente, elle n'a rien fait d'étrange de la soirée...
-Dean. Il est mort noyé. Dans sa chambre d'hôpital. Ça ne peut pas être naturel non plus.
-Un sort à retardement?
-Je ne sais pas, je vais aller sur place voir si je ne trouve pas un sac à maléfice ou quoi que ce soit qui pourrait nous expliquer comment un homme peut se noyer dans son lit. J'y comprends rien honnêtement.
-Moi non plus. Rappelle-moi dès que tu as des nouvelles, je reste en poste.
-Ça marche.
-Oh, et Sam, fais attention. Ça a pas l'air d'être du petit gibier.
-Toi aussi, Dean."
