Chapitre 2 : Quand Lizzy a une idée de génie
Le lendemain de son anniversaire, Artémis, qui avait invité Lizzy à dormir pour l'occasion, méditait dans un coin de sa chambre. Bientôt, il serait temps pour elle de choisir entre bibliothécaire et comptable, ou médecin. Mais cela ne l'attirait guère, pas plus que bibliothécaire ou comptable. Depuis longtemps elle redoutait ce jour. Elle, travailler derrière un bureau ? Artémis ne pouvait s'y résoudre. Même si c'était dans cette optique qu'elle avait été élevée et qu'on ne lui avait jamais ouvert d'autre horizon que celui décidé par sa grand-mère. Mais elle, ce qu'elle souhaitait, ce dont elle rêvait en secret c'était de devenir faucheuse, à l'instar de son frère William et être meilleur que lui dans ce domaine, lui qui était le préféré de sa grand-mère, lui qui était l'enfant prodige de la famille. Artémis, elle, vivait dans son ombre mais ne s'en plaignait pas. Personne ne la remarquait et c'était tant mieux. Ainsi elle pouvait élaborer un projet. Entrer à l'Académie. Mais pour faire cela dans les règles il fallait être un garçon. Bien entendu, elle ne l'était pas. Sinon cela aurait fait longtemps qu'elle ne chercherait pas une solution. Mais maintenant elle n'avait pas le choix ! Elle devait trouver une solution et ce dans les plus bref délais.
Elle pouvait se faire passer pour un homme, mais avec une poitrine comme la sienne il serait difficile de ne pas être démasquée.
Lizzy se présenta à la porte de la chambre, en chemise de nuit, sur sa chaise roulante. Sa chemise s'arrêtait à mi-mollet et on pouvait voir ses jambes couvertes de cicatrices et de brûlures passées. Car, si elle se retrouvait coincée dans cette chaise roulante, c'est parce qu'elle faisait partie des victimes du grand « incendie » de 1767 qui avait ravagé une partie du quartier général des shinigamis et de l'Académie ainsi que toute la bibliothèque. Cet « incendie », provoqué par des démons, n'était qu'une diversion pour s'en prendre aux autres shinigamis. En s'emparant de la plupart des faux, leurs attaques avaient plutôt bien réussi. Mille deux cents shinigamis. C'est le nombre de shinigamis présents dans les locaux ce jour-là, les enfants eux étaient en sortie scolaire. Sur ces mille deux cents personnes, seulement quatre cents avaient survécu, principalement des faucheurs et des shinigamis en dernière année d'Académie. Les enfants survivants eux ne devaient leur salut que grâce à leurs parents et aux quelques faucheurs qui pensèrent à eux dans la panique. Le nombre de victimes, Lizzy s'en souvenait parfaitement. Devenue paralysée, du bassin aux jambes, tous ses rêves s'étaient envolés. Artémis, elle, avait eu plus de chance : elle ne s'en tirait qu'avec la clavicule droite coupée en deux. Opérée, les médecins durent la lui scier. Seul dommage visible : son bras droit pendait vers le sol et deux cicatrices lui balafraient le visage et le cou. Lizzy coupa le silence : « Tu penses encore à l'Académie !
- Oui, je cherche une solution pour l'intégrer, expliqua Artémis.
- C'est vrai que c'est très compliqué, tes parents ne te laisseront jamais faire et te faire passer pour un garçon, tu n'y penses pas ?
- Si, mais tu as vu ma poitrine ? Et mes cicatrices ? Cela ne fonctionnera jamais, on me reconnaîtrait tout de suite, surtout que…
- Surtout que quoi ?
- Surtout que mon imbécile de cousin est à l'Académie ! Et que cela ne m'étonnerait guère qu'il me reconnaisse ! Et là-bas nous vivons dans des chambres de deux ! Je serai forcément démasquée ! Mes cicatrices et ma poitrine !
- Les cicatrices, il est toujours possible de justifier cela par « l'incendie » et de surcroît tu peux de nouveau justifier le port d'un corsage qui pourrait masquer ta poitrine !
- Mettre un corsage puis quoi enc... Eh ! Mais tu sais que tu es un génie ? demanda Artémis.
- Je sais on me le dit tous les jours, se vanta la shinigami paralysée.
- C'est ça... Mais mes cicatrices, elles sont uniques non ? Et mon imbécile de cousin les connait… pour me connaître moi ! Et rappelle-toi je ne sais pas changer d'apparence…
- Je n'ai pas de solution pour toi, je suis navrée…
- Ne t'excuse pas… Et si nous descendions ? proposa Artémis, à cette heure-ci mon père et ma mère doivent sans doute manger.
- Ça me va, approuva la sœur de Grell, je vais me préparer et chercher ma sœur. Nous nous retrouvons dans le couloir ! ». Artémis regarda son amie s'éloigner. Elle même se dirigea vers le fond de sa chambre. Dans sa cage, Brume se nettoyait les plumes. La jeune shinigami lui donna à manger, puis partit se préparer.
Une fois prêtes, les deux jeunes Shinigami descendirent et arrivèrent dans le salon, ou se trouvaient déjà Grell, les parents d'Artémis, sa grand-mère et son frère. Adèle se leva et accueillit les deux jeunes Shinigami avec un grand sourire. « Je suis heureuse ! Nous allons pouvoir manger tous ensemble, c'est une bonne nouvelle. Venez, asseyez-vous ! ». L'adulte embrassa sa fille qui s'assit avec son amie. Alors que tout le monde parlait de tout et de rien, Juliette s'exclama : « Artémis ! Tu aurais pu faire un effort de maintien, tu n'es même pas coiffée ! Et tu n'as même pas pris la peine de mettre des bijoux ! C'est une catastrophe…
- Grand-mère a raison Artémis, nota William, ce n'est pas convenable pour une jeune fille de ton âge !
- De plus…
- Vous n'auriez pas bientôt fini votre tirade à dormir debout ? soupira Georges en intervenant certes, Artémis n'a guère fait d'effort pour être présentable aujourd'hui… Mais qu'importe ! Elle n'est pas de sortie et nous ne recevons personne ! Maintenant je vous prierais, tous les deux, d'arrêter tout de suite de lui faire des reproches qui n'ont pas vraiment lieu d'être ! ». Juliette soupira et William se contenta de hocher la tête. Artémis remercia son père du regard tandis qu'Adèle s'était mise à parler aux Sutcliff. Quand le petit-déjeuner fut fini Artémis et ses parents dirent au revoir aux Sutcliff. Adèle se dirigea vers la bibliothèque, George partit au travail et Juliette, elle, partit chez son autre fille.
Adèle se tenait debout dans la bibliothèque, un livre à la main. Plongé dans la lecture d'Hamlet de William Shakespeare, elle entendit son fils gratter à la porte et elle lui ordonna d'entrer. « Entre William, cria-t-elle.
- Comment as-tu su que c'était moi ? demanda le concerné.
- Eh bien… ton père est parti, Juliette aussi et Artémis ne viendrait pas me voir dans la bibliothèque en toquant à la porte, il n'y a bien que toi pour faire cela… expliqua Adèle.
- Tu m'impressionneras toujours, nota William avec un léger sourire.
- C'est gentil de dire ça William, viens, assieds-toi... ». Ils s'assirent tous deux sur des fauteuils de la bibliothèque et Adèle poursuivit : « Alors de quoi veux-tu me parler ?
- Eh bien c'est à propos d'hier, commença William en s'asseyant.
- Laisse-moi deviner, interrompit sa mère, c'est le comportement de Grell ?
- Mais comm... Enfin peu importe, tu as raison. Hier il ne m'a pas sauté dessus, expliqua William qui se lança dans une bien piètre imitation de Grell.
- Ah ah ! Je dois reconnaître qu'il y a de quoi être surpris en effet, commenta Adèle.
- Il ne s'est pas trémoussé devant mon nez, il...
- Elle était avec sa sœur, coupa la mère de William.
- Pardon ? Depuis quand parles-tu de Grell au féminin ? s'étonna le Faucheur.
- Depuis qu'elle le veut, mon fils. Et tu devrais faire pareil, déclara sa mère, peut-être qu'elle arrêtera de te sauter dessus.
- Bien sûr que non ! s'exclama d'un ton catégorique William, ce sera encore pire.
- Continue à t'entêter, déclara Adèle pour en revenir à ta question quand Grell est avec sa sœur plus rien d'autre ne compte. À mon avis, elle s'en veut de ne pas avoir été là pendant l'incendie pour protéger sa sœur, cela l'a profondément marqué…
- Il se sentirait responsable de la paralysie d'Elizabeth ? décréta le shinigami c'est ridicule.
- Si tu le dis tu veux savoir autre chose ? demanda Adèle.
- Non merci Maman, il faut que j'aille travailler.
- Beaucoup de choses à faire aujourd'hui ? demanda sa mère.
- On peut dire cela, je n'ai que quatre fauches… répondit William.
- Cela sera une petite journée alors, décréta Adèle.
- Si on veut, je dois aussi remplir un rapport sur l'intégration d'Alan Humphries, expliqua William.
- Alan Humphries ? Ce nom me dit quelque chose…
- Oui le fils de Georges Humphries, répondit le shinigami, l'un des héros de l'« incendie ».
- Que je suis bête, comment ai-je pu l'oublier… Alan est rentré cette année en tant que faucheur ?
- Oui en effet, c'est un plaisir de converser avec toi, mais je dois partir. À ce soir Maman !
- À ce soir William ! » répondit Adèle tandis que son fils l'embrassait sur la joue. William referma délicatement la porte, laissant sa mère seule.
Pendant ce temps, Georges L. Spears, qui venait de rentrer d'une fauche et qui espérait pourvoir remplir ses papiers en retard sans être dérangé, fut finalement interrompu par son supérieur, Mr. Earl, le chef du secteur londonien. Ce dernier semblait inquiet et il afficha une expression grave. « Spears, commença-t-il.
- Monsieur, que puis-je pour vous ?
- J'ai une nouvelle de la plus grande importance à vous communiquer... et je compte sur vous pour ne rien répéter autour de vous… si ce n'est aux personnes qui seront concernées par votre enquête...
- Je vous écoute, Monsieur…
- Alors voilà… ». Earl commença à lui exposer la situation, sans omettre aucun point, et George écouta, bien que choqué par les paroles qu'il venait d'entendre. « Est-ce bien vrai ? Je veux dire... Ce n'est pas… enfin… il n'était pas du genre à respecter les règles… mais de là à…
- Je comprends que vous soyez choqué, Spears, mais tout ce que je viens de vous apprendre est la pure vérité, j'ai eu l'horreur de le constater par moi-même ! Ne pas répondre à une convocation de… enfin vous voyez de qui je parle, le message ne pouvait être plus clair…
- Qu'attendez-vous de moi ? demanda Georges, je ne vois pas ce que je peux faire de plus que les hommes de…
- Que vous alliez enquêter bien entendu ! Un démon tué par un shinigami qui disparaît par la suite, sans laisser de trace... Et puis même l'âme qu'il aurait dû récolter n'était plus là, j'entends par là qu'elle n'est jamais apparue fauchée sur les dossiers des bibliothécaires... Même le corps avait disparu !
- Vous pensez vraiment à une désertion ? Vous savez qu'il n'est pas très à cheval sur l'heure ni sur les règles… il viendra peut-être à un autre moment… je suis sûr qu'il répondra à sa convocation…
- Que voulez-vous que ce soit d'autre, Spears ? Cela fait déjà deux jours et Undertaker présentait déjà des signes apparents qui montraient bien qu'il voulait se démarquer des autres Shinigami. Pour commencer, il ne portait pas de lunettes. Il a rarement respecté le protocole en ce qui concerne les démons, et je ne vous parle pas de toutes les fois où il oubliait la Death List. Une vraie catastrophe ! Les bibliothécaires sont encore débordés à cause d'une lanterne qui date d'il y a cent-trente-cinq ans, deux mois, dix-huit jours, vingt-deux heures, trente minutes et trente-six secondes. Toutes les âmes qui ne sont toujours pas répertoriées. Quel gâchis ! Enfin bref, il y encore autre chose !
- Vous plaisantez ? Ce n'est pas tout ?
- Ce n'est guère drôle Spears, vous savez bien qu'avec lui, il ne peut pas y avoir que « ça », même si je vous accorde que cela est déjà beaucoup…
- Alors ? Qui y a-t-il de plus ?
- Il est vraisemblable qu'il ait volé un dossier…
- Lequel ?
- Pas n'importe lequel, soyez en sûr, celui concernant sa propre faux… en plein jour ! Et je ne vous cache pas que cela n'a pas plus à tout le monde…
- Mais… il n'a pas pu se rendre aux Archives et voler son dossier, c'est impossible…
- Qu'est-ce qui vous fait dire cela ?
- Il ne sait pas où les Archives se trouvent ! Et à mon avis, même s'il y était allé, il n'aurait pas eu le droit d'avoir accès à ce dossier, dans la Réserve de surcroît, sans un mot signé par vous, ou par quelqu'un de plus haut gradé !
- Développez…
- Il a dû… non… il s'est fait aider par quelqu'un d'autre… qui a les autorisations…
- Qui ?
- Je pe… je ne sais pas, se ravisa George.
- En tous les cas c'est à vous d'enquêter…
- Et pourquoi c'est à moi d'enquêter, justement ?
- Vous connaissiez Undertaker ! Vous avez pratiquement vécu votre vie entière ensemble ! Il était votre ami ! Et si je puis me permettre à une époque vous aviez les mêmes lubies que lui !
- Certes... Certes, admit Georges, je vais voir ce que je peux faire, même si vous m'embarquez là-dedans contre mon gré !
- Fort bien ! Je veux un rapport complet toutes les semaines sur mon bureau, est-ce clair ?
- Très clair.
- Bien, j'attends beaucoup de vous Spears, ne l'oubliez pas ! Cette affaire est de la plus haute importance et si je n'avais pas pleinement confiance en vous, je ne vous demanderais pas cela… lança son supérieur en sortant.
- Je n'en doute pas… » murmura Georges pour lui-même.
William rentra au manoir des Spears en milieu d'après-midi. Sa mère le trouva à table plongé dans des dossiers. « William ?
-…
- William, mon chéri ?
-…
- William ? ». Son fils ne répondit pas et Adèle secoua très légèrement son épaule. Il sursauta. « Ah ! Euh… excuse-moi, je n'ai pas fait attention…
- Quelque chose te tracasse, non ? demanda Adèle en s'asseyant à côté de William.
- C'est… pendant que nous fauchions, Alan… a fait une crise !
- Comment ?
- Malencontreusement nous sommes tombés sur un démon, nous en sommes venus à bout mais en voulant trop en faire, il a fait une crise et maintenant il se trouve à l'hôpital…
« Je me sens coupable, je n'ai pas agi en bon chef d'équipe, j'aurais dû le ménager, puisque j'avais connaissance de sa maladie… Et voilà le résultat !
- Ne te sens pas coupable, ce n'est pas de ta faute ! Ce qui est fait est fait tu n'aurais pas pu prévoir cela ! Même en le ménageant il aurait pu faire une crise ! Cela arrive à n'importe quel moment tu sais ! Prend ton grand-père… nota Adèle.
- Je sais, mais… j'aurais pu faire plus !
- William je ne pourrais pas t'empêcher de penser à toute cette histoire mais essaie au moins de faire en sorte qu'elle ne t'empêche pas de vivre. La culpabilité n'arrangera rien, surtout si Alan est vivant !
- Tu as sans doute raison…
- Will ? Tout va bien ? demanda Artémis.
- Oui, oui tout va bien, rassura William avec un maigre sourire.
- Tu es sûre, parce que tu es tout pâle ? s'inquiéta sa sœur.
- Mais oui, je t'assure tu n'as pas à t'en faire… c'est la fatigue c'est tout simple… ». Artémis hocha la tête, sceptique. Mais si son frère ne voulait pas lui parler c'était son droit.
