Chapitre 8

Assis à la table de la cuisine, Stiles contemplait son bol de céréales d'un air absent. Le shérif prenait son café en lisant le journal de la veille, les lunettes sur le bout du nez. Il levait un œil de temps à autre de l'article mettant en avant une compétition de judo particulièrement intense pour observer son fils en train de retirer un grain de céréale avec sa cuillère pour le remettre aussitôt dans le lait avec les autres. Il n'avait pas fait de commentaire au sujet de la panne de la Jeep de son fils. Il avait eu comme une sorte de pressentiment à ce sujet au vu de l'état du véhicule.

Stiles n'avait pas vraiment cherché à expliquer ce qui s'était passé. Juste qu'il avait tenté à plusieurs reprises de démarrer sans obtenir le moindre résultat. Le shérif s'occupera de la voiture de son fils après l'avoir emmené à l'école. Il avait quelques idées sur les origines de la panne ; il espérait que le garagiste que lui avait un jour conseillé Deaton serait nettement moins regardant sur les autres endroits de la voiture légèrement cabossés et autres pièces qui étaient à deux doigts de lâcher. Le plus importait était que la voiture fût opérationnelle et surtout, que son fils ne risquait pas sa vie en la conduisant.

Pour l'heure, Stiles Stilinski ne semblait pas être intéressé par son petit-déjeuner et préférait nettement fixer un point aux alentours du frigo plutôt que porter une simple cuillère en bouche.

Il avait très mal dormi. Il s'était tourné et retourné dans tous les sens, se demandant dans quel guêpier il s'était fourré. Il avait certes tenté d'arrondir les angles avec le professeur de Chimie, mais son instinct lui murmurait que quelque chose ne tournait pas rond. Il avait farfouillé son téléphone portable, n'avait trouvé que des contacts en rapport avec l'école et aucune application n'avait été installée.

Au début, il avait résisté à la tentation de lire les messages reçus juste avant de se dire, qu'après tout, si tous les contacts présents n'étaient que des collègues, des professeurs, des assistants et le proviseur, il ne pouvait rien trouver de bien personnels. Il avait été frappé par le sérieux qu'arborait Harris dans tous ses messages. Il ne plaisantait jamais, ne mettait jamais d'image rigolote ou n'ajoutait pas de « smiley » en fin de phrase. Tout avait l'air si sérieux, si formel. Stiles avait trouvé cela un peu triste avant de se dire qu'au contraire, cela reflétait bien le caractère froid d'Adrian Harris.

Il n'avait même pas haussé un sourcil en découvrant que Harris discutait surtout avec le Coach. Il avait commencé à lire les messages avant de laisser tomber quand la date se rapprochait de la fin de la dernière année scolaire.

Stiles devait se rendre à l'évidence : il n'avait rien trouvé de bien croustillant. Pire : il avait cette impression que de son côté, Harris avait trouvé de quoi alimenter les ragots dans la salle des professeurs pendant deux décennies. L'éventualité que l'identité de son meilleur ami et sa condition de loup-garou fussent découvertes l'avait bien évidemment traversé l'esprit. Néanmoins, il ne pouvait pas s'empêcher de penser que le professeur — même s'il devait se refuser d'y croire très fermement — était au courant de certaines choses.

Le cerveau de l'adolescent lui paraissait étrangement vide. C'était comme s'il n'arrivait plus à imaginer un plan, une alternative, une simple petite possibilité à une situation donnée. Il était juste assis à la petite table de la cuisine, triturant son repas avec une petite cuillère en métal, les jambes croisées et le téléphone portable du professeur de Chimie dans la poche droite de son pantalon.

Il l'avait rechargé durant la nuit et avait vérifié au petit matin s'il n'avait pas reçu une réponse de la part de Harris au sujet de leur discussion de la veille. Il avait été déçu de n'avoir rien eu. Peut-être que le professeur n'avait rien trouvé bon à déclarer ? Après tout, la nature de leur conversation de la veille avait été quelque peu étrange.

Bon sang, pourquoi Stiles avait il tant insisté pour lui avouer qu'il ne le détestait pas ? Il ne le savait pas. Il ne l'avait jamais su. Il avait juste voulu briser la glace, briser cette ambiance pesante entre eux après une journée stressante. Il avait voulu l'appeler plus d'une fois pour s'excuser de son comportement, pour être parti de la sorte de la voiture sans lui remercier de l'avoir aidé et d'avoir subtilisé son téléphone portable aussi stupidement. Car tout avait été si stupide. Il aurait dû vérifier une fois dans la voiture de son père. Au lieu de cela, il était parti dans des explications farfelues sur sa présence dans la Jetta noire non sans oublier que cela avait été plutôt une chance que le professeur avait été dans les parages. Le Shérif avait levé un sourcil sceptique avant de pousser un long soupir. De toute manière, il ne pouvait pas en vouloir à son fils d'avoir fait confiance à Harris même s'il ne comprenait pas certains détails.

Il avait toujours entendu son fils se plaindre de lui. Plus d'une fois, il lui avait raconté comment Harris se comportait avec lui en classe, le rabaissant dès qu'il le pouvait en prenant bien soin de ne jamais attaquer le Shérif. Du moins, pas directement. Plus d'une fois, il lui avait avoué en avoir assez du professeur de Chimie et de sa façon de lui pourrir l'existence dès qu'il en avait l'occasion. Une retenue. Deux retenues. Une semaine à écrire des tas de lignes qui ne seront jamais lues. Un mois à ranger les livres de la bibliothèque dans un ordre puis dans un autre. Nettoyer de fond en comble les vestiaires des garçons le vendredi, juste après le match. Rester deux heures assis derrière son pupitre à fixer l'horloge juste au-dessus du bureau professoral et à prier pour que l'aiguille se déplace plus rapidement.

Cependant, l'adolescent avait aussi déclaré qu'il ne détestait pas Adrian Harris. N'importe qui aurait déjà simplement craqué, pété les plombs avant de se jeter sur le chimiste pour lui faire payer toutes les humiliations commises.

Mais pas Stiles.

Pas Stiles.

Il n'en ressentait pas le besoin. Cela ne servirait à rien de lutter. Il était conscient de ne pas être un élève facile. Il n'avait aucune concentration et ne manquait pas une occasion pour parler en classe. Il s'était toujours dit que s'il avait été à la place de Harris, il aurait déjà empalé l'élève turbulent sur le paratonnerre installé sur le toit de l'école.

Harris était patient et calme. Vraiment trop calme. C'était presque trop tentant de le faire réagir au quart de tour. Au début Stiles s'était défendu fermement contre les punitions qu'il trouvait injustes avant de laisser tomber. Cela ne servait à rien. Vraiment à rien. Pire, cela donnait une certaine satisfaction à Harris. Il avait fini par laisser glisser les choses et de les accepter. Quant à Scott, il avait aussi droit à quelques remontrances, mais semblait avoir droit à un traitement nettement plus léger.

Stiles secoua vivement la tête avant d'engloutir sa première cuillerée sous le regard interrogateur de son père qui plia soigneusement le journal avant de le poser près de la boîte de céréales. Stiles fixa son bol de lait, la cuillère toujours en bouche avant de soupirer.

Même s'il avait des appréhensions pour sa première journée de travail, que son ventre était tiraillé dans tous les sens, qu'une boule d'angoisse s'était bloquée dans le fond de sa gorge, il n'arrivait pas à penser à autre chose qu'au professeur de Chimie. Il revivait la scène dans les couloirs de l'école à chaque fois qu'il fermait les yeux. Ce moment où il avait bousculé son professeur et que par un semblant de miracle, il avait échappé à au moins une journée de retenue. Il l'aurait mérité ; après tout, il n'avait pas regardé où il allait.

Tout comme Harris.

Stiles poussa un soupir d'exaspération avant de s'accouder d'un air songeur et de poser la tête sur sa main gauche. Il aurait voulu avoir le cran de se rendre au bureau du Shérif, de farfouiller la base de données, de trouver la nouvelle adresse de Harris et de s'y rendre. Même si Stiles connaissait déjà son immeuble, cela ne voulait pas dire qu'il trouvera le bon appartement ; même avec le nom inscrit sur la boîte aux lettres dans le hall d'entrée. Il aurait pu passer la nuit à frapper à toutes les portes jusqu'à tomber sur la bonne, cependant, cela n'aurait pas été une solution ; surtout s'il tombait sur le gardien et que ce dernier le fichait dehors.

Arrivé à l'appartement du professeur, il lui aurait rendu le téléphone et ce dernier aurait fait de même avec le sien. Après un silence pesant comme celui qui avait régné dans la Jetta noire, Stiles aurait souri bêtement avant de prendre congé non sans avoir souhaité bonne nuit au chimiste. Ce dernier lui aurait lancé ce regard abasourdi, comme celui qu'il lui avait décoché après sa question totalement idiote sur le changement de lunettes avant de refermer la porte derrière lui.

Si Stiles avait eu un peu plus de courage… et surtout, une voiture en état de fonctionnement sous la main comme celle de la mère de Scott ou même celle de Lydia…

Oui, si seulement Stiles avait eu un peu plus de courage, il n'aurait pas passé le reste de la nuit à se battre contre ses angoisses sur les possibles conséquences de cet échange anecdotique. Avait-il lu ou non les messages de Scott ? Était-il au courant que le meilleur ami du fils du shérif était un loup-garou ? Que Jackson, Isaac, Erica, Boyd, Derek et Peter l'étaient eux aussi ? Que Lydia semblait être quelque chose, mais que pour le moment, cela ne semblait pas être inquiétant ? Et que si jamais les choses se passaient mal, il fallait compter sur le père d'Allison, chasseur de loups-garou et autres créatures surnaturelles ?

Que Derek était devenu un Alpha et qu'il transformait les gens en loups-garou… ?

Peut-être que le chimiste était déjà au courant de cela et que tout comme Stiles, il était impliqué sans vraiment y penser. Que cela ne changerait absolument rien à sa manière d'être et de réagir à la seule présence de l'adolescent dans les parages.

Stiles avala le reste de son lait avant de remettre machinalement la cuillère en bouche. Ce n'était pas le moment d'imaginer ce qu'il aurait pu faire ou pas faire dans ce genre de situation. Il n'avait qu'à rendre le portable au chimiste avant de se rendre à son premier cours de la journée. Il ne lui parlera pas. Il ne lui posera pas la question sur les messages. Il ne lui avouera pas avoir fouillé honteusement son téléphone — il était fort probable qu'il s'en doutât — et surtout, il ne restera pas plus de vingt secondes dans la classe.

Entrer. Saluer. Déposer le téléphone sur le bord du bureau. Reprendre le sien. Remercier. Tourner les talons. Se précipiter dehors et rejoindre Scott.

Facile. Très facile.

Stiles avait du courage, quelques parts caché entre son envie de frapper Jackson avec sa batte de baseball juste sur le nez pour défigurer son visage si angélique, son envie d'arracher les crocs de Derek avec une pince dès qu'il arborait ses yeux rougeoyants et cet air agressif propre aux Alphas et sa simple envie de s'évanouir sous l'effet d'un stress intense dès que Harris le fixait par-dessus ses lunettes d'un air sévère et méprisant tout cela, car il avait parlé un peu trop fort en classe ou tout simplement parce qu'il avait décrété que la seule présence de l'hyperactif au sein de son cours l'indisposait au plus haut point.

Si tout se passait comme Stiles le prévoyait, il n'aurait pas le temps de provoquer une catastrophe et de se retrouver en retenue le jour de son nouveau travail. Tenir sa langue. Faire profil bas. Et éviter de croiser le professeur dans les couloirs.

Il n'y avait aucune raison que cela se passait mal, pas vrai ?

Portant ses habits civils, le père de Stiles se leva de sa chaise, tapota l'épaule de l'adolescent d'un geste affectueux et se dirigea vers le salon non sans faire remarquer qu'il était bientôt l'heure de l'amener à l'école et qu'il ferait mieux de se dépêcher. Stiles cligna des yeux d'un air abasourdi, comme si la perspective d'être amené à l'école en ce jour était tout à fait absurde avant d'acquiescer vivement. Il se gratta nerveusement la nuque, déposa le bol et la cuillère dans l'évier avant de ranger la boîte de céréales dans l'armoire. Il resta planté quelques instants devant le plan de travail, fixant les quelques éraflures des à des coups de couteau un peu maladroits du passé. Il caressa bien malgré lui la surface du bout des doigts et des souvenirs de sa mère défunte lui revinrent soudainement en mémoire. Il la revoyait debout à cet emplacement en train de découper de la viande avec un large sourire pour son fils. Elle lui faisait remarquer d'une voix douce qu'il était encore trop petit pour tenir un couteau et que le dîner allait être bientôt prêt.

Stiles se donna une gifle mentale. Ce n'était pas le moment ni le jour pour avoir ce genre de pensées nostalgiques et déprimantes.

Et s'il demandait à Scott de rendre le téléphone à sa place ? Bien entendu, le loup-garou sera mis au courant de ce petit incident sans pour autant livrer tous les détails étranges comme cette sensation quand le professeur lui avait effleuré les cheveux après leur bousculade ou la crise de fou rire dans le garage devant le regard interdit du chimiste. Demander à Scott de faire le sale boulot était peut-être une idée idiote, mais une idée idiote qui pouvait fonctionner.

C'était une solution parmi tant d'autres. Le plus important était de rendre le téléphone, pas qui le rendait, n'est-ce pas ?

N'est-ce pas, Stiles ?

Stiles ne put s'empêcher d'afficher un sourire en coin avant de donner un faible coup de poing sur le plan de travail, juste à côté des rayures avant de faire volte-face. Pour l'heure, il monta dans sa chambre, prépara ses affaires et vérifia par deux fois si le téléphone était toujours dans sa poche. Après avoir rejoint son père sur le pas de la porte, Stiles sortit machinalement l'appareil pour consulter l'écran à la recherche de l'icône annonçant un nouveau message. Il leva un sourcil intrigué en apercevant le nom de l'expéditeur avant de secouer la tête.

Bon sang, pourquoi le Coach lui envoyait des messages même si tôt le matin ? Il ne pouvait pas attendre que Harris arrive sur son lieu de travail et l'aborde dans la salle des professeurs ?

Le shérif ferma la porte d'entrée derrière son fils qui tenait le portable le long de sa cuisse, son sac à dos sur une seule épaule. Il se retourna mécaniquement vers son père, marcha à reculons vers la voiture du Shérif avant de soupirer et de tourner sur lui-même.

Après avoir pris place côté passager, Stiles jeta un dernier coup d'œil au téléphone d'Adrian Harris. Il se mordit la lèvre inférieure tandis qu'il toucha l'écran avec le pouce au niveau de la notification de message.

Son père claqua la portière, mit le contact avant de saisir sa ceinture de sécurité et de se tourner vers son fils pour lui demander d'en faire de même. Il se figea sur place, fronçant les sourcils en voyant le visage blême de l'adolescent dont le regard ne semblait pas quitter le téléphone entre ses doigts frêles et tremblants. Stiles eut un petit rire amer presque inaudible.

« La bonne blague, susurra-t-il tandis que son père démarra la voiture. »

L'hyperactif boucla sa ceinture et, avec un sourire ironique, il rangea le téléphone dans la poche de son pantalon.

Il savait depuis le début que lire les messages du professeur n'était pas une bonne idée. C'était plus fort que lui, une sorte de curiosité maladive. Il entendait déjà la voix moralisatrice de Scott à ce sujet avec une expression presque désolée sur le visage :

« Déjà, tu n'aurais jamais dû garder ce téléphone portable avec toi toute une nuit. Ensuite, cela ne te regardait en rien ce qui s'y trouve. »

Oui, Scott aurait raison sur toute la ligne : les messages étaient privés et son père passait son temps à lui casser les oreilles au sujet de la vie privée et du fait qu'il écoutât toujours la radio de la police pour être au courant des affaires un peu juteuses même si pour l'heure, Stiles n'avait plus vraiment envie de meurtre ou de corps mystérieusement coupés en plusieurs morceaux. Il désirait une année tranquille dans cette ville presque tranquille. Il avait fait la promesse à son père de ne pas provoquer inutilement ses professeurs — surtout Harris — et de garder ses distances dans tout ce qui était enclin à lui donner des idées totalement surréalistes (attacher Jackson dans un fourgon de la police et de le laisser en pleine forêt faisait partie de ce genre d'idée). Il devait tout faire pour ne plus avoir des remarques sur son comportement, ne plus avoir de retenues — même si de ce côté, ce n'était pas vraiment lui le responsable. Du moins, pas pour toutes les retenues.

Avant même d'être arrivé aux abords de l'école de Beacon Hills, le jeune homme en avait assez de cette journée. Il n'avait aucune envie de déambuler dans les couloirs à la recherche de Scott pour le prochain cours ou de manger la nourriture indigeste de la cantine. Il n'avait aucune envie d'être accoudé au bord de son pupitre d'un geste nonchalant à observer le professeur de Mathématiques expliquer certains principes complexe d'Algèbre. Il n'avait aucune envie de se rendre en cours d'Histoire et de s'endormir à moitié sur les conflits ayant amené à la guerre de Sécession. Il n'avait aucune envie de se changer pour la séance de Sport où il devra escalader un mur avec comme soutien Scott qui le tiendra d'une main en bâillant à s'en décrocher la mâchoire. Il n'avait aucune once d'envie de supporter le « coaching » un peu musclé du Coach sur son endurance catastrophique et finir sur la énième anecdote sur la vie tumultueuse du professeur d'économie.

Non. Stiles avait juste envie de sécher les cours et de se rouler en boule dans sa couette et d'en sortir seulement après la fin de l'hiver.

Il savait pertinemment bien que le réel problème était qu'il ne voulait pas cette « confrontation » avec Harris même s'il se doutait bien que ce n'était qu'une petite conversation polie et qu'il pourra tourner les talons sans demander son reste. Il n'avait pas envie de le voir ou de lui adresser la parole ou un semblant de regard en biais. Du moins, il n'en avait plus aucune envie.

Pas après ce stupide message sans doute anodin qu'il avait reçu de la part du professeur Finstock — du moins, il avait lu ce stupide message. Avoir mal compris ? Stiles était persuadé du contraire : il avait très bien compris. Le Coach n'était pas du genre à tourner autour du pot.

Il pourrait tout aussi bien laisser couler les choses, se dire qu'après tout, ce n'était pas de la faute de Harris si le Coach avait envoyé ce message. Il aurait pu tout aussi bien en vouloir à ce dernier plutôt qu'au chimiste. C'était même la chose la plus logique qu'il soit, mais Stiles était l'être le moins logique de Beacon Hills. Peut-être était-il plus facile de haïr et d'en vouloir à Harris plutôt qu'au professeur d'économie ?

Ou peut-être que Stiles avait eu besoin d'une raison suffisante pour éviter de chercher à comprendre le comportement récent du chimiste ? Ou simplement pour le sortir de son esprit ? Une raison bien puérile, mais il s'en moquait éperdument. Il n'avait pas de compte à lui rendre ni à se justifier.

Il se trouvait tellement ridicule de lui avoir avoué qu'il ne le détestait pas. C'était un fait avéré : il ne détestait pas du tout son professeur de Chimie alors que son père en était persuadé et même Scott le pensait. Même Lydia et Allison. C'était même étrange de la part de l'adolescent de n'avoir ressenti aucune haine pour cet homme qui semblait avoir quelque chose contre lui. Comme si c'était physique et qu'il ne pouvait pas s'empêcher de le remettre sur le droit chemin par des retenues interminables et des sarcasmes durant ses cours.

Et ce message envoyé hier soir comme quoi Harris ne le détestait pas non plus. Stiles avait du mal à le croire et pourtant, il savait au fond de lui que le professeur ne mentait pas. S'il ne le détestait pas, pourquoi s'en prendre constamment au jeune homme ? Pourquoi hier n'avait-il pas sauté sur la multitude d'occasions pour le coller pour un mois ? Avait-il vraiment décidé du jour au lendemain que ce serait judicieux de lui fiche la paix ?

Ah ! La bonne affaire…

Stiles sortit de la voiture stationnée à quelques mètres du perron de l'école. Il fit un signe de la main à son père qui en fit de même avant de redémarrer la voiture et de se faufiler entre celles des autres parents en train de déposer leur précieuse progéniture. L'adolescent réajusta la sangle de son sac à dos sur son épaule et soupira d'exaspération en basculant la tête en arrière.

Il y avait certes des alternatives à tout cela : demander à Scott ou même à Lydia de lui rendre un service avec cette histoire de portable. Glisser ce dernier dans le casier du chimiste dans la salle des professeurs, près du bureau du proviseur de l'établissement et pour ce qui était de son propre téléphone, il se disait qu'il pouvait très bien s'en passer jusqu'au lendemain matin tout en suggérant à ses amis d'éviter de lui bombarder de messages ou d'essayer de l'appeler.

Tout cela était ridicule. Tout cela pour un stupide message. Et à tête reposée — ainsi que bien plus tard, devant l'air circonspect de Derek Hale à la fête du Nouvel An pendant l'explication de ce passage, il trouvera sa réaction exagérée et puérile.

Pour l'heure, il avait juste envie qu'on lui fiche la paix.

Il arpenta les couloirs sans faire attention aux autres élèves autour de lui. Il ignora le sourire d'Allison en train de le saluer avec Lydia juste à côté de leurs casiers. Il ignora tout aussi sèchement Erica qui lui tapota l'épaule d'un geste affectueux tandis qu'elle rejoignait Boyd et Isaac se trouvant devant la classe de Mathématiques. Isaac arborait un air fatigué, comme si la pleine lune était pour ce soir. Le jeune homme était encore sous le choc de la discussion houleuse qu'il avait eue avec Derek Hale un peu plus tôt. L'Alpha lui avait fait comprendre d'un grognement menaçant qu'il devait retourner en cours sous peine de représailles quelque peu violentes. L'orphelin avait acquiescé en promettant à son chef de meute qu'il ne séchera plus un seul jour d'école. Derek n'avait pas su déterminer si les battements effrénés du cœur de son Beta étaient dus au stress d'avoir été remis sur le droit chemin par l'Alpha ou si cela ne révélait qu'un mensonge éhonté.

Stiles se plaça devant son casier, l'ouvrit dans un geste lent et mécanique avant de bloquer devant ses manuels et autres babioles entassés. Il prit ses affaires et referma le tout non sans soupirer une nouvelle fois d'exaspération. Il parcourut les alentours du regard tout en enfouissant ses livres dans son sac à dos. Scott n'était pas encore arrivé. Il aperçut au loin Danny discuter avec un camarade de classe. Jackson n'était pas encore là non plus. Tant mieux. Stiles n'était pas d'humeur à supporter sa belle gueule. Il tâta la poche de son pantalon pour vérifier que le portable était toujours à sa place avant de prendre une grande inspiration.

Il retournait à son plan initial : Entrer. Saluer. Déposer le téléphone sur le bord du bureau. Reprendre le sien. Remercier. Tourner les talons. Ne pas se retourner. Ne surtout pas se retourner. Et sortir de la classe.

Il se donna quelques gifles des deux mains sur les joues pour se remettre les idées en place et se força d'afficher un air détendu.

Un message anodin. C'était juste un message comme tant d'autres.

Il s'arrêta net devant la porte de la salle de Chimie. Par la petite fenêtre de la porte, il pouvait observer Harris effacer le tableau. Il fronça les sourcils quand ce dernier arrêta son geste juste au-dessus de l'exercice de Stiles. Le professeur hésita quelques instants avant de soupirer et d'effacer lignes et lettres qu'avait tracées la main tremblante de l'adolescent. Quand il se frotta les mains l'une contre l'autre pour se débarrasser de la craie qu'il avait sur les doigts après avoir noté la date au tableau, tout en haut à droite comme à son habitude, Stiles entra sans prendre la peine de frapper. Sans s'annoncer, il referma la porte derrière lui, la tête baissée.

Intrigué, Harris le suivit du regard tandis que le jeune homme se rapprochait du bureau professoral en traînant des pieds.

Stiles haussa les épaules avant de lever la tête vers le professeur qui le dévisagea avec ce regard ahuri, les lunettes au bord de son nez, qui lui donnait un air adorable selon le fils du Shérif.

Adorable. Vraiment n'importe quoi, Stiles.

Lentement, Stiles sortit le téléphone de la poche de son pantalon et le posa sur le bord du bureau. Il baissa de nouveau la tête, recula de quelques pas avant de mettre les mains dans ses poches et de taper dans un caillou imaginaire.

Les yeux du professeur passèrent de la tête baissée de l'adolescent au téléphone posé près de ses manuels d'enseignant.

« Il est rechargé, murmura Stiles en le désignant du menton. »

Selon le plan de l'adolescent, Harris devait maintenant lui rendre son téléphone. Cependant, le professeur continuait à le dévisager sans même songer un seul instant de sortir le téléphone du jeune homme de sa veste et de le remettre à ce dernier.

« Vous avez une mine épouvantable, Stilinski. »

Stiles eut du mal à réfréner un rire sans joie, se contentant d'un rictus ironique avant de secouer lentement la tête.

« En quoi est-ce important ? voulut savoir Stiles en fuyant son regard, préférant se tourner vers la porte de la salle de classe.

— C'est une remarque, expliqua doucement le chimiste en sortant le portable de sa veste sans lâcher l'adolescent du regard.

— Remarque futile. »

Harris posa le téléphone près du sien. Stiles récupéra son portable sans demander son reste. Il fit volte-face et avant même d'avoir fait un pas en direction de la porte de la salle, le professeur lui agrippa fermement le poignet. Stiles se tourna vers le chimiste et lui lança un regard à la fois interrogateur et rempli de reproches. Le cœur battant à tout rompre, la respiration légèrement haletante, il tira sur son bras pour le libérer, mais le professeur tint bon sans chercher à lui faire de mal.

« Quoi, professeur ? grogna Stiles entre ses dents. »

Harris le dévisagea un moment, scandant son visage. Il soupira et lâcha le poignet du fils du Shérif qui s'empressa de le masser plus machinalement que nécessaire.

« Vous allez être en retard à votre premier cours, fit simplement Adrian. »

Stiles aurait voulu lui répliquer qu'il serait certainement en retard si le professeur lui agrippait le bras de cette manière, mais se contenta de lui lancer un regard noir. Il tourna les talons et se dirigea d'un pas décidé vers la porte de la classe. La main sur la poignée, il se tourna vers Harris qui avait déjà rangé son téléphone dans sa veste :

« Au fait, monsieur Harris, juste comme cela, fit Stiles d'une voix mielleuse. Remettez mon "bonjour" au Coach. »

Le principal intéressé se figea et avant qu'il eût le temps de répliquer quelque chose, l'adolescent ajouta sur le même ton :

« Je suis certain qu'il sera ravi d'être salué par le pire joueur de sa carrière d'enseignant et qu'il trouvera à nouveau un moyen de vous demander de me foutre en retenue juste pour éviter que je lui pourrisse l'existence durant le premier match de la compétition. Ce serait bête que vous ne lui rendiez pas ce petit service, n'est-ce pas ? »

Stiles sortit non sans claquer la porte derrière lui, laissant Harris la mine déconfite. Les mains moites et le cœur battant à tout rompre dans sa poitrine, il serra les dents et se précipita vers la salle où il devait avoir Mathématiques. Il croisa Jackson qui ne le remarqua même pas, trop occupé à discuter avec Scott.

Avec Scott ?!

Stiles s'arrêta net pour les observer, bouche bée. Jackson et Scott semblaient discuter tranquillement juste à un mètre de la porte de la classe. Et l'air totalement niais de son meilleur ami semblait lui renvoyer l'idée absurde qu'il était plutôt ravi de discuter avec son co-capitaine.

Très bien. Ils pouvaient bien discuter de ce qu'ils voulaient après tout. Et même se marier et avoir une bonne portée de louveteaux qui viendra manger le pauvre Stiles les nuits de pleine lune. Stiles s'en moquait totalement.

Il se moquait totalement du fait que Harris n'ait pas réagi à sa sortie plutôt impolie. Il se moquait même totalement du fait qu'elle fût impolie.

Il se moquait totalement que les notifications de son téléphone révélaient que contrairement à l'adolescent, Harris n'avait pas lu un seul message et qu'il avait respecté sa vie privée.

Il se moquait totalement que son poignet récemment agrippé par Harris était étrangement brûlant.

Il se moquait totalement du fait que le chimiste se soit inquiété de sa mine épouvantable. Il se moquait totalement que dans un coin de son cerveau, ses neurones avaient trouvé ça plutôt inhabituel venant de la part d'Adrian Harris.

Il se moquait totalement de cette envie de frapper quelque chose de rage.

Si seulement Stiles pouvait se moquer du message absurde du Coach. Et si seulement Harris avait eu le temps de lui expliquer que c'était une habitude venant de Finstock et qu'il ne fallait pas en tenir rigueur. Surtout que, dans l'absolu, si Stiles avait pris le temps de remonter un peu plus leur conversation, il se serait aperçu que Harris le défendait et qu'il ne pliait pas aux exigences du Coach et que ce dernier avait tourné cela en dérision.

Si seulement Stiles pouvait apercevoir en ce moment Harris casser — peut-être de rage — un crayon rouge servant à ses corrections seulement avec le pouce et l'index tout en se demandant pourquoi il avait cru un seul instant que l'adolescent n'aurait pas l'audace de consulter ses messages privés.

Si seulement Stiles pouvait calmer les battements effrénés de son cœur et faire disparaître le poids dans son estomac.

Si seulement Stiles pouvait mordre à sang sa lèvre inférieure pour contenir ses larmes, il n'aurait pas à enfouir la tête dans ses bras frêles tandis que le professeur de Mathématiques faisait l'appel.

Si seulement Stiles avait pu écouter un seul conseil de son père : le respect de la vie privée.

Mais Stiles se moquait totalement de tout cela.

Stiles se moquait totalement de Harris. Il pouvait bien le haïr, jouer avec ses nerfs, l'humilier, lui lancer des sarcasmes toute la journée. Il pouvait tout aussi bien le coller toute l'année et même jusqu'à la fin de ses études. Il s'en moquait totalement.

Si seulement Stiles pouvait s'en convaincre et si seulement il pouvait sortir le chimiste de son esprit juste assez longtemps pour retrouver un semblant de maîtrise de lui-même.

Oui, Stiles se moquait totalement d'Adrian Harris. Il pouvait bien faire l'appel froidement, s'en prendre à deux élèves qui avaient juste chuchoté pendant deux secondes, faire pleurer une des filles en lui lançant sèchement des sarcasmes sur sa capacité à réfléchir à un problème simple. Il pouvait tout aussi bien réfléchir à un moyen de parler de tout cela avec Stiles et de mettre les choses à plat tout en faisant grincer sa craie sur le coin en haut à gauche du tableau, faisant crisper toute la classe derrière son dos. Il pouvait tout aussi bien secouer l'adolescent et lui hurler dessus à s'en péter les cordes vocales. Il pouvait tout aussi bien lui faire comprendre que tout cela n'était qu'un malentendu.

Cela ne changera rien.

Rien du tout.

Fin du chapitre 8


Note de l'auteur : je sais. Un pas en avant, quinze en arrière. Navré pour l'attente. Bonne année 2016!