Si Asuka passe par là : merci pour notre petite discussion l'été dernier... Elle a mis le temps à cogiter, mais c'est aussi elle qui est la raison de mon retour sur le site ^^...

Chapitre 3

Les premières nouvelles annoncées par le père de Tetsu la nuit de l'accident, s'étaient confirmées avec le réveil du bassiste. En apparence, et bien qu'il ne souffrait que de quelques contusions, coupures, foulures, nul ne pouvait deviner l'ampleur des dégâts… Mais c'était bien de ses jambes qu'il fallait s'inquiéter. A ce stade, les médecins ne purent que répéter ce qu'ils avaient déjà dit : que ce n'était pas gravé dans le marbre, qu'avec de la volonté, peut-être qu'il serait possible pour Tetsu de se tenir à nouveau sur ses deux jambes. En réalité, une bonne partie du résultat dépendrait surtout de lui. Lui qui avait une forte volonté, comme chacun le savait. Mais pour autant, suffisait-il de le vouloir ?...

Dans les 3 membres restant du groupe, personne n'osa demander aux parents ni aux sœurs de Tetsu des détails. Ils étaient là lorsque le médecin avait annoncé à Tetsu ce qu'il en était, et pas besoin de boule de cristal pour savoir qu'il n'avait pas pu prendre la chose avec philosophie. Mais voilà maintenant des jours qu'il était au courant. Pour ne pas le fatiguer, les médecins n'autorisaient les visites qu'à sa famille, jusqu'au jour où ils jugèrent que le bassiste avait suffisamment récupéré –en terme de fatigue, du moins- pour recevoir d'autres visites s'il le souhaitait. Evidemment, le premier appelé par le père de Tetsu fut Ken, qui accourut à l'hôpital sans se faire prier, et entra dans la chambre qu'occupait son ami en manquant de dégonder la porte. Le voir était un soulagement. On avait eu beau lui dire qu'il était en vie, le constater par lui-même lui enlevait un poids, c'était ainsi. Tetsu l'accueillit par un sourire fatigué.

Ken-chan…

Ken se considérait comme sensible, juste ce qu'il fallait. Pas du genre à pleurer comme une madeleine, mais pas un mur non plus. Mais il se sentit perdre ses moyens en voyant le visage marqué de son meilleur ami. L'habitude et les années avaient fait qu'il était de bon ton de voir un Tetsu souriant de toutes ses dents, l'œil pétillant… Et ce visage fatigué, usé n'était pas lui. Le voir allongé dans son lit sans bouger, et savoir pourquoi il ne pouvait pas bouger surtout, fit l'effet d'un coup de poing au guitariste. Mais même si c'était douloureux, le voir, lui parler, le soulagea beaucoup.

Mon vieux, soupira-t-il sur un ton affectueux, si tu n'avais pas l'air si fragile, je t'embrasserai. La peur que j'ai eue…

Et la mienne…

Comment tu te sens ? Même si on a dû te demander ça 1000 fois…

Tu sais… commença Tetsu d'une voix fatiguée, pour mes jambes…

Oui. Ton père nous a expliqué, répondit Ken en détournant le regard malgré lui.

C'est… toi que je voulais voir.

Oui ? Si je peux faire quelque chose…

Oui… Ken il faut que tu me promettes…

Oui ? Tout ce que tu voudras ! Tu n'as qu'à demander !

Par principe, il était prêt à lui décrocher la lune. Pour tout dire, sur le chemin, il s'était imaginé 20 fois la conversation. Il s'imaginait des scénarios angoissants, dans lesquels Tetsu ne décrocherait pas un mot. D'autres où il refuserait carrément de le voir, préférant rester seul. D'autres encore, où il pleurerait… Mais il n'avait pas vraiment imaginé de vraie conversation. Oh bien sûr, les yeux rougis de Tetsu montraient sans mal qu'il avait pleuré. Beaucoup, et il y a peu de temps encore. Mais il lui répondait. Il ne s'enfermait pas dans le silence. Quoi qu'on en dise, Tetsu était un fameux bonhomme. Et Ken savait bien qu'il ne pourrait pas le réconforter ou l'aider. Mais s'il y avait la moindre petite chose qu'il puisse faire pour lui, alors la question ne se posait même pas. Il s'assit sur une chaise près du lit, et attendit. On aurait dit que Tetsu avait du mal à parler. Sa voix était faible et ses phrases, hachées. Aussi ne voulut-il pas le presser.

Promets-moi… Jure-moi… que tu ne me laisseras pas être une charge pour mes parents… ou pour vous.

Une charge ?

Si je ne remarche pas… expliqua Tetsu en fermant les yeux comme pour s'empêcher de pleurer. Vous devrez me laisser…

Tetsu… Même à moitié mort, tu continues tes conneries, murmura Ken en se grattant la tête, l'air désolé.

Je suis sérieux… Il n'y a qu'à toi que je peux demander ça.

Demander quoi ? s'agaça le guitariste, qui aurait dû prévoir ce scénario, venant de lui. A ce qu'on te jette comme une vieille chaussette ? A ce que tes parents, qui soit dit en passant auraient sans hésiter échangé leur place avec la tienne dans cette voiture, tes sœurs, tes amis te laissent tomber au moment où tu auras le plus besoin de tout le monde ? Aucune chance.

Mais…

Aucune chance, j'ai dit. Ne sois pas si fier. Tu vas avoir besoin de nous. Tu ne t'en sortiras pas seul. Alors n'essaie pas d'écarter qui que ce soit. Je ne te laisserai pas faire. On ne peut pas grand-chose pour toi, juste être présent, alors on va au moins faire ça. Je ne connais pas une personne proche de toi qui me contredirait.

Si… je ne remarche pas… articula le bassiste, la voix chevrotante.

Tu n'en sais rien. C'est trop tôt.

Oui, mais il y a de fortes chances… Ken, tu le sais, pas vrai ? Si je ne remarche pas… J'en mourrai.

Ne dis pas ça… marmonna le guitariste en regardant ailleurs.

Je ne sais pas quoi faire. Je suis bloqué dans ce lit et je… je n'ai jamais eu aussi peur de toute ma vie.

Je comprends… enfin… Je crois.

Tu veux bien rester avec moi… un moment ?

Bien sûr. Tout le temps que tu veux.

Comprendre… En réalité, Ken ne pouvait pas comprendre ce qu'il éprouvait. Il pouvait juste imaginer. L'angoisse d'être prisonnier, de ne pouvoir bouger. D'attendre après les autres pour tout. Cela devait être insupportable. Lui-même ne s'y ferait pas. Comment Tetsu aurait-il pu ? Si cela devait être définitif, alors… Mais Ken refusa cette idée. Cela n'était pas possible. Ce n'était ni juste, ni concevable. Certains préfèrent habituellement imaginer le pire afin d'être préparés, Ken lui, trouvait le pire insoutenable cette fois.

Quelques larmes s'échappèrent en silence des yeux du bassiste. Il se sentait tellement mal, tellement seul… La compagnie de Ken lui faisait du bien et en même temps, il s'en voulait de lui infliger ça. Ken, et tout le monde d'ailleurs, serait gêné en sa présence. Personne ne pourrait rien dire pour le consoler ou l'aider, et cela serait embarrassant… Et Tetsu détestait être une source d'embarras. Il se sentait un peu mieux, même si c'était très relatif, d'avoir osé avoué qu'il avait peur. Et encore. Il était terrifié, plus exactement. Il ne comprenait pas ce qui lui arrivait, ne savait comment y remédier… Tout cela lui semblait profondément injuste.

Une poignée d'heures plus tard, Ken sortit de la chambre, Tetsu lui ayant assuré que ça allait et qu'il n'allait pas rester vers lui toute la journée non plus. Il se sentait vidé. Pourtant il n'avait fait que rester là, sans parler, sentant bien que le bassiste n'en ressentait pas l'envie. Mais du coup il avait eu le temps de réfléchir, et peu importe comment il envisageait les choses, ce n'était pas brillant. Il n'arrivait même pas à se mettre en colère contre le sort, il était juste abattu… Remettant son écharpe en place, il aperçut Hyde, assit sur un des sièges dans le couloir.

Tu es là depuis longtemps ?

Un moment. J'ai eu ton message alors… Je suis venu. Comment il est ?

Mieux que je ne le serai à sa place. C'est Tetsu… expliqua Ken sur le ton le plus léger qu'il put. J'ai toujours dit que ce gars était un roc.

C'est vrai ?

Oui enfin, il est marqué… tempéra-t-il, réalisant que le fait de ne pas l'avoir vu hurler n'était pas un signe de bonne santé pour autant. Je crois qu'il est un peu perdu…

C'est normal. Je suppose.

Tu peux y aller. Il ne dort pas. Je crois qu'il a assez dormi.

J'y vais… murmura Hyde en se levant. Je me concentre juste pour… Tu sais… ne pas craquer.

Tu veux que je t'attende ?

Non, je t'en prie… Ca n'aurait pas de sens que je craque et pas lui.

Ken lui avait dressé un portrait qu'il arrivait à peu près à décoder. Tetsu ne devait pas être dans un état hystérique –comme lui le serait sûrement s'il était à sa place-, mais ce n'était évidemment pas la grande forme non plus. Il avait peur d'à peu près tout. Que Tetsu craque devant lui et qu'il ne parvienne pas à se retenir… Que Tetsu le repousse… Un peu comme Ken, en somme. Mais surtout, il avait peur de ne pas être à la hauteur. S'il y avait bien un moment où il fallait être fort, c'était maintenant. C'était essentiel. Et Hyde eut peur de ne pas savoir faire face. Il secoua la tête. Encore une fois, il ne pensait qu'à lui. Si Tetsu avait envie de pleurer, peu importe combien c'était dur à regarder, il devait l'accepter. Et le soutenir de la meilleure façon.

Lorsqu'il entra dans la chambre, là encore il fut traversé par les mêmes sentiments que Ken. Il déglutit difficilement. Il lui semblait ne pas avoir vu Tetsu depuis une éternité, alors que cela ne faisait pas si longtemps. Mais c'était la première fois depuis l'accident. Et puis, poussé par la tension qu'il ressentait comme quand on est au pied du mur, Hyde inspira un grand coup et fit le vide dans sa tête, se promettant de craquer après si nécessaire, mais d'assurer tant qu'il serait dans cette pièce.

Tu es venu… murmura Tetsu avec un maigre sourire.

Tet-chan… Les médecins ne voulaient pas qu'on te fatigue alors… C'est seulement maintenant qu'on a le droit…

Ce n'est pas un reproche… Je suis… content.

Tu ne dis rien ?

Je ne sais pas quoi te dire, avoua Hyde sincèrement.

Je suppose que toi non plus, tu ne voudras pas faire ce que je demande…

Moi non plus ? répéta Hyde sans comprendre. Et comment pourrais-je te refuser quelque chose ? De quoi s'agit-il ?

Oublie ça.

Tet-chan, je veux que tu saches que je suis là. Je ne sais pas encore en quoi je peux t'être utile, mais s'il y a quoi que ce soit… Je peux que tu saches que tu peux compter sur moi… dit-il d'une voix plus assurée qu'il ne l'aurait cru.

Je sais. Merci.

Il n'y a rien, pas vrai ? murmura Hyde, plus démuni que jamais.

Hélas non. Je commencerai dans quelques jours ma rééducation. Et sauf si tu as une formule magique, tu ne peux pas faire que mes jambes fonctionnent.

Elles fonctionneront.

Tu ne sais pas…

Je le sais. Tu as plus de volonté que n'importe qui que je connaisse. Ca prendra peut-être du temps et des efforts, mais tu y parviendras.

Ce n'était pas bien du tout, de dire une telle chose. Les promesses, les médecins se gardaient bien d'en faire, car l'espoir est une chose trop cruelle. Hyde ne devrait pas se tenir là, quelques jours à peine après l'accident, alors que Tetsu était traumatisé, et lui dire « c'est bon, ça ira ». Pourtant c'était sorti naturellement, parce qu'il le pensait. Il n'en savait rien bien sûr, mais il savait au moins une chose : si quelqu'un pouvait y arriver, c'était bien Tetsu. Pour lui, il n'y avait pas de doute. Le leader sembla surpris par sa foi en lui ou quoi que ce soit d'autres qui lui permettait d'être si optimiste. Il en fut même quelque peu agacé. Les encouragements, il en connaissait un rayon sur le sujet. On les dispensait à tour de bras et ils étaient parfois absurdes, quand la situation n'était pas gagnée d'avance. Mais parce qu'il était trop fatigué pour s'énerver, il se contenta de répliquer :

Tu as l'air d'en être sûr.

C'est tout ce que je peux faire : croire en toi.

J'ai bien peur que ce soit plus compliqué que ça…. Il faut être un peu réaliste, Hyde…

Il faut te battre, Tet-chan. Je sais que tu peux le faire.

Je suis fatigué… murmura le bassiste en fermant les yeux, lui faisant ainsi comprendre que le chapitre était clos. Pour le moment, je veux juste me reposer.

Je comprends. Je repasserai.

Oui…

Hyde se massa les tempes en sortant de la chambre. Il n'était pas fier de lui. Il avait toujours été un peu maladroit pour exprimer ce qu'il ressentait, quelle que soit la situation. Dans sa tête, c'était clair, mais dès qu'il ouvrait la bouche, cela ne sortait jamais comme il le fallait. Il n'avait pas de mauvaises intentions, il voulait juste aider, mais il avait bien senti que son optimisme, loin de l'encourager, avait agacé le bassiste. Il ne pouvait pas lui en vouloir. Il n'y connaissait rien, mais il se doutait que quand on subit un coup dur, on passe par différentes phases. Et il se doutait qu'avant de pouvoir se relever –au sens figuré, pour le coup-, Tetsu devait expérimenter d'autres choses. Là, il était abattu. Et rien n'était plus normal. Sauf que l'abattement, tout compréhensible qu'il soit, pouvait finir par le paralyser, s'il ne se secouait pas. Et Hyde voulait bien être celui qui lui filerait des claques. Même si le bassiste devait lui en vouloir pour ça.

Le problème, c'était que le chanteur n'y entendait rien sur ce sujet. Y avait-il un timing ? Secouer les gens avant qu'ils ne s'enfoncent, oui, mais probablement pas tout de suite. Y avait-il une période « obligatoire » durant laquelle Tetsu devait s'apitoyer, et à quel moment pouvait-on dire « stop, ça suffit, maintenant tu te bouges ! ». Après tout, cela ne faisait que quelques jours… Il aperçut au loin le médecin qui s'occupait de Tetsu, et il y vit l'occasion d'un peu mieux comprendre…

Docteur, je peux vous parler ? C'est à propos d'Ogawa Tetsuya.

Je ne peux parler qu'à la famille, pour son dossier. Vous le savez bien.

Il ne s'agit pas de ça. Je veux vous demander autre chose, expliqua Hyde, décidé. J'ai besoin de vos conseils. Pour mieux comprendre, et mieux agir.

Dans ce cas… Bon. Attendez-moi ici, j'ai quelque chose à régler et je suis à vous.