11. — Comment ça, c'est « Granger » ? demanda Lucius avec une extrême circonspection.

Dans un état proche du manque, Snape croisa les bras pour immobiliser ses mains tremblantes sous ses aisselles. Ses pieds se mirent alors à remuer sous sa chaise, comme pour prendre le relai.

— Elle n'est pas venue hier soir et je ne l'ai pas revue depuis, lâcha-t-il d'une voix blanche. Elle ne peut pas changer les règles comme ça… elle ne peut pas… deux jours à attendre avant la prochaine séance c'est trop long, je ne tiendrai jamais…

L'autre homme, qui venait d'arriver et ne s'était donc pas encore assis à sa table, alla plutôt se placer près de lui pour lui poser avec précaution une main fraternelle sur l'épaule, la mine grave.

— Mais, Sev… Granger est morte la nuit de la Bataille, dit-il en scrutant ses réactions.

— Elle est tout ce qu'il y a de plus vivante puisque je te dis que c'est elle, la septième année !

— C'est bien ce qui m'inquiète, justement… Viens, il faut que tu voies quelque chose.

Le sorcier suivit son ami en-dehors de la Taverne puis dans les rues de Pré-au-lard, jusqu'au cimetière où celui-ci le guida dans les allées pour le mener devant une pierre tombale au nom d'Hermione Jean Granger. Les yeux rivés sur l'inscription nominative, il réentendit dans sa tête la voix de son élève lui disant : « Peut-être que je suis aussi froide que la pierre. » Il vacilla et s'aida du bras de Lucius pour se maintenir debout tandis qu'il revoyait ses élèves le dévisager après sa première altercation avec la jeune femme en classe, Ginny Weasley fondre en larmes après qu'il ait craché préférer que sa meilleure amie soit morte et l'air effaré de McGonagall après qu'il lui ait confirmé que son élève était impliqué dans son changement de comportement. Une nouvelle interprétation remplaça tout à coup celles qu'il avait données à toutes ces réactions. Elles ne répondaient pas aux manifestations de son tempérament hargneux, contrairement à ce qu'il avait pensé, mais au fait de le voir et l'entendre s'adresser à et parler de Granger comme si elle était vivante.

— Tu veux bien m'aider à m'asseoir, Lucius ? marmonna-t-il à son ami qui le laissa se tenir à lui, s'accroupissant pour accompagner ses mouvements pendant qu'il s'asseyait au pied de la tombe.

Il revoyait maintenant tous les moments qu'il avait crû passer avec elle et chaque fois, la jeune femme se dissipa progressivement sous ses yeux qui lui montrèrent ainsi ce qu'il aurait dû voir. Il se vit déplacer une chaise, se mettre à genoux devant et en empoigner les pieds avant / lancer un premier sort dans l'escalier pour le trouer, un second pour que le trou dans la pierre ne soit pas blessant et agripper une colonne de la rampe / rapporter la tenue de détenu d'azkaban, l'enfiler, aller appuyer un avant-bras sur son bureau, s'assénant des coups de ceinture dans le dos de l'autre main.

— Tout ce qui est arrivé ne s'est passé que dans ma tête, hoqueta-t-il en le réalisant. Granger était une création de mon esprit, il s'est servi d'elle pour me faire comprendre quelque chose. Mais quoi ?

Relevant les yeux vers la pierre tombale, son regard rencontra celui de la jeune femme, penchée au-dessus de celle-ci. Ses cheveux étaient en désordre, sa peau desséchée se décollait en partie de son visage émacié aux os saillants et ses vêtements étaient couverts d'un mélange de terre et de sang.

— Tu m'as tuée, Severus, l'accusa-t-elle d'une voix spectrale en pointant vers lui un index décharné.

Jaillissant du plus profond de son esprit, un souvenir immergé remonta à la surface avec la force d'un geyser et le sorcier se remémora la mort de son élève. L'antidote qu'il avait avalé avant de rejoindre le Seigneur des Ténèbres dans la cabane hurlante ayant fait son effet après la morsure de Nagini, il s'était discrètement joint aux affrontements qui avaient lieu dans la forêt interdite. Sa belle lionne était là, en train de se confronter à des mangemorts, entourée d'une poignée de ses camarades qui en faisaient autant. Lorsqu'un des hommes masqués brandit sa baguette dans la direction de la jeune femme, il dégaina la sienne et lui lança un sort de mort qu'il avait créé adolescent. Mais c'est elle qu'il atteignit de plein fouet, la figeant sur place un court instant pendant lequel elle échangea un regard avec lui, qui hurla désespérément son prénom puis s'écroula au sol en même temps qu'elle.

— Je l'aimais et je l'ai tuée, souffla-t-il, des larmes ruisselant sur ses joues.

— Oui, enfin, ce n'est pour me vanter mais je t'y ai un peu aidé, quand même, intervint Lucius dans un soupir rêveur. Tu es mon ami, je ne pouvais pas te laisser te compromettre avec cette sale petite sang-de-bourbe dont tu étais tombé amoureux. Alors, j'ai dévié ton sort vers elle.

Ne pensant plus à rien d'autre qu'à cet aveu, Snape se saisit de sa baguette et, d'un ton monotone, lança un avada kedevra à l'homme debout à côté de lui. Pris de court, celui-ci n'eut pas le temps de réagir et s'effondra dans un bruit sourd sous le regard vitreux de l'enseignant pour lequel tout prenait sens. Sa conscience ayant refoulé le souvenir de son traumatisme, son inconscient, qui lui s'en souvenait, avait imaginé un scénario sadomasochiste destiné à satisfaire sa volonté de souffrir pour se punir d'avoir tué la femme qu'il aimait. Avec le recul, il ne pouvait qu'admettre que son hallucination lui avait donné des indices sur sa nature en lui rabâchant que leur jeu pervers ne tenait qu'à lui, en lui affirmant tout savoir de ce qu'il avait en tête et en l'incitant à s'interroger sur lui-même.

— Je suis tellement désolé, mon Hermione, gémit-il en s'allongeant sur la tombe.

Retrouvé dans cette position le lendemain matin, le corps sans vie de son ami reposant à ses pieds, on l'emmena à l'hôpital après avoir tenté en vain de lui faire raconter ce qu'il s'était passé. A la minute où on l'avait interné dans le service psychiatrique, Snape s'était aperçu qu'avoir appris qu'il n'était pas responsable de la mort de sa sorcière n'enlevait rien au fait qu'elle était morte de sa baguette et avait décidé de ne jamais se le pardonner, puisqu'il lui était apparu qu'il s'agissait du seul moyen de la garder auprès de lui, aussi hallucinatoire soit-elle. Recroquevillé à même le sol dans un coin de sa chambre capitonnée, les genoux repliés contre le torse, il vit ce soir-là sa porte s'ouvrir sur une jeune femme en blouse blanche, dont la chevelure prit une teinte châtain et se boucla sous son regard dément qui fixa ses yeux prenant alors une couleur miel.

— C'est l'heure d'avaler votre potion, monsieur Snape.

Souriant derrière les mèches de cheveux cachant son visage baissé, le sorcier répondit calmement.

— Je ferai tout ce que vous voudrez, professeur.