Louane observa d'un ton dubitatif Joackim. Le métamorphe était en train de finir de se préparer. Il semblait tout à fait détendu, comme s'il considérait l'idée de plonger au cœur du repaire de ses ennemis comme une promenade de santé. L'adolescent saisit un petit tube qui se trouvait dans son sac à dos et en sortit une lentille de contact qu'il examina un instant entre son index et son pouce. La technologie l'époustouflerait toujours. Comment était-il possible d'avoir intégré une caméra à un objet aussi petit et aussi fin ?
— Je n'aime pas ce plan, finit par souffler Louane.
— Je sais, répondit Joackim en approchant la lentille de son œil. Mais c'est la meilleure solution qu'on ait.
— Et si jamais tu te fais attraper ? insista la jeune fille.
— Tu t'inquiètes pour moi ? s'amusa le métamorphe.
L'adolescente se mordit les lèvres.
— Oui. Je sais que tu penses pouvoir te transformer de façon impeccable et duper les Nettoyeurs et je veux bien croire que tu as un don fantastique pour le mimétisme … Mais tu ne vas pas affronter n'importe qui. Ils ne vont pas se laisser avoir si facilement, ils vont se méfier et la moindre erreur te sera fatale.
— C'est trop mignon, toute cette sollicitude, ironisa Joackim. Matt va finir par devenir jaloux si tu continues à t'en faire comme ça.
Le garçon jeta un coup d'œil vers le salon et Louane suivit son regard. Le photographe était penché par-dessus l'épaule de Danny, lui-même installé devant un écran d'ordinateur. Matt releva la tête et adressa un petit sourire à sa copine. La jeune fille se détourna pour observer le métamorphe coller une sorte de pastille de la taille d'une pièce de monnaie contre sa gorge. Le rond prit aussitôt la couleur de la peau du Protecteur et l'adolescent le tapota avec son index et son majeur.
— Ca te manque, tous ces petits gadgets ?
— Pas vraiment. Je ne supporte pas les lentilles de contact et je n'aime pas savoir que tout ce que je vais dire va être enregistré et entendu par des gens que je ne connais pas forcément, lança Louane.
Joackim haussa les épaules et la jeune fille reprit :
— Sérieusement, on fait quoi si les Nettoyeurs découvrent ta véritable identité ?
— Ce serait étonnant qu'ils y parviennent, répliqua l'adolescent. Ceux qui connaissent mon vrai nom et mon vrai visage se comptent sur les doigts d'une main à laquelle ils manqueraient l'annulaire et l'auriculaire.
— Arrête de faire le pitre. Je suis sérieuse, s'agaça Louane.
— Moi aussi. Je ne m'appelle pas Joackim, en réalité. Il n'y a vraiment que trois personnes qui sont au courant de mon vrai nom, c'est-à-dire mes parents et moi. Donc ça m'étonnerait que quiconque puisse découvrir qui je suis en réalité.
La jeune fille se contenta de fixer le Protecteur sans répondre et celui-ci referma son sac à dos avant de lui donner une tape sur l'épaule.
— Si jamais il devait m'arriver malheur, je compte sur toi pour prendre la relève. Tu ne savais peut-être pas réagir en situation réelle, mais tu étais douée pour monter des plans, non ?
Louane secoua la tête en baissant les yeux et Joackim se pencha pour l'embrasser sur la joue.
— Aies un peu confiance. Tant qu'il y a de la vie, il y a de l'espoir.
L'adolescente se recula et le métamorphe lui adressa un sourire moqueur avant de retourner dans le salon. Matt vint rejoindre la jeune fille qui se rongeait la peau du pouce en fixant le Protecteur.
— Ça va ?
— Oui. Je crois, murmura Louane.
— Je … Tu es sûre ?
Devant le regard intrigué que lui lança sa copine, le photographe développa sa pensée :
— Je … Il avait l'air de te draguer et tout, alors … Peut-être que ça te dérangeait ? Parce que moi, ça me dérange un peu qu'il fasse ça.
— Il ne me draguait pas vraiment, le rassura la jeune fille. Il … Il est toujours comme ça, tu sais. Il aime bien séduire les gens. C'est dans sa nature de jouer comme ça … Mais moi, ça ne m'affecte pas vraiment.
Matt hocha la tête, l'air peu convaincu et Louane lui prit la main :
— J'ai peur …
— Moi aussi, avoua le photographe. Mais tant qu'on est tous ensemble, ça devrait aller, non ?
Un pâle sourire se dessina sur les lèvres de l'adolescente. Comme elle aurait aimé en être convaincue …
# #
Je suis en train de mourir. Je le sens. Je n'ai plus de force. J'ai perdu l'appétit. J'ai même perdu le goût de vivre. Qui pourrait me le reprocher ? J'ai essayé de me battre jusqu'au bout, mais personne n'est venu me chercher. Que ce soit parce que je n'ai personne dans ma vie ou parce qu'ils ne m'ont pas trouvé, le résultat est le même. Je suis seul contre mes ennemis. Et je n'arrive plus à leur tenir tête.
J'ai parfois encore quelques souvenirs de ma meute – ou tout du moins, ce que je pense être mes amis - des flashes de visages qui me semblent familiers, des échos de conversations passées. Mais je suis de plus en plus persuadé que j'ai tout inventé. Parce que ma meute ne m'aurait jamais laissé ici. Elle serait venue me sauver. Me sortir de cet enfer.
Mon loup est parti, je crois. Je n'arrive plus à le sentir en moi. Il souffrait trop. Je crois que lui aussi, il a perdu l'envie de se battre, au bout d'un moment, et qu'il a laissé la mort l'emporter. C'est la seule échappatoire qu'il me reste, de toute façon. Il faudrait peut-être que je songe à me laisser glisser dans les ténèbres une bonne fois pour toute …
Mais je n'y arrive pas. Parce que malgré moi, je repense à ma meute. A mon meilleur ami. A ma famille. Et je ne peux pas m'empêcher d'avoir un tout petit espoir qu'il finisse par venir me chercher.
# #
Lydia s'approcha d'Allison, une tasse de café dans la main. Sa meilleure amie était assise près de la fenêtre, le regard perdu dehors, le teint pâle, de gros cernes lui soulignant les yeux. La rousse fut obligée de lui secouer l'épaule pour qu'elle remarque sa présence.
— Tiens, bois quelque chose, ça te fera du bien, fit-elle en lui tendant autoritairement le mug.
La brune le prit et si elle adressa un faible sourire à son amie, ses yeux restèrent tristes. Lydia lissa sa jupe du revers de la main avant de s'éloigner de quelques pas. Elle ne savait pas quoi dire à Allison pour la réconforter. Tout ce qui lui passait par la tête lui semblait morne et sans intérêt et le peu de fois où elle réussissait à parler avec sa meilleure amie, la brune semblait plus abattue que réconfortée par la conversation.
La chasseuse allait déjà mal avant que Scott ne disparaisse. Elle s'était ouverte à Lydia et Erica de ses problèmes de santé et ses deux amies avaient fait tout ce qui était en leur pouvoir pour la rassurer et la conseiller. Et maintenant que l'adolescent s'était fait kidnappé, rien ne semblait pouvoir sortir Allison du puits de désespoir dans lequel elle était tombée.
Jackson s'approcha de sa petite amie et lui passa un bras autour de la taille. La rousse posa sa joue contre son torse, cherchant du soutien.
— Comment va-t-elle ? chuchota le blond en désignant la chasseuse du menton.
— Mal. Et je ne sais pas comment l'aider à aller mieux … soupira Lydia.
— Tu fais déjà tout ce qui est en ton pouvoir.
— Mais j'ai l'impression que ce n'est pas encore assez, s'agaça la rousse.
Jackson lui embrassa le front.
— Malheureusement, tu ne peux pas la forcer à être heureuse.
La jeune fille ne répondit rien mais échangea un long regard avec Erica, installée à l'autre bout du salon, qui avait suivi l'échange entre les deux fiancés. La blonde finit par tourner la tête pour observer ce qu'il se passait sur l'écran derrière lequel était installé Danny.
Au même instant, le gardien de l'équipe de crosse lança :
— Il y est …
La main d'Isaac se crispa sur le dossier de la chaise où était installé Danny. Jackson et Lydia se rapprochèrent, bientôt suivis par Stiles, Matt et Louane. Allison, elle, ne bougea de sa place. Derek et Peter, qui discutaient dans la cuisine, rejoignirent le reste de la meute pour regarder l'écran d'ordinateur.
Le plan de Joackim se mettait en route. Avec un peu de chance, d'ici la fin de la journée, ils auraient récupéré Scott.
# #
Derek avait accompagné Joackim jusqu'à une petite ville non loin de la base des Nettoyeurs. Le Protecteur avait refusé que l'alpha aille jusqu'au repaire de ses ennemis car il risquait de se faire reconnaître par quelqu'un et donc, de faire rater le plan. Le loup garou était donc reparti à Beacon Hills après avoir déposé le garçon. Le métamorphe avait ensuite marché sur cinq kilomètres, s'enfonçant dans un bois profond malgré les pancartes interdisant l'accès au lieu.
Il avait mis un peu moins d'une heure pour rejoindre la base et y était entré d'un pas détaché après avoir pris l'apparence d'un trentenaire blond, au teint légèrement hâlé. Il avait caché son regard derrière une paire de lunettes de soleil, ce qui devait donner un rendu exécrable sur l'ordinateur que la meute utilisait pour être en liaison avec lui. Mais même si Joackim avait une apparence très différente de la sienne, il préférait qu'on ne voie pas son visage en entier, afin que personne ne s'interroge sur sa présence et ne vienne lui demander de se présenter.
De toute façon, il n'y avait pas besoin de prendre des informations très précises sur la base des Nettoyeurs et les lunettes de soleil ne masqueraient pas complètement les images. En cas de besoin, ce que la caméra cachée dans la lentille de contact filmait serait amplement suffisant pour établir un plan des lieux.
Joackim s'était ensuite glissé dans le bureau du Nettoyeur qui devait négocier avec le laboratoire secret, avait vérifié qu'il n'y avait pas de caméras de surveillance du coin de l'œil et s'était glissé derrière son ennemi, faisant mine d'aller chercher un dossier dans un meuble. Il lui avait ainsi planté une seringue dans le cou, lui administrant un sédatif, et l'avait rapidement traîné dans un placard, dans lequel il l'avait enfermé après lui avoir attaché au poignet un petit appareil qui lui injecterait des doses de somnifère dans le sang à intervalles réguliers.
Le métamorphe s'était ensuite appliqué à prendre son apparence, s'efforçant de dévisager son ennemi quelques minutes pour être certain de lui ressembler dans les moindres détails. Puis, il avait attendu qu'on vienne le chercher. Et finalement, un homme, grand, costaud et à la mine patibulaire, s'était présenté et lui avait demandé de le suivre.
Joackim lui avait demandé de patienter cinq minutes, faisant mine de remplir un papier, puis s'était levé, pestant intérieurement à cause de la corpulence du Nettoyeur dont il avait pris l'apparence. L'adolescent n'avait pas l'habitude d'avoir une telle masse à bouger, lui qui préférait les physiques élancés et musclés. Pourtant, il s'était forcé à ne rien laisser paraître et avait emboîté le pas de l'homme venu le chercher.
On lui avait demandé de s'installer dans une voiture, sans lui dire pour autant la destination finale. Joackim n'avait pas osé la demander, de peur de se trahir en révélant qu'il ne connaissait pas une information qu'on lui avait déjà donnée. Les vitres du véhicule étaient teintées, mais le métamorphe avait pris soin d'observer le plus possible le paysage à travers le pare-brise, afin que la meute restée au manoir Hale puisse retracer la route qu'il prenait grâce aux informations visuelles.
Enfin, après avoir passé un long moment sur une route grise et droite, le véhicule s'était engagé sur un sentier sinueux, bordé de longs champs arides, avant de traverser un court bois sombre et de se garer devant un bâtiment à l'aspect désolé, entouré par de hautes barrières rouillées. Le lieu avait un air abandonné et Joackim s'était fait la réflexion que c'était probablement le meilleur moyen de cacher un laboratoire secret des yeux du monde.
L'homme qui l'avait conduit jusqu'ici lui avait fit signe de le suivre et le métamorphe s'était empressé de sortir de la voiture. Tout en avançant, il n'avait pu s'empêcher de penser au mythe d'Orphée descendant aux enfers pour récupérer sa bien-aimée Eurydice. La différence étant que Joackim n'était pas venu pour chercher sa fiancée, mais pour trouver Scott.
Et il espérait le revoir vivant.
# #
Joackim attendait dans une pièce blanche, assis sur un tabouret. Il observait d'un air distrait ce qui se trouvait autour de lui, faisant mine de passer le temps, mais tentant de donner le plus d'informations possible sur les lieux à la meute. Il y avait deux ordinateurs, une imprimante et une machine qui ressemblait à un scanner. Les murs étaient vierges de décoration et le carrelage était immaculé. Les néons accrochés au plafond diffusaient une lumière qui agressait les pupilles et le garçon espérait que l'image ne serait pas gâchée par ses battements de cils répétés.
La porte derrière lui finit par s'ouvrir et le métamorphe se retourna. Il retint une grimace de surprise en reconnaissant les deux hommes qui entrèrent, tâchant de garder un air stoïque pour ne pas se trahir. Mais il n'avait pu s'empêcher de s'étonner de voir James et son père entrer dans la pièce. L'adolescent n'aurait jamais pensé les trouver ici, bien qu'à la réflexion, tout semblait logique.
Les deux hommes s'approchèrent de lui et Joackim regretta un instant de ne pas pouvoir connaître la réaction de la meute. Il n'avait pas voulu prendre le risque de se munir d'une oreillette, même si cela le privait de communication avec ses alliés. Le métamorphe fit un signe de tête pour saluer James et son père, attendant qu'ils lancent la conversation.
— Je n'ai pas beaucoup de temps à vous accorder, lança le Nettoyeur. Je suis assez pressé.
— Il nous suffit de signer le contrat, alors. Je suis moi-même assez occupé, ces derniers temps.
— Bien, alors, signons sans plus attendre.
Joackim sourit d'un air narquois.
— J'ai bien peur que non. Je ne peux pas me permettre de vous acheter un produit dont je n'aurais pas vu les effets. Il me semble que nous allons vous payer assez rondement. J'estime être en droit de voir le sérum à l'usage.
Un air agacé se dessina sur le visage de James et il fit un signe de main au père du métamorphe, qui sortit de la pièce. Un silence tomba entre les deux occupants qui se toisèrent, refusant de baisser le regard. Les minutes s'égrenèrent et lorsque la porte se rouvrit de nouveau, Joackim se dépêcha de tourner ses yeux vers son père, s'attendant à le voir arrivé accompagné de Scott.
Malheureusement, l'incube portait seulement une petite boîte en bois et le métamorphe retint une moue déçue. Pour se donner une contenance, il fit claquer sa langue contre son palais d'un air impatient, faisant comprendre qu'il en avait marre d'attendre. James prit la boîte des mains de son acolyte sans le remercier et la posa sur une table pour l'ouvrir. Il y avait un certain respect dans les gestes qu'il faisait pour la manipuler et Joackim ne put s'empêcher de trouver ça malsain, devinant à l'avance ce que contenait la boîte. Il eut rapidement confirmation de ses soupçons.
James sortit une seringue qui contenait un liquide couleur lavande. Son aiguille effilée brilla sous les néons et l'adolescent ne put s'empêcher de faire un pas en avant, même s'il connaissait les effets désastreux que causaient ce produit lorsqu'il était injecté dans un corps humain. Un sourire étira le visage du Nettoyeur et sans crier gare, il se retourna d'un mouvement vif et planta la seringue dans l'épaule de Joackim.
Le garçon recula par surprise et porta la main à la seringue qui dépassait de son buste. Il sentit sa peau le picoter, puis le démanger furieusement, tandis que le liquide violet se répandait dans son organisme. Son ventre redevint plat et musclé, ses cheveux foncèrent, ses yeux reprirent leur forme en amande, sa peau reprit la couleur dorée qu'elle avait habituellement et bientôt, Joackim apparut aux yeux de ses ennemis.
— J'espère que la démonstration te suffit, railla James en regardant l'adolescent arracher la seringue de son corps.
— Ca a l'air plutôt pas mal, bredouilla le métamorphe. Tes copains Nettoyeurs vont être contents de leur achat, même si j'estime que tu pourrais leur faire un prix d'ami, vu que tu travailles tout de même pour eux.
Un air affligé se peignit sur les traits de James.
— Oh … Tu n'y connais pas grand-chose en business, à ce que je vois. Même si c'était pour mes propres parents, je ne baisserai pas d'un centime le prix de ce produit. Il est beaucoup trop rentable pour que je me permette de le vendre au rabais.
Joackim haussa les épaules, les jambes flageolantes. Il avait du mal à rester debout, sa vision se floutant progressivement et sa peau le démangeant toujours.
— Tu n'avais pas l'air surpris de me voir …
— Non. Tu avais un très bon déguisement et il était impossible de savoir que tu n'étais pas l'homme que tu prétendais être. Jusqu'au moment où tu m'as demandé une preuve des effets du produit. J'ai déjà fait de longs rapports à mes futurs acheteurs sur ce sérum. Ils n'avaient pas de démonstration supplémentaire. Quel dommage ! Ton plan était pourtant parfait. Infiltrer mon laboratoire, tenter de trouver où Scott se trouvait pour pouvoir venir le délivrer … Car c'est bien pour Scott que tu es venu, n'est ce pas ? C'était vraiment ingénieux, je te félicite. Un peu de plus et je me trouverai désolé de devoir te stopper …
Le garçon ne répondit pas. Il se sentait sombrer dans l'inconscience et bientôt, il tomba au sol, assommé par la drogue qui s'était répandu dans son organisme.
— Il est plutôt résistant, ton fils … grogna-t-il à son acolyte. Scott l'était beaucoup moins. Il hurlait et s'évanouissait plus vite. Tu penses que ça a un rapport avec sa nature ? L'aconit n'aurait-elle donc pas les mêmes effets sur chaque créature ?
L'incube haussa les épaules et James renifla avant de donner un léger coup de pied au garçon étendu par terre pour vérifier qu'il était bien inconscient.
— Mets-le en prison et relève la sécurité au niveau maximum. A mon avis, la cavalerie ne va pas tarder à arriver.
