Note : Hello à toutes et tous ! Peut-être avez-vous remarqué le changement de rating. Le M arrivera (promis) mais plus tard, alors en attendant, pour qu'un maximum de personnes puissent avoir l'accès à cette histoire, le rating est T (satanés filtres de FF !).
Voilà le second chapitre de cette histoire qui, je l'espère, vous plaira autant qu'il m'a plu de l'écrire. Encore une fois, je reste fidèle autant que possible à l'Histoire - néanmoins j'ai changé la rencontre Holmes/Watson parce que-j'avais-envie-voilà-ma-raison. Merci aux reviewers (et coucou à ceux qui lisent sans commenter, petits timides :3). Merci à Nathdawn qui prend de son temps pour corriger mes écrits, et me soutenir, ce qui est top, précieux, vraiment.
La nuit fut courte, en tout point semblable à un 24 décembre de mon enfance, où le sommeil trouvait bien moins grâce à mes yeux qu'à la perspective de courir au salon rejoindre le sapin entouré de la demie-douzaine de cadeaux qui nous attendaient mon frère et moi. Je gardais un souvenir intarissable de ces mois de décembre où tout du long, Harry et moi-même aidions ma mère à préparer notre maison aux couleurs de Noël, jusqu'au jour sacré où nous accueillions le reste de ma famille, et nos domestiques, autour d'un repas exceptionnel que nous ne pouvions nous permettre qu'en cette fin d'année.
La mort de ma mère en 1877 marqua la fin de ces réunions, avec toute la lourde tristesse que mon cœur ne pouvait supporter. Abattu par cette perte, puis par celle de mon père un an après, ma joie de vivre fut définitivement scellée en mon cœur, non pas dans une pièce à laquelle j'aurais cru bon de me rendre quelques années après, une fois mon chagrin effacé, mais bien tout entier. C'est ainsi qu'à moitié mort, jeune médecin diplômé ne comprenant pas réellement ce que les années lui réservaient, je m'engageai dans l'armée. L'Afghanistan avait été le siège de terribles horreurs comme de joies immenses ; je m'évertuais à sauver mes camarades au détriment du reste. Je me lançais alors corps perdu à travers les champs de bataille, suivais mes compagnons armés à travers les lignes ennemies, et étais prêt à donner jusqu'à ma vie pour en sauver une autre. Je n'avais réalisé que des années plus tard que je me sentais responsable de la mort de ma mère, emportée par un anévrisme, qui à la vérité, n'aurait jamais pu être détectable, même pour l'étudiant en médecine proche du diplôme que j'étais.
C'est ainsi que la balle qui arrêta ma carrière militaire, se logea dans mon épaule dans une douleur trop sourde pour que je n'en trouve les mots pour la décrire. Le retour à Londres ne fut pas dur, non, je n'emploierais pas ce mot, je l'assimilerais plutôt volontiers à un cataclysme. En quelques années, la capitale avait changé, je ne connaissais que la vie de banlieue agréable et facile, moi que mes parents avaient toujours accepté en leur maison pendant mes études. Je découvrais tout à la fois une ville rongée par la saleté, des quartiers mal-famés où j'étais contraint de loger faute de moyens, et la solitude que j'avais fui jusqu'alors. Harry s'était marié pendant mon absence à une femme que je n'aimais guère, descendante de la famille Lowell, les propriétaires d'une petite usine de textile dans le Sussex, à l'esprit aussi étroit que les corsages qu'ils y fabriquaient. Je remerciais Dieu chaque jour que Harry ne m'ait pas offert le gîte à cette époque ; je n'aurais jamais supporté la colocation avec cette famille et je ne me serais jamais fait voler mon portefeuille.
Je me baladais à l'époque sur les bords des canaux récemment creusés pour aider l'expansion du marché de Camden, que j'avais entendu dangereux mais que je voulais voir néanmoins de mes propres yeux. Je n'avais aucune raison d'y aller, mise à part celle de quitter ma minuscule chambre mal isolée du Strand, aussi, lorsqu'un vil pickpocket m'arracha mon dû que je tenais dans mes mains afin d'acheter du pain, je ne pus que le regarder partir en jurant tout haut, moi bien handicapé avec ma jambe meurtrie et ma canne nécessaire. C'est ainsi qu'Il arriva. Il avait les cheveux plus courts que maintenant (mais ils n'étaient toujours pas pour autant présentables), il portait un long manteau noir presque aussi sombre que ses yeux ; ses yeux. En une seconde où nos regards se croisèrent, j'eus la terrible sensation qu'il avait lu en moi comme dans un livre ouvert, et au vu de son sourire, il y avait vu quelque chose de magnifique dont moi-même je n'avais pas conscience. Sans cet incroyable sourire, je n'aurais jamais osé lui adresser la parole ; j'avais alors posé une question bien stupide dont je connaissais la finalité, mais je devais retenir son attention avant qu'il ne s'en aille.
« Cela vous amuse-t-il de voir un pauvre homme se faire voler son portefeuille ? »
« Il ne vous l'a pas volé. »
« Et bien, pour sûr, je ne lui ai pas donné ! »
« Il ne vous l'a pas volé car vous allez le récupérer. »
Il avait une assurance telle, que je le crus membre de la Famille Royale - sa veste bohémienne, son écharpe rouge voyante et sa barbe de quelques jours pouvaient tout à fait être le fruit d'un déguisement afin de se balader tranquillement en son royaume. Il avait planté ses mains dans ses poches et ses yeux dans les miens, et plus que jamais, je voulais savoir ce qu'il y voyait, ce qu'il savait.
« Et comment je vous prie ? »
« Bien, réfléchissons un instant, voulez-vous ? Il a donc subtilisé le porte-feuille d'un infirme, il est donc lâche mais n'est... »
« Je ne suis pas infirme. », corrigeai-je malgré moi en levant ma main libre en signe d'objection - ma fierté en dépendait.
« Bien sûr que non, c'est dans votre tête que ça se passe, mais lui ne le sait pas, contrairement à vous et moi. Bref, ne m'interrompez plus, nous perdons du temps. Ce pickpocket est donc un lâche, mais il a agi avec discrétion et je dois dire aussi, avec un certain talent, ce n'est donc pas un amateur. À cette heure-ci, il ne prendrait jamais le risque de descendre sur Chalk Farm road, les policiers y sont plus présents à l'heure du déjeuner - l'appel du ventre qui gargouille sans doute. Il ne va pas non plus s'envoler vers Hawley road, avec les travaux, il y a bien peu de passants et un homme courant à son allure serait suspect. Non, la chose la plus aisée à faire serait de suivre le chemin qui longe les quais, afin de... »
« Afin de jeter le portefeuille pour faire disparaître toute preuve si la police lui met le grappin dessus... Mon Dieu, c'est incroyablement bien pensé. », soufflai-je complètement médusé par une telle démonstration d'esprit. Mais je me repris bien vite, me confondant en excuses. « Pardonnez-moi, je vous ai interrompu à nouveau. »
Il sourit cette fois-ci, ses sourcils redressés en une grimace de délicieuse surprise appuyée par son sourire mutin.
« Mon vieux, si c'est pour faire preuve d'un esprit aiguisé, je vous autorise à me couper la parole pour les siècles à venir. »
Son sous-entendu était aussi clair que déplacé (nous allions donc passer le reste des siècles ensemble ?) et malgré tout, je me trouvai à lui répondre de mon sourire aussi amusé que le sien.
« Quel est votre plan d'attaque alors ? Nous parlons depuis de longs instants, il doit être loin maintenant.»
« Mon cher, faites-moi confiance, voulez-vous ? Lorsque la charrette de légumes passera devant le pub là-bas à l'angle, nous nous élancerons en direction du Sud, et je compte sur vous pour taire votre douleur imaginaire car j'aurai besoin de votre présence pour arrêter le bougre qui vous a volé. »
« Elle n'est pas imaginaire, j'ai été... »
« Maintenant ! », hurla-t-il en s'élançant à corps perdu entre les étals en direction du Sud, évitant les badauds avec des gestes proches de la danse et une rapidité affolante. Il continua de me crier le reste de sa phrase qu'il avait interrompue :
« Vous avez été blessé en Afghanistan, oui, je sais ! Mais certainement pas à la jambe ; au bras ou à l'épaule tout au plus, maintenant venez ou vous perdrez définitivement votre morlingue ! »
Diable, comment l'avait-il su ? Mais cette question paraissait bien peu importante en comparaison de la promesse de cette course-poursuite. J'attrapai fermement ma canne à l'horizontale, et la décollant officiellement du sol, j'envoyai le signe à mon corps tout entier - ainsi qu'à mon esprit - que cette aide extérieure n'était plus. Je me lançai enfin à la poursuite de cet incroyable bonhomme, retrouvant petit à petit des sensations que je pensais perdues à jamais, sentant mon souffle me faire défaut par mon manque d'habitude ; mais j'étais vivant, alors quoi de plus important que cela. Les premiers mètres furent difficiles, je tombai le pied dans une flaque d'eau, renversai une pauvre femme qui ne m'avait pas vu, et perdis de vue mon compagnon quelques instants, mais je repris petit à petit de ma superbe, imitant le corps qui semblait danser face à moi, zigzagant, sautant, tournoyant, pour enfin déboucher dans un saut sur le Grand Union Tow Path, où il retomba bruyamment sur la carcasse que je reconnus comme étant celle de mon malfaiteur.
« C'est lui ! Bon sang, c'est lui qui a volé mon portefeuille ! »
« Annoncer l'évidence me semble bien peu utile à l'instant, mon vieux ; serait-ce trop vous demander de venir me donner un coup de main ? », me demanda l'homme aux cheveux fous en tentant de garder au calme celui qui se débattait sous lui.
Je m'approchai à la seconde, pris place à califourchon sur le dos du bandit et lui attrapai le bras que je lui tordis tout aussitôt pour l'empêcher de bouger. L'homme beugla, se débattit encore quelques instants avant de sangloter misérablement, face contre le pavé. Mon sauveur le fouilla sommairement jusqu'à trouver mon dû, et reprenant son souffle bruyamment, il me le tendit.
« Tenez Watson, mais soyez plus prudent la prochaine fois. »
Cet homme connaissait en plus mon nom ? Étais-je victime d'une mauvaise blague ou était-il un adepte de magie noire ?
« Comment connaissez-vous mon nom ? », bredouillai-je, bien incapable de faire le fier.
L'homme me sourit, à l'image d'un loup prêt à dévorer sa proie, se rapprocha lentement de mon corps tendu par la peur, et explosa de rire avant de poser une main complice sur mon épaule.
« Bon sang, vous auriez dû voir votre tête, mon vieux ! Je l'ai lu sur vos papiers dans votre portefeuille, c'est aussi simple que ça. »
Alerté par les cris des passants, deux policiers accoururent enfin vers nous et s'occupèrent du malfaiteur qui tentait vainement de se disculper de toute charge. J'étais prêt à témoigner de ma bonne foi, lorsque les deux agents de la paix saluèrent sommairement mon sauveur, semblant le reconnaître et prendre sa présence pour un gage suffisant, avant de disparaître avec l'homme appréhendé. Je n'avais pas la moindre idée de ce qu'il se passait, ma journée avait pris un tournant absolument inattendu, et j'étais ensorcelé par tout ce remue ménage.
« Mais qui êtes-vous ? », demandai-je, cachant du mieux possible ma fascination derrière mes pupilles bleues.
« Sherlock Holmes, et oui, je cherche un colocataire. »
Dans notre salon de Covent Garden, un feu ravivait la cheminée d'une douce chaleur, alors que dehors le soleil baignait les rues avec une grâce divine. Assise sur le sofa vert, Mary tenait dans ses mains le mouchoir qu'elle brodait aux initiales de ses parents pour leur offrir lors de leur prochaine venue. Une chose me manquait terriblement en cette pièce de vie. La décoration y était pourtant fine et le confort digne des plus grands établissements de la capitale, pourtant, je m'y sentais toujours étranger. Le sofa était assorti aux deux fauteuils et à la petite liseuse posée contre la fenêtre (où personne ne s'asseyait jamais à cause des courants d'air, mais ma brave femme trouvait l'emplacement chic pour un tel meuble, aussi je n'osais la contredire). Chaque meuble se complétait à l'autre, comme une ronde enfantine où chaque main serait prise par sa voisine et où je n'aurais pas ma place.
Cette homogénéité s'opposait en tout point au fourbi sans nom de Baker Street. Mais dans le salon qui m'avait abrité dans le Nord de la capitale, j'y avais mon fauteuil, unique, où j'aimais me reposer de longues heures durant. Le cuir était abîmé aux accoudoirs à force d'y avoir fait glisser mes articulations lorsque le sommeil m'ôtait la moindre once de tenue. L'assise avait pris la forme de mon bassin avec le temps, si bien que parfois, je m'en relevais légèrement engourdis. Je ne l'avais, bien entendu, jamais avoué tout haut, mais je lui trouvais un charme certain - si tant est que l'on puisse trouver du charme à un meuble.
« Mary, n'aimeriez-vous pas sortir pour profiter de cette belle journée ? Nous pourrions marcher jusqu'aux bords de la Tamise et nous arrêter dans un petit restaurant ? »
« C'est une délicate attention, mais je ne me sens guère le courage de sortir. Betty a préparé un bon feu, je pense rester ici une partie de la journée. Vous pouvez rester avec moi si le cœur vous en dit. Ou bien devez-vous rejoindre votre ami ? »
« Excellente idée Mary, je m'en vais le retrouver. J'espère qu'il est plus avancé que moi quant à cette histoire de meurtre, car j'avoue n'y rien comprendre. »
« Bien. Soyez prudent. »
Je baisai son front avec tendresse avant de traverser le salon pour attraper mon chapeau et m'élancer à travers la ville. La chaleur était d'une douceur exceptionnelle, pour le plus grand plaisir de ma peau d'anglais aussi pâle que le lait et mon sang d'ancien soldat qui réclamait de l'action. J'étais sûr d'être servi avec l'enquête qui nous attendait, Holmes, Scotland Yard et moi. M'engouffrant dans un fiacre, je laissai mon regard vagabonder sur les rues plus vivantes que jamais, me demandant ce dont demain serait fait.
« Holmes, mon vieux ? »
J'avais poussé la porte grinçante du salon qui fut autrefois mien, cherchant du regard le détective dont je n'avais pas encore entendu une expérience exploser.
« Vous êtes bien matinal Watson ; auriez-vous des problèmes de sommeil ? Vous savez que je cherche toujours un cobaye pour tester ma poudre à endormir. »
Mon ami passa devant moi, les mains remplies de journaux, les cheveux encore plus fous que la veille (dans lesquels de la paille s'était retrouvée coincée, par je ne sais quel miracle). Il avait l'air reposé et, je dois l'admettre, voir son visage non pas creusé par les cernes était un enchantement sans pareille. Lorsque Holmes prenait soin de lui, toute sa tenue changeait inexorablement, de bohémien, il passait à aristocrate distingué, sur qui les têtes des jeunes femmes se retournaient à son passage. J'avais sentis plusieurs fois sa gêne lorsque cela été arrivé, si bien que j'en étais venu à la conclusion qu'il négligeait son aspect dans le seul but de se fondre dans la masse.
Ajouté à cela sa haine indescriptible pour la renommée et les photos de sa personne dans le journal lors de la résolution d'une enquête, Holmes était un bien drôle de bonhomme dont je me garderais de qualifier tout haut d'humble et modeste. À chaque occasion où mes lèvres étaient prêtes à le complimenter, il trouvait un moyen de rappeler son génie, d'écraser tout esprit environnant (y compris le mien) en une remarque parfaitement désobligeante, m'obligeant ainsi à me taire.
« Testez la vous-même. »
« Vous m'avez interdit de l'essayer seul ! »
« Et bien testez la vous-même, lorsque je serai présent. »
« Mais je n'ai pas le temps de dormir, et vous n'avez pas le temps de me surveiller alors que nous avons un meurtrier en fuite, n'est-ce pas ? »
« À ce propos, avez-vous quelques théories à me faire part ? »
« Une ; et pour la confirmer, nous allons nous rendre en sa demeure. »
« Avec l'accord de sa femme ? », tentai-je dans une grimace interrogatrice, bien que je me doutais de la réponse.
« Voyons Watson, il serait bien grossier d'entrer sans autorisation dans la maison d'un mort, ex-premier ministre qui plus est ! », me scanda-t-il, faussement outré, avant que son sourire de diable n'illumine son visage.
Il étala quelques journaux ici et là sur son bureau, les regarda à peine et se retourna vers moi en enfilant sa veste dépareillée, avant de tapoter mon épaule amicalement :
« En route mon vieux, et nous irons à pied, il fait bien trop beau pour rester enfermé. »
La maison de Gladstone, située en plein cœur de Notting Hill, était plus petite que je ne m'y attendais, plutôt récente au vu du style Victorien apparent que nous devions à notre sainte Reine. Trois étages, de magnifiques fenêtres parées d'un bois blanc déjà légèrement marqué par le temps et la saleté environnante et des briques rouges rapprochant la demeure de la mienne ; j'étais donc l'heureux propriétaire d'un domicile semblable à celui d'un ministre (du moins en apparence). Alors que je constatais la petite merveille architecturale d'un œil curieux, Holmes à mes côtés fumait sa pipe, le nez planté sur le dernier étage qu'il lorgnait d'un œil légèrement plissé. Il cherchait les moyens qui s'offraient à lui - ou qu'il se permettrait de forcer - pour s'immiscer dans la maison du regretté Gladstone. Je restais tout à fait silencieux, laissant mon ami à ses observations, tandis que mon regard fut attiré par la porte d'entrée. Une domestique venait d'en sortir, tenant dans ses bras maigres un sac d'ordures qu'elle portait à la rue.
« Bonne idée Watson. »
« Je n'ai rien dit. », répondis-je dans une intonation proche de la question ; parfois Holmes semblait comprendre mes réflexions avant ma propre conscience.
« La domestique ; allez lui parler pendant que je me faufilerai par la porte du jardin. »
J'observais scrupuleusement la maison face à moi, entourée de congénères en tout point semblables et ne constatai pas l'ombre d'un jardin ou de quelques fleurs qui pourraient faire office. Je soupirai tout haut en levant les yeux au ciel :
« Car il y a un jardin ? »
« Un petit jardin privatif à l'arrière, bien sûr. N'avez-vous pas donc vu la hauteur de la cheminée ? »
Holmes me sourit de plus belle en tapotant mon épaule. Ses explications étaient parfois tout bonnement renversantes à tel point que je doutais de la véracité de bon nombre d'entre elles. Pour sûr, Holmes était un éternel farceur qui prenait soin de me faire tourner en bourrique et je bénissais d'avance le jour où j'arriverais à confondre ses élucubrations. Je le voyais déjà s'élancer à travers la rue, probablement pour atteindre le jardin d'un point d'accès plus discret, lorsque je fus pris d'un doute :
« De quoi dois-je lui parler ? »
« Qu'en sais-je, parlez-lui comme on charme de nos jours ! »
« Holmes ! Je ne charmerai pas une domestique. De plus, je suis marié ! »
« Cinq minutes, c'est tout ce que je vous demande. »
« C'est non Holmes, malgré notre amitié, j'ai tout de même une certaine dignité que je tiens à conserver. »
« Cette femme est blonde aux yeux bleus. Elle est d'origine suédoise. »
« ... Cinq minutes, pas plus. »
Je devinais plus que je ne voyais le sourire triomphant de mon comparse qui cette fois, courait à travers rue jusqu'à disparaître dans une petite allée. Vissant mon haut-de-forme sur mon chef, je m'approchai les poings serrés de la jeune créature comme l'on partait en guerre ; on me confiait là une affaire délicate où chaque pas de travers me serait rendu par une lame du nom de Mary. La soubrette était à ne pas en douter une très jolie femme, de l'autre côté de la rue, je n'avais pu savoir à quel point Holmes avait raison. Ses traits fins, son sourire innocent et ses grands yeux clairs, elle était en tout point le genre de demoiselle sur laquelle mes yeux se portaient - avant mon mariage, il en va de soi. Je la vis dépoussiérer son tablier en quelques gestes déliés avant que son regard ne se pose sur ma personne ; je m'étais approché assez près pour retenir son attention, mais pas assez pour y ressentir la moindre culpabilité.
« Je m'excuse de vous déranger, pouvez-vous m'indiquer mon chemin ; je cherche Bayswater Street ? »
Elle me salua d'un geste de la tête poli, laissa son regard s'attarder sur ma bonne tenue - bien que cela n'était que du vent par rapport à un esprit aiguisé tel que celui de Holmes - et me montra de sa main agile le bon chemin à suivre.
« Bien sûr monsieur, il vous suffit de descendre sur Ladbroke Grove et de prendre la première à gauche lorsque vous croisez le boulevard. Vous y serez en moins de dix minutes. »
« Merci, je vais enfin pouvoir aller contempler le Palais de Buckingham. », lui souriais-je en la saluant modestement, mes pas déjà tournés pour prendre le chemin qu'elle m'indiquait.
« Attendez ! »
Mon plan avait donc marché, je me félicitais intérieurement du petit effet que j'étais parvenu à créer, pour gagner du temps pour le détective qui devait être en train de crocheter une serrure récalcitrante à quelques mètres de moi.
« Si vous désirez vous rendre au Palais, je vous conseille de continuer de descendre cette rue jusqu'à Kensington Road, de là, vous prendrez à gauche et y arriverez en vingt minutes de marche, je pense. Êtes-vous nouveau en ville ? »
La jeune femme me regardait curieusement, ses mains face à elle, son visage légèrement levé vers le mien qui le surplombait de quelques pouces. Depuis ma rencontre avec Holmes, j'avais une certaine tendance à oublier que tout le monde n'était pas doué de son esprit de déduction, aussi, je pouvais me permettre d'éluder la vérité ; à des fins purement professionnelles, j'entends bien.
« Vous êtes observatrice, j'arrive tout juste de Dublin. »
Je n'avais pas le moindre accent irlandais, mon chapeau provenait d'une boutique du centre de Londres réputé pour cette forme si particulière, et pourtant, mon plan fonctionnait sans accroc ; Dieu qu'il était bon de mentir sans être démasqué. Nous parlâmes ainsi de longues minutes, nécessaires à mon ami, où la jeune domestique me conseilla quelques rues à fréquenter lors de mon fictif séjour, jusqu'à ce que ses cils battants au rythme de son cœur ne me poussent à couper court à la conversation. Je jouissais de ce statut privilégié où, pour quelques instants, j'étais un inspecteur mentant pour le bien d'une enquête, mais je restais un homme, marié, dont la fidélité était une priorité.
Nous nous quittâmes dans des salutations polies, puis elle disparut à l'intérieur de la demeure. Je la savais seule et l'idée que Holmes soit en train de cacher sa présence d'une si fine jeune femme était risible. Je battais le pavé à quelques mètres, préférant la foule pour me cacher pour que la domestique ne trouve pas ma présence suspecte, moi qui était censé aller admirer les merveilles architecturales de ce beau pays, mes yeux toujours fixés sur la grande porte blanche.
Elle s'ouvrit au bout d'une dizaine de minute, et ce ne fut pas l'œuvre de la soubrette mais bien de mon diable d'ami, qui me fit de larges signes pour m'inviter à le rejoindre ; lui m'avait reconnu sans mal, malgré la foule compacte. Je m'approchai aussi vite que possible, bien décidé à ce que nous n'attirions pas un policier ou même un voisin un peu trop curieux et entrai dans la maison, salué bien bas par un Holmes plus espiègle que jamais.
« Bienvenue en mon humble demeure. Comment trouvez-vous la décoration ? Je sais que le capharnaüm de Baker Street vous dérangeait, aussi, plutôt que de me lancer dans un rangement intensif qui m'aurait coûté bien des vies, j'ai préféré déménager tout de go. Puis-je prendre votre veste ? »
Il avait parlé de sa voix suave, aucunement gêné par sa présence illégale dans cette maison, et j'en fus aussitôt amusé, le laissant me déshabiller avec plaisir.
« Holmes, où est la domestique ? »
« Dans la cuisine, elle boit son thé. »
Ma voix se fit soudain beaucoup plus basse
« Mais elle va nous voir, bougre de diable ! »
« Elle boit un thé. », me répéta-t-il curieusement en tapotant mon épaule avant de poser ma veste sur le porte-manteau et de se diriger vers le salon.
Sherlock avançait avec une réelle aisance, soudain totalement maître des lieux. Je m'amusais à voir cet énergumène changer de vie à chaque souffle, à chaque pas ; il était en constante métamorphose, pour le bien d'une enquête, ou pour son plaisir, et ce mouvement incessant était envoûtant. J'avais oublié à cet instant précis jusqu'à l'adresse de mon cabinet où aucun meuble n'avait bougé, où les fibres des tapis étaient abîmés à vie, où le calme m'avait étouffé les cinq derniers mois. Holmes s'approcha de la cheminée qu'il tisa avec application, et faisant taire ma conscience une fois de plus en sa présence, je me jetai dans son jeu avec un plaisir enfantin qui réchauffa chacun de mes vieux os.
« Votre demeure est vraiment charmante. »
« Ne l'est-elle pas ? Vous devriez voir ma bibliothèque, j'y ai installé le singe empaillé que j'ai ramené des Indes, le mois dernier. »
« Votre femme vous laisse stocker ici des animaux morts ? »
« Watson... », m'interrompit-il en souriant, soudainement revenu à son réel statut. « … même dans nos fantaisies, il y a aucune femme pour me dicter la bonne conduite à suivre en ma demeure. »
« Oh, pardon. », souriais-je malgré moi en faisant un signe de la tête. « Reprenons je vous prie. Votre voyage aux Indes s'est-il bien passé ? »
« Extrêmement bien passé ! »
Il mit ses mains dans son dos et se mit doucement à tourner dans le salon, alors que je m'asseyais sur un fauteuil rouge comme il m'y avait invité.
« Ce pays est absolument formidable, vous devriez m'accompagner un jour. La culture y est tellement différente de la nôtre, et le thé mon ami, le thé ! D'un goût si divin que j'en remettrais en doute l'existence d'un être suprême qui nous guetterait de son nuage. »
Je caressais mon menton en le regardant parler ; fasciné. Je n'étais plus Watson, acolyte de l'excentrique détective consultant, j'étais John écoutant son meilleur ami revenir des Indes, dans un voyage aussi factice que distrayant.
Holmes était un formidable conteur ; il était la voix et j'étais les mots. Il me parlait des heures durant, lors de nos enquêtes ou de nos moments de calme à Baker Street, et je buvais ses paroles avec plus de ferveur que le vin de messe, couchant ensuite sur papier ce qu'il m'avait dit, ce que j'avais compris, ce qu'il resterait à jamais. Ce moyen de procéder nous plaisait autant à lui qu'à moi, et même s'il jugeait la qualité de mon écriture parfois médiocre, je voyais dans ses yeux briller la fierté lorsque je lui disais travailler sur un des récits de sa vie. Holmes n'aimait pas la reconnaissance mais il aimait le public. Je le sentais parfois douter de manière bien peu consciente, et même s'il ne mettait pas de mot sur son inquiétude, je la savais aussi irritante que je savais ma présence nécessaire. Bien souvent, je restais assis comme à l'opéra, regardant face à moi son corps droit se mouvoir. Il était un acteur, l'acteur de sa vie et j'étais le plus fidèle de ses spectateurs.
« Leur soleil n'a rien à voir avec le nôtre ; il est accueillant, il est tout ce que vous avez toujours voulu avoir. Il fait taire vos craintes et embrasse votre peau avec la délicatesse d'une jeune fille et l'audace d'un marin. Il vous brûle tout entier et vous laisse en redemander. La lune est une caresse perpétuelle, elle bat votre cœur lors des nuits d'angoisse. Le vent est un compagnon de danse qui vous guide sans jamais vous bousculer. La mer est la ligne d'horizon d'une vie pleine d'épices, de sable et de mouvements ; elle danse avec le vent. Ils sont les amants d'une éternité, qui jamais ne se quittent, se perdent parfois du bout des yeux mais toujours se cherchent, toujours se frôlent et toujours s'aiment. Ils sont collés l'un à l'autre aux yeux de tous et personne ne le remarque car c'est d'une évidence telle ; ils sont l'Évidence. »
Mon visage appuyé contre mon poing, je fermai une seconde les yeux, bercé par ses mots enivrants qui me réchauffaient tout entier. Sous ses airs de logisticiens sans âme battait un cœur passionné d'une poésie rare et envoûtante. Je rouvris enfin les yeux pour les planter dans ceux un peu fous de mon ami, qui brillaient plus fort que la Grande Ourse en été ; que se passait-il dans sa tête ornée de boucles indomptables ? Que ce passait-il dans ce cœur dont il refusait l'existence mais qui pourtant guidait chacun de ses pas ? Comment pourrais-je un jour me lasser de cette vie passée à ces côtés ?
« Je vous y accompagnerai la prochaine fois. », souriais-je dans un soupir.
Il n'y était jamais allé, je n'y irait jamais, mais aujourd'hui, dans ce salon qui n'était pas le sien, dans cette vie qui n'était pas la nôtre, nous y croyions, comme des enfants, et nous n'avions besoin de rien de plus.
Il passa une main dans ses cheveux, fit un tour complet sur lui-même, et comme un acteur rejoignant les coulisses, il quitta le factice pour revenir au réel.
« Nous devrions nous mettre au travail Watson. »
« Tout de suite. » Je me levai, prêt à suivre ses commandes et me rappelai soudain d'un détail crucial : « La domestique ! Holmes, elle nous a forcément entendus ! »
« Elle boit son thé ! Vous ne m'écoutez donc jamais ? » Il se dirigea sans la moindre gêne vers la cuisine, si bien que j'en fis de même, avant de découvrir la pauvre soubrette assise, face contre la table, inanimée. « Là, vous voyez, elle a même eu l'air d'apprécier la petite cuillère de poudre à dormir que je lui ai rajoutée. »
« Holmes ! Vous êtes infâme ! » Je m'approchai à grands pas et de ma main tremblante, attrapai le poignet fin de la jeune fille. Son pouls était tout à fait normal, si bien que je me permis de pousser un long soupir de soulagement. « Elle est vivante. »
« Bien sûr qu'elle est vivante mon vieux, me prenez-vous pour un dérangé ? »
« Voulez-vous que je réponde honnêtement ? », demandai-je dans un haussement de sourcil pas le moins du monde gêné à l'idée de lui dire la vérité.
« Gardez vos élucubrations pour vous, et montons au dernier étage fouiller le bureau du ministre. »
La pièce où m'amena Sherlock était bien basse de plafond. Le cadavre que j'avais examiné la veille était à peine plus grand que moi, si bien que j'imaginais sans mal sa carrure imposante s'y mouvoir avec peine. Holmes ne m'avait donné aucune explication claire et précise, si bien que je me mis à fouiller tout et n'importe quoi. Les dossiers étaient rangées avec soin, entre lettres personnelles, missives datant de son mandat et autres papiers politiques dont certain m'étaient indéchiffrables. Le mobilier était d'une finesse rare si bien que j'imaginais sans mal ces mêmes objets siéger à Buckingham.
« C'est donc cet incapable qui est à l'origine de la loi sur les Bohémiens. »
« De quoi parlez-vous Holmes ? »
Je me rapprochai du corps de mon ami qui, accroupi près de la bibliothèque, avait déjà semblait-il trouvé la boîte comprenant les dossiers les plus gênants du regretté Gladstone.
« Rappelez-vous en 1892, cette loi abjecte interdisant l'accès à la capitale pour les gens du voyage. Sous prétexte que ces gens ne vivent pas comme les autres, on les tient au ban de la société, c'est d'une ignominie sans nom. »
Je baissai mes yeux jusqu'à son visage, marqué par ses rides de colère que les années en tant que détective lui avaient forgé au bout de ses yeux malicieux. Je n'avais jamais compris l'intérêt de mon ami pour les gens du voyage. Je n'avais rien contre cette population mais je la savais discrète et peu démonstrative envers les gadjo si bien que parfois, je me demandais le réel attachement de mon ami envers ces gens.
« Dans quelle catégorie vous situez-vous ? »
« Plait-il ? », me demanda mon ami en relevant le nez vers moi.
« Vous parlez de 'ces gens du voyage' qui ne vivent pas 'comme les autres'. Où vous situez-vous dans tout cela ? »
Il me sourit, amusé, ou attendri, ou peut-être tout simplement moqueur je ne savais guère, et se mit à ranger les papiers en ordre.
« Pourquoi vouloir me contenter d'une seule case ? » Il avait réellement posé une question, non rhétorique, à laquelle je fus bien incapable de répondre.
Il y avait dans ma vie des principes que je n'avais jamais remis en doute, ni même pensé à remettre en doute, tel était le cas du principe de la Place. J'étais un fervent catholique pratiquant et je croyais en l'existence d'une place guidée par le ciel, à laquelle chaque homme et chaque femme devait accéder. J'avais trouvé la mienne : médecin marié, bientôt père de famille. J'avais cependant quelque peu dévié je le sais, en prenant de temps à autre la place d'acolyte du détective consultant le plus fameux de Londres.
Sherlock Holmes était bien loin de ces considérations ; il ne croyait de toute façon ni en l'existence d'un Dieu, ni en l'existence d'un Diable, préférant faire ce que lui dictait son bon vouloir au détriment de la loi, de la morale ou de quelconque religion. Parfois, je me prenais à penser que cet homme se fichait éperdument de ces conséquences et de l'inévitable point final qui viendrait mettre un terme à tous ses excès. Puis il y eut la Chute, puis il y eut sa résurrection. Ainsi, cet homme avait vaincu la mort, je n'étais plus à même de critiquer sa vie.
Nous restâmes encore longtemps dans ce bureau si calme que cela ne pouvait signifier qu'une chose. Nous ne trouvions rien. Je fis quelque peu la discussion, me sentant étrangement acculé du devoir de défendre la mémoire de Gladstone malgré la loi qu'il avait entrepris contre le peuple bohémien, il était également l'auteur d'un bon nombre de changements drastiques, dont je bénéficiais quotidiennement. Holmes ne répondit pas, ou peu, me qualifiant de « stupide pauvre petit homme » une fois ou deux, avant de se relever sans autre forme de procès, pour nous faire sortir de cette demeure, m'assurant que la domestique se réveillerait d'ici peu avec rien d'autre qu'un léger mal de tête. Le retour se passa dans un silence lourd et pesant que mes épaules ne supportèrent guère, mais chacune de mes tentatives de faire parler le détective se trouvèrent bien vaines. Il ne m'écoutait plus depuis la découverte de la missive sur les gitans et depuis que nous étions sortis, il ne semblait même plus remarquer ma présence. Ces moments où Holmes s'enfermait sur lui-même étaient d'une violence rare, d'une froideur à m'en crever le cœur.
Lorsque nous étions encore colocataires au 221B, il lui était arrivé de passer jusqu'à 10 jours sans ouvrir les lèvres, ni même pour se nourrir, et alors que lui faisait tout pour, semblait-il, s'extirper de cette existence qui lui était trop insupportable à gérer, j'étais celui qui se sentait happé par les abysses. Affamé, le corps marqué par le manque de sommeil et de boisson, seulement abreuvé par la fumée toxique de sa pipe, il restait néanmoins toujours debout, semblant plus concentré qu'à l'accoutumée sur quelconque affaire sur laquelle je n'étais jamais sollicité, les yeux perdus dans sa cheminée. Les première fois de cette drôle de routine, je ne m'étais guère inquiété, prenant cela à la légère en lui sommant un peu plus que d'habitude de me rejoindre à table lors des déjeuners. Les années passées à ces côtés m'apprirent que ces moments de solitude malsaine étaient aussi rares que dangereux. Pour lui, et pour ma personne. Inquiet quant à son sort, je me pris petit à petit à rester à ces côtés dans ce salon dont on avait tiré les rideaux, seulement éclairés par le feu qui semblait être le seule être vivant de nous trois. Et si, lors des premières fois, j'avais tenté de faire le faire parler, ou à défaut, d'entretenir à moi seul la conversation, les crises passant, je savais que cela était bien vain. Ainsi, nous stagnions dans un silence étouffant où seul respirait le bois qui se consumait face à nos yeux fatigués.
Holmes avait toujours détesté le concept même du temps, si bien qu'il ne portait pas de montre à gousset et avait tiré sur l'horloge de ma pauvre mère que j'avais installé dans le salon, pour figer éternellement les aiguilles à 23h47. Ainsi, les heures et jours passaient avec la même saveur, amère et froide, mon pauvre corps ne me tirant hors de mon fauteuil que lorsque le manque de nourriture faisait tourner ma tête, avant de me ramener inlassablement jusqu'aux côtés du détective. Comme une ombre, je n'étais plus, le suivant sans qu'il ne s'en aperçoive, ouvrant mes bras pour l'aider à tenir de cette douleur qui l'assaillait, mais jamais il ne se confiait à moi, jamais il ne s'ouvrait.
Ses retours étaient pires que tout. Loin de le voir revenir petit à petit à la vie, il suffisait d'une nuit où je m'étais évanouis plus qu'endormis, pour le retrouver au petit matin aussi joyeux qu'un enfant en son jour d'anniversaire, comme si de rien n'était. Lui revenait à la lumière en un claquement de doigt, et moi devais m'extirper seul de ces ténèbres où je l'avais rejoins, affaiblis par la faim et le manque de sommeil. De cela, je ne lui en avais jamais parlé ; j'imaginais aisément sa possible réaction : « Watson, je ne vous ai rien demandé ». Cela était vrai, il ne m'avait jamais rien demandé mais je le voulais. Le laisser sombrer seul dans un moment pareil m'aurait bien plus coûté que de le suivre.
Nous étions en train de remonter Bayswater Road lorsqu'un fiacre s'arrêta à notre hauteur. Lestrade en descendit, aussi surpris que nous de cette rencontre fortuite et je pus voir, avant qu'il n'ouvre les lèvres, que mon ami reprenait déjà de sa vigueur.
« Il y en a eu un autre, pas vrai ? », demanda Holmes le regard brillant.
Lestrade soupira, bien fatigué de ne jamais comprendre comment le détective consultant faisait pour tout comprendre si vite, et répondit en hochant la tête :
« Samuel Harley, médecin, on l'a retrouvé dans son cabinet à Southwark. »
Sherlock se retourna soudain pour capter mon regard, mais je le rassurai d'un faible sourire.
« Ce nom ne me dit rien. Je ne le connaissais pas. »
Il sembla soulagé, du moins pour moi qui commençais à le connaître, et grimpa dans le fiacre aux côtés de Lestrade, avant que je ne me joigne à eux.
La scène de crime était en tout point similaire à la première. Le pauvre homme dont le visage était encore tiré dans une grimace de douleur était couché sur le dos, les bras en croix, son épée à quelques mètres de lui. Son veston était envahi par le rouge carmin de son sang ; encore une fois, le meurtrier avait touché son cœur et l'avait abattu sur le coup. Je procédai à un examen sommaire de cet homme qui, je le savais au vu de son visage bouffi et de son manque de cheveux, était déjà touché par une autre maladie qui avait attaqué son corps, tandis que Holmes avait attrapé une plume du médecin en guise de lame, pour tenter de reproduire les gestes qui l'avaient couché à terre. J'ôtai un à un les boutons du veston de la victime, puis de sa chemise, et une fois encore, trouvai une lettre que je tendis sans attendre à mon ami. Il inspira discrètement par le nez, pour se donner du courage sans doute, et l'ouvrit avec attention.
« Vous trouvez ma deuxième lettre. Cela a déjà commencé. L'avez-vous senti ? »
« Dans quelle catégorie vous situez-vous ? »
« Plait-il ? »
« Vous parlez de 'ces gens du voyage' qui ne vivent pas 'comme les autres'. Où vous situez-vous dans tout cela ? »
« Pourquoi vouloir me contenter d'une seule case ? »
Je replonge mon regard dans la missive abjecte que je tiens dans mes mains ; je n'ai pas besoin de regarder Watson pour le savoir intrigué. John a besoin de règles, de guides, de suivre la bienséance comme les moutons suivent le berger qui les emmène se faire tondre. Il a besoin de mettre des mots sur ce qu'il voit, ce qu'il pense, ce qu'il ressent. C'est ainsi qu'il s'est pris à coucher sur papier notre vie. Je refuse de penser qu'il écrit sa vie. Nous avançons tous deux dans un monde obscur où nos yeux ne suffisent pas pour voir, mais lui ne peut se résoudre à avancer sans la lumière d'une bougie. Alors, lors de ces moments, je m'enfonce un peu plus, seul. Je ne peux me résoudre à l'attendre, je veux savoir, je dois savoir. Je ferme les yeux et avance, rejette petit à petit mon enveloppe charnelle qui ne fait que me ralentir ; il n'y a que le savoir, il n'y aura toujours que le Savoir. La vérité est au bout des ténèbres, aussi profonds, froids, malsains, mortels soient-il.
Alors j'avance.
Hell-yeah-reviews-please.
