Note : Hey hey ! Nouveau chapitre qui à la base était un oneshot avant que je ne me décide à me lancer dans cette grande aventure. En tout cas, un chapitre qui me tenait à coeur. Encore une fois, vous avez le droit à un texte corrigé par la formidable Nathdawn. Merci à elle, et merci aux personnes qui laissent des reviews ; chaque petit mot est une formidable source d'inspiration pour continuer cette histoire.


Couché dans mon lit, la respiration basse de ma femme me berçant pourtant, je n'arrivai à me résoudre à fermer mes yeux. La journée que je venais de vivre n'avait pas particulièrement été éreintante, seulement une effraction et la découverte d'un cadavre à déplorer, mais je me sentais étrangement mal. Quelque chose n'allait pas, et je mettais cela sur le compte de la deuxième morbide missive.

« Vous trouvez ma deuxième lettre. Cela a déjà commencé. L'avez-vous sentis ? »

Que cela signifiait-il vraiment, je n'en savais rien, mais le plus difficile à concevoir était que mon ami détective n'en avait pas la moindre idée non plus. Pas une théorie, pas une. Nous étions restés toute la journée au cabinet du pauvre défunt, interrogeant son associé, sa femme dépêchée sur les lieux du crime par la police, ainsi que ses proches, et rien n'expliquait cette exécution. Rien non plus ne le reliait à Gladstone. Ce manque de preuve sembla néanmoins satisfaire mon compagnon qui s'exprima en ces termes auprès de mon oreille attentive « Il n'y a rien d'officiel. Nous explorerons donc l'officieux. » Il n'avait rien ajouté d'autre, me laissant là avant de rejoindre la rue.

Comme d'habitude, il ne m'avait pas attendu - mais cela me dérangeait beaucoup moins depuis que nous ne partagions plus le même toit. Je fus alors ramené en ma demeure par Lestrade qui m'avoua sans gène les doutes terribles qui l'assaillaient depuis quelques mois. Il se sentait vieux, lent, et ne trouvait plus sa place au sein de la police aussi pertinente qu'au début de sa carrière. Je savais que sans l'oeuvre d'un coquin de Holmes, le pauvre Lestrade n'aurait jamais eu ces doutes, aussi je m'étais évertué à lui faire réaliser sa place indispensable au sein de Scotland Yard. J'aimais bien cette homme, et souvent, je me prenais à penser que, dans une autre vie peut-être, nous aurions pu être amis.

Arrivé chez moi, je pus déjeuner à l'heure avec Mary bien fatiguée de sa journée. Ses parents nous avaient prévenus de leur arrivé quelques jours auparavant, pour l'accompagner pendant sa grossesse, elle passait donc ses journées à préparer leur séjour. Je ne les avais rencontrés qu'à deux occasions, la première fois lors de nos fiançailles, lorsqu'en bon gentleman j'étais allé demander la main de Mary à son père, et lors de notre mariage. Ces rares rencontres n'étaient pas pour me déplaire. Je portais une affection sans borne à ma tendre épouse, mais ne portais pas pour autant sa famille dans mon coeur.

Son père, ancien militaire lui aussi, était d'une froideur digne des grands lacs de Norvège. Sa carrure de grand homme, parsemée d'une chevelue grise taillée au millimètre près, ses yeux creusés par le temps et les épreuves et sa bouche marquée par des commissures comme irrémédiablement attirées vers le sol, me mettaient profondément mal à l'aise. Cet homme ne souriait jamais, si bien que je m'étonnais qu'un coeur de pierre comme lui ait pu élever une femme aussi tendre que Mary. Cela était l'oeuvre de sa mère, bien entendu. Mrs. Morstan était une femme bien élevée mais néanmoins fade, avec laquelle je n'avais jamais réussis à entretenir une réelle conversation. Lorsque j'avais tenté de lui parler de son jardin (sa passion d'après mon épouse), cette dernière avait répondu du bout des lèvres, me souriant poliment, avant d'entrer dans sa zone de confort : un silence horripilant pour le pauvre interlocuteur que j'étais. Je n'étais guère enchanté à l'idée de recevoir ces deux personnes chez moi, mais ils faisaient maintenant partie de ma famille, alors je gardais pour moi mes ressentis.

Toutes ces pensées parasites m'empêchaient de dormir. Je réalisais avec peine l'ensemble des réflexions que je ne formulais jamais, les gardant dans une pièce de mon coeur, que dis-je, un hangar que j'avais construit des années auparavant. Mais je n'avais pas la clé pour accéder à cet entrepôt, une fois ma pensée sagement rangée ; la clé s'appelait le Courage, et de cette dernière, mes doigts ne semblaient jamais pouvoir s'en approcher. Pourtant, si la vie m'offrait un jour le merveilleux cadeau de faire naître en moi la bravoure nécessaire, je savais quels secrets je dévoilerais en premier.

J'avouerais à Mary ne pas aimer sa famille et ne pas vouloir les aider à s'installer à Londres, les préférant loin, dans leur village de Lancaster, jusqu'à leurs morts.

J'avouerais à Harry craindre pour sa santé, lui dont l'alcool semblait chaque jours remplacer un peu plus son sang en sa personne.

J'avouerais à Mrs. Hudson que sa façon ne m'appeler « mon enfant » en présence de mon ancien colocataire m'était tout bonnement insupportable. Ce surnom, quoi qu'affectueux, m'infantilisait devant Holmes qui prenait déjà plaisir à me rabaisser dès qu'il en avait l'occasion, et cela m'horripilait au plus haut point.

J'avouerais à Holmes la peine qui avait battu mon coeur avec toute la violence du monde lorsque j'avais vu son corps se balancer par-delà de la rambarde, tenant contre lui Moriarty. Puis, je lui avouerais que tout ce drame n'était rien en comparaison à l'enfer qu'il me fut obligé de traverser, seul, pendant les trois années qui suivirent.

Je soupirais tout haut. Pourquoi, alors que tout mon corps avait terriblement besoin de sommeil, mon esprit lui, ne semblait que se complaire de mes malheurs, faisant ressortir la nuit tout ce que je taisais le jour ? Cela devait être probablement les conséquences de l'autopsie pratiquée plus tôt dans la journée. Cela n'était pas un exercice qu'il me plaisait d'exécuter, et, même si je remplissais parfaitement mon rôle de médecin devant la table où j'inspectais le corps allongé, le soir venu, une nausée venait souvent me perturber.

J'avais eu confirmation en ouvrant le corps, que Harvey était touché par un mal violent qui aurait très certainement eut raison de lui dans les années à venir, mais cela ne calmait pas pour autant le sentiment d'injustice que je sentais monter en moi. Quelque chose d'intrigant avait germé dans mes pensées ; et si les deux victimes avaient été choisies au hasard ? Il était trop tôt encore pour émettre telles hypothèses, je n'étais pas Sherlock Holmes ne l'oublions pas, mais à travers ces tueries barbares, je ne pouvais m'empêcher de retenir un seul dénominateur commun : mon ami détective, à qui les lettres étaient adressées.

Mais même de cela, nous n'en avions aucune confirmation.

C'est sur cette dernière pensée que mon esprit sombra petit à petit dans les bras de Morphée, plus désirés qu'à l'accoutumée. Je sentis mon coeur ralentir ses battements, mes muscles se détendrent enfin, et m'endormis avec un goût d'épice sur les lèvres.


Le lendemain matin, aucune missive envoyée par Holmes ne me fit traverser Londres à la poursuite de l'éventuel meurtrier. Bien mis à mal par cette absence de nouvelle, je pris alors une légère collation avec ma femme qui profita de cette entrevue pour évoquer un possible déménagement en une demeure en bordure de Londres, où nous pourrions accueillir ses parents et notre enfant à naître. Je n'avais guère participé à la conversation, la laissant me parler de cette maison de Mitcham qu'elle souhaitait visiter en ma compagnie durant le week-end ; mon esprit seulement focalisé sur le temps que je mettrai à rejoindre la capitale si nous menions réellement ce projet à terme. Son humeur n'était pas au beau fixe, j'avais moi-même eu beaucoup de mal à dormir et me sentais facilement irritable, si bien que j'utilisais bassement l'excuse de devoir me rendre à mon cabinet pour m'éclipser et quitter Covent Garden sans un regard en arrière.

Sous la porte en bois rouge avait été glissées quelques lettres de patients mécontents de ne pas m'y trouver, certains précisant qu'ils reviendraient aujourd'hui même, d'autre me garantissant qu'ils ne reviendraient plus utiliser mes services. J'y fis peu attention, et préférai taire ces pensées parasites en m'occupant de mon premier patient de la journée ; un jeune homme pris de nausées depuis quelques jours.

La journée se passa sans accroc, mon indifférence ne se voyant guère sur mes traits légèrement fatigués. Je m'étonnais cependant de ne pas revoir mon malade d'il y a deux jours, celui-là même à qui j'avais diagnostiqué une vilaine pneumonie. Je repensais alors à la prédiction de mon ami Holmes et mon coeur se serra légèrement lorsque je compris qu'il avait raison. La mort était inévitable, j'en étais parfaitement conscient, pourtant, et cela malgré mon excellente éducation reçue à l'école de médecine, je ne pouvais me résoudre à détacher tous sentiments de la mort d'un de mes patients. Nombre de mes collègues m'avaient avoué exécuter leur métier comme n'importe quel vitrier où musicien ; une vitre cassée arrivait, une fausse note survenait de temps en temps, cela n'était pas une raison suffisante pour s'en blâmer ad vitam eternam. Je savais pertinemment que cette distance entre mes patients et moi-même était importante, pour le bien de mon âme qui ne pouvait être rongée par les remords, et je travaillais chaque jour à me rendre un peu plus fort. Mais je n'étais qu'un homme.

J'avais ausculté mon dernier patient depuis vingt minutes et étais en train de ranger les papiers de mon bureau lorsque ma porte s'ouvrit dans un fracas assourdissant, poussée par Holmes plus souriant que jamais.

« Comment fut la journée docteur ? »

« Ma foi, fort agréable, avant que mon patient le plus difficile n'entre dans mon bureau. »

« De l'humour ! Formidable, vous m'en voyez ravi. Attrapez votre pare-dessus et suivez-moi, il nous faut interroger de nouveaux témoins qui pourraient nous être utiles. »

« À l'unique condition que je sois rentré chez moi pour 21h. Je ne veux pas faire revivre le même cauchemar à Mary qu'il y a deux jours. »

« Si vous le dites. Maintenant, allons-y ! »

Je souris juste assez pour qu'il ne le distingue pas, attrapais mon pare-dessus comme sommé par mon compagnon, et fermais mon cabinet avant de le suivre dans les rues de Londres. Le soleil se couchait de plus en plus tard ces derniers temps, et étonnamment, je trouvais la culpabilité de suivre le détective, plutôt que de rejoindre ma femme, moins forte lorsqu'il faisait encore jour. Rentrer à Covent Garden en pleine nuit me laissait toujours un arrière-goût de déshonneur.

Holmes avait déjà sorti sa pipe de sa poche, sur laquelle il tirait longuement, me racontant sa journée à se balader au bords des quais de la Tamise, à faire réparer son violon dont il avait encore arraché les cordes dans un excès de colère, et jamais ne mentionna ses recherches quant à notre enquête actuelle. Je le lui avais reproché, ne comprenant comment mon ami aussi passionné par son travail pouvait s'adonner à de basses besognes alors qu'un assassin était en fuite, avant qu'il ne me réponde que les témoins qu'il comptait contacter avec mon aide ne pouvaient être approchés que le soir. Nous dûmes nous arrêter devant une maison dont je connaissais la réputation, pour que je réalise pleinement ses dires.

« Hors de question Holmes. Si on me voit rentrer dans cette maison de débauche, mon mariage en pâtira. »

« C'est un restaurant tout à fait respectable mon vieux. »

« Où les serveuses sont dénudées. »

« Il faut bien trouver le petit plus pour se démarquer de la concurrence. »

« C'est non. Allez-y sans moi. »

Je croisai mes bras contre mon torse, mon esprit et mon corps refusant de concert de rentrer dans l'établissement qui se tenait devant nous, sentant à mes côtés mon compagnon fulminer.

« Très bien, mais si vous ne venez pas, il y aura d'autres morts. J'ai une théorie, et nous pourrions bien vite retrouver le coupable de toute cette sordide histoire en nous y rendant pour y interroger les personnes qui y travaillent. »

« Faites. Le. Vous. Même. »

« Mais je ne sais comment charmer les femmes, Watson ! », s'écria-t-il soudainement, bien mécontent de mon manque de coopération.

Je le regardais, là, interdit, ses yeux n'exprimant que son imprononçable besoin de moi, si bien que ma mauvaise foi laissa place, encore une fois, à mon éternel soutien.

« Vous êtes irrécupérable. Très bien, je rentre avec vous, mais qu'une fois que le soleil sera pleinement couché. Et pas un seul mot de tout cela à Mary, promis ? »

« Promis. », me jura-t-il en tentant un signe de croix improvisé qui ressemblait plus à une danse exotique qu'à un réel salut devant le divin.

« Et aucun sous-entendu. Promis ? »

Il hésita cette fois, grimaçant légèrement, lui dont la canaillerie n'avait pas de limite, et prononça du bout des lèvres le mot que j'attendais, comme s'il le vomissait. « Promis. »


L'ambiance de l'établissement était en tout point chaleureuse et j'y aurais presque pu y avoir mes habitudes, si ce qu'il s'y passait dans les étages ne venait pas à l'encontre des bonnes moeurs. J'avais fait jurer à Holmes, une fois le premier pied posé dans la salle de réception, que nous ne monterions pas aux étages interdits, où les serveuses accompagnaient les clients fortunés, et à peine assis à une table, m'étais commandé non pas un verre mais bien une bouteille de whisky pour m'aider à tenir. Il y a quelques années de cela, j'aurais certainement apprécié cette ambiance légère et chaude, mais j'étais désormais un homme marié et ne comptais pas briser ma légendaire fidélité.

Nous avions pris place, Holmes et moi, au fond de la salle principale. Les sièges d'un rouge sang étaient moelleux à s'y noyer et mon corps y trouva sa place comme s'il l'avait cherchée toute sa vie durant. La nappe, d'un blanc parfait, n'était surmontée que d'un fin chandelier et de nos verres que j'avais remplis plus que de raison. Aucune assiette ne fut commandée, le détective consultant ne mangeant de toute façon jamais, et moi-même n'ayant aucune envie de m'éterniser entre ces murs - joliment recouverts d'un papier peint bordeaux, je dois l'admettre.

« Bien, dites-moi ce que je dois faire, qu'on sorte vite d'ici. »

« J'ai fais mes recherches, Gladstone et Harley avaient leurs habitudes dans le coin. À nous de découvrir s'ils fréquentaient cet endroit. »

« Un homme comme Gladstone ? J'en doute. »

« Justement, un homme reste un homme, et son bon vouloir disparaît aussi rapidement que les sous-vêtements d'une fille de joie dans ce genre d'établissement. »

« Que pouvez-vous réellement en savoir ? », demandais-je en haussant un sourcil, avant de faire disparaître ma mine honteuse derrière mon verre de scotch qui me brûlait la gorge.

Pour une fois, je n'avais pas besoin de poser mes yeux sur sa personne pour savoir que je l'avais blessé. Cette confidence, je l'avais apprise de la part de son frère, Mycroft, lors de la disparition de Sherlock. M'occupant, avec grande peine, de ses funérailles, j'avais appris du plus âgé des Holmes que le cadet n'avait jamais succombé aux plaisirs de la chair avec la gent féminine. Je l'avais pourtant vu glisser son regard sur la fine silhouette d'Irene Adler lors de quelques enquêtes, mais Mycroft m'avait certifié que rien ne s'était passé, à part peut être une curiosité légère que Sherlock avait bien vite oubliée par la suite. À peine posais-je mon verre sur l'immaculée nappe que mes genoux furent soudain victimes d'une étrange pression ; une jeune femme à la robe légère avait pris place tout contre mon corps, pour le plus grand plaisir de Holmes, dont le sourire fit définitivement disparaître le malaise que je lui avais causé.

« Pourquoi est-ce la première fois que je vous vois ici ? », me demanda la jeune fille en plantant son regard dans le mien.

Elle avait des yeux d'une clarté incroyable, dans lesquels j'aurais pu me noyer milles fois. Ses yeux en amandes, dont le maquillage étirait encore plus son regard pour le rapprocher de celui d'un chat, me troublaient autant qu'ils me gênaient. Ce que ces yeux avaient dû voir, mon âme n'en voulait connaître l'existence, pourtant, contre sa bouche peinte d'un rouge voyant, mes lèvres auraient tant voulu se perdre... si l'anneau à ma main gauche ne me rappelait pas à l'ordre. De mon pouce, je caressais mon annulaire mais sursautai en le sentant vide. Je profitais de la position de la jeune femme, assise perpendiculairement à moi, pour parler dans son dos à l'attention de mon insupportable compagnon.

« Holmes, ma bague... ? »

« Est en sécurité dans ma poche, maintenant, faites votre boulot. »

Je déglutis avec mal, tournant à nouveau mon corps face à celui bien peu habillé que je tenais sur mes genoux, et laissais mon regard admirer le reste de ce somptueux visage juvénile. Ses cheveux blonds lui donnaient un air d'ange, sa peau pâle proche de la porcelaine hurlait à mes mains de la caresser, et de son cou à ses omoplates, aucune barrière de tissu ne me remettait dans le droit chemin. Je relevais dans un sursaut ma tête curieuse lorsque mon regard voulut se plonger plus loin encore dans le décolleté tentant qui m'était offert, et toussotais légèrement en me concentrant. Mon Dieu, j'étais déjà saoul.

« C'est la première fois que je viens. Un ami m'a conseillé cet établissement. »

« Oh, c'est donc vous qui m'avez amené ce gentleman ? », demanda la jeune femme à l'attention de Holmes.

Le bougre avait croisé ses bras et avait posé ses coudes sur la table, le corps penché vers les nôtres collés ensemble, son regard amusé ne perdant rien de la scène. Il avait là une bien belle occasion de lancer moult sous-entendus à Mary pour les années à venir et je me félicitais de lui avoir fait juré de ne rien en faire.

« Je suis tout aussi nouveau en ce salon que John. »

« John ! », chanta-t-elle en reposant son regard sur moi au même instant où sa main fraîche touchait ma joue brûlante, et j'en voulus immédiatement à Holmes d'avoir utilisé mon véritable prénom. « Et bien John, remerciez votre mystérieux ami de vous avoir amené ici car je vous trouve absolument à mon goût. »

« Peut-être le connaissez-vous, il s'agit d'un homme politique... À moins que ceux-ci ne préfèrent être discrets ? »

« Personne ici ne préfère être discret. », me confia-t-elle dans un clin d'oeil aussi obscène qu'intriguant. Elle glissa ses doigts le long de mon cou, puis sur mon torse, les faisant aller et venir sur ma cravate dans un geste plein de sous-entendus, qui me mit immédiatement mal à l'aise. « Jouons un peu, voulez-vous ? Donnez moi indice après indice et j'essayerai de trouver le nom de votre ami. »

Je jetais à nouveau un regard derrière son dos et découvris le visage de Holmes se balancer de haut en bas pour me faire signe de la bonne conduite à suivre. Je pris une longue inspiration, avalais d'un trait le reste de mon verre en me resservant tout de go, avant de me lancer dans ce nouveau jeu dont je ne connaissais pas encore les règles.

« Bien. Alors, c'est un homme proche de la reine. »

« Lord Derby ? »

Mon Dieu, ainsi Lord Derby faisait parti des habitués de cet établissement ? Je comprenais enfin la raison qui avait poussé Holmes à me faire accepter ce jeu. Ainsi, en plus de savoir si Gladstone avait ses habitudes ici, nous allions en plus savoir quels autres hommes politiques étaient à rapprocher de ce lupanar. Je souris doucement et répondis : « Non. Alors, deuxième indice. »

« Attendez. », me somma-t-elle en posant son index sur ma bouche pour me faire taire. « Si je me trompe, je dois vous donner un cadeau. Et si je gagne, vous me donnerez un cadeau. En haut, dans une des chambres. Pour l'instant, voici mon premier cadeau. » La jeune femme se pencha vers moi et posa un baiser brûlant derrière mon oreille. Ainsi penchée, ma vue en était dégagé et je vis le regard plus amusé et plus joueur que jamais de mon ami, qui semblait assister au plus banal des spectacles. « Pourquoi regardez-vous votre ami à chaque occasion ?Oh, souhaitez-vous qu'il assiste à votre cadeau ? », me demanda-t-elle en se redressant soudainement, sondant nos deux personnes l'une à la suite de l'autre.

« Non ! Passons à la suite voulez-vous. », m'empressai-je de répondre, déjà englué dans un jeu dont je n'aimais aucun des aboutissants, et j'espérais tout bas que Holmes trouverait un moyen de nous sortir de là rapidement une fois que nous aurions notre réponse. « Bien, c'est un ministre. »

« Oh bien sûr ! Vous parlez d'Arthur Balfour ! »

Elle sourit plus heureuse que jamais, attrapant ma main déjà prête à m'amener aux étages et je sus immédiatement que quoi qu'il se passe, quoi qu'elle dise, quoi que je réponde, l'homme marié que j'étais, était dans une bien mauvaise posture.

« Non. », grinçais-je malgré moi, fier de ne pas me faire entraîner dans une chambre mais désespéré à l'idée de savoir quel autre cadeau elle me réservait.

Elle me sourit, glissa ses mains lentement sur mon torse, jusqu'à mon pantalon où elle s'arrêta néanmoins, et posa ses lèvres à la commissure des miennes, me faisant trembler comme une vulgaire feuille.

« Zut, j'avais encore tort. », sourit-elle, le regard plus lubrique que jamais, et à ce moment même, je me flagellais de l'avoir comparée à un ange, elle qui n'était rien d'autre que le plus séduisant des diablotins.

« Il fût premier ministre. »

Nous arrivions au but, il n'y avait plus qu'une proposition possible et je me savais déjà condamné. Aussi, la jeune femme pouvait m'apprendre qu'elle fréquentait Gladstone, sa femme, ou sa grand-mère, je n'en avais que faire, je voulais partir aussi vite que mon corps alcoolisé me le permettrait.

« Archibald... ? », tenta-t-elle dans une petite grimace.

« Mais non, Gladstone ! », hurlais-je malgré moi, tout mon corps apeuré à l'idée que son cadeau d'excuse ne consiste en des attouchements plus osés que les derniers.

Je me levais soudain, le corps engourdi par la montée et la descente du désir, le sentiment de culpabilité et le scotch que j'avais pu ingurgitéer. La pauvre femme se rattrapa maladroitement à la table et me regarda mon ami et moi, d'un air totalement perdu.

« Sir Gladstone ? Mais il n'a jamais mis les pieds ici ! »

« Êtes-vous sûre ? », intervint enfin le détective en se levant à son tour.

« Monsieur, sachez que l'intendante de cet étage garde une trace de chaque membre de ce club. Plus particulièrement lorsqu'il s'agit d'hommes politiques - nous n'aurions jamais honte à recourir au chantage. Je peux vous assurer que Sir Gladstone n'est jamais venu en ce salon. Par contre, vous, vous y êtes entré, et nous en garderons une trace. Alors, John, souhaitez-vous me rejoindre à l'étage ou préférez-vous rentrer chez votre femme maintenant ? Oh, ne faites pas cette tête, je vous ferai un prix d'amie. »

Son sourire était aussi mauvais que son métier, et devant le chantage immonde quelle sous-entendait, je me trouvais bien démuni. Je plongeais mon regard désespéré dans celui de mon ami, m'accrochant à lui comme à mon ultime bouée de sauvetage, et le vis donner son verre à la jeune femme avant de prendre le mien et de les faire s'entrechoquer.

« Nous monterons. »

« Nous ? », demandais-je plus écoeuré que jamais devant la tournure des événements.

« Cela vous coûtera le triple. », répondit la prostituée dans un sourire des plus angéliques, avant de boire le verre que mon ami lui avait tendu.

« L'argent n'est pas un problème. », finit Sherlock en la prenant tendrement dans ses bras.

J'étais prêt à m'enfuir de cette maison de fou, lorsque je remarquais que le corps frêle se ramollissait soudainement, plus lourd que jamais dans les bras du détective. Il l'allongea avec précaution contre une banquette, et se releva en remettant son veston en place.

« Poudre à endormir ? »

« Poudre à endormir. », confirma-t-il avant de traverser la salle de réception, suivis de près par ma propre personne plus titubante que jamais.

« Cela ne doit jamais être évoqué hors de ces murs. Jamais. »

« Jamais Watson. Mais j'aurais bien aimé savoir de quel genre de cadeau elle voulait que vous lui fassiez honneur à l'étage. »

« Allons mon vieux, je ne vais tout de même pas vous faire un dessin. »

Le détective consultant s'arrêta devant un mur couvert d'épais rideaux noirs et me sourit en réalisant les propos de la fille de joie.

« Oh. Et y auriez-vous mis un petit noeud pour rendre le tout un peu plus festif ? »

Je plantais mon regard dans le sien, aussi imperturbable que possible, avant que l'absurdité de ses propos ne touche la corde sensible de mon humour, me faisant exploser de rire bruyamment. Il se mit à rire également et redevenant comme deux adolescents, nous ne réussîmes à retrouver notre calme que de longues minutes après.

« Bien, je suis content de voir que vous ne m'en voulez plus Watson. La suite sera sans nul doute plus difficile à supporter pour vous. »

« Holmes, je comprends que cela ait été nécessaire, mais je vous en prie, ne me demandez plus de donner de ma personne. »

« Je vous le promets. Maintenant dites moi, avez-vous déjà entendu parler du Salon Chinois ? »

Je plissais mes yeux, tentant de retrouver dans ma tête lourde d'avoir trop bu ce que ce nom pouvait m'évoquer, mais ne trouvais aucune réponse si bien que je fis de larges non de la tête. Mon ami se mordit la lèvre, soudain bien mal à l'aise devant ma personne, et inspira légèrement avant de soulever de ses deux bras l'épais rideau noir, dévoilant une porte ornée de peintures orientales.

« Rentrez Watson. Et n'oubliez jamais de me faire confiance. »


Mes pas étaient lourds dans l'escalier de bois que je descendais avec appréhension. Le scotch que j'avais avalé devant l'improbabilité de la précédente situation ne m'était plus d'une aucune aide, aussi je me mis à m'en vouloir d'avoir autant bu. Le couloir était plongé dans la pénombre, quelques rares chandeliers accrochés au mur m'indiquaient le bon chemin à suivre, mais je ne voyais même pas mes pieds pour me rassurer. Holmes face à moi, se tournait de temps à autres pour vérifier ma bonne condition ; je ne pouvais que constater que lui semblait plus soucieux que jamais. Nous arrivâmes enfin face à une porte gardée par un homme à la corpulence hors norme, qui inspecta Holmes à la lumière d'une bougie avant de nous laisser entrer.

La pièce qui s'ouvrit à nous me mit immédiatement mal à l'aise. Les murs, d'un bordeaux plus sombre que celui du précédent salon étaient à peine visibles, les lumières tamisées et les quelques bougies ne suffisaient pas à éclairer dignement la pièce. Mes yeux durent s'y prendre à plusieurs fois avant de comprendre les formes qui s'offraient face à eux ; quelques rares tables mais une multitude de banquettes épaisses posées en cercle, chacune créant un cocon où des figures humaines se dessinaient. Je posais ma main à ma gauche pour me tenir au paravent qui me guidait et remarquais les dessins orientaux qui l'ornaient. Noir et or, l'objet représentait un jardin oriental, entre roseaux et hérons, faits d'un millier de petits détails que mes yeux fatigués abattus par la pénombre n'arrivaient pas à déchiffrer. Je comprenais enfin l'origine du nom de ce salon ; la pièce entière était décorée à l'image d'une pièce de vie asiatique. Pourtant, je ne saisissais toujours pas les raisons qui avaient poussé mon compagnon à m'emmener en sous-sol. Tout ce dont j'étais sûr était que tout ce manque de lumière ne pouvait signifier qu'une chose : on se cachait. Mais de quoi ? Je ne sentais pas l'odeur de l'opium et ne voyais aucune table de jeu.

« Où sommes-nous ? », demandais-je malgré moi d'une voix sourde qui trahissait mon inquiétude.

Mon ami se tourna vers moi, soupira tout bas et me sourit, comme désolé, avant de me faire signe de la tête de le suivre. Il m'amena à une banquette vide, me demanda de m'y installer au fond, derrière la table basse et prit place au bout du siège, loin de moi. Je ne me sentais plus seulement mal à l'aise, je me sentais seul, j'avais bu et cet endroit ne me plaisait guère. Je voulais partir, et vite. Lorsqu'un jeune homme s'approcha de nous. Ses cheveux blonds mal brossés lui donnaient un air jeune, mais sa fine moustache et son regard perçant ne faisaient pas de lui un enfant de choeur. Il porta une cigarette à sa bouche et se pencha vers Holmes qui, dans un geste lent, sortit une allumette de sa poche. Le jeune homme entoura délicatement ses lèvres fines autour de l'objet de son plaisir et releva son regard vers moi. Je n'avais jamais reçu ce regard de la part d'un homme et aussitôt jugeais le reste de la pièce pour constater l'affreuse vérité : le salon n'était rempli que d'hommes, dont certains s'entrelaçaient à quelques mètres seulement de ma personne.

« Holmes... », soupirais-je cette fois dans un souffle, plus désorienté que jamais.

Il m'avait entendu, j'en étais sûr, mais il ne m'adressa pas un regard tandis que le jeune homme prenait place sur ses genoux, imitant ainsi l'exacte même position que la jeune fille de tout à l'heure. Mais bien sûr, cela était incomparable. À l'étage, l'humeur était bonne enfant, la musique d'un groupe d'orchestre ravivait les coeurs et les esprits, la centaine de bougies donnait une atmosphère tout à fait chaleureuse. Ici tout était sombre, les gens se cachaient, et bien sûr qu'ils se cachaient, leurs perversions étaient anormales. J'étais tout à fait prêt à vite découvrir si Gladstone y avait ses habitudes, avant de m'enfuir sans autre forme de procès, mais ce que je vis me paralysa sur place.

Holmes avait posé une main sur le dos du jeune homme, l'autre sur sa jambe qu'il tenait doucement. Son regard n'était plus celui si froid et si calculateur qu'à l'accoutumée et je dus admettre l'évidence, aussi violente soit-elle : Sherlock Holmes aimait cela. Aimait ceux-là. Je clignais des yeux à plusieurs reprises avant de me rendre compte que le détective parlait avec le prostitué, répétant les phrases que j'avais moi-même prononcées plus tôt, à la recherche d'un lien probable entre cet établissement et Gladstone ou Harley.

« Il a été premier ministre il y a quelques années de ça. S'il était venu, vous en auriez entendu parler. », dit-il d'une voix d'une tendresse extrême, ses yeux plantés dans ceux du plus jeune avec un aplomb déconcertant.

L'homme fit un léger non de la tête, semblant encore réfléchir et glissa sa main sous la veste de mon ami pour caresser ses flancs, avant de se pencher tout contre son oreille. Je ne l'entendais pas, mais je vis le sourire de Holmes s'agrandir, d'abord visiblement amusé, puis se tordre légèrement, avant que l'émail éclatant de ses dents blanches ne vienne poindre contre sa lèvre rouge qu'il mordait doucement. Les mains du jeune homme remontaient avec fièvre jusqu'à ses pectoraux contre lesquels ses doigts fins se pressaient. Face à moi, mon meilleur ami de dix-sept ans déjà, m'offrait une vision que jamais je n'avais imaginée et que je n'acceptais en aucun cas. Je l'avais su vierge de tout rapport avec la gent féminine mais jamais, ô grand jamais je ne l'aurais cru corrompu au point de ne pas être vierge avec la gent masculine. Je le vis fermer les yeux une seconde de trop, où le plaisir se lisait sur ses traits tendus et me redressais malgré moi.

« Je me sens mal. »

« L'alcool, Watson ? », s'enquit mon ami qui avait levé le nez vers ma personne.

« Non. », grognais-je presque comme une bête, en le fusillant du regard.

Sa mine extatique des précédents instants laissa place à son masque froid qu'il arborait en temps de crise, et je le vis murmurer quelque chose à l'oreille du prostitué, qui s'éclipsa aussitôt. Holmes se leva pour me laisser passer et je me fis un plaisir de repartir en chemin inverse pour quitter cet enfer. La position debout me mit à mal en quelques secondes, si bien que je me mis à tanguer d'un pied sur l'autre, prêt à tomber. Le détective posa ses mains sur mon dos pour me retenir et comme électrisé à ce contact, je levais ma main avant de lui ordonner :

« Ne me touchez pas ! »

Il affronta mon regard dur, le sien plus incertain que jamais, avant que le jeune homme ne revienne, tendant de sa main fine un papier à Holmes qui tenta de le récupérer, avant que son cadet ne recule la feuille convoitée dans un geste enfantin.

« Payez moi d'abord, Sherlock. », somma-t-il en souriant.

À mes pauvres yeux déjà bien mal traités, s'ajoutaient maintenant un saignement des oreilles fictif. Sherlock ? Au-delà de l'aspect familier d'employer son prénom, le jeune homme me prouvait ainsi qu'il connaissait mon ami. Prêt à hurler au détective de lui donner une pièce avant que nous ne quittions définitivement cet établissement de débauche, je le vis se pencher vers le corps fin, attrapant sa nuque avec délicatesse avant de coller ses lèvres aux siennes dans un baiser passionné. Je ne devais pas regarder, je le savais, la prison m'attendait pour m'être seulement trouvé en ces lieux, et j'assistais à un spectacle d'une décadence folle, organisée d'une main de maître par mon meilleur ami. Je ne devais pas regarder. Je ne devais pas.

Mais je ne pus détacher mon regard de la bouche d'Holmes, écrasée contre celle du jeune homme, sa langue visible et obscène prenant possession de ses lèvres à m'en retourner le coeur - coeur qui s'arrêta de battre lorsque Sherlock ouvrit ses yeux sombres et ténébreux qu'il planta dans les miens. Mon souffle coupé, mes jambes vacillantes, prêt à m'écrouler, je le vis lâcher tout aussitôt le jeune homme avant de s'élancer vers la sortie. Je le suivais, car je n'avais pas d'autre choix, mais je tenais une distance plus que raisonnable entre nos deux corps.

J'avais toujours su que Holmes et moi étions deux faces d'une même pièce, complémentaires mais terriblement différents, et pourtant ce soir-là, dans ce salon là, ce que j'avais découvert me désorientait au plus haut point, me faisant même douter jusqu'à notre statut d'amis. Je n'avais rien contre ce genre de gens, mais l'idée que mon ami en fasse parti me révulsait. Je le pensais imperméable à tous sentiments à l'exception de notre amitié. Bon sang, je croyais être le seul à partager son intimité et voilà que j'apprenais que d'autres que moi le faisaient d'une manière bien plus familière encore. J'étais saoul et j'étais jaloux, terriblement jaloux. Et encore plus, vexé qu'il ne se soit jamais révélé à moi, son ami, son confident.

Nous arrivâmes dehors, mes poumons se remplissant soudainement d'un air frais plus qu'attendu, tandis que le détective hélait un fiacre dans lequel nous montâmes sans attendre.

« Covent Garden, à l'angle de... »

« 221B Baker Street. »

Et cette dernière phrase, j'en étais l'auteur à destination duconducteur. Holmes me regarda, parfaitement surpris de ma demande, que j'expliquai sans attendre.

« Je suis saoul Holmes, hors de question que je rentre comme ça chez ma femme. De plus, je dois prendre un bain avant d'aller la retrouver. »

Son visage se referma soudain alors qu'il imitait ma position, le dos serré contre le dossier en cuir, les bras croisés contre le torse, tout dans nos corps refusant le moindre contact avec l'autre, la moindre confidence.

« Cette lettre que le jeune homme vous a donnée, prouve-t-elle que Gladstone ou Harley y avaient leurs habitudes ? »

« Gladstone et Harley n'y ont jamais séjourné. Cette lettre est l'ultime preuve que vous y avez mis les pieds. »

« Mais, comment... ? »

« Vous avez laissé vos papiers dans votre pare-dessus au vestiaire, bougre d'andouille. »

Je grimaçais à l'entendre me juger, après ce que lui avait fait, et le vis plonger sa main dans sa veste qu'il n'avait pas quittée avant de me tendre le papier certifiant les arrivées des deux dernières heures. Mon nom était écrit noir sur blanc et je sus immédiatement que sans l'aide de mon comparse, un chantage odieux m'aurait causé bien du tort. Je finis par déchirer la feuille, jetant au-delà de la fenêtre du fiacre ici et là les bouts de papier pour ne plus jamais reparler de cette histoire.

Je savais Holmes aussi écoeuré de mes agissements que moi des siens. Mais à la différence de cet imbécile, je ne risquais ni prison, ni jugement divin. Mais de toute façon, cet homme ne croyait ni à la Loi, ni à Dieu ! Je ris faussement tout haut, ma tête balancée non plus seulement par l'alcool mais également par le voyage en fiacre sur les rues mal pavées du quartier peu fréquentable où nous nous trouvions et mon regard planté à la fenêtre, je réfléchis tout haut :

« Le jeune homme. Il me ressemblait. »

« Fermez la. »

Oui, c'était indéniablement une bonne idée et c'est ce que je fis à l'instant même.


Nous arrivâmes à Baker Street dans un silence pesant. Nous sortîmes au même moment l'argent de nos poches pour payer le fiacre et chacun pris par sa fierté, nous refusâmes de laisser l'autre régler la facture. Ainsi, le chauffeur eut le bonheur d'être payé le double de la course et repartit en nous remerciant milles fois. Holmes n'écouta pas ses remerciements, pressé d'entrer dans la maison dont il avait déjà claqué la porte. Je pestais tout haut contre ce diable, ouvris à mon tour grâce à mon jeu de clé et m'élançai à sa poursuite dans les marches qui nous menaient à notre étage, ma main attrapant son avant-bras pour le forcer à se retourner et à me faire face.

« Vous êtes celui qui ose fuir ? Cette soirée n'aura fait que confirmer mes doutes, vous n'avez aucune décence Holmes ! »

« Épargnez moi votre morale Watson, j'ai assez entendu d'absurdités de ce genre dans ma vie pour savoir que votre Dieu, vos Lois ou votre Bienséance sont des inepties sans fondement aucun ! »

« Quand bien même, pourquoi ne m'avez-vous jamais rien dit ? » Demandais-je d'une voix légèrement plus forte que précédemment, l'idée de réveiller Mrs. Hudson m'étant moins précieuse que le besoin de comprendre les agissements de mon comparse. Il rit d'un rire faux qui me retourna le coeur et recula de quelques pas pour se tenir sur le palier, geste que j'imitais tout aussitôt pour ne pas le laisser s'enfuir.

« Pour avoir le loisir d'observer ce regard ô combien moralisateur et écoeuré que vous me réservez actuellement ? Voyez-vous, je n'en étais guère pressé. »

« Ce n'est pas ça Holmes, vous ne m'avez pas fait confiance, vous m'avez laissé croire que vous étiez... asexuel, pour... pour je ne sais quelle raison ! »

« Pour préserver notre amitié ! », ponctua-t-il dans une grimace qui prouvait qu'il remettait aujourd'hui en doute ce simple concept.

« Non, une fois de plus, vous m'avez menti car vous ne me croyiez pas capable d'être digne de vos secrets ! »

« Oh, c'est donc ça ! La Chute ? Vous allez vraiment mentionner la Chute dans un moment pareil ? », se mit-il à rire en portant ses mains à ses cheveux fous, se tournant sur lui-même comme si tout son corps cherchait à fuir cette confrontation.

« Évidement la Chute Sherlock ! », hurlai-je d'un seul coup en attrapant à nouveau son avant-bras pour l'empêcher de bouger, comme si toute la rancoeur des trois ans d'absence ne pouvait soudainement plus rester cloîtrée au sein de mon âme meurtrie. Ce secret que nous avions tu, qui jamais n'avait pu quitter mes poumons, mon cerveau et mon coeur, s'était agglutiné au fond de mes entrailles, créant une boule épaisse et lourde qui pressait ma respiration depuis trop longtemps déjà. Ce soir là, frappé par l'alcool et les révélations, la rancoeur devait quitter mon corps avant d'avoir définitivement raison de ma santé d'esprit. « Il s'agit toujours de la Chute ! »

« C'était il y a des années Watson, pourquoi ne pouvez-vous pas passer à autre chose ? »

« Trois ans ! Trois ans à me laisser croire que vous étiez mort ! »

« Je suis vivant et je suis revenu, n'est-ce pas là le plus important ? Bon sang, vous commencez à me fatiguer, considérez cela comme des vacances ! »

Je manquais de m'étrangler dans un rire faux qui fit vibrer mes deux poumons d'un air putride, dont l'origine n'était que la mauvaise foi de ce salaud. Il avait fallut qu'il emploie ce mot-. Cet homme n'avait réellement pas conscience du mal qu'il causait.

« Des vacances ? Vous pensez que ces trois ans étaient semblables à des vacances ? Avez-vous seulement conscience de...» Non, je ne pouvais décemment pas lui dire, j'étais trop mordu par l'alcool pour lui expliquer raisonnablement l'enfer qu'il m'avait fallut traverser. Ainsi, je repris. « Holmes, vous ne tiendriez pas dix minutes sans moi. »

« Arrêtez donc vos théories fumeuses mon vieux... »

« Dix minutes. », répétais-je en articulant chaque syllabe, mon regard planté dans le sien pour ne pas lui laisser le loisir de penser que mes mots ne trouvaient aucun fondement.

Il me sonda tout entier, inspira bruyamment comme s'il semblait débattre quant à la durée de son temps de survie sans ma personne en ce bas monde, puis il capitula enfin, en fermant ses yeux de longues secondes. Il reprit d'une voix sourde qui ne fit qu'empirer ma colère.

« Je pourrais m'excuser pour cela, mais je ne m'excuserai jamais de mes sentiments. »

« Vos sentiments ? Mon dieu, est-ce un cauchemar ? » Nous étions donc revenus à ces hommes qui peuplaient le Salon Chinois. Je ne savais comment le rire m'avait gagné à ce moment précis, jusqu'à ce que mes yeux humides me fassent comprendre que mon rictus était mon dernier rempart avant mes pleurs. « Vous les aimez ? Vous en avez aimé un ? Aimez-vous un de ces hommes Holmes ? »

« Jamais. Je n'en ai jamais aimé un seul. »

Sa vérité n'avait d'égale que le mal-être qui m'envahit à ce moment précis. Je frottais mon front avec nervosité, me demandant comment nous en étions arrivés là. Je ne voulais pas de cette dispute avec Holmes. Je ne voulais pas que l'image du jeune homme blond collé à ses lèvres me poursuivent pour les années à venir, tout comme l'image du corps de mon ami se balançant dans les chutes de Reichenbach. Je dus m'y reprendre à plusieurs fois avant d'exprimer une pensée cohérente.

« Mais... vous l'avez laissé vous toucher. », osais-je tout bas dans un sourire triste, mes doigts pinçant les boutons de sa veste, celle-la même que le jeune homme avait ignorée avant de caresser ses flancs. « Là. », rajoutais-je bien inutilement, en indiquant d'un signe de la tête le ventre de mon ami.

« Vous aussi vous vous êtes laissé faire lorsqu'elle s'est penchée vers vous. »

Nous n'avions aucun nom à mettre sur nos deux anges de débauches qui nous avaient valus une soirée pleine d'obscénités, pourtant je les sentais encore présents. J'eus la sensation que ce sentiment était partagé lorsque Holmes leva sa main pour caresser de son pouce mon cou, là même où la courtisane avait posé ses lèvres.

« C'était pour l'enquête. », bredouillais-je en baissant les yeux sur ma main jouant encore et toujours avec le pan de la veste de mon ami.

« Moi aussi, c'était pour l'enquête. »

« Mais vous - vous. L'homme à l'entrée vous a reconnu et vous a laissé entrer. Le jeune homme connaissait votre prénom. »

Je relevais mes yeux humides avec difficulté jusqu'à son visage. Il avait l'air plus fatigué qu'à l'accoutumée et triste, d'une tristesse à me faire douter de l'absence de son coeur comme il aimait tant le vanter. À moins qu'il ne s'agisse de la honte.

J'avais raison, le détective y avait ses habitudes, et non pas dans le salon du rez-de-chaussée, mais bien dans le Salon Chinois du sous-sol. Mes doigts glissèrent avec une infinie lenteur entre la veste que j'avais triturée et sa chemise, sans amorcer le moindre contact.

« Ne m'y emmenez plus jamais. Je ne veux plus le voir vous toucher. »

À ces mots, je posais le bout de mes doigts tout contre ses flancs sans jamais arrêter la pression. Je voulais, je devais, poser mes empreintes digitales contre cette chemise, effacer de mes gestes ceux qui avaient pu être commis un peu plus tôt par un autre que moi.

« Tout comme je ne veux plus la voir poser ses mains sur vous. », soupira Holmes d'une voix si basse que je dus me rapprocher de son corps pour l'entendre aisément. À moins que je ne me sois rapproché de lui à cause de la pression qu'il avait exercée sur ma cravate, la caressant à son tour comme la belle-de-nuit l'avait fait.

« Mais lui... », repris-je, bien décidé à ne pas oublier qui était la personne à juger dans cette histoire. Ma main engourdie ne put rompre le contact entre mes phalanges et sa chemise douce, si bien qu'elle glissa tout contre son ventre dans un geste qui me semblait d'une évidence telle que j'avais l'impression de l'avoir fait toute ma vie. « Il vous a touché . »

Je posais enfin mes doigts sur son torse et une fois de plus, balayais les caresses déplacées qu'un courtisan avait pu avoir sur la personne de mon meilleur ami. J'étais le seul à le connaître, j'étais le seul habilité à jouir de cette intimité. J'en étais persuadé.

La main de Holmes se contracta autour de ma cravate, son visage se tendant soudainement avant que ses yeux ne fixent ma bouche.

« Et elle a fait ça. », murmura-t-il en se penchant lentement vers moi.

Je ne respirais plus, me rappelant avec dégoût de la bouche peinte vulgairement s'écrasant aux commissures de la mienne. Je ne voulais plus de ce souvenir, je voulais l'annihiler, comme j'avais effacé ceux de la main du jeune homme sur Holmes. Holmes. Holmes devait effacer ce souvenir. Je fermais les yeux en sentant ses lèvres se poser à la naissance de ma bouche dans un geste si délicat que la sensation d'avoir été caressé par la plus chaude des brises me traversa l'esprit. Je rouvris les paupières pour le voir s'écarter, son regard plus expressif encore que tous les masques que j'avais pu le voir arborer jusqu'alors et pourtant, je n'arrivais à discerner ce que tout cela signifiait réellement. Holmes garda son corps près du mien et sonda ma personne, décryptant je le sais, chacune de mes pensées les plus enfouies, auxquelles je n'avais moi-même pas accès.

Encore un geste à effacer. Et nous en étions parfaitement conscients. Sa voix rauque me murmura avec indécence :

« Il reste une chose. »

Clignotant des paupières, je réalisais soudain la promiscuité inconvenante dont nos corps étaient les victimes consentantes. Mes mains contre son torse s'y accrochant comme si ma vie en dépendait, puis les siennes, caressant mon cou et ma mâchoire, ses yeux plantés dans les miens, prêts à se délecter de ce qui allait suivre. Je regardais avec peine ses lèvres que j'avais vues baiser avec ardeur celles d'un blond dont je voulais renier l'existence et, mordillant les miennes à cette simple pensée, je le repoussais sobrement. Il ne tenta rien pour me retenir et je lui en fus immédiatement reconnaissant.

J'étais jaloux, j'étais perdu mais j'étais sûr d'une chose : j'étais saoul.

« Bonne nuit Holmes. », murmurais-je en tournant ma carcasse lourde vers ma chambre où je rêvais de me coucher et de ne plus jamais me réveiller.

« Bonne nuit Watson. »


« Dix minutes. »

Ainsi, j'en ai la certitude. Malgré notre pacte, malgré ces sept ans à taire cette affaire, le coeur de Watson prend encore le pas sur sa raison. Je lui en veux de laisser ses émotions envahir son esprit ; il me révulse lorsque son ego écrase le mien. Je me sens seul, seul, terriblement seul, lorsqu'il me juge, lorsqu'il détourne son regard de moi, ce regard bien peu aiguisé qui a fait de lui le meilleur des amis pendant dix-sept ans comme le pire des adversaires. Dix-sept ans passés à mes côtés sans réaliser mon penchant pour la gent masculine. Dix-sept ans passés à mes côtés sans réaliser mon irrésistible attirance pour sa personne. Il m'accorde dix minutes de survie si lui quitte ce monde avant moi, je sais que je ne dépasserai pas les cinq.

« Je pourrais m'excuser pour cela, mais je ne m'excuserai jamais de mes sentiments. »

« Vos sentiments ? Mon dieu, est-ce un cauchemar ? Les aimez-vous ? En avez-vous aimé un ? Aimez-vous un de ces hommes Holmes ? »

Et encore une fois, ses émotions prennent le pas sur le reste, la jalousie le consomme sans qu'il n'en soit conscient. Je le regarde impuissant. Il ne comprend pas que je parle de lui. Il ne comprend jamais. Alors, seul dans cette relation qui n'en est pas vraiment une, seul dans ce couple qui n'en est plus vraiment un, j'accepte de taire une fois de plus ce qui me ronge les entrailles.

« Jamais. Je n'en ai jamais aimé un seul. »

Car il n'y a toujours eu que lui et il n'y aura toujours que lui. Je mourrai seul si je ne peux pas l'avoir. Car il est la lumière quand je suis les ténèbres ; il est le souffle quand je suis le vide ; il est l'amour quand je suis la solitude. Il est un homme et de cet homme, je semble ne jamais pouvoir me rapprocher. Il est ma chimère, mon démon et mon ange de miséricorde, mon rêve et mon but.

Il est mien sans jamais m'appartenir.


Re-re-re-reviews make me ha-ha-ha-happy.