Note : Hello ! Aujourd'hui un chapitre garanti avec de la confrontation et du meurtre dedans (belle façon de commencer le week-end pas vrai ?). Encore une fois, un immense merci à Nathdawn qui corrige et me donne son avis sur le récit en lui-même. J'en profite également pour remercier Berenice (en guest) pour sa gentille review, et bien sûr à tous ceux qui laissent un commentaire à leur passage !
Je vous souhaite une bonne lecture.
Je haïssais mon corps d'avoir vieilli plus vite que mon esprit. Quarante ans passés n'était pas un âge raisonnable pour boire autant et même conscient de cela, mon cerveau avait commandé à ma main de porter encore et toujours le verre rempli de scotch à mes lèvres.
La bouche pâteuse, les yeux secs et les articulations criant leur douleur, je m'extirpai avec peine hors de mon lit. Du lit de mon ancienne chambre pour être exact. Les années à boire - et peut-être également, l'héritage familial aussi - m'avaient forgés à affronter les lendemains de beuverie. Ainsi, même si mon corps souffrait de milles douleurs allant d'acceptables à monstrueuses, mon esprit restait clair et ma mémoire accessible.
Je me souvenais très bien de la maison close, de la jeune prostituée et de ses lèvres peintes écrasées sur ma peau, du jeune homme sur les genoux de Holmes et de ce baiser détestable qui me valut un haut-le-cœur à l'instant même de la réminiscence. Je me souvenais surtout de notre retour, de notre dispute qui n'en était pas vraiment une. Nous avions parlé, longtemps me semblait-il, et pourtant, j'avais l'impression que nous ne nous étions rien dit. Restaient en suspend dans mon esprit une série de mots sans lettres ni orthographe que je n'aurais su prononcer tout haut, qui m'emplissaient de la désagréable sensation qu'il restait tellement plus à dévoiler.
Seul allongé dans mon lit, les mains sous ma nuque et mon regard planté vers le plafond, un vertige bien incongru me ramena sept ans en arrière, le soir de mon retour de Suisse. J'étais rentré seul en train, puis en bateau, ne pouvant ramener un corps que la police helvétique n'avait pas retrouvé. Je n'avais jamais su comment Scotland Yard avait été mis au courant de mon retour, mais Lestrade m'attendait sur le quai, le regard plein de larmes et les bras ouverts prêts à m'accueillir. Déboussolé et plus vide que jamais, je lui avais sobrement demandé de me ramener à Baker Street.
Mrs. Hudson n'était pas là, j'étais seul entre ces murs, seul dans cette maison remplie de l'absence de mon compagnon. Chaque livre portait ses yeux, chaque meuble portait son corps fin, chaque fiole, chaque objet de curiosité, chaque fissure, chaque poussière portaient sa présence, et tous semblaient secouer mon pauvre palpitant tout entier, me répétant inlassablement « Il n'est plus là, il n'est plus là. » Je ne sais par quel miracle j'avais réussi à me traîner jusqu'à ma chambre cette nuit-là pour m'y endormir comme lors de la plus banale des soirées. Le lendemain pourtant, allongé dans cette même position, dans ce même lit, entre ces mêmes draps, ouvrant mes yeux avant même d'être complètement réveillé, je me levais soudain pour attraper mon arme et la placer entre mes lèvres.
Je m'étais réveillé trois jours plus tard sans savoir ce qu'il s'était réellement passé, dans la maison que Mary et moi louions à l'époque, pris par une fièvre dont les médecins n'étaient pas sûrs de me guérir. À peine conscient, je les avais entendus, penchés au-dessus de ma personne, à s'évertuer à soigner mon corps, alors que c'était mon âme qui était meurtrie.
Électrifié par la sensation de ressentir encore le métal froid sur ma langue, je m'extirpai à l'instant de ma chambre en direction de la salle de bain, bien décidé à fuir ces souvenirs honteux.
Me laver dans une eau tiède me fut d'un réconfort inattendu. J'étais désormais propre, lavé de tous contacts déplacés, maintenant capable de rejoindre ma femme et, finissant de boutonner mon veston, je toquai à la porte de la chambre de mon ami que je n'avais croisé dans aucune autre pièce de la maison.
« Holmes ? »
« Présent. »
J'ouvris la porte pour le trouver encore dans son lit, le dos soutenu par d'épais coussins, un mégot à la bouche et feuilletant un livre dont je ne voyais la couverture. Je n'avais pas vu Holmes fumer depuis notre colocation. Il était un adepte de la pipe - et de d'autres formes de vices - mais il ne fumait que lorsque je lui proposais une cigarette. J'étais tenté de faire une remarque, mais je ne partageais plus son intimité depuis longtemps déjà, ainsi, je n'étais plus à même de la juger.
« Je vais y aller. Merci de m'avoir permis de dormir ici. »
« Vous êtes ici chez vous. », dit-il d'un ton neutre en feuilletant lentement une page.
« ... Bien. Bonne journée. »
« Nous nous reverrons plus tard. »
« Je vous demande pardon ? »
J'étais prêt à fermer la porte, mais surpris par sa dernière phrase, j'étais à nouveau entré en ses appartements.
« Si le tueur en série suit un rituel selon le temps, nous découvrirons un autre cadavre aujourd'hui. Gladstone a été tué lundi et retrouvé mardi. Harley a été découvert le jour même de sa mort mercredi. Hier rien n'a été signalé. Aujourd'hui donc, une nouvelle victime viendra fournir les rangs. Belle façon de commencer le week-end, ne trouvez-vous pas ? », il me sourit une seconde à ces mots et reporta son regard concentré à son bouquin.
Il avait raison, et d'une manière bien peu avouable, une partie de moi souhaitait que Scotland Yard vienne nous chercher le plus rapidement possible. J'en étais réduit à souhaiter la mort d'un homme pour passer du temps avec mon ami ; non, décidément, je ne pouvais me laisser embarquer dans ce genre de pensées morbides. Holmes était présentement face à moi, je me devais de lui dire ce que j'avais sur le cœur maintenant, sans profiter de l'aide d'un tueur en série.
« Holmes ? »
« Oui mon vieux ? », il releva cette fois son regard vers moi en posant son livre. Il me connaissait, et savait distinguer mon sérieux d'autres moments plus futiles.
« Je m'excuse pour hier. Je ne voulais pas vous juger. Vous faites bien ce que vous voulez et ce n'est certainement pas la chose la plus condamnable que je vous ai vu faire. J'étais juste... surpris. »
« Surpris ? », me demanda-t-il en arquant un sourcil, bien peu convaincu par mon mauvais choix de mot.
« Jaloux. », avouai-je tout de go avant de voir son sourire de loup grandir sur son visage.
« Jaloux ? »
« Ne l'interprétez pas à tort, j'entends bien. »
« Je n'interprète rien. »
« C'est juste que... nous sommes amis, n'est-ce pas ? Notre amitié m'est précieuse, et je pensais, égoïstement je dois l'admettre, que j'étais le seul à partager votre vie. »
« C'est le cas Watson. Ça a toujours été le cas. »
Il parlait sans jugement, d'une voix neutre, et je lui en étais extrêmement reconnaissant pour cela.
« Pas entièrement. Ce que ces hommes vous offrent n'est pas de mon ressort. »
« Je vous le confirme, vous êtes dans deux catégories bien distinctes. »
« Bien. Il était important pour moi de mettre au clair cette histoire. »
« Si vous le dites. »
Il me sourit en écrasant son mégot contre sa table de chevet, se moquant éperdument des conséquences sur le pauvre meuble en bois et se concentra à nouveau sur sa lecture, que j'interrompis encore une fois.
« Oh, et Holmes ? Plus de dispute, s'il vous plaît. Comportons-nous comme des adultes, si vous le voulez bien. Je n'en puis plus de me battre contre vous. Cela ne m'intéresse pas. Nous valons mieux que ça. »
Il ferma cette fois définitivement son livre et planta son regard sombre dans le mien.
« C'est là où vous avez tort mon vieux. »
« Pardon ? »
« Les adultes se disputent. Ils s'engluent dans l'idée de la bonne conduite, ils se laissent corrompre par leur fierté et leur individualisme. Ils se battent ainsi entre eux sans raison valable, dans le seul but primaire d'asseoir leur supériorité utopique. Les enfants, eux, s'acceptent et jamais ne se jugent. Ils laissent le pouvoir à ceux assez faibles d'esprit pour en avoir quelque chose à faire. Ils agissent selon leurs cœurs et ne se préoccupent de rien d'autre que de vivre. »
Je souris malgré moi, bercé par ses paroles comme lors de notre enquête chez Gladstone tandis que la chaleur de ses mots trouvait immédiatement écho en mon sein. Ces moments où son esprit d'analyse laissait place à l'expression de ses sentiments étaient d'une beauté rare et m'attiraient irrémédiablement à lui. Je me répétais ces phrases qu'il avait prononcées pour pouvoir les écrire plus tard, mais je savais pertinemment que, sans sa voix pour les clamer tout haut, les mots perdraient de leur caractère. Alors, sur terre, à ce moment précis, il n'y avait que moi qui avait ressenti leur véritable force, leur véritable passion.
« Bien. Alors, comportons-nous comme des enfants, si vous le voulez bien. »
« Cela me convient parfaitement. », me sourit-il.
« Bonne journée Holmes. »
« Watson ! »
J'ouvris à nouveau la porte avant d'avoir eu le temps de complètement la fermer.
« Mon vieux, ces adieux commencent à s'éterniser ! On se reverra très vite, c'est vous même qui me l'avez dit ! »
« Mais non bougre d'andouille, vous oubliez votre alliance. »
Je le vis la pincer entre son index et son pouce, et les rayons du soleil perçant à travers la fenêtre vinrent se répercuter contre le métal. La réflexion me brûla la rétine et me fit reculer par réflexe. Je ne sais à ce jour comment j'aurais pu justifier cette perte impardonnable auprès de ma femme si mon ami ne m'avait pas retenu. Je me rapprochai de lui sans attendre, me posai à côté de son lit et tendis ma main vers lui. Mais ma paume dirigée vers le sol, je me rendis compte de la maladresse de mon geste, alors je retournai ma main pour qu'il y dépose l'alliance sans être obligé de l'y glisser.
« Merci. »
« Avec plaisir mon vieux. »
Il me sourit en me faisant un signe de salut de la tête avant que je ne m'éclipse du 221B, pour m'en aller retrouver ma chère et tendre à qui je devais bien des excuses.
Le feu qui brûlait dans la cheminée du salon ne suffisait pas à réchauffer la pièce de la tiédeur moite de la tempête qui se préparait. Mary, assise sur un des fauteuils, les yeux cernés et le teint blafard me jugeait de tout son être, ses mains caressant son ventre et je ne pus m'empêcher à cet instant de penser qu'elle prenait notre futur enfant pour témoin de ma mauvaise conduite. Je venais tout juste de fermer la porte d'entrée et me sentais déjà plus mal que la veille lorsque la boisson avait retourné mon estomac. Penaud et assailli par l'image de mon propre corps, plus petit et honteux que jamais s'approchant de ma femme aux allures de reine, je n'ouvris jamais les lèvres. Des excuses auraient pu calmer la colère imperceptible, mais même de cela, je n'en étais pas capable.
« Une nuit entière à disparaître sans me donner de nouvelles ; avez-vous la moindre idée de ce que vous faites traverser à votre femme enceinte, John ? »
Je fermai les yeux à l'usage des deux adjectifs qui, je le savais, auraient dû être des raisons suffisantes pour ne pas suivre Holmes dans sa folie. Je grattai malgré moi le bout de ma semelle contre le parquet sous lequel j'aurais tant voulu me cacher pour mourir, et écoutai ses reproches sans broncher.
« Un télégramme aurait suffi, au lieu de quoi, vous m'avez laissée seule face à mes angoisses. Je n'ai pas dormi. Je n'ai pas dormi de la nuit. Cette grossesse m'épuise, et vous semblez destiné à ne faire que l'empirer. »
« Mary, pardonnez-moi, l'enquête nous a... »
« Holmes, encore et toujours. », soupira-t-elle dans une grimace de dégoût en levant les yeux au ciel.
Son geste me déprima tout autant qu'il me surprit. Mary et Holmes s'entendaient bien, malgré la misogynie sans borne (dont j'avais une explication depuis la veille au soir) du détective. Malgré l'affaire du train, mon colocataire connaissait mon affection pour ma femme et inversement. Égoïstement, j'avais longtemps cru que cela était nécessaire pour qu'ils s'acceptent mutuellement.
« Avez-vous trouvé le tueur au moins ? »
« Non. »
« Alors, qu'avez-vous fait toute une nuit ? »
Je ne devais pas lui dire, je ne devais simplement pas. Mais je ne pouvais pas pour autant lui mentir, ma réputation d'homme fidèle en pâtirait. Osant enfin relever les yeux vers elle pour lui montrer ma bonne foi et mon désir de me faire pardonner, je lui répondis d'un voix basse :
« Nous avons enquêté. Dans un établissement où vous n'auriez pas aimé me voir. »
« Mon Dieu John... », se lamenta-t-elle en quittant son ventre de ses mains pour les frotter doucement sur son visage marqué par le manque de sommeil. « Avez-vous joué, encore ? Dites-moi que vous n'avez pas perdu nos économies, je vous en conjure. »
Je ne pouvais pas lui mentir certes, mais éluder la vérité était acceptable dans ce genre de cas particulier, j'en étais convaincu. Ainsi, affrontant ses tristes yeux gris, je la rassurai d'un petit sourire.
« Je n'ai pas dépensé un centime. La visite de cet établissement était nécessaire pour notre affaire, mais je n'y remettrai plus les pieds. Je vous le promets. »
Elle me sourit à son tour, bien que très faiblement, et tendit sa main vers moi vers laquelle je me dépêchai de me pencher pour la baiser doucement. À genoux devant elle, je comblai ses mains clémentes de tendres baisers. Je n'avais pas menti, je ne comptais plus remettre les pieds dans cet endroit, ne souhaitant plus jamais revoir le jeune homme sur lequel les lèvres de Holmes s'étaient bafouées.
Le reste de la journée se passa dans l'attente insoutenable. Chaque fiacre s'arrêtant devant la fenêtre de mon salon, chaque personne toquant à la porte de mon cabinet me laissaient croire qu'une autre victime avait été découverte. À dire vrai, je n'avais plus pensé aux prédictions morbides de mon ami depuis que j'avais quitté Baker Street, mais quitter ensuite Covent Garden pour me rendre à mon travail m'avait fait passer devant un kiosque à journaux, où un jeune garçon criait les nouvelles du jours. Je ne sais par quel sordide miracle la presse avait fait le lien entre les deux affaires, et titrait déjà leur une par « Un tueur en série à Londres », rappelant à la population la terrible année de 1888 où Jack l'Éventreur avait commis d'horribles méfaits. D'une pièce, je m'étais procuré le journal dont l'encre à peine sèche avait sali mes mains. J'y avais lu, avec un amusement déplacé, la chronique de la découverte du corps de Gladstone, plus chevaleresque qu'un roman de Dumas, bien éloignée de la vérité. Le journaliste disait ma foi vrai lorsqu'il mentionnait la méthode d'exécution : cette lame plantée dans le cœur des pauvres hommes. La symbolique était trop forte pour être oubliée.
M'installant en mon cabinet où aucun patient ne m'attendait encore, je me laissai tomber sur mon fauteuil de cuir pour réfléchir. Je repensais à cette discussion que nous avions eu avec Holmes, il y avait des années de ça (il aurait fallu que je retrouve mes écrits pour trouver la date exacte) où nous avions appréhendé une femme qui empoisonnait son mari à l'aide d'arsenic, avant que le pauvre homme ne s'en relève jamais. C'était la première fois que je croisais une femme meurtrière, et devant ma mine déconfite, Holmes s'était expliqué en ces termes :
« Mon brave, on ne peut jamais faire totalement confiance aux femmes ; pas même aux meilleures d'entre elles. »
« De là à tuer son mari ! »
« Nous croiserons dans notre vie bien peu de femmes capables de ce type d'acte, mais nous ne devons pas les sous-estimer pour autant. Elles seront néanmoins plus faciles à appréhender ; leurs méthodes d'agissement sont particulières. Une femme ne visera, par exemple, jamais la tête d'un homme si elle était amenée à le tuer à l'aide d'une lame ou d'une arme à feu. Une femme visera toujours le torse, car tout s'y résume pour elle : le cœur, car elles sont des personnes guidées par leurs sentiments ; et le ventre, berceau de la vie qu'elles sont les seules à comprendre. Elles ne viseront jamais la tête car elles n'ont pas assez d'esprit pour comprendre qu'il est lui-même le point le plus important. »
« Je plains votre future femme Holmes. »
« Je vous remercie. »
« Ce n'était, en aucun cas, un compliment. »
Je souris malgré moi à l'évocation du souvenir de la fin de cet échange, et me concentrai sur le principal ; les femmes visaient le cœur. Ainsi, était-il possible que notre mystérieux tueur en série soit en réalité, une mystérieuse tueuse en série ? J'écrivis tout de go mes théories avant de les oublier, et rangeai mon carnet noir avant d'aller ouvrir à mon premier patient de la journée.
À contrario de ce qu'avait prévu mon compagnon détective consultant, aucun membre de Scotland Yard ne vint me trouver pour m'annoncer un nouveau meurtre. J'étais donc rentré, le pas lent, jusqu'à ma maison de Covent Garden où j'avais retrouvé Mary plus guillerette que d'habitude. Je savais les femmes enceintes empreintes à des changements d'humeurs sans réelle raison et en faisait chaque jour la découverte avec ma tendre épouse. Nous nous en amusions ensemble lorsque sa grossesse ne la fatiguait pas au point de griser sa mine. Dans la salle à manger où je la rejoignis, je la vis préparer la table avec l'aide de notre bonne Betty.
« John, prenez donc place, Betty et moi avons préparé un rôti d'agneau ! »
Je souris en les regardant couvrir la table de leur dur labeur, étant trop poli et attendri par leurs efforts pour rappeler tout haut à ma femme que je n'aimais guère cette viande.
« Vous rentrez bien tôt aujourd'hui. », reprit ma femme en me souriant d'un air plus qu'entendu.
« Je n'ai pas vu Holmes si telle est votre question. », lui répondis-je avec le même sourire complice.
Il était hors de question que ma femme et mon meilleur ami ne s'entendent pas ou critiquent le temps que je passais avec l'autre, aussi, j'estimais que je devais crever l'abcès avant que tout cela ne s'envenime.
« Tout s'est-il bien passé au cabinet ? »
« Très bien. Mais je n'arrive à comprendre qui est ce mystérieux tueur et quels sont ses desseins. »
« John. », soupira-t-elle en faisant tomber les couverts en argent qu'elle venait à peine de prendre entre ses mains. « Ainsi, même quand vous ne voyez pas Holmes, vous le suivez dans son enquête ? »
À son regard et sa bouche pincée, je compris que ses humeurs étaient en train de prendre une toute nouvelle direction.
« Ma mie, je ne peux décemment pas oublier qu'un tueur en série erre dans Londres ! Rendez-vous compte, il laisse sur ses victimes des lettres annonciatrices de ses prochains méfaits qu'il place ensuite contre leurs torses ensanglantés. »
« Nous sommes à table John. »
« De plus, le mode d'exécution est systématiquement le même. Pour sûr, nous avons à faire à un homme obstiné, qui vit selon ses propres règles qu'il instaure. À un homme qui... » Je ne finis pas ma phrase cette fois, m'élançant déjà hors de la salle à manger pour aller récupérer dans mon bureau quelques papiers ainsi qu'une plume et qu'un pot d'encre que je ramenai tout aussitôt auprès de ma compagne qui n'avait cessé de m'appeler pendant ma brève disparition. « Tenez, prenez donc cette plume et écrivez je vous prie. »
« John ! Pour l'amour du ciel, pouvez-vous rester à table lorsque nous mangeons ? Et puis-je savoir ce que tout ce remue-ménage signifie ? »
« Écrivez juste, s'il vous plaît. », lui demandai-je dans un sourire.
« Pas avant que vous m'expliquiez la raison de vos agissements. »
« Bien. Holmes prétend que les femmes, si elles sont amenées à tuer, viseraient le cœur en premier. Le regretté Gladstone et Harley sont morts d'une lame plantée dans le cœur. Ainsi, j'aimerais vérifier la théorie que nous ayons à faire à une femme meurtrière. »
« Me croyez-vous donc coupable ?! », s'écria ma femme effarée.
« Non ! Rien de tout cela ! J'aimerais simplement comparer l'écriture d'une femme, celle d'un homme, et celle de notre tueur. »
Elle me regarda longuement, prit ma plume en s'exaspérant encore un peu, et écrivit quelques prénoms au hasard sur la feuille de papier face à elle avant de me la tendre. Au-delà de son écriture, bien éloignée de celle du tueur bien entendu, je me mis à penser que celle que j'avais pu constater sur les lettres ensanglantées n'avait rien de féminin. Ainsi, ma théorie d'avoir à faire à une meurtrière tombait à l'eau, mais Dieu merci, je ne l'avais pas exprimée à Holmes qui m'aurait ridiculisé sans peine.
« Bien... je vous remercie. Pourquoi avoir écrit ces prénoms ? Auriez-vous une piste concernant le tueur ? »
« Non John, ce sont des prénoms que j'aimerais vous proposer pour notre enfant. »
Je relevai par réflexe mon regard jusqu'à son ventre, que je ne vis pas, caché par le bord de la table. Il m'arrivait, quelques rares fois, d'oublier ce qui se cachait dans ce corps frêle, mais je mettais cela sur le peu de mois dont l'embryon était âgé. Ce dont j'étais sûr néanmoins, était que je n'étais absolument pas prêt à affronter ce qu'il se passerait dans un peu plus de six mois. Je n'y pensais pas, jamais, et ceci je le savais, n'aidait en aucun cas à me préparer. Le choix du prénom était un exemple parmi tant d'autres de mon manque d'implication qui commençait à me faire honte.
« Je vois plus de prénoms de fille que de garçon. », souris-je un peu maladroitement en prenant place à nouveau sur ma chaise.
« Je ne peux qu'espérer. Bien, que dites-vous de Rose ? »
« C'est un joli prénom. »
« Victoria ? »
« Bonne idée. »
« Katheryn ? »
« Plaisant. »
La soirée se passa alors ainsi, ma femme énumérant une liste de prénoms possibles, puis d'achats à entreprendre rapidement, avant que nous ne montions nous coucher ensemble.
Mais j'étais sûr d'une chose, le tueur n'était pas une femme.
Dimanche était arrivé, à la différence d'une nouvelle que j'attendais secrètement. Ainsi, en ce jour du seigneur, nul policier, nul détective consultant n'avaient fait leur apparition en ma demeure pour m'entraîner à l'autre bout de la ville découvrir la scène d'un nouveau meurtre. Cela m'irritait au plus au point.
Boutonnant mon veston, me regardant à travers le miroir devant lequel je me tenais, je fixais mes yeux creusés, ces cernes qui étaient apparues malgré mon rythme de sommeil somme toute assez normal. Il y avait cette chose qui s'était installée en mon cœur, cette chose si simple qui avant mon emménagement à Londres, ne me faisait pas peur mais que j'avais appris à détester une fois mes valises posées à Baker Street. Cette chose avait creusé à la force de ses ongles déchirants une nouvelle pièce dans mon palpitant, et y trouvait chaque jour un peu plus ses aises. Cette chose s'appelait l'Ennui, et tout chez elle me faisait trembler.
Outre les moments de profonde dépression dont était victime Sherlock Holmes de temps à autres sans raison apparente, il subissait les assauts de l'ennui comme d'autres subissaient les ruades d'un cheval sur leurs pauvres corps. Lorsque nous nous étions rencontrés à Camden, nous nous étions immédiatement lancés sur la trace du malfaiteur qui avait subtilisé mon portefeuille. Et si le lendemain, j'emménageais au 221B Baker Street, le surlendemain nous entraîna sur la piste d'un tueur en série qui nous tint en alerte pendant deux semaines durant. Ce n'est qu'une fois que le sordide bonhomme fut installé derrière les barreaux que j'eus le premier aperçu de ce que l'Ennui signifiait réellement pour Sherlock.
Réveillé à trois heures du matin par une bruit sourd, je m'étais tiré hors de mon lit avec une rapidité folle pour rejoindre aussi vite que possible le salon d'où provenait le boucan - tout cela pour y trouver Holmes penché au-dessus d'un laboratoire improvisé à même le sol, où le bougre se permettait de manipuler quelques gouttes de nitroglycérine. Devant ma mine déconfite, il avait relevé son regard inexpressif et m'avait annoncé de sa voix la plus neutre :
« Je m'ennuie. »
Il s'ennuyait. Il s'ennuyait et il était prêt à faire exploser le salon. Comme à un enfant à qui on retirait un jouet trop bruyant, je lui avais de suite confisqué ses fioles avant de lui ordonner de retourner dans sa chambre. Il n'avait opposé aucune résistance, se mettant debout, le nez relevé comme le plus aristocrates des anglais et avait disparu sans un mot. Un mois après, je retrouvais sa chambre couverte de lambeaux du papier peint qu'il avait pris soin d'arracher toute la nuit durant, et comme un chat que j'attrapais en flagrant délit, les ongles plantés dans les derniers morceaux de papier sur lequel il tirait avec une lenteur insupportable, il avait une nouvelle fois planté son regard dans le mien, en répétant ces trois petits mots de trop :
« Je m'ennuie. »
Ces souvenirs avaient, avec le temps, cessé de ne m'évoquer de l'agacement, pour réveiller plutôt en moi de sincères rires. En comparaison à ce que je découvris plus tard, ces quelques menues expériences n'étaient que des broutilles. Ainsi, en une magnifique matinée de juillet, je le vis revenir aux aurores, la mine défigurée par une bagarre violente ; le nez gonflé dont le sang avait séché sous ses narines, son œil noirci au-delà du supportable et sa lèvre fendue. Alors que je nettoyais ses plaies avec grande peine devant la dureté du spectacle, il m'avait regardé de son seul œil valide et m'avait encore une fois dit de sa voix la plus neutre :
« Je m'ennuie. »
À quelques jours du Noël de l'année 1888, lors de la grande tempête de neige qui avait causé bien des décès par son froid mordant et ses vents meurtriers, rentrant d'un dîner passé avec Harry, j'avais retrouvé Holmes, debout sur le rebord de la fenêtre ouverte, ses mains jointes en son dos, fixant l'horizon avec une aisance folle. Paralysé sur place à l'idée de le voir tomber, ou pire, de faire un bruit de trop qui le ferait sursauter, je me trouvai bien bête lorsqu'il fut celui à me surprendre, à énoncer tout haut :
« Je m'ennuie. »
Puis, le 17 mars 1890, rentrant des quelques jours que j'avais passés hors de Londres en compagnie de Mary, j'avais découvert Holmes assis dans son fauteuil, le bras tendu encerclé d'un garrot improvisé, le poing fermé, son autre main pressant l'aiguille contre la veine bleue affreusement visible. Cette fois, il ne planta pas son regard inexpressif dans le mien et n'arriva même pas à formuler correctement sa litanie insupportable. Il avait cligné des yeux avec une difficulté à m'en retourner le cœur, avait dégluti avec peine avant de murmurer d'une voix qui exprimait plus que jamais sa douleur :
« Je m'ennuyais. »
Je n'avais pas compris ce soudain changement de temps dans son texte si souvent répété, et trop affecté par cette vision d'une dureté sans nom, j'avais, pour la première fois, accepté de m'approcher de lui. Mes mains l'avaient doucement aidé à se débarrasser de la seringue avant de retirer le garrot. Je prenais son pouls tout aussitôt et portais ma main à son front luisant pour évaluer sa fièvre et tenir en place cette tête vacillante. Il avait fermé les yeux et d'une voix si faible qu'elle semblait ne pouvoir fendre l'air pour se faire entendre, il murmura :
« Je ne m'ennuie plus. »
Le lendemain, lorsque ce diable avait repris connaissance, il découvrit sa cachette éventrée (derrière le troisième livre en partant de la gauche, sur la deuxième étagère de la bibliothèque à droite de la cheminée), toutes ses sales substances jetées par mes soins et remplacées par un simple mot que j'avais écris : « Vous ne vous ennuierez plus Sherlock Holmes, j'en fais le serment. ». Ainsi, les années passées aux côtés du détective furent pour moi l'occasion de ne plus jamais le laisser toucher à la cocaïne.
Aujourd'hui, face à mon miroir, enfilant mes habits du dimanche, j'étais celui frappé par l'Ennui froid et sordide. Mais je n'exploserai rien, ne déchirerai rien, ne combattrai pas, ne me mettrai sur le rebord d'aucune fenêtre ; j'irai à la messe, comme mon éducation me l'imposait.
J'aimais l'église de St. Paul pour sa sobriété et sa situation au cœur de Covent Garden ; en quelques minutes de marche, Mary et moi y parvenions les dimanches où ma femme souhaitait se recueillir (qui semblaient se multiplier depuis l'annonce de sa grossesse).
À dire vrai, j'aimais les églises autant que je m'y sentais mal à l'aise. St. Paul ne suivait pas l'architecture gothique en croix, où le pauvre pèlerin assis ne pouvait jamais réellement voir ce qu'il se cachait dans les alcôves de part et d'autre de l'autel. Sa pièce unique rectangulaire, dont la hauteur de plafond était tout à fait raisonnable, m'inspirait d'avantage confiance que les cathédrales du reste de la ville, où mon corps paraissait plus faible et minuscule encore qu'à l'accoutumée. Je n'aimais pas les édifices religieux pour cette raison : tout dans leur construction rappelait nos simples statuts de pauvres petits mortels, dont la miséricorde ne serait jamais suffisante pour accéder aux cieux inaccessibles. Ainsi, lever les yeux vers les plafonds de plusieurs dizaines de mètres de haut me donnait la nausée ; un memento mori architectural en sommes.
Malgré le froid mordant de ces édifices, je ressentais néanmoins à St. Paul une chaleur unique, une chaleur humaine, qui parfois m'aidait à supporter une solitude impalpable dans laquelle je me sentais acculé. Cela avait commencé après la disparition de Holmes. Enterrer un cercueil aussi vide que mon cœur avait été une terrible épreuve et souvent, lorsque le souvenir de la tombe m'enveloppait de ses bras sombres, je retournais à St. Paul pleurer ma peine dans de longues prières à peine murmurées. Cela n'était pas pour Sherlock Holmes, égoïstement je me fichais bien de son manque de foi, j'avais seulement besoin d'une aide supplémentaire pour m'aider à passer les années seul, avant que la mort ne m'attrape à mon tour.
Quittant ces souvenirs malheureux, je rouvris mes yeux à destination de l'autel où Père Luc prêchait. J'avais rencontré cet homme il y avait six ans de cela, et quelque chose chez lui m'avait toujours inspiré une grande confiance. Il était un homme grand, bien trop grand, de rares cheveux roux sur le crâne et un sourire plus doux encore que celui de la Sainte Vierge sur le tableau du fond de l'église. Ses petits yeux noisettes malicieux faisaient de lui un homme attendrissant, mais ses grandes mains trahissaient son passé d'ébéniste qu'il avait quitté à 17 ans avant de rejoindre les ordres, comme il me l'avait confié. Père Luc n'était pas de ces hommes d'église qui préféraient condamner le mal plutôt que de célébrer le bien ; toujours accessible, ses références bibliques n'étaient qu'un judicieux choix dans les histoires les plus inspirantes et les plus belles. Finissant la lecture de l'extrait de l'évangile qu'il avait choisi en ce dernier dimanche de Mai, il nous salua d'un geste de croix, avant que les fidèles ne quittent petit à petit l'église ; les enfants pressant leurs pas, les aînés ralentissant les leurs.
« Magnifique messe, ne pensez-vous pas ? »
« Magnifique comme vous dites Mary. Vous plairait-il d'aller vous promener au parc de Leicester ? »
« Oh, attendez un instant, voulez-vous. », me sourit-elle en faisant un signe de main au Père Luc qui nous rejoignit de sa démarche lente.
« Docteur Watson, quel plaisir de vous voir, Mary m'a dit que vous étiez de nouveau lancé à la poursuite d'un criminel, accompagné de votre ami détective ? »
Je vis du coin de l'œil ma femme s'effacer lentement, et compris quel traquenard elle m'avait tendu. Je la savais proche du Père autant que moi et l'imaginais sans mal lui confier ses inquiétudes, jusqu'à lui demander de m'en parler. Je souris tendrement à ma compagne pour lui faire signe que je ne lui en voulais guère et me tournai à nouveau vers l'homme d'église.
« Il est vrai mon Père, mais je ne peux malheureusement rien vous dire. Le meurtrier court toujours. »
« Espérons que tout cela s'arrête bien vite. Que diriez-vous de marcher dans les jardins de l'église ? », me proposa-t-il en posant une main amicale dans mon dos.
Je le suivis avec plaisir. Nos conversations étaient toujours une grande source de réconfort, bien que leur méthode n'était pas la plus catholique. Je n'avais jamais aimé le confessionnal. M'asseoir dans la pénombre pour expier des péchés m'était difficilement acceptable. J'étais un homme droit, et si par quelconque maladresse, je me séparais du droit chemin à quelques rares occasions, il n'était pas question de baisser les yeux et de les avouer à demi-mots dans le noir. J'acceptais mes faiblesses et me devais d'en parler à la lumière du jour pour mieux les affronter. Père Luc avait compris, et respecté, ce besoin. Ainsi, lorsque l'envie de me confier me prenait, nous sortions dans le petit jardin face à l'église et parlions librement de ce qui me tracassait.
« Cela faisait longtemps que je n'avais pas entendu votre femme mentionner votre ami. Cela faisait-il quatre, cinq mois que vous n'étiez pas venu à sa rescousse ? »
« Cinq mois mon Père, et sachez qu'il sauterait au plafond en vous entendant utiliser pareille expression. », ris-je malgré moi, alors que nous longions la haie de roses fraîchement taillée.
« Cet homme me parait mystérieux et brillant tout à la fois. Et même si je ne le connais pas, je peux assurer que vous lui êtes précieux. »
« Comment pouvez-vous dire cela ? », souris-je, plus troublé que réellement convaincu par ses dires.
« Si vous le réveillez autant qu'il vous réveille, vous lui êtes essentiel. »
« Mon Père... »
Je m'étais cette fois arrêté, le souffle coupé à l'entendre parler de Holmes et de moi de la sorte. Un malaise grandissant gêna ma respiration, si bien que ma main droite massa mon sternum avec application, mon visage discrètement relevé à la recherche d'air qui se faisait étonnement plus rare. M'entendre dire ce genre de choses concernant Sherlock et moi, de la bouche d'un homme d'église, me paraissait irréel et légèrement angoissant.
« Pourquoi réagir ainsi mon Fils ? Cette enquête vous a-t-elle amenée à des situations regrettables ? »
« Holmes nous a entraînés dans une maison close pour y interroger des témoins. », avouai-je tout de go, bien décidé à expier ces souvenirs douloureux. « Il ne s'est rien passé, mais la proximité avec des gens de petite vertu m'a fortement déplu. »
« Cela ne doit pas autant vous tracasser. Si votre ami vous y a emmené, cela était pour les besoins de cette affaire. »
« Je ne le sais que trop bien, mais le souvenir de ces gens collés à nous me hantent. »
« Cela est la deuxième fois que le souvenir d'un corps vous hante. » Père Luc parlait bien évidemment de la Chute de Holmes dont je lui avais souvent parlé lorsque les nuits n'étaient propices qu'aux cauchemars. « S'est-il passé quelque chose de répréhensible, quelque chose d'anormal ce soir là, dont vous aimeriez parler ? »
« Non. Nous en avons parlé avec Holmes et avons réglé cette histoire. »
Et de cela, j'en étais persuadé. Nous avions, à notre manière, effacé les gestes que les prostituées avaient eu sur nos personnes et de cela, je m'en sentais libéré.
« Bien. Cette relation que vous avez me parait précieuse, prenez-en soin. Les liens qui nous unissent aux autres sont comme les fleurs. Magnifiques en apparence mais tellement, tellement fragiles. Entretenez-les, chérissez-les, faites-les fleurir à nouveau pour qu'ils passent les hivers et les tempêtes. Ainsi, vous ferez éternellement vivre le printemps en votre cœur. »
Je serrai la main qu'il me tendait chaleureusement, plongeant mon regard reconnaissant dans le sien si tendre. De manière bien peu concrète, au fin fond de mon palpitant, une lueur semblait avoir trouvé sa place, une lueur qui représentait l'œil bienveillant de Père Luc sur cette relation qui m'unissait à Holmes. Je rejoignis ma femme restée dans l'église, et tous deux nous rentrâmes en notre demeure. Ce soir-là, nous ne parlâmes ni de prénoms ni de berceau, nous restâmes assis au coin de la cheminée, sa tête endormie posée sur mon épaule, sa main dans la mienne, mon regard perdu dans le foyer qui réchauffait mon corps et qui entretenait la lueur qui était née aujourd'hui en mon cœur ; lueur que j'appelais la Bénédiction.
Installé dans ma salle à manger, une main entourée autour de la tasse de thé du petit déjeuner dont je me délectais, de l'autre tournant les pages du journal que Betty m'avait apporté, je n'entendis pas les pas pressés qui s'écrasaient de mon entrée jusqu'à ma personne. Relevant les yeux, je découvris l'objet de mon attention et de mes récents questionnements, debout, le souffle court, les joues légèrement rosies sous l'effort, les cheveux fous et le regard malicieux : Holmes. Je ne m'ennuyais plus.
Le temps sembla s'arrêter un instant où seul nos yeux paraissaient clamer : « Le voilà enfin. » Je ne cachai en aucun cas mon faible sourire, voyant le même naître aux coins de la bouche du détective. Trois jours. Trois jours que nous ne nous étions pas vus, que je n'avais fait que penser à lui, à la Chute, à son Ennui. Une envie irrépressible me poussait à me lever de ma chaise pour sentir sa présence près de moi, repoussant les souvenirs chimériques pour me satisfaire du tangible. Semblant lire dans mon esprit, il me défia du regard avant d'inspirer longuement tout en redressant son torse contre lequel il croisa ses bras. Je découvris ainsi l'origine des deuxièmes pas ; Clarkie se tenait derrière lui, bien plus essoufflé.
« Il y en a eu un autre, pas vrai Holmes ? »
« C'est exact. » Mais à peine ces deux mots prononcés, son sourire laissa place à son masque froid. Quelques secondes d'honnêteté m'avaient néanmoins suffi. « Mais cela ne vous plaira pas, cette fois. »
« Un enfant ? », grimaçai-je d'horreur.
Les enquêtes où les victimes étaient bien trop jeunes me révulsaient au plus haut point, aussi je n'étais d'aucune utilité à mon comparse, bien trop écœuré pour laisser ma raison surpasser le sentiment d'injustice. Par chance, Holmes me fit non de la tête, avant de me demander de le suivre dans un geste de la main.
J'eus tout juste le temps d'enfiler ma veste avant que Clarkie et le détective de me guident dans les rues de Covent Garden. Le policier m'avait à peine salué et marchait maintenant quelques mètres devant nous. Holmes posa sa main dans mon dos quelques furtives secondes avant de m'inviter à suivre l'homme face à nous dans la rue qui nous menait à St. Paul Church. Ne réfléchissant plus, un drôle de pressentiment m'envahissant à chaque pas, je rentrai dans l'édifice religieux pour y découvrir une trentaine de policiers répartis entre l'autel et les cierges de l'entrée. Le brouhaha de Scotland Yard se répercutait sur chacune des pierres, plongeant le prieuré dans une cacophonie déplacée qui pressait ma respiration. Le pressentiment lui, ne faisait qu'empirer.
Arrivé à l'autel, le sol sembla s'affaisser sous mes pieds. Allongé à même le sol, le corps de Père Luc stagnait dans une marre de sang à l'odeur pestilentielle. Secouant ma tête, refusant cette vision, refusant cette vérité qui me retournait le cœur, je n'entendais même pas la litanie de « Non » que je régurgitais. Retournant mon corps, prêt à m'enfuir de cette maison de Dieu où le Diable était entré, je sentis les mains de Holmes attraper mes épaules avec véhémence.
« Reprenez-vous. », m'ordonna-t-il en plongeant son regard inexpressif dans le mien.
« Je vous en supplie, lâchez moi. », réussis-je à supplier du bout des mes lèvres tremblantes.
Il sonda encore quelques secondes ma mine que j'imaginais plus blanche que les colonnes de marbre autour de nous, et me lâcha soudainement. Je courus à la seconde hors de cet édifice, m'effondrant à quelques mètres de l'entrée pour vomir tout le malaise qui m'avait envahi.
Les mains ancrées dans la terre que je serrais de mes poings rageurs, je sentis une main chaude se poser entre mes omoplates, avant de voir par-delà les larmes qui brouillaient mes yeux, Holmes penché vers moi.
« Je suis désolé. Je ne pensais pas que cela serait si dur pour vous. »
« Vous n'avez aucune - aucune idée de ce que cet homme représentait pour moi. »
« Il était votre prêtre. », me murmura avec évidence le détective qui appuya ainsi un peu plus mes propos.
« Mon confident. Un Père. Mon Père. », arrivai-je à grogner malgré mes mâchoires serrées. « Est-il... A-t-il été tué comme Gladstone et Harley ? »
« Un coup fatal en plein cœur. Cela prouve au moins que les hommes d'église en ont un. », tenta-t-il dans un petit rire bien déplacé, mais que je savais destiné à me faire gauchement sourire - en vain.
Bien faible, je n'arrivais à me redresser, si bien que mon ami m'aida à prendre appui contre le mur de l'église, avant de s'accroupir à nouveau face à moi. Il sortit un mouchoir propre (par je ne sais quel miracle) de sa poche et me le tendit. Je le passai sur mon front luisant puis sur mes lèvres avant de le plier et de le glisser à mes côtés. L'odeur semblait ne plus vouloir quitter mes narines et me donnait encore d'insupportables haut-le-cœur. Je vis Lestrade et Clarkie se rapprocher de nous, eux préférant rester debout.
« L'aviez-vous vu récemment, docteur Watson ? », s'enquit Lestrade.
« Hier. Hier. » répétai-je avec horreur alors que mes yeux se remplissaient de lourdes et douloureuses larmes.
« Lui avez-vous parlé ? Se sentait-il épié, menacé ? »
« Non, non, rien de tout cela. Je me suis confié à lui concernant l'enquête que Holmes et moi menons, mais il n'a pas mentionné de menaces de son côté. »
« Que lui avez-vous dit sur notre enquête ? », demanda soudain Holmes en approchant son visage du mien.
« Je lui ai parlé de la maison close. »
Je frottai mes yeux pour éclairer ma vue, et captai le regard froid et dur de mon ami, qui se releva tout de go.
« Lestrade, Clarkie, je vais raccompagner le docteur chez lui, il a besoin de repos. », intervint-il, brusquement bien désireux de couper court à la conversation.
« Quelle est cette histoire de maison close ? », demanda le policier en nous interrogeant du regard.
« Absolument rien. Maintenant faites-nous amener un fiacre voulez-vous, le docteur Watson n'arrivera jamais à rentrer à pieds. »
« Holmes ! Répondez, je vous prie ! »
« Nous sommes allés dans une maison close pour y interroger de potentiels témoins. », soupirai-je à bout de force, ne comprenant pas les cachotteries de mon ami et ne pouvant supporter une dispute à ce stade de la journée.
« Y avez-vous découvert quelque chose ? »
« Non. », répondis-je à l'exacte même seconde que Holmes. Nous nous regardâmes quelques instants avant qu'il ne détourne ses yeux fous pour faire les cent pas autour de nous.
« Pourquoi en avoir parlé à votre prêtre ? », me demanda Clarkie les sourcils froncés.
« Pour une raison qui n'a rien à voir avec l'enquête. Puis-je rentrer maintenant, je vous en prie ? Je ne peux en aucun cas retourner dans l'église et ne pourrais faire l'autopsie. »
« Bien sûr, je vous raccompagne. Laissez-moi aller chercher un fiacre puisque ces idiots ne servent à rien ! », pesta tout haut Holmes en s'élançant dans la rue.
Lestrade me présenta ses condoléances du bout des lèvres avant de rentrer dans l'édifice que je me refusais de regarder, tandis que Clarkie m'aidait à me redresser avant de me raccompagner hors du petit jardin.
« Docteur Watson, sachez que je vous estime beaucoup. »
« Merci Clarkie, mais pouvons-nous parler une prochaine fois ? Je n'ai pas vraiment la tête à ça. »
« Non, écoutez-moi maintenant, je vous prie. Des rumeurs commencent à courir à Scotland Yard. »
« Un ami est mort mon brave, pensez-vous réellement que j'ai quelque chose à faire de ces rumeurs ? »
« Des rumeurs concernant Holmes. »
Je m'arrêtai soudainement et tournai ma tête vers celle du policier qui m'aidait à me tenir debout.
« Je vous écoute. »
« Faites attention à vous. »
« Quel est le rapport avec Holmes ? »
« Voulez-vous lire la lettre que nous avons trouvé sur Père Luc ? »
Perdu, encore nauséeux, mon cerveau n'arrivait à suivre cette conversation énigmatique. Je lui fis oui de la tête, avant que l'homme ne me lâche et fasse signe à un de ces subordonnés, qui courut à nous avant de me tendre le papier ensanglanté que je ne pus cette fois prendre en main. Je me penchai difficilement et y découvris l'exacte même écriture raffinée que les précédentes morbides missives, qui annonçait cette fois :
« Ne brisez plus aucun secret, cela ne fera qu'empirer. »
Je relevai mon visage vide vers Clarkie qui me demanda :
« Que s'est-il passé à la maison close ? »
« Watson, le fiacre est là ! »
Je ne pus cette fois répondre au policier. Holmes avait accouru vers moi, enroulé son bras autour de mes épaules en repoussant Clarkie, m'attirant déjà vers la rue où nous attendait notre moyen de locomotion. Laissant mon regard s'aventurer derrière mon épaule, je ne pouvais que constater la mine affreusement inquiète de l'homme qui avait ébranlé mon monde.
Assis au fond d'un des fauteuils verts de mon salon, la tête lourde et le corps tremblant, je tenais entre mes mains le grog brûlant préparé par ma bonne Betty, sous les ordres de Holmes. Dieu merci, Mary était absente pour la journée, de sortie avec quelques une de ses amies déjà mères qui voulaient s'entretenir avec elle pour parler de la maternité qui l'attendait. Le hasard faisait bien les choses dans cette vie cruelle, car jamais je n'aurais pu expliquer à ma femme ce qu'il s'était passé à St. Paul, encore trop chamboulé pour supporter sa peine en plus de la mienne.
À la force de mes yeux fatigués et abîmés de la terrible vision dont ils avaient été les victimes, je réussis à discerner le corps de Holmes se mouvoir dans le salon pour fermer portes et rideaux, avant de venir à genoux face à moi. Il posa ses mains sur les accoudoirs et planta son regard dans le mien, sans ouvrir la bouche. Il me scrutait, de cela j'en étais parfaitement conscient. Ses iris d'un brun chaud étaient un cercle de feu que le pauvre lion que j'étais se sentait obligé de traverser à chaque fois qu'il avait l'occasion de sortir de sa cage. Il n'y avait rien que je puisse lui refuser lorsqu'il me portait un tel regard. Alors, taisant ma pudeur, je le laissais lire en moi comme dans un livre ouvert. Ses pupilles sombres semblaient se dilater à fur et à mesure de sa lecture, ses sourcils se fronçant légèrement, créant cette petite ride au centre de son front que je ne loupais jamais. Il y avait quelque chose de si concerné dans son regard que je me sentais coupable de lui causer autant de tort, et lorsque son visage s'attrista soudainement, je compris qu'il avait enfin assimilé ma peine.
« Holmes... », soufflai-je malgré moi en posant ma main libre à son épaule droite.
Supporter ma peine était concevable, le voir supporter la mienne était intolérable.
« Il vous était cher. »
« Très. », souris-je faiblement en resserrant mes doigts autour du mug.
« Que lui avez-vous dit, concernant la nuit où nous sommes allés à la maison close ? », me redemanda-t-il plus calmement que la première fois.
« Que vous m'y avez amené concernant l'enquête. Que vous pensiez y trouver des témoins. Que le souvenir des corps des deux prostitués collés aux nôtres me hantait. »
« En ces termes ? »
« En ces termes exacts. »
Non, je n'avais pas parlé du sexe de ces personnes, et je n'avais pas mentionné les lèvres de Holmes à la naissance des miennes, dans un geste nécessaire, vital. Mais cela, je ne pouvais l'avouer tout haut, alors, me noyant dans ma faiblesse, je laissais mon regard l'exprimer à ma place. Holmes le comprit vite puisqu'il m'adressa un petit sourire compréhensif avant de poser une main sur mon genoux pour le serrer doucement.
« Avez-vous lu la dernière missive ? »
« Oui. », avoua-t-il avec peine.
Nous en étions là, à savoir tous deux l'impensable qui ne nous aurait jamais effleuré l'esprit, il y avait encore quelques heures de cela. Rassemblant le peu de courage qu'il me restait après cette terrible matinée, je posai le mug à mes côtés de peur de le faire tomber, et murmurai, n'ayant de toute façon pas la force de faire autrement.
« Holmes, suis-je le destinataire de ces lettres ? »
À ces mots, les yeux de Sherlock se plissèrent lentement, sa mine se tendant avec dureté dans une grimace de douleur. Il pinça ses lèvres, sa mâchoire se serrant visiblement à travers la peau maigre de son visage et pour la première fois, je fus celui capable de lire dans les yeux de l'autre. J'étais terrorisé, mais plus encore qu'accablé par la nouvelle d'être la cible d'un tueur en série, j'étais certain d'une chose : je devais soutenir Holmes qui se décomposait devant mes yeux. Mes mains posées sur ses épaules glissèrent jusqu'à son dos, et lentement mon corps quitta le fauteuil pour s'agenouiller face à lui. Ma tête trouva le chemin naturel jusqu'à son épaule, mes bras l'encerclant d'une douce violence alors que je pressais mon torse au sien, nos jambes collées ensemble. Je sentis alors ses bras m'étreindre avec retenue.
Une.
Deux.
Puis trois secondes, avant que ses muscles ne se contractent et que ses os s'enfoncent dans mon dos, ses mains pinçant ma chair pour me tenir à lui, me tenir avant que je ne m'effondre dans les méandres insoupçonnés d'une vie injuste et dure. D'un même souffle, je remontai mon visage jusqu'à son cou, sa main glissa jusqu'à ma nuque et fermant les yeux, je sentis battre son cœur d'un rythme fou.
« Ne me quittez plus jamais. », murmurai-je sans raison, enivré par l'odeur du tabac et des épices que je découvrais sur sa peau
« Je ne vous ai jamais quitté. Je vous le promets. », murmura-t-il à son tour, comme s'il avait peur de briser la fragilité de l'instant.
De son pouce il caressa ma nuque. La chaleur du moment balaya la terreur de la matinée. Osant prendre un peu plus appui contre lui, je ne me rendis même pas compte que je m'endormais entre ses bras qui me berçaient. J'étais seulement certain d'une chose, Sherlock était là, Sherlock était vivant, et qu'importe si demain une lame transperçait mon cœur, aujourd'hui contre le sien, j'étais plus heureux que je ne l'avais jamais été.
« Avez-vous lu la dernière missive ? »
Ainsi, l'esprit de Watson que je me plais à critiquer quand l'envie m'en prend, est bien plus affûté que je ne veux l'admettre. Affrontant mon cauchemar, je soupire difficilement :
« Oui. »
Non, ne le dites pas, je vous en conjure, ne prononcez pas tout haut ces mots que je ne peux entendre.
« Holmes, suis-je le destinataire de ces lettres ? »
Je ne peux répondre. Je ne peux lui répondre. Je ne peux vous répondre. Watson, quand est-ce que le courage emplira enfin mon cœur d'un souffle nouveau, d'un souffle qui vous est digne ? Quand pourrai-je prononcer tout haut ces mots qui me brûlent, qui me consument ? Quand pourrai-je vous avouer cette affection sans limite que je vous porte ?
Jamais. Jamais je n'oserai vous causer cette peine. Vous êtes un homme bien Watson, le meilleur que j'ai connu, le meilleur que cette terre ait jamais portée, aussi je ne voudrais vous causer du tort en vous tirant dans cette vie que votre morale, votre loi, et votre Dieu réprimandent. La raison en est simple : je vous aime trop pour cela.
« Ne me quittez plus jamais. »
« Je ne vous ai jamais quitté. Je vous le promets. »
Car ces trois ans loin de vous n'ont été nécessaires que pour vous mettre à l'abri d'un danger bien trop complexe pour vous en faire part. Et de cela, j'ai échoué.
Review please :) !
