Note : Hello à toutes et à tous ! Et oui, surprise, cette semaine un peu spéciale comportera deux chapitres ! Donc en plus du chapitre 5 aujourd'hui, vous retrouverez bien le chapitre 6 samedi. Deux raisons à cela : pour rattraper mon rythme d'écriture-publication qui sont en léger décalé, et c'est mon cadeau de fin d'étude et d'obtention de diplôme (avec un résultat... honorable je dirai :) ) pour vous !
Le chapitre a été une fois de plus corrigé et perfectionné par l'oeil aguerri de Nathdawn, dont je vous recommande les Fables d'un toubib et d'un limier, absolument délicieuses ! Merci aux guest Chou et Worros pour leurs adorables reviews (créez-vous un compte que je vous remercie par message privé en bonne et due forme !)
Je vous souhaite une bonne lecture et vous dis à samedi, en attendant, je serai ravie d'avoir vos avis sur ce chapitre mouvementé !


Ouvrant mes yeux avec peine, étirant mes pauvres bras dans un geste cotonneux, il me fallut quelques secondes pour réaliser que j'étais maintenant allongé dans mon lit. Me redressant difficilement, le corps encore engourdi par un sommeil agité, je devinais plus que je ne voyais réellement ma chambre plongée dans la pénombre, une fine ligne de lumière dépassant des rideaux mal fermés. Au bout de la pièce, assis sur un fauteuil près de la commode, Holmes se redressa doucement.

« Comment vous sentez-vous ? »

« Quelle heure est-il ? »

« 18h passée. »

« Mon Dieu, j'ai dormi toute la journée. »

« Vous en aviez besoin. »

« Êtes-vous resté là à me surveiller depuis tout ce temps ? »

« Je vous ai promis de ne plus vous quitter. »

Profitant honteusement de la pénombre, je m'autorisai un sourire discret avant de frotter mon visage pour m'aider à me réveiller.

« Pouvez-vous ouvrir les rideaux, je vous prie ? »

Mon ami se leva sans un mot et doucement, laissant mes yeux s'habituer à la luminosité étincelante, il tira un à un les lourdes draperies qui nous coupaient du monde. La chambre fut immédiatement baignée d'une lumière chaude, unique en cette fin d'après-midi, qui m'impressionna autant qu'elle me mit mal à l'aise. Se réveiller en fin de journée était une expérience étrange de laquelle je n'avais jamais été victime jusqu'alors, mais quand bien même, la vie prenait un tournant insoupçonné depuis quelques jours, si bien que le monde semblait tourner à l'envers.

« John, je vous sais fatigué, mais nous devrions parler de tout cela. »

« Oui, je crois qu'il est plus que temps. »

Lentement, Holmes vint s'asseoir au pied de mon lit, tourné vers ma personne. Il avait de petits yeux, que j'imaginais m'avoir scruté de longues heures durant pendant mon sommeil. De cette pensée, j'en étais légèrement dérouté et touché tout autant. Alors qu'à une centaine de mètres, une scène de crime réclamait toute son attention, le détective ne m'avait pas quitté. Et je savais que ce n'était guère dans ses habitudes, lui qui ne vivait que pour son travail.

« Reprenons depuis le début. Nous pensions tous deux que ces lettres m'étaient destinées, mais il semblerait contre toute attente que c'est à vous qu'elles sont adressées. Une chose est sûre, le prêtre n'a aucunement essayé de se défendre, contrairement à Gladstone et Harley, aucune lame ou épée n'ont été retrouvées près de son corps. »

« Cela tombe sous le sens. », soupirai-je en fermant les yeux - Holmes n'avait aucune notion de ce qu'être un homme de foi impliquait.

« Bien sûr, mais cela nous apprend quelque chose sur le tueur. Il n'a aucune pudeur à abattre de sang froid un homme d'église. De plus, le ton de cette dernière missive indique explicitement que vous auriez dévoilé un secret, et que cette exécution en serait votre punition... Mais vous m'avez vous- même dit avoir avoué au prêtre que nous étions allés dans la maison close. Sans dévoiler ce qu'il s'était passé ensuite. »

« Holmes... »

« Cette maison close était une fausse piste, nous n'y avons rien trouvé, ce n'est pas elle dont il est question. C'est ce que nous y avons vécu dont il s'agit - et je ne parle assurément pas du premier salon, mais bien de celui du sous-sol. »

« Holmes... », répétai-je pour obtenir son attention.

« Ainsi, la personne qui aurait en toute logique liquidé ce témoin gênant, sans le moindre sentiment, pour taire un secret, dont le pauvre bougre n'était finalement pas au courant, ne pourrait être que... »

« Vous. », interrompis-je sans aucun état d'âme en scellant mon regard au sien. « On essaye de vous accuser Holmes. Des rumeurs courent à Scotland Yard concernant votre sort. »

« Bien sûr, cela fait sens... », réfléchit-il tout haut, son regard se plantant soudain dans le vide, et je voyais derrière ses yeux fous, les rouages de son esprit s'enclencher avec ferveur.

« Vous haïssiez Gladstone. Vous auriez voulu faire taire un homme d'église qui en savait trop sur vous. Pour Harley par contre, je ne sais que dire. »

« Vous le connaissiez. Vous deviez le connaître. »

« Non, j'en suis persuadé. »

« Mais réfléchissez donc, imbécile ! Vous commencez à peine une formidable déduction que vous vous arrêtez en si bon chemin ! Oui, le tueur veut me faire porter le chapeau, mais rendez-vous compte, il a ciblé les personnes que j'exècre et qui vous sont chères. Samuel Harley devait faire partie de votre vie, d'une façon ou d'une autre. »

« Je vous dis que je ne le connaissais pas Holmes et cessez de me parler sur ce ton ! »

« Watson nom de Dieu, utilisez votre tête ! », hurla-t-il soudainement en grimpant sur le lit, ses deux mains serrant mes cuisses avec hargne, ses yeux fous harponnant les miens avec une aigreur renversante. « Samuel Harley, Samuel Harley, Samuel Harley ! Vous l'avez dit vous-même, le misérable était attaqué par une maladie, son visage bouffi n'était peut-être pas celui que vous avez connu ! Samuel Harley, Samuel, Samy, Sam, qu'en sais-je ! »

« Cessez donc de crier ! Je ne connais qu'un Sam, mais ça ne peut être lui ! »

« C'est forcément lui ! Qui était-il ? »

« Il était le médecin qui m'a soigné lors de l'attaque en Afghanistan. J'en ai peu de souvenirs... il ne lui restait plus de morphine mais j'étais trop sonné pour vraiment comprendre ce qu'il se passait. Je ne connais pas son nom et je ne me rappelle même plus de son visage. Voilà, vous êtes content ? ».

Je soupirai et m'en voulus à la seconde même pour mon mauvais choix de mot. Il inspira en reculant lentement son visage, et je compris l'affreuse vérité que j'énonçai d'une voix étranglée par la morbide découverte :

« Serait-ce donc le même ? »

« Bien sûr qu'il s'agit du même ; le tueur a fait des recherches. Un homme qui, dans un sens, vous était proche. Un homme que je ne connaissais pas, mais que le tueur pensait que je connaissais. », souffla-t-il à son tour, faisant soudain redescendre la tension ambiante.

« Mais pourquoi vous accuser ? »

« Pour me détruire de l'intérieur. Notre mystérieux tueur nous connaît bien plus que je ne le pensais... »

« Qui ? Qui pourrait donc juger votre intérêt envers ma personne, un intérêt qui justifierait tous ces crimes ? »

Et alors que mes yeux découvraient avec stupeur les siens se baisser de honte, une question naquit en moi, me faisant trembler de tout mon être.

« Qu'avez-vous donc fait pendant ces trois ans Holmes ? Que me cachez-vous ? »

« Vous ai-je dis qu'il était 18h certes, mais 18h de mardi ? Vous avez dormis 31h d'affilée mon vieux. Bravo, ça doit être une sorte de record ! »

« Mais que me cachez-vous donc ? »

« Certes, le peu de poudre à endormir que j'ai glissé dans votre grog a dû aider. »

« HOLMES ! »

« Bien, cessez donc de crier ! Je vous promets de tout vous dire si vous acceptez de descendre manger un morceau. Vous faites partie du commun des mortels et avez donc besoin de vous nourrir. De plus, j'ai demandé à votre bonne de vous préparer une collation. »

« Où est ma femme ? »

« J'ai fais parvenir un télégramme à l'amie chez laquelle elle passait la journée pour lui demander de l'accueillir à dormir, en lui expliquant le meurtre de votre prêtre. Une femme enceinte ne doit pas à avoir à affronter ce genre d'événement. »

« Je vous remercie. », soufflai-je avec peine.

« J'ai une copie du télégramme si vous ne me croyez pas. »

« Oui je veux bien le voir. », m'empressai-je de rajouter.

Mon ami plongea sa main dans sa veste à la recherche du papier demandé. Il n'avait pas quitté le lit, toujours assis face à moi, ses mains ayant néanmoins lâché mes jambes lorsque la pression était redescendue. J'étais toujours étonné de voir avec quelle aisance mon ami posait ses mains sur ma personne, alors qu'il imposait une distance de minimum un mètre entre les autres et lui-même. Pas étonné en fait, mais fier. Si l'on oubliait le Salon Chinois, bien sûr. Je grimaçai à cette simple idée et pris en main le papier qu'il me tendit, tout aussitôt. Ainsi, mon ami avait dit vrai.

Je lui souris faiblement et me tirai de mon lit. Encore habillé, la chemise froissée et les cheveux en bataille, j'étais dans un bien piteux état. Je n'avais pas l'air plus mature qu'un gamin ayant passé la journée à jouer dans le jardin. La comparaison ne me gênait pas à vrai dire, si bien que je passai rapidement ma main dans mes cheveux avant de me diriger vers la salle à manger, accompagné de mon comparse.

Il n'avait pas menti, m'attendait sur la table une petite collation sur laquelle je me jetai en oubliant toute mes bonnes manières. Gémissant de plaisir à sentir les pancakes couverts de miel glisser contre ma langue, je me mis même à parler la bouche pleine, à destination de Holmes qui avait pris place à côté de moi, la tête posée sur ses poings fermés, me regardant absolument fasciné.

« Je ne comprendrai jamais comment vous ne pouvez pas trouver de plaisir à manger. »

« La digestion me ralentit. »

« Mais comment pouvez-vous vous passer de miel ? »

Il me sourit doucement et haussa les épaules sans me donner de réponse claire à cette question, qui n'avait de toute façon pas grand intérêt comparé à la montagne de révélations qui m'attendait.

« Je vous écoute. », repris-je plus calmement en posant le verre de lait que je venais de finir.

Holmes inspira longuement, frotta ses cuisses fermement avant de relever son visage vers le mien. Il ne tentait pas de cacher ses expressions, qu'il savait de toute façon bien difficiles à décrypter pour ma personne, et planta ses yeux dans les miens.

« Avant tout, vous devez comprendre les raisons qui m'ont poussé à me balancer hors de cette terrasse avec Moriarty. Cet homme aurait fini par me tuer de toute façon. Mais le laisser s'en tirer, avec les sombres desseins qu'il prévoyait, cela était hors de question. Un homme de sa trempe ne pouvait agir seul. Alors, profitant de ma mort, j'ai vécu dans l'ombre pendant trois ans. Traquer dans le noir, lorsque votre cible ne sait que craindre de vous est un luxe dont peu de personnes peuvent se permettre. Alors, j'ai enquêté, traqué, tué chaque homme de main que Moriarty avait fait sien. Cela était nécessaire pour protéger le pays, et chacun de ses concitoyens. Il faut croire que d'autres hommes ont pris la relève. Cela pourrait en tout cas expliquer ces exécutions. »

« Ainsi, même des années après la mort de Moriarty, la vengeance est de mise ? Si je comprends bien, ce John Doe ferait tout pour faire de vous le coupable idéal, tandis que je serais le mobile idéal ? »

« En sommes. »

« Mon Dieu, quand arrêtera-t-on de me prendre pour votre sous-fifre ? »

« Peut-être quand vous arrêterez de vous comporter comme tel ? »

« Holmes... »

« Excusez moi. », sourit-il sincèrement en levant ses mains en signe de rédemption. Le gamin caché sous la carcasse de l'homme face à moi ne pouvait s'empêcher de faire parler sa canaillerie. « Ainsi donc, Scotland Yard me croit coupable ? Adorable. »

« Clarkie m'a mis en garde contre vous. »

« Vous ne l'avez donc pas cru ? », me demanda-t-il le visage baissé, son regard levé vers moi dans une grimace souriante pleine de défis.

« Je vous sais incapable de tuer un homme Holmes. »

« Je viens de vous dire tout le contraire. »

« Incapable de tuer un homme qui me serait proche. Incapable de me causer du tort. »

Son visage appuyé contre son poing, son coude glissa lentement vers moi. Il continuait de me regarder, paraissant plus enfantin et plus innocent que jamais.

« Comment pouvez-vous dire cela ? J'ai passé des années à vous prendre comme cobaye, à vous insulter... chose que je fais toujours d'ailleurs. »

« Je le sais, voilà tout. Je l'ai lu. »

« Qui est l'éditeur qui révèle mes secrets, que je lui mette mon poing dans la figure ? »

« Je l'ai lu, là. », ponctuai-je, la voix plus basse que jamais, caressant du bout de mon pouce le bord de sa tempe, à la naissance de ses yeux fous dans lesquels j'aimais me noyer pour en sortir les trésors les plus insoupçonnés.

Quand Sherlock me regardait de la sorte, je me sentais plus riche que n'importe quel roi, plus vivant que n'importe quel vent, plus beau que n'importe quelle prière. Ces mots, je les savais forts de sens. Condamnables même. Mais je les pensais, chacun d'entre eux. Ces mots n'avaient pas de futur, pas de plan tout tracé, ils n'étaient que la constatation d'une vérité trop belle pour être tue, voilà tout.

Avec une lenteur à peine humaine, Holmes leva sa main libre pour attraper la mienne, la pinça avec attention avant de la porter à ses lèvres. D'un baiser d'une délicatesse extrême, il en décora le dos, fermant les yeux, savourant je le voyais, ce contact inédit. Il me donnait raison de la plus belle des façons. Cette relation était bien peu banale je le savais et pourtant je ne m'étais jamais aussi senti bien qu'à cet instant. Repensant à la petite lueur allumée en mon coeur par Père Luc, je repris d'une voix triste :

« Holmes, je souhaiterais me rendre à l'église St. Paul pour m'y recueillir. Hier, trop affecté, je n'ai même pas pensé adresser une prière à la mémoire de Père Luc. Vous pourrez m'attendre à l'extérieur, je connais votre malaise dans ce genre d'édifice, mais votre présence me ferait grand bien. »

« Je vous y accompagne alors. », dit-il, lâchant ma main une fois que nous fûmes debout. Il alla chercher ma veste qu'il me confia avant de visser un chapeau sur sa tête.

Dehors, le soleil se couchait avec mollesse pour le grand plaisir du peuple londonien en manque constant de chaleur. Enterrer un proche lors des beaux jours me paraissait d'une indélicatesse sans nom. À chaque mise en bière se devait son lot de gouttes de pluie à l'image des torrents de larmes qui étaient versés.

Je découvris en battant le pavé, qu'avoir dormi plus de trente heures d'affilée m'avait affaibli plus que je ne l'avais imaginé. Je cherchai soudain la compagnie de ma canne que j'avais pourtant, comme à mon habitude, abandonnée le jour où la vie m'emmenait à nouveau sur le même chemin que le détective consultant le plus prisé de Londres, et ma main s'appuyant par réflexe sur le petit muret de pierre que nous longions, je sentis la sienne prendre délicatement mon bras.

« Prenez appui sur moi. », me sourit-il doucement.

Je lui souris à mon tour pour le remercier, moi dont la jambe se durcissait à chaque pas. La peine et la violence des récents événements m'avaient fragilisé au-delà des mots ; mes faiblesses reprenaient alors une place que ma raison et ma joie de vivre délaissaient sans que je ne puisse rien y faire.

Nous arrivâmes à l'église que je découvris déjà partiellement remplie. La nouvelle du meurtre de Père Luc avait donc fait le tour du quartier et les fidèles tout aussi choqués de moi, se pressaient en ce lieu saint pleurer leur peine et prier à la mémoire de cet homme extraordinaire. J'entendis deux dames parler de l'enterrement qui aurait lieu dans deux jours, l'une serrant contre son cœur une bible aux coins cornés, l'autre un mouchoir de tissu qui avait recueilli ses larmes au vu de ses yeux rougis. Me tournant pour saluer d'un signe du chef mon compagnon, je le vis, non pas quitter le lieu mais bien rester à mes côtés. Je souris malgré moi et dans un trait d'esprit légèrement déplacé, je lui murmurai tout bas :

« Ainsi vous pouvez passer le seuil d'une église sans fondre ? Vous m'impressionnez Holmes. »

« Votre grand patron et moi avons fait un pacte. »

« Lequel ? »

« Tant que je ne dis pas tout haut qu'il n'existe pas, je ne risque rien. »

L'humour grinçant de Holmes était sans borne et j'aimais cela plus que tout. Même dans les moments les plus sombres, ses considérations distrayantes étaient d'une aide considérable. Nous allâmes nous asseoir sur un des bancs vides du fond de la pièce, loin des fidèles pressés au plus près de l'autel. J'étais persuadé que s'ils avaient su qu'ils se tenaient à l'endroit où Père Luc avait été assassiné, ils auraient très certainement changé de place. Mon regard vagabonda ensuite tout autour de nous.

L'endroit était froid, si froid que j'en venais à réaliser que feu mon confident était la véritable lumière de ces lieux. Sans lui, les croyants avaient des airs de badauds, les vitraux étaient grossiers, les pierres avaient perdu de leur impressionnante sagesse. De ces considérations, ma croyance que je voulais infaillible s'effritait sans que je ne puisse rien y faire. Comment venir prier ici un Être fait d'amour et de bonté, qui avait laissé mourir un de ses fidèles entre ces mêmes murs ? Cela n'avait pas de sens. Aucun sens. Je plantai mon regard sur la pietà peinte, accrochée à quelques mètres de moi, considérant d'un œil las cette souffrance omniprésente dans ma religion, et demandai à voix basse à destination de mon ami :

« Êtes-vous baptisé Holmes ? »

« Pas le moins du monde. »

« Comment des parents laisseraient leur enfant vivre cette vie dangereuse sans sacrement ? »

« Des parents peu touchés par le catholicisme, peut-être ? »

« Êtes-vous juif ? »

« Mon vieux, ne vous évertuez pas à lister toutes les religions de ce monde, je ne crois en aucune entité divine. »

« Fascinant. »

« Et pourquoi cela ? »

« Je n'ose imaginer comment serait ma vie si je ne croyais pas en Dieu. À vrai dire, je ne sais même pas comment l'imaginer. Ne vous sentez-vous pas seul parfois, Holmes ? Moi oui, et dans ces moments, savoir qu'un œil divin veille sur moi m'apaise. Oh, je n'y pense pas tous les jours bien sûr, et certains des dogmes me semblent aberrants, mais la religion m'offre une sérénité que je ne trouve pas ailleurs. »

« La promesse d'une vie après la mort ? »

« Entre autre. Je pense. »

« Pourquoi s'évertuer à conditionner cette vie, en prévision d'une possible suivante, plutôt que de vivre pleinement celle que vous avez actuellement ? »

Sans réponse, je plongeai mon regard dans ses pupilles sombres, plus douces que jamais. J'aimais lorsque Holmes et moi même parlions, sans animosité, sans que son esprit lui-même détenteur d'un ego bien à lui, souhaitait à tout prix écraser le mien. Nos conversations évoquaient des sujets que jamais dans ma vie de mari, médecin, futur père de famille, j'étais amené à rencontrer. J'avais l'impression que ces considérations m'élevaient, me faisaient quitter cette terre si basse qui me semblait plus inepte qu'à l'accoutumée.

« À moi de vous posez une question John ; que cela vous apporte-t-il de prier ? »

Je souris malgré moi devant sa mine réellement curieuse et profitant de cette proximité exceptionnelle, je m'ouvris à lui sans même penser cacher mes vrais sentiments.

« Je ne prie pas souvent, sachez le. Mais cela me calme et m'aide à y voir plus clair. Je joins mes mains, je ferme les yeux et je Lui parle. Il est rare que je prie pour une raison particulière, mais me mettre dans cette position m'aide, par je ne sais quel miracle, à trouver dans mon esprit embrumé ce qui ne va pas, ce qui doit être exprimé. Ainsi, je sais qu'au-delà de Lui demander une attention, j'arrive à mettre le doigt sur mon problème, je prends une certaine distance, et j'affronte ainsi la suite des choses avec un apaisement utile. »

« Fascinant. »

Nous nous regardâmes et sourîmes du même souffle. Deux faces d'une même pièce, indéniablement. Je repris, plus doucement encore sans jamais le quitter des yeux.

« Je Lui ai demandé toute son aide, toute sa considération, lorsque vous avez disparu après la Chute. »

« Pour qu'il m'accepte au paradis ? », sourit mon ami en haussant un sourcil, amusé par ses propres dires.

« Pour qu'il m'empêche de vous y rejoindre. », ajoutai-je d'un sourire triste.

Je ne parlerai jamais de l'arme placée entre mes lèvres à Holmes, j'en avais fais le serment, mais si près de lui dans cet édifice qui avait connu l'horreur la veille, j'avais senti en moi le désir fort d'être honnête. Il me sourit à son tour, plus désolé que jamais et se rassit dans le fond du banc, me laissant seul pour la suite des événements. Joignant mes mains et fermant mes yeux, je me mis à m'adresser à Dieu pour Lui demander de prendre soin de Père Luc, de l'accueillir en son sein là-haut, cet homme si bon qui avait fait tant de bien ici-bas. Puis, je le remerciai de m'avoir ramené Sherlock Holmes, encore une fois, sans jamais m'en lasser.


Nous sortîmes de l'église sans un mot. L'éclairage publique était allumé depuis quelques instants, le soleil quasiment couché, cette journée ensoleillée dont je n'avais connu que la fin, s'éclipsait petit à petit. Je passai ma main dans mes cheveux à peine brossés et me retournai vers mon ami :

« Holmes, désirez-vous dîner en ville ce soir ? »

« Ne bougez pas. »

« Je vous demande pardon ? »

« J'ai dit : ne bougez pas. », murmura mon ami de sa mâchoire serrée.

Je le regardai enfin et vit son corps tendu à l'extrême, ses yeux scrutant un point au loin derrière mon épaule. Ses poings s'étaient fermés et tout chez lui me rappelait une force meurtrière animale digne des plus grands fauves de la savane.

« Et bien mon vieux ? Qu'il y a-t-il ? »

Je n'osais me retourner comme ordonné par mon comparse, mais son changement d'humeur était tel que j'en étais absolument apeuré. Il plaça une main discrète sur mon épaule pour m'écarter de son chemin et, fixant toujours le point face à lui, il commença à longer Bedford Street sans un mot. Je me retournai pour le suivre de mon regard inquiet, dévisageant sa figure fine se mouvoir comme le plus dangereux des prédateurs, et cherchant toujours sa cible, je vis soudain au loin un homme dans un long manteau noir nous tourner le dos et accélérer le pas. Holmes, sans attendre, imita la cadence, et d'un coup d'un seul, et même si les deux hommes étaient séparés de dizaines de mètres, ils se mirent à courir à une vitesse dépassant l'entendement. Manquant de hurler le prénom de mon ami, je ne réfléchis soudain plus et m'élançai à sa poursuite.

Mes articulations étaient rouillées, ma jambe me lança les dix premiers mètres avant que ce ne soit mon souffle qui me fasse défaut. Dans la folie vivante de la rue, je ne voyais plus l'homme au manteau noir, je ne discernais qu'au loin devant moi la silhouette du détective. Son agilité m'impressionnait chaque jours un peu plus, son entraînement (bien que composé de combats illégaux) était drastique, je le savais et sur le terrain, j'en voyais les fruits. Poursuivant quelqu'un de la sorte, il ne regardait pas où il posait les pieds, pourtant, il ne trébuchait jamais. Pour ma part, j'étais aussi loin de lui en terme de mètres que de vivacité. Quand bien même ; qui poursuivions-nous ? Nous venions à peine de sortir de St. Paul lorsque mon compagnon s'était figé avant de se lancer à la poursuite d'un homme dont je n'avais même pas vu le visage.

Nous arrivâmes sur Strand Boulevard que notre suspect, dont je voyais enfin les traits, traversa sans s'arrêter malgré les fiacres et chevaux lancés à pleine vitesse. Holmes, ne réfléchissant pas comme à son habitude, s'élança du même pas sur cette artère aussi passante que dangereuse. Je manquai à nouveau de grogner son nom, moi qui n'avais pas la chance insolente de mon comparse et, inspirant pour me donner du courage, je me lançai à mon tour sur les pavés battus par les sabots des chevaux. Le premier fiacre qui manqua de me percuter me donna une frayeur à m'en arrêter le cœur, mais à peine mon corps s'était écarté que déjà les naseaux d'un autre cheval expiraient l'air chaud contre ma nuque, me faisant sursauter de surprise.

Pourquoi étais-je donc le seul à, semblait-il, vivre dans la vie réelle, alors que les deux diables devant moi semblaient être les héros d'un livre où rien de dangereux n'arrivait vraiment ? Réalisant que les deux hommes creusaient la distance alors que les fiacres se faisaient de plus en plus nombreux autour de moi, je me mis à hurler soudainement un « Stop ! » tonitruant pour retenir leur attention et ainsi les forcer à arrêter leur course. La plupart des chauffeurs m'entendit, et si les dernières voitures passèrent près de moi sans me voir, je fus néanmoins capable de reprendre ma course.

La série de petites ruelles non éclairées qui suivit ne m'aida pas pour autant. En quelques embranchements, je perdis de vue les deux silhouettes que j'avais suivies durant de longues harassantes minutes. Le bruit des pas résonnait tout autour de moi, le souffle de Holmes ricochait sur les murs qui m'encerclaient. Ils étaient là, si près. Je fermai les yeux une seconde pour me concentrer sur l'origine des sons, inspirai, puis les rouvris. À droite. Je me lançai à nouveau, mais cette fois avec plus de peine, mon souffle brûlant ma gorge et ma poitrine martyrisée. Au détour d'une rue, je reconnus enfin Holmes, élancé sur un escalier de service en fer. L'homme au manteau noir déjà au dernier étage accessible, brisa la fenêtre d'un coup de coude et s'engouffra dans le bâtiment.

« Holmes ! », murmurai-je aussi fort que possible pour retenir l'attention de mon collègue sans pour autant donner son nom au suspect.

Il tourna le visage vers moi et me fit signe de sa main de le rejoindre. Je grimpai les marches quatre à quatre, mes mains serrant la rambarde froide de peur de tomber sur cet escalier vacillant et, arrivant enfin au niveau de la fenêtre cassée, je rattrapai mon comparse. Posant son doigt sur sa bouche, il me fit comprendre que le silence était de mise. Avec une grâce féline, il rentra à son tour par la petite ouverture avant que je ne l'imite, me recroquevillant autant que possible pour éviter les bouts de verre, dont un morceau gratta mon pare-dessus dans un bruit sourd.

À peine entré, Holmes attrapa ma nuque pour me forcer à me recroqueviller à son niveau. Pas un son dans l'immeuble. Pas un suspect. Pas un meuble. Nous nous regardâmes surpris, puis nous découvrîmes la pièce du bout de nos pauvres yeux affaiblis par le manque de lumière. L'étage était vide mais l'immeuble récent ou retapé pour être exact.

« Je connais cet endroit. », murmura Sherlock en se relevant lentement.

Je m'apprêtais à attraper son bras pour le forcer à se baisser, mais réalisai tout aussitôt que nous étions bel et bien seuls. Avec une lenteur à peine humaine, il posa un pied devant l'autre, levant ses mains, paumes vers le sol, scrutant de son regard aiguisé chaque millimètres de cette pièce unique bien étrange. J'en fis le tour plus rapidement, ne remarquant rien puisqu'il n'y avait vraiment rien autour de nous, et descendis cette fois par les marches intérieures pour découvrir à l'étage du dessous que l'immeuble entier était vide. Je remontai au dernier étage où était encore planté mon ami.

« Tout le bâtiment est ainsi, pas un meuble, pas une pièce. Pas de trace du suspect non plus. »

« Rénové. »

« Pardon ?

« L'immeuble a été rénové. »

« Oui, je vois ça. »

« Tout est vide, dites vous ? »

« Exactement. Sortons je vous prie, notre homme a pris la fuite. »

Le détective ne répondit pas et m'imita en descendant à l'étage du dessous avant de remonter, cette fois, la mine froncée et les poings serrés.

« Trente-sept centimètres. »

« Je vous demande pardon ? »

« Le plafond de cette pièce a trente-sept centimètres de moins que l'étage d'en-dessous. Venez me faire la courte échelle. »

« Holmes, je suis exténué, cette course poursuite m'a... »

« Venez, je vous dis imbécile ! »

Je levai les yeux, m'épuisant plus de l'humeur changeante de mon ami que de la course et m'approchai en joignant mes mains comme demandé pour qu'il y pose son pied et que je l'aide à atteindre le plafond, qu'il frappa de coups secs. La voûte sonnait creux, et tandis que mon pauvre corps faiblissait déjà de porter la carcasse quoi que maigre, je sentis Sherlock intensifier ses coups jusqu'à entendre un craquement sourd me faisant comprendre qu'il avait réussit à percer le leurre. Je le posai sans attendre à terre, et me redressai tout aussitôt en faisant craquer mon dos.

« Bon sang, pour quelqu'un qui ne mange pas, vous êtes bien lourd ! »

Je relevai mon regard rieur vers le sien, que je vis planté vers le plafond. Son air si dur ne présageait rien de bon, aussi, je levai mon nez en l'imitant, et ce que je vis caché dans la voûte me glaça le sang.

« Oh mon Dieu... »

Au-dessus de nos têtes, cachée entre des planches de bois, une machine au tic-tac insupportable s'activait, remplissant un à un des tubes d'un liquide que je ne connaissais que trop bien : de la nitroglycérine. Sautant comme deux diables, nous arrachâmes de nos mains quelques morceaux du plafond qui céda sans mal, pour découvrir à chaque fois un peu plus l'ampleur de la machine dont le tic-tac s'intensifiait à chaque seconde. Nous nous regardâmes et dans ses yeux exorbités, je compris que nous avions bien peu de temps.

Nous nous dirigeâmes chacun de part et d'autre de la pièce. Me penchant par-dessus la rambarde de l'escalier, je comptai rapidement les étages qui nous séparaient du sol ; dix-sept, et toujours le bruit insupportable de la bombe au-dessus de nos têtes. Je rentrai à nouveau dans l'immense pièce vide, pour voir mon ami penché à travers la fenêtre qu'il avait brisée. Voir son corps ainsi plongé vers le vide me ramena sept ans en arrière et du bout de mes lèvres tremblantes, un cri sembla mourir :

« Sherlock ! »

Il se retourna vers moi, me lança un sourire désolé et tendit sa main, vers laquelle je me précipitai. Bien sûr, il n'y avait qu'une seule issue possible : nous devions sauter. Je serrai sa main de la mienne incroyablement refroidie par la peur et murmurai :

« Cette fois, vous ne sauterez pas sans moi. »

« Me faites-vous confiance ? »

« Je n'en ai guère le choix. »

« Alors, ne regardez pas en bas. »

N'écoutant que ma lâcheté plutôt que mon ami, je laissai mes yeux se perdre au-delà de la fenêtre brisée. Des dizaines de mètres nous séparaient de la Tamise, au bord de l'immeuble qui allait sauter - avec nous si ne nous réagissions pas très vite.

« Oh mon Dieu... », furent les seuls mots que je fus capable de soupirer alors que par instinct, je me reculais pour échapper à cette solution bien peu plaisante.

Depuis la Suisse, depuis que je m'étais penché au-dessus de la rambarde pour n'y voir rien d'autre que l'immense vide où l'eau et le brouillard se mélangeaient, j'étais terrorisé par le vide. Cela n'était pas un caprice, lorsque je regardais sous mes pieds, ma tête me tournait, une envie de vomir me prenait et je me sentais obligé de m'asseoir pour calmer la sensation de tomber qui me prenait. Cela, Holmes le savait très bien et jamais cela n'avait été source de moquerie.

« John, faites moi confiance. », répéta mon ami en encerclant nos doigts, plongeant son regard dans le mien que je savais humide.

Peut-être étaient réellement là nos derniers instants, peut-être que le tic-tac de la machine arrêterait le boum de nos cœurs, peut-être que la chute aurait raison de nos carcasses. Nous ne pouvions sauter sans y penser, sans se dire au revoir, alors, me rapprochant de son corps, prêt à me serrer tout contre lui si j'en ressentais le même besoin chez mon comparse, je repris d'une voix plus audible :

« Sherlock, il faut que vous sachiez... »

« Que me faites-vous donc ? Nous n'avons pas le temps de parler ! »

« Mais si nous vivions là nos dernières secondes ? »

« Si vous ne vous décidez pas à sauter, la bombe vous donnera raison ! »

« Mais - »

« Il suffit John ! Je n'ai besoin que de votre consentement : lorsque vous serez prêt, nous sauterons. Mais hâtez-vous, je vous en prie ! »

Un pied sur le rebord de la fenêtre mais le corps tourné vers ma personne tremblante, Holmes ne m'avait pas quitté de ses yeux fous, ses yeux dans lesquels je m'étais noyé milles fois avec un bonheur insoupçonné - quelle ironie aujourd'hui alors que je risquais réellement de me noyer dans la Tamise. Le tic-tac s'intensifia soudainement, laissant un long bruit continu remplir la pièce froide et je sus qu'il fallait sauter, maintenant.

D'un même pas, Sherlock et moi nous élançâmes à travers la vitre ouverte, mon cœur semblant mourir dans ma poitrine alors que le vide nous ramenait à lui avec une vitesse mordante, et alors que je ne pensais pas nos corps capables de s'écraser encore plus vite, l'explosion qui survint au-dessus de nos têtes me donna tort. Le souffle brûlant pressa mon dos avec une violence telle que ma main céda sous la pression et glissa hors des doigts de mon compagnon. Je n'eus pas le temps de le chercher des yeux que déjà, je plongeais dans un bruit assourdissant dans l'eau gelée de la Tamise.

Alourdi par ma veste, je la retirai avec peine, tandis que mes bras battaient la rivière pour m'en extraire avant que le souffle ne me manque définitivement. Ma tête une fois hors de l'eau, j'inspirai bruyamment en passant une main sur mes yeux avant de hurler le nom de mon ami que je cherchais déjà du regard. Il me fallait le voir, m'assurer de sa bonne condition avant que la folie qui m'avait étouffée à Reichenbach ne revienne envahir mon esprit. Dieu merci, je le vis quelques secondes après, à quelques mètres de moi, prendre appui sur un des nombreux débris qui nous avait suivis sous les coups de l'explosion.

« Rien de cassé ? »

« Non, je crois que tout va bien ! »

Il me sourit, d'un sourire plus large et triomphant que jamais et, nageant vers lui par réflexe, je remarquai une ombre assombrir sa mine. Levant mes yeux, je vis le reste de l'étage qui avait sauté nous tomber dessus, et accélérant ma nage, j'attrapai fermement l'épaule de Holmes que je tirai immédiatement vers le bas. De cette eau que j'avais cherché à fuir, je voulais maintenant m'y plonger au plus profond avant qu'une pierre ou qu'une planche de bois ne viennent briser nos crânes. Je tentai d'ouvrir mes yeux pour me repérer, en vain et, cherchant de ma main libre celle de mon comparse pour m'assurer silencieusement de sa bonne condition, je sentis un poids lourd presser mes bras et rompre notre contact. Et toujours mes insupportables yeux qui me brûlaient dès que je haussais les paupières, ne me permettant de voir dans l'eau trouble.

Je n'allais pas mourir ce jour-là, je le savais, je le sentais, pourtant, ma main séparée de mon ami, mon regard ne pouvant se poser sur sa personne, je me sentais trépasser. Mes poumons me brûlèrent soudainement, ma bouche s'ouvrit sous la pression et avalant l'eau sale, je me débattis comme un beau diable pour une nouvelle fois sortir la tête hors de l'eau. Holmes m'attrapa soudainement avant que je n'imite son geste, serrant dans nos mains ravagées par le froid l'épaule tremblante de l'autre, nous tirant mutuellement jusqu'au rivage à quelques mètres de là. Je toussais à m'en décoller les poumons, crachant autant que possible l'eau que j'avais aspirée, reprenant petit à petit mes esprits avant que nous arrivions au pied du mur de plusieurs mètres de haut, et sans prendre le temps de reprendre notre souffle, nous nous blottîmes l'un contre l'autre sur le sol fait de pierres noires. Les mains de mon ami pressaient mes épaules, mon torse, les miennes repoussaient les mèches alourdies par l'eau sur son front humide pour voir son visage, ses yeux. Je devais le voir, m'assurer qu'il était là, en vie.

« Tout va bien ? »

Souriant en l'entendant prononcer ces trois petits mots que j'étais prêt à dire moi aussi, je caressai de mes pouces ses joues creuses, opinant du chef pour le rassurer.

« J'ai eu peur, voilà tout. »

Sherlock me sourit, son regard planté dans le mien et par je ne sais quel miracle, je compris.

Je compris ce que ses yeux me clamaient. Je compris ce que ses mains me sous-entendaient. Je compris ce que son corps m'évoquait. Je compris ce que mon cœur me dictait.

Il me fallait mettre ce moment sur pause et réfléchir. Comment en étions-nous arrivés là ? Comment la curiosité, puis l'amitié avaient-elles laissées place à la fascination, puis à cette chose si forte, aussi triomphante qu'indéfinissable ? J'étais sûr d'une chose pourtant, maintenant que je savais, plus rien ne serait comme avant ; je n'autoriserais aucun retour en arrière.

Dans le regard de Sherlock, j'avais lu cette chose dont je n'avais le nom mais que je savais indispensable, vitale, quelque chose qui trouvait écho en moi ; dans mon esprit que je savais plus faible que le sien, dans mon corps que je savais égal au sien, dans mon cœur que je savais plus accessible que je le sien. Collant nos fronts ensemble, rapprochant ma bouche de la sienne pour aspirer son souffle que je voulais en moi, je sentis dans la ferveur de ses gestes la même envie, le même besoin. Et de sa voix tremblante, il me murmura les mots que j'avais besoin d'entendre :

« Mettez fin à ce calvaire John. Vous seul en êtes capable. »

La décision était mienne, le choix crucial. M'enivrant de la vision grisante du visage trempé de Sherlock, de ses lèvres si proches des miennes, j'effaçai d'un geste pourtant simple le Manque, la Chute, le Salon Chinois et l'Ennui tout à la fois. Ma bouche se plaqua à la sienne dans un dernier souffle, désormais, je ne respirerais plus que l'air qu'il m'offrirait. Il entrouvrit ses lèvres à la même seconde, laissant ma langue prendre possession de l'antre chaude et moite que je devais marquer de ma présence. Je caressai ainsi sa langue, ses lèvres, encore et toujours sans jamais me lasser du goût enivrant du tabac et des épices. Je sentais ses mains serrer ma nuque, caresser ma gorge, me tenir à lui comme si le plongeon dont nous étions les victimes aurait cette fois-ci raison de nos pauvres personnes. Jamais je n'avais embrassé de la sorte, et comme si le souvenir de mes lèvres sur celles de jeunes femmes mourait définitivement à ce moment précis, je vis défiler devant mes yeux toutes celles que j'avais fait miennes de ma bouche.

La première, un soir de pleine lune, où le nez perdu dans les étoiles, mon pauvre corps de 16ans s'était penché sur le sien, écrasant mes lèvres aux siennes sans lui demander son avis de peur qu'elle ne me rejette.

La deuxième, lors d'un dîner arrosé. Je n'avais pas eu envie d'elle, elle ne me plaisait que sommairement, mais pour taire les rumeurs me garantissant puceau, j'avais écrasé mes lèvres aux siennes en présence de nos invités.

La troisième, la quatrième, et inévitablement la cinquième, celles qui ne comptaient pas, celles sans noms, celles des bistrots peu fréquentables, celles que quelques pièces avaient suffit pour me permettre d'écraser mes lèvres aux leurs.

Puis la sixième, celle aux yeux pétillants de malice qui était venue voir Holmes en premier pour lui demander son aide, qui lui avait tenu tête, qui lui avait jeté son verre de vin à la figure, celle que j'épouserais un jour, celle sur laquelle mes lèvres s'étaient écrasées de peur qu'elle ne s'en aille et ne m'oblige à chercher une septième, une huitième, une neuvième...

Enfin, il y eut Holmes. Pour la première fois, mes lèvres ne s'écrasèrent pas, elles trouvèrent une place naturelle, une place chaude et humide comme elles en avaient toujours rêvé ; leur place. Avec Holmes, nous chutions certes, mais jamais nous ne semblions toucher terre. Je manquais d'air, indéniablement, ma langue faiblissait contre la sienne, je caressais son palais avec moins de force, et alors que je sentais la tête me tourner soudainement, mon ami me repoussa, me rattrapant par la nuque avant que je ne m'effondre en arrière.

J'ouvris mes yeux au même instant pour les plonger dans les siens, plus beaux, plus expressifs que jamais, et pour la première fois, je pus lire ce que ce regard cachait ; je devais indéniablement avoir le même. Nous exprimions l'Envie de la manière la plus triviale et la plus silencieuse possible et devant cette dernière, je ne pouvais que m'agenouiller, elle Reine des Reine en ce bas monde.

Avec hargne d'avoir rompu notre baiser, je repris possession de sa bouche en inversant nos positions, l'allongeant avec force contre le sol dur, glissant mes mains dans ses cheveux trempés que je serrais sans douceur. Plus qu'une envie, un besoin me poussait à le faire mien, besoin que je ne sentais ni plus faible ni plus fort chez mon ami, et là était la plus belle des découvertes : pour la première fois en dix-sept ans d'amitié, nous étions réellement égaux. S'ajoutèrent à l'étreinte ses dents, mordillant ma chair humide, puis les miennes, glissant de sa bouche à son cou, suçotant la peau salie par l'eau de la Tamise que je me devais d'honorer. Mes morsures se firent plus marquées, plus longues, plus douloureuses peut-être, sans que je n'en aie réellement conscience. Sa main douce se posa sur ma joue et de ses doigts, il me demanda silencieusement de relever mon visage pour le regarder.

Il avait l'air plus serein que jamais, malgré les rougeurs que j'avais causé à sa peau fine et, me perdant dans la contemplation de sa magnifique personne, je ne pus retenir un sourire de libération trop longtemps contenu.

« Vous tremblez. », me murmura-t-il.

« L'eau froide de la Tamise, sans doute. », mentis-je en souriant, mensonge qu'il comprit tout aussitôt.

« Venez. », me somma-t-il en se levant, sa main déjà serrée contre la mienne.

Mon corps était engourdi par la position et le désir et terriblement alourdi par mes vêtements trempés, aussi je peinais à suivre Sherlock sur le chemin couvert d'épaisses pierres noires. Mon ami détective découvrit une petite échelle faite de bouts de métal rouillés que nous montâmes pour retrouver les quais. Pas âme qui vive dans ce quartier, quelques lampadaires éclairés, et nos deux personnes trempées pressant le pas pour retrouver notre maison. Nous ne séparâmes pas une seule seconde nos mains, Sherlock devant moi, me guidant dans le labyrinthe londonien que je ne fis même pas l'effort de comprendre. Nous arrivâmes enfin à Baker Street, ma personne plus mordue par le froid que jamais, et tremblants comme de vulgaires feuilles, nous passâmes la porte d'entrée, montâmes les marches que nous couvrirent de nos pas mouillés et nous enfermâmes dans notre salon.

Tandis que je retirai de mes mains tremblotantes mes affaires trempées, Sherlock sortit d'une malle entreposée au fond de la pièce deux pantalons et chemises qui n'avaient de blanc que le nom ; mais quand bien même, elles étaient sèches, et là était leur véritable luxe. J'enfilai sans attendre ce qui m'était destiné, prêt à boutonner ma chemise avant de remarquer que mon comparse n'en avait rien fait, dévoilant sans aucune pudeur son torse alors qu'il venait de se pencher vers la cheminée pour y préparer un feu.

De part mon statut de médecin, j'avais vu et touché son corps des centaines de fois les premières années de notre colocation, jusqu'à ce que le bougre ne décide de ne plus demander mon aide, prémices de la fin de ces contacts uniques, avant que mon mariage ne les enterre définitivement. Aujourd'hui face à ce torse encore humide, l'envie d'y poser mes mains était plus forte que jamais, au-delà même, purement égoïste. Je n'étais plus médecin, mais un homme, tout simplement.

Soupirant à cet électrisant constat, j'allais chercher dans le buffet une bouteille de whisky et deux verres. Je revins vers lui pour le trouver occupé à installer à même le sol les coussins des fauteuils et d'autres qui traînaient toujours dans le coin, et les trois couvertures sur lesquelles il dormait parfois lorsque le sommeil avait raison de lui. M'installant dans ce lit improvisé au plus près du feu, je ne pus m'empêcher de penser aux cabanes faites de draps que Harry et moi installions durant notre enfance, au grand dame de notre intendante, pour le plus grand amusement de notre mère qui prenait chaque fois de son temps pour venir toquer à notre porte fictive et venir boire le thé avec nous dans un salon fait de tissus.

Aujourd'hui pourtant, plus vieux que jamais, je sentais mon âme de petit garçon plus vivante qu'à l'accoutumée. Je souris, cette pensée croisant mes gestes alors que je versais l'alcool dans nos deux verres, avant d'en tendre un à mon ami qui l'attrapa sans attendre. Nous trinquâmes en silence puis je portai le verre à mes lèvres pour l'engloutir, grimaçant de sentir le liquide brûler mon estomac, mais soupirant de bien être en sentant la chaleur réconfortante embrasser mes entrailles.

« Vous ne m'avez pas forcé à plonger. Vous attendiez mon autorisation. Et si je n'avais pas voulu sauter ? », demandai-je tout bas sans réfléchir alors que Sherlock prenait place à côté de moi.

« Eh bien, je serais resté avec vous. »

Je le contemplai, lui si beau, à peine habillé, ses cheveux trempés qu'il avait vainement plaqués en arrière, sa peau encore humide sur laquelle dansait le reflet des flammes jaunes et rouges. Il me sourit et m'expliqua avec une évidence renversante :

« Je vous l'ai dit, vous quitter n'est pas une option. »

Envoûté par cette bouche aussi indécente que belle, je me penchai vers lui pour le surplomber de ma présence en l'obligeant à s'allonger. Il se laissa faire avec plaisir, ses mains chaudes se posèrent sur mes avants-bras et remontèrent lentement jusqu'à mes épaules qu'il tâta de ses doigts virils avant de masser mon dos. Il retira cette chemise que j'avais enfilé à contre-coeur dans un geste délicieusement lent. Ses yeux se posèrent sur mon torse avec une gourmandise à peine cachée, ses mains glissant sur ce que son regard avait dégusté. Un frisson incontrôlable me parcourut à ce contact, me faisant sourire de gène. Dix-sept ans. Dix-sept ans ans à se côtoyer, dix-sept ans d'amitié pour s'offrir de la plus honnête des façons ce soir-là.

L'envie était plus forte que la timidité, pourtant je n'arrivais à calmer la petite boule dans ma gorge qui me rappelait à elle seule l'inconvenance de la situation. Alors, taisant mes propres sentiments, je préférai me perdre dans ceux de Holmes que son regard n'avait jamais aussi bien exprimés. Je le vis enfin découvrir ma blessure à l'épaule, celle-là dont nous avions souvent parlé sans qu'il ne la voit. Je sursautai de surprise malgré moi lorsqu'il se redressa vers ma personne, mais souris de plus belle en découvrant son geste. Il avait posé ses lèvres chaudes sur ma blessure et y resta d'infinies secondes. Peut-être se sentait-il obligé d'essayer d'effacer ce souvenir ; indéniablement, je trouvais ce contact d'une tendresse extrême, aussi, je me permis de caresser les cheveux humides à la base de sa nuque en le laissant faire. Il se recula lentement, à contre-coeur au vu de son air déçu, et passa ses doigts une dernière fois sur ma peau marquée.

« Allez-y. », souris-je malicieusement.

« Je vous demande pardon ? »

« Je sais que vous n'attendez que ça. »

À son regard brillant, je compris que j'avais vu juste. Holmes, depuis le premier jour, depuis la première seconde littéralement, me décryptait, décelait en moi des choses dont je n'avais même pas conscience. Pourtant, il n'avait jamais eu le loisir d'observer de ses yeux la blessure qui m'avait, dans un sens, amené à lui. Il posa son pouce contre la peau boursouflée, prit une petite inspiration et commença sa déduction avec un sérieux fascinant :

« Touché par une balle, tirée relativement proche cependant. Pas un mercenaire, au vue de l'endroit où elle s'est logée, sûrement un local entraîné contre son grès - l'arme est de provenance turque néanmoins. Vu l'angle de la cicatrice, vous étiez à en mouvement, probablement en train de courir, votre bras était replié, votre épaule contractée, mais pourquoi, pour fuir ? Oh, non, pour aller retrouver un blessé, n'est-ce pas ? Toujours est-il que lui ne s'en est pas tiré. L'infection qui a suivit a peiné la cicatrisation, cela dû au manque de rapidité des médecins pour vous retirer la balle. Je dirais 20 points de sutures lors de la première opération, et cinq autres lors de la deuxième opération pour retirer les bouts d'éclats oubliés la première fois. »

Il releva enfin son regard vers moi pour me demander confirmation, et dans un rire non retenu, j'exprimai la stupéfaction que cet homme m'inspirait.

« Mon Dieu Sherlock, c'est brillant. », j'attrapai son visage pour le rapprocher du mien, baisai ses lèvres avec ferveur avant de le reculer pour une fois de plus me perdre dans son regard. « C'est brillant, vous êtes brillant. », répétai-je, soudain pressé par un besoin incontrôlable de tout lui dire, de tout lui avouer.

Nous oscillions entre tendresse lente et passion destructrice depuis l'explosion de l'immeuble (ou depuis toujours, je n'en avais la réponse) et sa démonstration finie, je me jetai contre lui pour embrasser ses lèvres avidement. Pour la deuxième fois de la soirée, respirer me paraissait bien peu important. Ses mains vinrent à la rencontre de mon visage qu'il caressa du bout des doigts aussi, j'imitai ses gestes, me délectant de ce contact inédit et glissai jusqu'à son cou que j'avais marqué un peu plus tôt dans la soirée. Je ne réalisai qu'à l'instant la ferveur de mes gestes qui avaient laissé sa peau marquée de rouge et de mauve ; j'avais dû lui faire mal à le mordre de la sorte et cette constatation me brisa le cœur.

« Sherlock... », soupirai-je en caressant du bout de mon index la marque la plus sombre.

« Ce n'est rien. », sourit-il pour me réconforter, et fermant lentement ses paupières, je saisis qu'il m'avouait silencieusement qu'il comprenait l'envie qui m'avait prise de le faire mien.

Se marquer, s'appartenir ; deux concepts qui résonnaient en moi de la plus brûlante des façons. Depuis dix-sept ans, mon temps, mon amitié et mon âme étaient dévoués à Sherlock Holmes, malgré l'absurdité de notre relation. Si les premiers jours de notre colocation, je suivais ce curieux personnage à reculons, les semaines puis les mois passés à ses côtés m'apprirent qu'il était le point névralgique d'une vie que mon cœur enviait secrètement depuis l'enfance. Unique, aventurier, rêveur, bohème, mais aussi égoïste, complexe, contradictoire, orgueilleux, c'était homme était le plein et le vide à la fois ; ce que je fuyais et tout ce que je désirais.

Souvent, on avait moqué notre amitié, critiqué mon énergie « perdue » à ses côtés, je m'en étais défendu autant que possible, ne réalisant pas encore que cela était les prémices de quelque chose de beaucoup plus beau et beaucoup plus fort encore. Quelque chose que mon éducation, ma religion et la loi m'interdisaient formellement. Quelque chose que mon cœur, mon sang, toute mon âme me suppliaient de poursuivre. Quelque chose qui m'était vital.

Plantant mon regard au sien, allongé sur lui, mon corps retenu par mes avants bras pour ne pas l'écraser, je murmurai de ma voix la plus honnête à quelques centimètres de ses lèvres :

« Faites-moi vôtre, Sherlock. »

« John... », soupira-t-il dans un gémissement proche d'une plainte.

Je ne savais ce que son esprit incomparable trouverait à me répondre, et ne désirant pas laisser de place à la Raison, je m'empressai de reprendre ma prière :

« Comblez cette envie irrésistible, ce besoin incontrôlable. »

Il ferma soudain les yeux, caressa avec une lenteur insupportable mon dos, et se mit à respirer bruyamment. Fasciné, je le regardai sous moi, visiblement enclin à milles interrogations qui se soldèrent par une seule question :

« Êtes-vous sûr ? »

Je n'avais les mots pour lui exprimer la certitude passionnelle qui m'avait envahi depuis que nos lèvres s'étaient touchées une fois hors de l'eau, si bien que, me redressant sommairement, je retirai mon dernier vêtement, profitant que nous étions sous les couvertures pour assumer ma nudité, avant de me rallonger tout contre son corps brûlant. Il sentait l'alcool et le tabac, les épices et le désir, et de ce cocktail, je m'enivrais déjà. Il attrapa sans douceur ma nuque, me colla à sa bouche qu'il prit avec passion avant d'inverser nos positions, m'allongeant sous lui. Il rompit le baiser tout aussitôt, me regarda profondément désolé, s'excusant du bout de ses yeux sombres, et se leva avant de quitter le salon sans un regard en arrière.


« Tout va bien John ? »

« J'ai eu peur, voilà tout. »

La peur est l'apanage des grands hommes ; lorsqu'un vent de panique a frôlé Watson, pour ma part, c'est le souffle de la mort qui m'a étreint. Je viens de sauter pour la deuxième fois dans une eau gelée qui aurait pu elle aussi, être mon tombeau. Mes doigts accrochés aux siens ont lâché, mon corps lourd s'est noyé de quelques furtives secondes où mon esprit, pour la première fois de ma misérable vie, n'avait qu'un mot en tête : John.

Je souris car il est là, maintenant, devant moi, et malgré la froideur qui nous bouffe, je n'ai jamais eu aussi chaud ; je regarde droit dans le soleil et c'est aussi beau que dangereux. Mais soudain, voilà qu'il se tend, ses pupilles se dilatent, je sens son pouls contre son cou qui s'accélère. Il va comprendre si je ne fais rien ; il va comprendre. Il me faut partir, me reculer, l'insulter pour le repousser comme je le fais si bien d'habitude, je ne dois pas l'attirer dans une vie qu'il ne mérite pas. Je ne dois pas l'attirer dans ma vie.

Mais alors que mon cœur n'aspire qu'à s'arrêter de battre pour le laisser tranquille, je le sens qui colle son front au mien, qui approche ses lèvres des miennes, qui aspire ce souffle que je ne veux plus.

Il a compris.

Et je me dois de le repousser. Je me dois de le protéger. Mais, la vérité est terriblement abjecte : je ne suis qu'un homme. Alors, taisant mon ego, taisant ce cœur dont je refuse l'existence, j'embrasse la lâcheté qui a été ma seule arme pendant dix-sept ans, m'agenouillant devant mon magnifique adversaire, je lui laisse prendre la décision qui pourrait nous sceller à jamais :

« Mettez fin à ce calvaire John. Vous seul en êtes capable. »

Je ferme mes yeux et sens, enfin, ses lèvres sur les miennes. Le baiser a le goût de l'évidence, car tout est évident : lui, notre étreinte, mon affection sans borne que je lui porte, la lame qui guette mon coeur, les années de prison qui nous attendent si notre tendre secret en vient aux oreilles de Scotland Yard. L'absurdité est évidente. L'amour est évident. Tout est terriblement logique.


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