Note : Hello ! Comme promis, voici le deuxième chapitre de la semaine qui, soyons honnête, n'aurait pas pu vous être livré tel quel sans les extraordinaires conseils de Nathdawn, que je remercie du fond du coeur. Nous arrivons à la moitié de cette histoire qui prend un nouveau tournant dès aujourd'hui. Merci à Chou pour son adorable message et merci à tous les autres plus timides qui lisent sans commenter... mais si vous vous décidez à mettre une review ça serait encore plus-trop-top-cool-génial.
Je vous souhaite une bonne lecture :)


Seul allongé entre les lourdes couvertures, le dos tourné à la cheminée qui réchauffait mon dos, mes yeux n'avaient pas quitté la porte du salon que Sherlock n'avait pas complètement fermée en partant. Ce dernier détail était mon ultime bouée pour ne pas sombrer dans l'océan de solitude qui m'attendait si mon ami ne revenait pas. Je lui avais exprimé mon envie de m'offrir à lui ; il n'avait exprimé qu'un pardon profond du bout de ses yeux rougis par notre détour dans la Tamise.

Il revint quelques terribles longues minutes après, poussa lentement la porte et appuya son épaule dénudée sur la chambranle. Je le vis planter son regard dans le mien, il hésitait, et mon Dieu comme je me sentais plus fort que jamais de pouvoir lire en lui. Dans ses mains il triturait quelque chose dont je ne voyais les contours, et souriant à cette vision inédite, je me permis de parler le premier.

« Venez. »

« John... »

« Eh bien ? »

Ma question le rebuta soudainement. Je le sortais de sa zone de confort, tout chez sa personne exprimait un malaise imprévisible. Il revint s'asseoir près de moi et refusa mon invitation à se glisser sous la couverture, sur laquelle il se posa encore à peine habillé. Perdant soudain mon tendre sourire, je réalisai que j'étais la raison de son embarras.

« Est-ce parce que nous sommes amis ? », demandai-je du bout de mes lèvres tremblantes.

Je m'étais lancé dans l'étreinte et avais baisé ses lèvres avec une ferveur destructrice qui avait très bien pu brouiller les signaux que j'avais cru recevoir.

« C'est exactement tout le contraire... », souffla-t-il en fermant les yeux, d'une voix brisée par une douleur dont je connaissais la raison. Il se reprit bien vite devant ma mine interrogatrice et se mordit la lèvre alors que je portais ma main à sa joue. « John, êtes-vous sûr de ce que vous voulez ? Il n'y aura - il n'y a pas de retour en arrière possible. »

« Pourquoi voudrais-je revenir en arrière ? »

« Vous n'avez assurément pas idée de ce qu'entretenir une relation avec un homme signifie réellement. », sourit-il comme désolé en frottant sa joue mal rasée contre ma paume avant de l'embrasser tendrement.

« Apprenez-moi tout dans ce cas. »

« Je ne suis pas quelqu'un de bien. »

« Cela ne m'a jamais dérangé jusqu'à présent. »

« Vous vous lasserez de moi. »

« Dix-sept années d'amitié pour en arriver à ce que nous vivons aujourd'hui ; pensez-vous vraiment que je pourrais me lasser ? », répondis-je à nouveau du tac-au-tac, affrontant cette joute verbale avec autant d'aisance que lui.

« Je suis un vampire. », tenta-t-il dans un haussement de sourcil.

« Sherlock... », soupirai-je en levant les yeux au ciel.

Il tentait vainement de me repousser, cela était inutile mais néanmoins intriguant.

« Je vous ferai du mal Watson. », reprit-il soudain plus sérieusement.

« Je ne vous crois pas une seule seconde. ».

Je ne pus cette fois retenir une petite grimace de victoire en lisant dans son regard fuyant que j'avais encore raison.

« Pensez à tout ce que vous pouvez perdre si nous continuons réellement ce que nous avons commencé ce soir. »

« Je préfère penser à tout ce que je peux gagner. De plus, vous avez tort, cela n'a pas commencé aujourd'hui, n'est-ce pas ? »

« Oh, John... », soupira-t-il bruyamment avant de plaquer ses lèvres aux miennes, cédant enfin et attrapant ma nuque avec force en me redressant pour m'asseoir face à lui.

Sa tendresse des précédents instants s'était envolée en quelques secondes pour laisser place à une passion qui semblait sans limite. Il viola l'entrée de ma bouche de sa langue sans considération, me faisant gémir plus que de raison et sépara tout aussitôt nos lèvres, tenant mon visage à quelques centimètres du sien, plongeant son regard plus impressionnant que jamais dans le mien que je savais terriblement soumis :

« Je vous le redis une dernière fois : réalisez ce que cela signifie réellement. Pensez aux conséquences. Pensez à tout ce que vous avez construit. Pensez à tout ce qui vous a bâti. Et si vous doutez de nous, ne serait-ce que sommairement, je vous en conjure, quittez ce salon avant qu'il ne soit trop tard. »

« Bon sang Sherlock, arrêtez de me repousser... », gémis-je des sanglots dans la voix, mon âme mourant à petits feux à chaque fois qu'il jouait avec mes nerfs et mes envies de la sorte.

Je tentai de reprendre ses lèvres mais il tira durement la poignée de cheveux qu'il serrait dans sa main pour m'empêcher de bouger. Je gémis de douleur cette fois alors que sa deuxième main serrait ma nuque au-delà du supportable et, pour avoir vu Sherlock Holmes sombrer dans les bras de la solitude et de l'auto-destruction, je savais que la douleur était pour lui le plus fidèle des remparts.

Mais je n'étais pas comme cela. Je ne tirais aucun plaisir de la souffrance et ma tendresse pour lui n'avait pas de limite. Je n'entrerai pas dans son jeu, je refuserai la peine causée par une relation « contre-nature ». J'inventerai notre propre relation, faites du meilleur de nous-même et j'y dédierai ma vie. De ça, j'en étais convaincu.

Doucement, je levai mes mains pour attraper les siennes que je caressai du bout des doigts pour le faire lâcher prise. Ses muscles se détendirent petit à petit et son regard s'adoucit. Il n'avait désormais plus l'air d'un serpent prêt à défendre son territoire, masque qu'il aimait arborer lorsqu'il sortait, et retrouvait son regard si tendre, si poétique qu'il ne réservait qu'à ma propre personne.

Silencieusement, j'avais tu sa souffrance, j'avais fermé la porte à ce monde sombre dans lequel il se perdait de trop nombreuses fois, pour l'inviter dans celui que je créais, pierre par pierre, pour nous deux. Je baisai tendrement ses lèvres avant de me rallonger en l'invitant à faire de même. Il sourit de plus belle, caressa mon visage et murmura du bout de ses lèvres rougies par nos baisers :

« Je ne vous aurais jamais fais de mal intentionnellement John. »

« Je le sais. »

« Je devais m'assurer que vous étiez sûr de vous. »

« Je comprends. »

« Vous comprenez toujours tout. »

« De la flatterie Holmes ? Nous vivons réellement là une soirée exceptionnelle. »

Il rit d'un rire plus brillant que les étoiles et commença à flatter mon cou puis mon torse de baisers chauds qui me firent frissonner. Passés les questionnements et les doutes, nous y étions enfin. Je sentais mon cœur battre la chamade et, levant mon regard vers le plafond fissuré par le temps et les balles, je réalisais que j'étais à quelques instants de briser une virginité que je n'avais jamais réellement considérée comme importante. Pourtant quelque chose dans ces yeux-là me murmuraient les paroles les plus rassurantes à mon esprit embrumé ; des mots qui ressemblait à l'évidence.

Je frissonnai soudain et découvris que Holmes avait levé la couverture, dévoilant ainsi mon corps nu. Je rougis, prêt par réflexe à me couvrir de n'importe quel bout de tissu, mais fus littéralement arrêté par son regard. Ses yeux plantés sur ma peau découverte brillaient de milles feux, comme s'il se délectait du plus magnifique des tableaux. Je ne réalisai qu'à l'instant ce que ma personne lui inspirait. Au-delà de la fierté, j'étais empli d'un sentiment unique, brûlant ; pour la première fois depuis bien longtemps, je me sentais adoré, désiré.

Baiser après baiser, Holmes se mit à découvrir mon corps. D'abord ma cicatrice qu'il caressa encore une fois du bout de sa langue, puis mon torse, où ses mains vinrent se perdre dans ma toison blonde, tandis que ses lèvres chérissaient mes perles de chair dans de longs baisers. Puis il descendit lentement, suivant du bout de sa langue moite le contour de mes muscles, décryptant de son regard aiguisé chacun des soubresauts dont mon ventre était la victime. Il descendit de plus en plus bas, et sentir son torse frôler mon membre à moitié durci me fit doucement haleter. Il suivit ensuite la ligne de mes jambes, caressant mes cuisses fermement, glissant ses lèvres à l'intérieur de l'une d'entre elles pour poser un baiser qui m'arracha un feulement avant qu'il ne relève son visage et porte sa bouche à mon membre qu'il embrassa avec la même simplicité que le reste de ma personne.

« Mon Dieu, Sherlock... », soupirai-je malgré moi, victime d'un tremblement de plaisir pur et intense.

« Avec ou sans virgule ? »

« Je vous demande pardon ? »

« Soupirez-vous 'Mon Dieu Sherlock' ou bien 'Mon Dieu, virgule, Sherlock' ? La première affirmation reviendrait à me comparer d'une manière tout à fait acceptable à votre référent ultime ; la deuxième quant à elle, ferait appel dans la même phrase à votre Patron Imaginaire et à ma propre personne. Autant vous avouer que la première solution m'enchante bien plus. »

« Je... bon sang, vous êtes incorrigible ! », souris-je soudain malgré moi et le rejoignant dans son rire qui décontractait mon corps, je le laissai doucement écarter mes jambes.

Il vint s'installer entre elles, pencha sa bouche rieuse jusqu'à la mienne qu'il combla de baisers, et attendit que je reprenne mon calme avant de me dire d'une voix plus basse et plus sérieuse :

« John, je vous ai dit ne jamais pouvoir vous faire du mal intentionnellement, mais sachez que les prochains instants seront néanmoins douloureux pour vous. Je dois être sûr que vous serez honnête avec moi, si cela vous gène ou si cela est trop pénible à supporter, ne me le cachez pas. »

« Quel romantisme... »

« Je suis sérieux... », sourit-il tendrement en embrassant mon front. « Nous devons parler de ces choses. Ainsi, promettez-vous d'être honnête ? »

« Bien sûr. », promis-je en levant les yeux au ciel.

À dire vrai, je n'avais aucune idée de ce qui m'attendait réellement. Mon désir de m'offrir à Holmes était tout aussi fort que mes craintes. Je ne savais qu'attendre d'une relation homosexuelle, mon corps n'ayant jamais goûté à ce fruit interdit. Mes seules connaissances sur cette partie de l'anatomie humaine se limitaient à mon éducation médicale ; autant dire que je ne savais rien.

Je vis enfin ce qu'était la petite chose ramenée par Sherlock, un pot de cette nouvelle vaseline que l'on trouvait sur l'île depuis une dizaine d'années maintenant. Redressé sur mes avants-bras, je le regardai plonger deux doigts dans le récipient pour les couvrir de la substance grasse, avant qu'il ne me fasse me rallonger sur le dos en baisant mes lèvres. Avec une lenteur électrisante, il fit le tour de mes lèvres de sa langue chaude, tandis que le bout de son doigt froid caressait mon intimité inviolée. Le contact était plaisant, ni désagréable ni jouissif, je le laissais me découvrir avec un abandon total, lui faisant confiance plus que jamais.

Étonnement, le souvenir du Salon Chinois me parut moins douloureux ; j'avais la confirmation que Sherlock savait ce qu'il faisait et pour l' homme « vierge » que j'étais, rien n'aurait pu être plus rassurant. Ses caresses durèrent un long moment avant que je ne sente sa première phalange presser mes chairs, me faisant me tendre de tout mon être par réflexe.

« Doucement John... », me murmura mon désormais amant en caressant mon visage. « Vous devez vous détendre. »

Je lui fis vainement oui de la tête, alors que mes jambes se refermaient d'elles-même, refusant à elles seules l'intrusion nouvelle, ma bouche se tordant dans une grimace de gène que Holmes vint baiser de ses lèvres humides avant qu'il ne me murmure :

« Vous rappelez-vous de ce mois de juillet où la canicule avait frappé la capitale ? Nous étions colocataires depuis un an et les températures étaient à peine supportables. Nous avions ouvert les fenêtres et les portes pour faire entrer un air absent et de ce fait, nous entendions les lamentations de Mrs. Hudson installée dans la petite cour. J'avais émis l'hypothèse de l'assommer pour la faire taire et vous avez préféré aller lui parler. »

« On n'assomme pas une femme qui se plaint de la chaleur. », souris-je malgré moi, captivé par son récit sans savoir où il voulait en venir.

« Il n'y a aucune loi qui l'interdit à ce que je sache. Quand bien même, j'aurais plaidé la légitime défense. Bref. Vous étiez donc descendu pour lui demander de se taire... »

« Pour lui proposer de lui préparer un thé glacé. », rectifiai-je.

« Mais allez-vous cesser de m'interrompre ! », sourit-il en mordillant le lobe de mon oreille, punition qui me fit autant frissonner que taire. « Donc, vous étiez descendu et je vous entendais tous deux au-dessous, elle gémissant, vous essayant de la calmer. J'avais donc décidé d'utiliser les grands moyens. J'avais rempli un sceau d'eau froide et l'avais balancé par la fenêtre... »

« ... Qui évidemment a atterri sur moi. Dites-moi Holmes, c'était il y a bien longtemps maintenant, il y a prescription : l'aviez-vous fait exprès ? »

Je vis sa bouche se tordre pour s'empêcher de rire, et adoucissant son regard il me confessa enfin :

« Non, j'avais vraiment mal visé. Mais ce jour-là, je vous ai vu plus beau que jamais. Plus encore, je vous ai vu. Votre pauvre chemise blanche était transparente tant elle était trempée, collée à votre corps que je découvrais sans honte. Vous aviez relevé lentement votre regard vers moi, et alors que j'étais persuadé que je vivrais là mes derniers instants, vous aviez éclaté de rire. Mon dieu John, je n'arriverai même pas à trouver les mots pour vous expliquer ce que j'ai ressenti à ce moment précis. Vous étiez plus beau que jamais. Vous voir ainsi, à rire sans retenue, envahi par la joie... j'ai bien vite su que là était mon but, vous rendre heureux, quoi qu'il m'en coûte. »

Le souffle court, je buvais ses paroles dans un abandon total, lorsque je sentis soudain la présence incongrue entre mes jambes. Je ne réalisai qu'à l'instant que tout son doigt avait trouvé place dans mon corps, sans que je n'en ressente le moindre mal. Il avait fait exprès de me parler pour me détendre et cela avait marché. Je soupirai d'aise et, sans me laisser le temps de me concentrer sur les nouvelles sensations naissante dans mon bas-ventre, il reprit :

« Souvent, lorsque je rentrais abîmé d'une enquête, vous preniez de votre temps pour me soigner, mais le souvenir inverse est un souvenir unique que j'aime chérir. En des années de colocation, vous n'avez qu'une fois été malade, un mois de février, vous rappelez-vous ? Vous aviez une fièvre incroyable et votre ami médecin vous avait prescrit un remède aussi inefficace que lui. Vous n'arrêtiez pas de vous plaindre que vous aviez froid, comme Mrs. Hudson durant la canicule à bien y réfléchir... et une fois de plus, j'ai utilisé les grands moyens. »

Je soutenais mon sourire poli autant que possible ; je n'avais absolument aucune idée de ce dont il me parlait, n'ayant qu'un vague souvenir de cette fièvre mais ne voyant pas le rapport avec le moment d'intimité que nous étions en train de vivre.

« Un soir, je vous ai trouvé grelottant dans votre lit, à la limite de l'évanouissement. Alors, je suis venu m'asseoir à côté de vous pour vous prendre dans mes bras jusqu'à ce que vous vous endormiez. »

« Je n'en avais aucune idée... »

« Bien sûr que non, vous étiez abruti par le grog de Mrs. Hudson ; je n'aurais jamais agi de la sorte sinon. Toujours est-il qu'à partir de ce moment, vous toucher m'était tout à fait acceptable. Un peu trop même peut-être. Beaucoup trop. Alors, les jours passant, j'ai instauré une certaine distance entre nous. Jusqu'à vous demander de ne plus me soigner pour éviter tout contact. »

Il me fallut une seconde pour assimiler les informations dont mon amant me faisait part. Plus encore, Sherlock Holmes se confiait à moi, sans retenue et sans pudeur. Je savais que le détective entretenait un jardin secret semblable à la plus tumultueuse des jungles, mais je la pensais sombre et humide, je n'aurais jamais imaginé y trouver par moment la lumière de la tendresse et le parfum de la passion. Les souvenirs dont il me faisait part avaient plus de dix ans. Dix ans à taire un sentiment aussi fort m'était tout bonnement incompréhensible.

Je le fis taire d'un baiser profond, préférant me concentrer sur mes sentiments actuels plutôt que sur ceux des dernières années. Canalisant mon attention sur mon corps, je découvrais avec une gène sourde l'intrusion entre mes jambes. Couvert de la crème grasse, un nouveau doigt rejoignit le premier, m'arrachant un long gémissement que je ne pensai même pas à contenir. Ses gestes d'une patience absolue semblèrent durer des heures, à moins qu'il ne s'agisse de secondes, je n'en avais plus la moindre idée ; l'horloge du salon était de toute façon figée sur 23h47. Cela n'aurait jamais pu être plus vrai. Nous étions tous deux hors du temps, loin de ces considérations bassement humaines ; nous étions si proches d'un jour nouveau, à quelques instants d'une nouvelle ère.

Mes yeux fermés, je laissai mes autres sens prendre le dessus. L'odorat tout d'abord, lorsque le parfum de son eau de Cologne mêlée au tabac flatta mes narines, à plus forte raison quand il se pencha sur moi ; le toucher, lorsque je sentis le corps de Holmes prendre place entre mes jambes entre lesquelles il pressa avec une lenteur insoutenable son membre ; le goût, lorsque sa langue prit possession de ma bouche pour étouffer le cri que l'intrusion me provoqua ; et enfin l'ouïe, lorsque je l'entendis pour la première fois lâcher prise et émettre un gémissement non plus humain mais céleste.

Sherlock était là, Sherlock était en vie et Sherlock était en moi. Ses mains posées sur mes cuisses écartées, les miennes griffant son dos, sa bouche dans mon cou, nous n'étions qu'un enchevêtrement passionnel, nous n'étions qu'un. Le moment était aussi beau que douloureux, et de mes gémissements de ma voix plus ou moins brisée, mon amant savait en interpréter toutes les intonations. Plus d'un aurait été gêné ou apeuré à l'idée d'avoir un proche doté d'une telle clairvoyance, lisant toute leur âme avec une aisance inhumaine. Pas moi. M'offrir à Sherlock Holmes, tout lui dévoiler, tout lui offrir était pour moi d'une évidence simple.

Ainsi, en cette nuit de fin de mai, nous quittions 23h47 où nous étions bloqués depuis des années, nous passions enfin minuit et arrivions dans un nouveau jour, un nouveau millénaire où Sherlock se mettait à détruite pierre par pierre le temple bancal qu'était ma vie pour y reconstruire le plus merveilleux des palais. Mon cœur au hangar à la clé en forme de Bravoure, puis le cagibi où mon contrat « Par procuration » avait été caché, le pièce creusée à la force des ongles de l'Ennui, la petite bougie de la Bénédiction allumée par Père Luc, tous, absolument tous quittaient leurs places immobiles, celles qui avaient érodé les fibres des tapis. Tout se chamboulait, tout se retournait, tout mourait pour renaître enfin.

Un nouveau départ, une nouveau règne. J'étais revenu à Sherlock Holmes.

Ses va-et-vient s'intensifièrent lentement, me laissant le temps de m'habituer à sa présence imposante, calculant la profondeur de ses coups de reins sur ma voix rouillée par le plaisir ou grinçante de douleur. Ses cuisses claquaient les miennes, nos peaux moites fusionnant ici et là, nos bouches insupportablement séparées pour que ma voix lui témoigne de ma condition, mes yeux harponnés aux siens, plus expressifs que jamais. J'étais chéri, adoré, adulé de cet homme qui avait fait de mes dix-sept dernières années le plus glaçant des enfers comme le plus brûlant des paradis. Le sentant glisser pour la première fois sa main à mon membre, je me redressai soudain, crispé par l'éclair de plaisir qui venait de marquer mon corps. La douleur entre mes jambes s'estompa bien vite alors que ses doigts serraient ma virilité, calquant leur rythme sur ses coups de reins.

« Sherlock... », haletai-je à bout de souffle, ne comprenant pas encore que la force chaude qui pressait mon bas-ventre n'était que les prémices de l'orgasme qui aurait très vite raison de moi.

Il me sourit de plus belle, surplomba mon visage du sien rougi et ruisselant, s'enfonçant en moi dans un dernier coup de rein infiniment plus profond, plus douloureux et plus bon que tout ce que j'avais vécu jusqu'à présent, me faisant trembler de toute mon âme tandis que je me déversais dans sa main. Frappé par l'orgasme sec et violent, ouvrant une demie-seconde mes yeux mouillés, je le vis penché au-dessus de ma personne, décryptant chacune de mes sensations, souriant, plus victorieux que jamais.

Je n'aurais pu m'en offusquer. Il avait bien évidemment gagné. Nous avions gagné. Il s'allongea lourdement sur moi qui l'enlaçai tout aussitôt de mes bras tremblants, tandis que j'embrassais mollement le front offert. Nous nous cognâmes de nos incontrôlables cages thoraciques, alors que le reste de nos corps n'étaient qu'un emmêlement de bras, de jambes, de semence et de sueur. Je sentis son corps s'alourdir, je vis ses paupières papillonner alors que son sourire se faisait plus discret. Dans un sourire épuisé, je réalisai que pour la première fois de notre vie, il s'était endormi avant moi.


Ouvrant lentement mes yeux, me délectant de la tiédeur des couvertures dans laquelle j'étais confiné, je sentis les caresses d'une main sur mon épaule nue. Face à moi, allongé sur son flanc à ma manière, Holmes me sourit, n'arrêtant pas une seule seconde la douce main qui m'avait réveillé.

« Ai-je dormi plus de 31h d'affilée cette fois encore ? », murmurai-je de ma voix enrouée par le sommeil dont je m'extirpais tout juste.

« Il est à peine huit heures passées. », me sourit mon amant avant de glisser son pouce à mes lèvres. « Comment vous sentez-vous ? »

« Reposé. »

« Je ne parle pas de ça. », corrigea-t-il sérieusement.

« Je sais de quoi vous parlez, et je me sens reposé. Je me sens bien, voilà tout. », répondis-je dans un haussement d'épaule - je n'avais de toute façon rien d'autre à dire.

« Aucun regret ? »

« Pourquoi ces interrogations ? »

« Hier, l'adrénaline et la nuit auraient pu corrompre vos sentiments. »

« Bon sang, vous n'avez donc aucune confiance en moi ? », soupirai-je, désespéré à l'idée de devoir à nouveau exprimer à mon ami les sentiments qui faisaient battre mon cœur.

Il me regarda, désolé, continua de caresser lentement mon visage, jusqu'à ce que je réalise que le pouvoir que je m'étais découvert la veille était tout aussi fort en cette tendre matinée. Sherlock Holmes ne portait plus ce masque indéchiffrable, et dans ses pupilles sombres, j'arrivais à lire entre les lignes. Je me redressai pour m'asseoir et sans le quitter des yeux, annonçai tout haut ma découverte :

« Vous ne vous faites pas confiance. »

« John... », soupira-t-il en imitant la position de mon corps.

« Vous n'avez jamais eu de relation avec un homme. Aucune relation tout court d'ailleurs. Et vous êtes celui empreint au doute. Me trompe-je ? »

Il préféra détourner son visage vers la cheminée dans laquelle crépitait dans un ronronnement à peine perceptible le reste de la bûche qui nous avait tenu au chaud tout une nuit durant, et murmura les mâchoires serrées :

« Pas le moins du monde. »

Je souris de plus belle, victorieux et plus triomphant que jamais, et me penchai vers son oreille pour y murmurer de ma voix la plus chaude et sincère :

« Nous nous cacherons certes, mais réalisez ce que nous promet cette histoire Holmes. Imaginez, ce que nous avons vécu pendant dix-sept ans, combiné à ce que nous avons fait cette nuit. Je ne sais pas pour vous, mais moi, je crois avoir trouvé quelque chose d'extraordinairement précieux. »

J'embrassai son cou offert, savourant cette peau salée avec délectation, avant que mon regard ne se pose sur les morsures dont j'étais l'auteur. Gêné de cet excès de bestialité dont mon tendre amant garderait la marque pour les jours à venir, je tentai un brin d'humour :

« Vous survivez à une explosion, à une chute de plusieurs mètres de haut, et la seule marque dont votre corps a été la victime a été administrée par votre acolyte. Ironique, n'est-ce pas ? »

« La bombe n'était pas destinée à nous tuer. », intervint mon ami agacé en levant une main pour retenir mon attention. « C'était un piège, ou une mise en garde tout au plus. »

« Sherlock, nous aurions pu y rester ! »

« Bien sûr que non. Le tueur me connaît, il sait que je suis assez intelligent pour évaluer toutes les possibilités de fuite qui s'offrent à moi. L'immeuble était situé au bord de la Tamise. Il savait que j'allais sauter. Il sait que je l'ai déjà fait. »

Frissonnant à l'évocation de ce dernier point, je fixai à mon tour le feu qui ne suffisait pas à me réchauffer. Repenser à Reichenbach me ramenait toujours en un claquement de doigt à cette nuit, au froid qui bouffait ma peau.

« Moriarty... ? », tentai-je d'une voix fantomatique.

« Ne soyez pas stupide, il est mort. »

« Vous l'étiez aussi, je vous signale. »

« Ah oui, une belle période. »

Je tournai tout aussitôt mon visage vers le sien pour le fusiller du regard ou lui administrer une gifle bien méritée, mais découvris son sourire canaille, aussi je n'en fis rien. Il embrassa mon épaule tendrement et reprit :

« En attendant, ne reprenez pas contact avec moi. Ainsi séparés, nous devons être sur nos gardes et voir lequel de nous deux notre assassin préférera suivre. Je vais enquêter sur les lieux de l'explosion dès que possible. Je refuse de le croire assez intelligent pour ne laisser aucune trace derrière lui. »

« Bonne idée, allons-y. ».

Je tentai de me lever à la recherche de mes vêtements lorsque Holmes posa sa main sur mon avant-bras pour me retenir.

« Mais que faites-vous donc ? »

« Et bien je me prépare, nous allons enquêter, vous l'avez dit vous-même. »

« Non Watson, j'ai dit que j'allais enquêter. Vous retournerez chez votre femme, puis à votre cabinet. »

« Non-sens ! Je vous ai toujours accompagné dans vos enquêtes. », protestai-je dans un haussement d'épaule.

« Et regardez où cela nous a mené. », répondit mon amant d'une voix froide.

Je soupirai à l'idée de quitter Baker Street, sans Holmes, de continuer comme si de rien n'était alors que cette nuit le souffle de la mort avait frôlé nos nuques. Lisant le trouble dans mon regard, il posa sa main sur mon cou pour m'attirer à lui et capta mes lèvres pour m'entraîner dans le plus passionné des baisers. J'aurais voulu mourir entre ses bras, pousser mon dernier souffle contre cette langue, ne plus jamais quitter cette parenthèse enchantée qui se refermait chaque seconde un peu plus. Je ne devais pas m'y attarder, je le savais, il avait raison. Je reviendrais de toute façon à Sherlock Holmes en temps voulu ; en attendant, je me devais de retourner au reste de ma monotone vie.

Il rompit notre étreinte pour me laisser me lever. J'enfilai mes vêtements secs tout en le regardant, lui languissamment allongé sur ce simulacre de lit, dévoilant son torse nu de la manière la plus délicieusement indécente.

« Vous me manquez déjà. », avouai-je dans un soupir - j'étais définitivement entiché de ce diable.

« C'est votre punition. »

« Et pour quoi, je vous prie ? »

« Pour m'avoir ôté les mots. Je ne pourrais exprimer ce qu'il se passe dans mon esprit à ce moment précis. »

« Eh bien, laissez donc votre génie prendre du repos et laissez parler votre cœur. »

« Oh, vous voulez que je laisse parler mes sentiments ? ».

Ce dernier mot, il le prononça dans une grimace exagérée qui nous fit sourire tous les deux.

« Ceux-là même qui nous lient. », répondis-je sérieusement.

Il était hors de question, maintenant que j'avais goûté à la tendresse de Holmes, de renier ses émotions. Il avait un cœur aussi précieux que son esprit, et je comptais bien le lui prouver, même si cela me coûtait une vie.

« Avant que nous ne partiez mon vieux... »

« Oui ? »

« Votre bague. »

Il sortit de nulle part mon alliance et regardant ma main, je ne réalisai qu'à l'instant qu'elle avait belle et bien disparu de mon annulaire.

« Mais comment, quand... ? »

« Avant que nous ne sautions dans la Tamise. Je n'aurais pas voulu que vous la perdiez dans l'eau. »

Je plissai malgré moi des paupières, un drôle de pressentiment m'emplissant. Imaginer Sherlock Holmes prendre soin de mon mariage était une ineptie sans fond.

« Je ne vous crois pas une seule seconde. »

« ... Avant que nous nous embrassions. », avoua-t-il finalement. « Et prenez un bain en rentrant chez vous. Vous sentez le sexe et la luxure et si ce parfum me rend fou, sachez que les femmes enceintes sont sensibles aux odeurs. De plus, je veux être le seul à connaître cette fragrance. »

Possessif avant d'être altruiste, je retrouvais là l'homme que j'affectionnais. Je me penchai et pris sa bouche de ma langue, caressant la sienne tiède et moite alors que de sa main, il enfilait la bague à mon doigt. Le geste était fort, la symbolique bien peu catholique. Je m'en fichais. Ce bout de métal était maintenant marqué de l'empreinte invisible mais brûlante de Sherlock ; je lui appartenais, corps et âme.

Je séparai nos lèvres avant que l'envie de poursuivre ce que nous avions commencé la veille ne me reprenne et me relevai tout de go en passant ma main sur ma moustache puis dans mes cheveux pour les coiffer sommairement. On toqua à la porte et, vérifiant que j'étais totalement habillé et présentable, Sherlock se contenta de relever le drap sur son torse nu avant d'autoriser le nouvel arrivant à entrer. Mrs. Hudson passa la porte et me tomba dans les bras en me découvrant.

« Docteur Watson, quel plaisir de vous voir ! », se tournant sommairement vers son locataire, elle poussa un cri d'effroi en comprenant que seul le drap blanc le couvrait. « Oh mon Dieu Holmes, vous pourriez vous habiller lorsque votre ami vient vous rendre visite ! », grogna-t-elle effarée à destination de mon ami.

« Oui vraiment Holmes, quelle indécence de m'accueillir en pareille tenue ! », rajoutai-je faussement effaré, profitant que Mrs. Hudson ait le dos tourné pour adresser un sourire complice à mon amant secret.

« Je refuse de vous voir ainsi ! Tenez, voici votre courrier, et aérez je vous en prie on dirait que vous avez organisé un combat de boxe dans ce salon. En tout cas, ne comptez pas sur moi pour rester ici ! », ajouta-t-elle le dos tourné en lançant à l'aveuglette les enveloppes par-dessus son épaule.

« Je vais vous suivre Mrs. Hudson. Sherlock Holmes, je vous souhaite une bonne journée. », saluai-je dans une petite référence.

« À vous aussi mon brave John Watson ! », me répondit-il enjoué, et dans nos regards rieurs se mélangèrent la moquerie des conventions et la tendresse sans borne.


Je quittai Baker Street le cœur léger. Quelque chose était né cette nuit là. Mon cœur tambourinait d'un rythme nouveau contre ma cage thoracique. J'étais empli d'une chaleur puissante et me sentais pourtant plus léger que jamais.

J'avais toujours considéré mon palpitant comme un édifice à part entière où se rencontraient, ou se percutaient, les bons et mauvais événements qui faisaient ma vie. Aujourd'hui dans mon imagination, je pouvais définir plus précisément ses traits ; il avait été détruit, puis reconstruit par Sherlock Holmes et prenait désormais des allures de palais, magnifique et triomphant, naissant des cendres d'une vie fourvoyée. J'y réaménagerais cette nouvelle destinée, à la lumière d'un soleil nouveau que j'avais découvert durant la nuit.

Je ne pris pas de fiacre pour me rendre à ma demeure, profitant de la chaleur douce de la matinée, dégustant de mes yeux encore un peu fatigués la vision onirique d'une ville qui se réveillait au rythme du chant silencieux du soleil. Les jeunes crieurs publics installaient leurs petits tabourets aux coins des rues bondées ; les femmes pressaient leurs enfants sur le chemin de l'école, appelés par les cloches assourdissantes ; les travailleurs ralentissaient le pas à l'approche de leurs lieux de travail, la mine grise et les poings serrés dans leurs poches qu'ils ne cherchaient qu'à remplir. J'arrivai enfin à ma rue, plus vivante qu'à l'accoutumée, remplie des enfants de l'école voisine se donnant la main, probablement en sortie pour visiter le parc le plus proche. Souriant à l'entente des jeunes rires et de leurs comptines fredonnées, je glissai entre eux pour me frayer un chemin jusqu'à ma porte.

Après un rapide tour dans la maison, je découvris que j'étais seul, si bien que je me préparai moi même un thé avant de m'installer sur la liseuse, accompagné d'un bon livre de Butler que j'affectionnais secrètement malgré les critiques dont il était le sujet. Je profitais de ce moment de calme avant de me rendre à mon travail mais avant tout, profitais de la solitude. Sans Holmes ni Mary, j'étais à même de repenser en toute sérénité à la nuit que je venais de passer, découlant d'une semaine qui avait suffit à ébranler mon monde. À bien y réfléchir, l'amour avait découlé de la mort.

Trois hommes avaient péri, trois hommes que j'affectionnais à des niveaux aussi différents qu'importants. Trois hommes que Holmes exécrait ou du moins, rejetait l'existence. Mon ami avait raison, notre mystérieux tueur était bel et bien présent dans nos vies, d'une manière pernicieuse et effrayante. Nous n'en avions vu que les traits la veille au soir en sortant de St. Paul, avant que le bougre ne nous emmène tout droit dans un piège qui eut bien fallut être notre tombeau. Mais pourquoi avait-il tenté de nous tuer nous deux, alors que sa première missive explicitait que sa lame ferait office de faucheuse ?

De plus, il me semblait retrouver dans mon esprit le souvenir flou de la voix de Holmes m'assurant qu'il connaissait l'immeuble vide. Il me fallait retourner en cet endroit de jour pour y constater les dégâts et peut être, trouver un indice qui nous mettrait sur la piste de notre mystérieux assassin. Un frisson parcourut mon corps, la réminiscence que j'étais désormais le condamné de cette sordide histoire me glaçant le sang, et fermant soudain le livre que j'avais à peine effleuré des yeux, j'entendis tout à la fois la porte d'entrée s'ouvrir et le rire de ma compagne emplir le couloir.

« Attention Betty, vous allez le casser ! »

Je m'approchai pour découvrir dans mon entrée Mary, précédée par notre bonne portant un paquet manifestement lourd, ainsi que derrière elles Mr. et Mrs. Morstan, plus présents que jamais.

« Mary... » Souris-je autant que possible en comprenant qu'aujourd'hui la présence de ma belle-famille marquait définitivement la fin de notre vie paisible. Elle s'approcha de moi rapidement et posa ses lèvres à ma joue avant de caresser mes cheveux.

« John, j'ai bien reçu vos télégrammes et je vous remercie pour votre bienveillance. Mon amie Elisabeth m'a accompagnée à la gare ce matin pour que je puisse aller chercher mes parents à la sortie de leur train, et son chauffeur vient de nous déposer. »

De quels télégrammes voulait-elle parler, je n'en avais pas la moindre idée, mais son humeur était au beau fixe, malgré ces trois jours sans se voir, aussi je ne fis aucun commentaire, préférant sourire poliment pour ne pas l'alarmer. Je m'approchai de mes beaux-parents pour leur prendre des mains leurs bien trop lourds bagages, puis serrai la main de Mr. Morstan en entamant une discussion sans intérêt aucun, mais néanmoins nécessaire pour tenter de tisser des liens avec ce glaçon. Ma femme les guida à leur chambre qu'elle avait préparé avec soin, et les laissant s'installer, je redescendis à la cuisine pour me servir un petit verre de scotch, tandis que Betty préparait une collation pour toute la famille.

« Dites moi Betty, ma femme a-t-elle dormi ici cette nuit ? »

« Non, elle est restée chez son amie Elizabeth depuis lundi soir, comme sommé dans le télégramme que vous lui avez fait parvenir. Enfin, que monsieur Holmes a fait parvenir à votre place. »

Manquant de m'étouffer à l'entente de cette dernière phrase, je jetai un coup d'œil à la porte pour vérifier que personne dans le couloir ne pourrait entendre notre conversation, et me rapprochai pour lui demander à voix basse :

« Qu'avez-vous donc dit ? »

« J'étais présente lorsque vous êtes rentré de l'église et monsieur Holmes m'a tout expliqué. Ainsi nous en avons convenu qu'il valait mieux pour vous, et pour votre femme, qu'elle ne soit pas au courant de la terrible nouvelle et qu'elle reste chez son amie pour s'y reposer avant l'arrivée de ses parents. »

« Mais elle a mentionné plusieurs télégrammes, Holmes ne m'en a parlé que d'un seul. »

« J'ai entendu vos disputes, je sais qu'elle vous reproche souvent vote manque de communication, aussi j'en ai parlé à monsieur Holmes et nous avons décidé de lui en envoyer d'autres à tour de rôle. Elle ne sait toujours pas pour la mort de Père Luc. »

Je scrutai de mes yeux le visage face à moi. Betty était une jolie jeune fille que nous avions employée la même année où Holmes était revenu d'entre les morts. Son retour m'avait ébranlé et signifiait de facto un retour aux enquêtes, aussi, pour ne pas laisser ma femme seule dans cette grande maison, nous avions convenu d'engager une aide supplémentaire, que ma femme rencontra tout à fait par hasard un matin au marché. Je n'avais jamais su le nom de Betty, nous n'avions jamais parlé de ses origines mais ses yeux verts et ses cheveux soutenus dans un délicat chignon avait toujours évoqués une éducation parfaite qui se répercutait dans sa tenue irréprochable.

Souvent, les jeunes hommes de notre quartier ralentissaient leurs pas devant notre porte pour laisser leur regard courir sur sa fine silhouette. Il était même arrivé à quelques rares occasions que certains viennent me demander l'autorisation de la fréquenter, me prenant pour son oncle ou son tuteur, ne réalisant jamais que cette élégante créature n'était que notre servante. J'en avais parlé avec elle, avec un réel détachement teinté d'une pointe d'humour et lui avais toujours assuré notre soutien si l'envie de se marier ou simplement de nous quitter lui prenait, mais elle avait à chaque fois souri poliment en assurant qu'elle préférait rester à nos côtés.

Aujourd'hui encore, je découvrais à quel point sa considération était sans faille et absolument remarquable.

« Merci Betty, merci mille fois... »

Je cherchai dans mes poches de l'argent et glissai dans sa main les pièces que j'avais en guise de cadeau. Elle referma mes doigts sur mon petit butin et me fit un léger non de la tête en souriant.

« Allons monsieur, c'est tout à fait naturel. »

Je lui fis signe de ranger la bouteille de scotch, ne désirant pas subir les remontrances de mon beau-père que l'alcool effrayait, et lui demandai juste avant de passer la porte de la cuisine :

« Oh et Betty, puis-je vous demander une dernière chose ? Pouvez-vous ne pas mentionner à ma femme que je n'ai pas dormi ici cette nuit ? »

« Bien sûr monsieur Watson, d'ailleurs vous m'avez réveillée en vous levant en pleine nuit pour aller vous chercher un verre d'eau. »

Ma grimace pincée de gène se transforma en sourire de reconnaissance en l'entendant mentir aisément de la sorte. Je devrais en être honteux, mais je me sentais en sécurité.

Ce qu'il s'était passé cette nuit était à ne pas en douter un moment d'une puissance rare, tout avait découlé avec une clarté et une tendresse telle, que je ne réalisais qu'à l'instant où je demandais à Betty de garder mon secret, tous les lourds remords qui devraient m'abattre. Prenant appui contre le mur du long couloir, je formai en mon esprit ces quelques mots qui faisaient de moi un homme bien mauvais : j'avais trompé ma femme ; je l'avais trompé avec un homme ; j'avais donné mon corps à Sherlock Holmes. J'inspirai à pleins poumons en relevant le nez vers le plafond et me répétai cette phrase encore et encore, puis de plus en plus vite, jusqu'à ce que les sons se mélangent, que les lettres s'écrasent les unes contre les autres et que ce carambolage impalpable ne finisse par un son qui me glissa entre les lèvres :

« ... Holmes. »

Je levai lentement ma main portant l'alliance sans la quitter des yeux et dus me rendre à l'évidence : elle ne tremblait pas. Je ne regrettais rien. Je n'éprouvais pas le moindre remord. Je ne m'en voulais même pas. Pourtant, la violence de la tromperie, et l'indécence de l'acte charnel dont mon corps avait été le fervent complice me promettaient non seulement la prison mais un jugement divin à la sentence fatale.

Mais rien. Ma main ne tremblait toujours pas. Pire encore, je me sentais bien. Je portai alors mes doigts à ma poitrine, posant tout mon dos contre le mur et fermai les yeux en souriant ; mon palpitant battait la chamade, penser à Holmes, à notre étreinte me rendait heureux, au-delà du raisonnable, au-delà des mots. Et l'ayant à peine quitté, je souhaitais déjà le rejoindre, lui et sa folie, lui et son enquête, lui et toute sa douceur. Mon envie resta néanmoins une simple chimère, alors que ma femme, suivie par ses parents, descendait les marches pour venir me retrouver, et m'emmener partager le petit-déjeuner le plus fade de toute ma vie.


La journée, d'une routine à m'en retourner le cœur, me fatigua au plus haut point. Assis sur mon fauteuil, je constatai sans aucun intérêt les pathologies superficielles de mes patients. Aucun d'entre eux n'avait à vivre avec la menace perpétuelle d'une lame visant leur cœur. Je n'étais néanmoins pas laissé à mon propre compte bien sûr, je savais Holmes occupé à quelques centaines de mètres de là à fouiller les environnements de l'immeuble qui avait failli être notre tombeau.

Mais malgré les recommandations de mon amant, je ne pus me résoudre à faire comme si de rien n'était. Me levant sur un coup de tête, j'enfilai ma veste et vissai mon chapeau pour me protéger non seulement du soleil mais également du mystérieux assassin qui, je le savais maintenant, nous épiait Holmes et moi. En quelques minutes, je parvins au bord de la Tamise et reconnus sans mal l'immeuble dont tous les derniers étages avaient été soufflés par l'explosion. Des débris jonchaient les environs, encerclés par une cinquante de policiers à la recherche du moindre indice.

Je reconnus Holmes à quatre pattes au milieu des gravas, fouillant de ses mains la terre. Ses cheveux étaient plus fous qu'à l'accoutumée, les manches de sa chemise blanche dépassant de sa veste noire et son écharpe beige se mouvait au rythme de ses va-et-vient incessants. Il se tourna soudain vers ma personne et se figea en me reconnaissant. Je souris, pas peu fier du petit effet de surprise, avant qu'il n'arrive vers moi le pas rapide et la mine contrariée, mais je l'interrompis tout de go en voyant dans sa main un chiffon ensanglanté.

« Êtes-vous blessé ? »

« Mais que faites-vous là ?! N'avez-vous donc pas des grippes à soigner et des allergies à détecter ? ».

Il avait ignoré ma question en rangeant le tissu dans la poche intérieure de sa veste. Sa voix était cinglante, il avait prononcé ces mots avec un dédain renversant.

« Eh bien, je fais comme vous, je viens enquêter. », répondis-je sur le même ton, bien décidé à ne pas me laisser avoir par sa mauvaise humeur.

« Partez. Partez immédiatement. »

« Hors de question Holmes, cette affaire me concerne tout autant que vous. »

« Partez imbécile ! », répéta-t-il en serrant les dents, me jugeant de son regard le plus mauvais.

Nous étions si loin de l'étreinte passionnelle que nous avions commencé la veille à quelques mètres de là qu'il me fallut quelques secondes pour comprendre qu'il faisait cela pour mon bien.

Je m'apprêtais à partir lorsqu'une voix me rappela à l'ordre.

« Docteur Watson ! Bien, vous voilà enfin ! »

Un homme s'approcha rapidement de nous, nullement gêné par les gravas de pierres et les poutres de bois. Je n'avais jamais vu cet homme de ma vie. Il était plus jeune que nous, la tenue parfaite et l'allure élancée, les cheveux d'un brun sombre plaqués en arrière, les yeux marqués par des sourcils épais et une lueur unique et renversante qui me mit immédiatement mal à l'aise. Il se posa à nos côtés, nous regarda à tour de rôle et sourit, triomphant sans que je n'en connaisse la raison.

« Il n'a rien à faire ici, il n'y a pas eu de victime. », soupira le détective en levant les yeux au ciel.

« Eh bien peut-être pourra-t-il nous en apprendre un peu plus sur ce qu'il s'est passé ici hier soir. »

« Il ne sait rien. », aboya Holmes en plantant cette fois son regard dans celui du nouvel arrivant.

« Étant donné que je suis l'inspecteur en charge de cette affaire, je suis celui censé déduire qui sait quelque chose et qui ne sait rien. », répondit l'homme en souriant avec une aisance malveillante à mon ami que je voyais frémir à chaque mot prononcé par l'étrange policier.

Je compris soudain pourquoi cet homme me mettait mal à l'aise. Sa joute verbale et son regard s'opposaient avec aisance à Holmes, et cela ne pouvait signifier qu'une chose : il avait, après Moriarty, à nouveau trouvé adversaire à sa taille.

« Pardonnez-moi, mais qui êtes-vous ? », demandai-je à destination de ma nouvelle préoccupation, bien décidé à en apprendre un peu plus sur lui et tant qu'à faire, à faire baisser un peu la tension ambiante.

« Scott Andrew. », grimaça Holmes.

« Scott Andrew. », répéta l'homme qui ne se laissa pas abattre, en fusillant du regard mon ami avant de reporter son attention sur ma personne, avec un sourire mauvais. « Inspecteur à Scotland Yard. »

« Je ne vous avais jamais croisé avant. »

« C'est parce qu'avant, notre cher ministre croyait encore aux compétences de cet incapable de Lestrade. »

« Vous marquez un point. », admit Holmes en haussant une épaule.

« Un incapable qui donnait crédit à un amateur. », poursuivit Scott en pointant son regard sur mon ami pour appuyer ses propos.

« Je vous retire votre point. »

« Oh, bien sûr, vous vous prenez pour un inspecteur Holmes. Mais vous n'êtes rien, êtes-vous bien conscient de cela ? Vous ne faites pas partie de Scotland Yard, vous n'êtes pas un détective professionnel... mais peut-être êtes-vous un criminel professionnel ? »

« Je ne vous permets pas ! », m'écriai-je soudainement en levant une main pour retenir l'attention de cet bien étrange personnage. « Et sachez monsieur qu'on ne se permet pas de porter ainsi pareil jugement sans en avoir de solides preuves. »

« Ou de solides témoignages. Voyez-vous, j'ai à ce moment précis dix déclarations de personnes ayant vu monsieur Holmes courir jusqu'à cette rue où, oh tiens donc, une bombe a été posée. »

« C'est absurde. », ris-je en tournant sur moi même.

Cet homme était une blague, un comédien tout au plus, nous nagions en plein délire.

« Savez-vous quelque chose d'autre sur cette nuit-là docteur Watson ? »

« Bien sûr, et je sais tout de cette nuit précisément car - »

« Watson. », appela sourdement Holmes en accrochant son regard dur au mien. Il voulait que je me taise ; je me devais de poursuivre.

« Je sais tout car j'étais avec lui. Nous courrions certes mais nous courrions après notre suspect ; il est la raison pour laquelle nous nous sommes retrouvés ici, dans ce guet-apens. »

« Comment se fait-il que les témoins ne vous aient pas vu alors ? »

« Je... je courrais moins vite qu'eux. Peut-être suis-je passé inaperçu. », tentai-je de ma voix légèrement tremblante car je n'étais pas sûr de ce dernier point.

« Admettons. Ainsi, vous vous êtes fait embarquer dans cette course poursuite qui vous a amené dans cet immeuble, qui a explosé. Vous vous en êtes sortis miraculeusement, puis vous êtes rentrés chacun chez vous, comme si de rien n'était. Cela tombe sous le sens ! », dit-il en explosant faussement de rire quelques secondes avant de reprendre une mine tout à fait sérieuse. Cet homme était fou. « Pourquoi n'êtes-vous pas allés directement à la police ? »

Il me suffit d'une seconde pour capter le regard de mon ami derrière l'épaule d'Andrew. Voilà pourquoi il voulait me faire taire, le souvenir de ce qu'il s'était réellement passé la veille ne pouvant en aucun cas être évoqué à une tiers tierce personne. Je pinçai mes lèvres sommairement, me redressant pour me donner plus de constance et plantai mon regard dans celui de l'inspecteur.

« Nous étions... en état de choc. »

« En état de choc ? Réellement ? Ainsi vous me croyez assez stupide pour croire Sherlock Holmes en état de choc, et vous-même mon cher docteur, tellement choqué que vous ne prendriez même pas la peine de contacter les secours à la recherche de potentielles victimes ? Oh, à moins que Holmes, détenteur de nitroglycérine comme est stipulé dans son dossier, et vous, sachiez à l'avance que l'immeuble et les alentours étaient vides. »

« C'est absurde ! », vociférai-je soudain, mon poing se serrant, prêt à se loger contre le nez de l'affreux personnage qui ne me quittait pas de ses yeux mauvais.

« Ce qui est absurde mon cher docteur Watson, est votre admiration sans borne pour cet homme. », ponctua-t-il en désignant de la tête mon ami vers lequel il se tourna pour continuer ses horribles dires. « Faire exploser le futur nouveau quartier de la police londonienne pour venger vos pauvres amis vagabonds qui y séjournaient illégalement, vraiment Holmes vous allez me faire vomir. »

Je repensai soudain aux dires de mon ami lorsque nous étions entrés dans l'immeuble ; ainsi, il le connaissait comme refuge pour pauvre gens qui n'avaient pas de toit, avant que l'endroit ne soit rénové. Andrew leva sa main pour appeler deux policiers qui accoururent avant de lui tendre des menottes qu'il enfila sans attendre à mon ami.

« Holmes, vous allez nous suivre au poste, nous avons encore quelques questions à vous poser. »

« C'est de l'abus de pouvoir ! », intervins-je, plus ébahi que jamais devant ce spectacle ahurissant.

« Appelez ça comme vous voulez docteur, moi, j'appelle ça avoir l'esprit pratique. »

« Et bien dans ce cas, emmenez-moi également. »

« Je n'ai rien contre vous. », m'avoua-t-il dans une grimace de dédain qui ne m'aida pas à me calmer.

« Oh, vous n'auriez pas dû dire ça... », soupira Holmes en levant les yeux au ciel.

Et encore une fois, l'esprit de déduction de Holmes était sans faille. Mon poing serré à m'en faire mal, je le levai avec précision pour l'administrer au visage mauvais que je rêvais de casser en deux depuis son apparition. Andrew tomba en arrière dans un bruit sourd, son nez déjà gonflé et ruisselant de sang, alors que les deux policiers qui avaient menotté mon ami me sautaient dessus pour m'administrer le même traitement.

« Bien visé Watson, mais j'aurais plutôt touché l'arcade sourcilière. »

« Je pensais que le nez cassé le défigurerait plus. »

« Bon sang, vous êtes un génie. »

Nous nous regardâmes avec complicité et d'un coup d'œil rapide à ses lèvres, je lui fis comprendre l'envie folle qui me prenait de les baiser - si nous avions été seuls, bien entendu.


« Je vais vous suivre Mrs. Hudson. Sherlock Holmes, je vous souhaite une bonne journée. », saluai-je dans une petite référence.

« À vous aussi mon brave John Watson ! »

Il me sourit, et quitte avec grâce ce havre de paix. J'aurai beau laisser un feu brûler dans cette cheminée des jours et des semaines durant, Baker Street sera toujours aussi froid. Tout est froid, tout est ennuyeux, tout est vide, tout est si plein de son absence lorsqu'il retourne à Covent Garden. Je souris néanmoins en redécouvrant à la lumière du jour le lit de fortune que j'ai créé. Il est le plus beau des princes et il a accepté de dormir entre ces draps, de jouir entre mes bras. J'y replonge avec plaisir ; je sens son odeur sur l'oreiller qui a soutenu sa tête, je sens la moiteur des draps qui nous ont soulagés de notre sueur.

Watson.

Watson.

John.

Je me répète votre nom à m'en casser la voix, je serre de mes doigts la chemise que vous avez porté de si courtes secondes. Je ferme les yeux et inspire, ressentant encore l'incroyable sensation de me perdre contre vous, en vous. Vous m'avez offert votre temps, votre considération, votre affection et votre corps. C'est donc à ça que ressemble le bonheur. C'est angoissant. Terrible. Affreusement addictif.

Ma main se perd entre mes jambes, l'odeur qui envahit mes narines me rappelle à elle seule le toucher de votre peau humide contre la mienne, le goût de votre langue, les gémissements que votre voix cassée m'a offert. Vous êtes un tout. Vous êtes Tout.

Mais aussi fort que je vous aime, mon esprit domine ma personne au-delà de mes sentiments, et il est obsédé par deux autres hommes. Celui qui de ses lames me pousse vers la prison autant que dans vos bras. Celui dont la lettre m'annonçant son arrivée imminente qui m'est parvenue ce matin ; lui qui fera tout pour que je ne me retrouve dans aucune de ces deux situations.


Review :3 ?