Note : Hello à toutes et à tous ! Nouveau chapitre, encore corrigé par l'adorable Nathdawn. On se rapproche doucement de la fin de cette histoire (encore deux chapitres sans compter celui-ci). J'en profite pour vous dire que j'imagine le Mycroft de cette fic avec le physique de l'acteur Mark Gatiss, mais si vous préférez imaginez la version du film ou même le physique de Scarlett Johansson, ça me va aussi, y'a pas de limite avec l'imagination :)
Sur ce, je vous souhaite une bonne lecture.
« Holmes ! »
Aucune marche ne m'aurait ralenti.
« Holmes, pour l'amour de Dieu ! »
Aucun couloir ne m'aurait découragé.
« Holmes, répondez ! »
Aucune porte fermée ne m'aurait retenu. Me fichant des bonnes manières, je les ouvrais et fermais à une vitesse surhumaine, cherchant le détective dans un état proche de l'hystérie. Tournaient encore et encore dans ma tête les mots de son frère prononcés quelques secondes plus tôt, avant que je ne bredouille des excuses à peine audibles et que je me jette à corps perdus dans le dédale de corridors.
Le pensiez-vous réellement étranger à tout cela ?
Encore une pièce vide, je ne perdais pas espoir.
« Sherlock ! »
J'ouvris la dernière porte du couloir pour y découvrir un petit salon, assis en son centre sur un des épais canapés, Holmes, qui se tourna vers moi :
« Mais arrêtez donc de crier, vous vous êtes fait piquer par une guêpe pour vous égosiller de la sorte ? »
Si un regard avait pu tuer, j'étais sûr à ce moment précis que Sherlock serait passé de vie à trépas en un battement de cil, et comprenant ma hargne derrière mes paupières à moitié baissée et ma bouche pincée, il reprit plus sérieusement :
« Qu'il y a-t-il ? »
« Vous le saviez. »
Son regard vacilla quelques furtives secondes avant qu'il ne se lève pour me faire face.
« Bien, je crois qu'il est temps que nous parlions alors. »
« Je crois également, oui ! », manquai-je de m'étouffer dans un rire faux à l'annonce de ces mots. « Depuis combien de temps le savez-vous ? »
« Une semaine. Depuis le jour où Andrew nous a arrêté. »
Sept jours de mensonge. Je pouvais survivre à ça.
« Pourquoi ne m'avez-vous rien dit ? »
« Pour vous protéger. »
Mais pas le fruit de la vie que Mary portait en son ventre.
« Vous avez échoué. »
« Techniquement, non. »
« Holmes... », me lamentai-je malgré moi, les sanglots de la veille naissant à nouveau aux coins de mes yeux fatigués.
J'étais en vie, contrairement à une partie de moi qui avait péri la veille, mais ce sans cœur ne pouvait bien évidement pas le comprendre, aussi je ne perdis pas mon énergie à lui expliquer ma peine.
« Qui est-il ? », repris-je aussi calmement que possible.
Il me sonda quelques instants, le temps que sa bouche ne se pince dans une moue gênée et reprit.
« Vous l'avez déjà croisé, il y a des années de ça. Il était... », il fit un vague geste de la main, manifestement déjà ennuyé par le mot qu'il allait employer, « ... un pion, de Moriarty. Le seul dont nous nous souciions réellement. »
Il inspira sommairement, et fuit mon regard d'un geste de la tête. Je réalisai avec effroi que je connaissais pertinemment l'homme dont il me parlait, pour l'avoir craint et haï tout à la fois.
« Sebastian Moran ? »
Et encore cette grimace discrète pour tout homme qui ne connaissait pas Holmes ; pour moi, elle n'était que l'expression criante de son mal-être. J'avais vu juste.
« Mais je pensais... vous m'aviez dit avoir enquêté, traqué, tué chaque homme de main de Moriarty. Dans ces mots exacts. »
Il tourna définitivement son corps vers la fenêtre pour refuser cette confrontation pénible, et devant son geste lâche, je compris la douloureuse vérité.
« Vous ne l'avez pas trouvé. Vous avez vraiment échoué. »
« Ne dites pas ça. », grogna-t-il.
« Vous avez échoué Holmes, bon sang affrontez vos erreurs pour une fois dans votre vie ! Si vous n'aviez pas eu cet ego, cet insupportable ego, nous n'en serions pas là aujourd'hui ! », m'écriai-je sans retenue alors que la folie de ces dernières semaines me poussait dans mes derniers retranchements.
« Je ne suis pas un héros, je le sais. »
« Je ne vous reproche pas de ne pas être un héros, je vous reproche de ne pas être humain ! »
Il se retourna soudain, s'accrochant à mon regard, le sien plus mauvais que jamais ; il m'en voulait d'avoir utilisé pareil adjectif, je le savais.
« Holmes ouvrez les yeux, vous êtes humain, vous l'êtes ! Battez-vous et vous saignerez. Touchez le feu et vous vous brûlerez. Perdez moi et vous en mourrez. Oui vous êtes un génie, le plus beau et le plus infernal, mais vous êtes un homme. Alors, comportez-vous comme tel, affrontez vos faiblesses et taisez votre ego putride qui, s'il ne vous tuera pas vous, me tuera moi. »
« Ne dites pas des choses comme ça ! »
« Mais que voulez-vous donc que je vous dise ? Ceci n'est que la stricte vérité ! Cela fait quatre ans que vous êtes revenu d'entre les morts et jamais vous ne m'avez révélé que ce salopard était toujours en vie. Cela fait une semaine que vous savez qu'il nous poursuit et qu'il a tué Gladstone, Harvey, Père Luc et... et qu'il a poussé Mary devant ce fiacre ; pourtant vous ne m'avez rien dit ! Alors pour une fois dans votre vie, posez-vous les bonnes questions : qu'est-ce qui est le plus important ? La vérité ou votre ego ? »
Les gestes nerveux et le regard dur, il serra les poings, victime je le savais d'un millier de questions auxquelles il n'avait jamais été confronté avant et dans un bond, il courut jusqu'à moi, tentant de me prendre contre lui, chose que je refusai tout aussitôt en reculant d'un pas.
« Arrêtez ça. », grognai-je, ne souhaitant qu'aucune distraction ne vienne interrompre notre discussion.
« C'est vous. »
« Arrêtez ça ! », répétai-je devant son manque de bonne volonté.
« Non, c'est vous. C'est vous le plus important. Vous avez raison Watson, j'ai échoué. À plusieurs occasions, je me suis approché de Moran, mais je n'ai jamais réussi à lui mettre la main dessus. Il était le dernier sur ma liste. Je l'ai même traqué jusqu'en Turquie où j'ai bien failli y rester. Et puis au bout de trois ans, j'ai capitulé. Et je suis revenu à Londres. »
« Pourquoi être revenu sans l'avoir tué alors ? »
« Parce que vous me manquiez. »
Soupirant à l'entente de ces mots, je pris appui sur l'accoudoir du canapé à ma gauche, passant mes mains sur mon visage pour tenter de me calmer.
« Pourquoi n'avez-vous pas au moins tenté de protéger Mary ? »
« Je l'ai fait. Betty était chargée de ne pas la quitter. Avec un témoin, jamais Moran ne se serait approché d'elle. Elle a fini par sortir seule et... enfin, vous connaissez la suite. »
« Betty ? », demandai-je en relevant la tête.
« Elle me devait.. un service. Bien, maintenant que tout cela est clair, peut-être devrions parler de la suite des événements ? »
« Laissez moi le temps de... digérer tout ça. »
Clairement, Betty et Sherlock partageaient un passé bien trouble, aussi, je ne voulais ni parler d'eux dans ces moments déjà suffisamment douloureux ni me remettre au travail immédiatement. Je me redressai pour lui faire face, le pointant du doigt.
« Je ne vous le pardonnerai jamais. », murmurai-je.
« Je le sais. »
Combattant tour à tour l'envie de l'embrasser ou de le frapper, je tournai les talons pour m'échapper de ce salon sans un regard en arrière.
Les vingt-quatre heures qui suivirent furent pour moi l'occasion de dormir, de prendre un bain bien mérité et manger pour reprendre des forces. Pour mon plus grand plaisir, Sherlock n'était toujours pas sorti de ce salon où je l'avais trouvé, ce qui ne fit que me soulager encore plus. Présentement assis dans le jardin d'hiver, ma tête lourde soutenue par mon poing, je ne ressentais ni la chaleur délicieuse de l'endroit, ni le doux parfum des fleurs. À mes côtés, Mary s'était installée depuis le début de l'après-midi. Elle s'était sortie de son sommeil avec difficulté, avait peu parlé, si ce n'est pour me demander s'il était possible de se poser dans un endroit calme. Nous restâmes en silence des minutes qui me parurent des heures, nos regards perdus dans le vide, nos esprits à des kilomètres de là. Je ne savais où était le sien, mais le mien résidait encore devant la cheminée de Baker Street.
« Où étiez-vous ? », me demanda-t-elle d'une voix douce, me sortant ainsi de ma léthargie.
« Ce matin ? J'ai un peu dormi. Ensuite Mycroft m'a fait visiter la demeure et les environs, puis nous avons déjeuné lui et moi avant que vous ne vous réveilliez. »
« Non je veux dire, où étiez-vous ces derniers mois ? »
Je n'avais jamais bougé de Londres, nous le savions tous les deux, mais j'avais compris la véritable force de ses mots. Souriant tristement, la tête emplie de raisons aussi impalpables que honteuses, je ne pus répondre immédiatement, si bien qu'elle reprit :
« Je ne parle pas de ces dernières semaines John, je sais que vous étiez pris par l'enquête avec Holmes. Je parle bien de ces derniers mois. »
Je fronçai cette fois légèrement les sourcils en relevant mon visage vers le sien. Elle me détailla et, devant mon manque de réactivité, elle s'expliqua d'une voix douce, sa main caressant les plis de sa robe.
« Peut-être croyez-vous que je ne l'ai pas remarqué. Vous êtes le seul homme que je connaisse qui peut être aussi loin en étant pourtant assis face à moi. Oh, au début je ne me suis pas inquiétée bien entendu, il arrive à tout un chacun de se perdre quelques instants. Et puis, j'ai bien compris que c'était plus que ça. Tous ces mois à vos côtés, et pourtant si loin de vous. J'ai enfin compris ou vous vous réfugiiez. »
Lentement elle se pencha vers moi, leva son index et le posa en une délicate caresse sur mon front.
« Vous étiez là. Durant tout ce temps, vous vous réfugiiez dans votre esprit. »
« Mary... », soupirai-je malgré moi, mais elle me fit taire en glissant son doigt jusqu'à ma bouche.
« Laissez moi parler, voulez-vous ? Vous ne m'écoutez pas depuis des mois, alors faites ça pour moi. » Malgré la dureté de ses propos, son sourire était toujours aussi tendre. « Vous préféreriez vous enfuir dans votre monde imaginaire plutôt que de vivre le quotidien à mes côtés. Je ne vous en veux guère, nous avons tous nos faiblesses John. Maintenant que j'ai percé votre secret, voulez-vous entendre le mien ? »
Opinant du chef pour l'inciter silencieusement à continuer ses confidences, je pris délicatement sa main dans le plus tendre des gestes, avant qu'elle ne reprenne.
« J'étais terrorisée à l'idée d'avoir cet enfant. Terrorisée. », répéta-t-elle la voix se brisant à l'image de ma poitrine à l'évocation de notre perte. « Je n'aurais pu le faire seule. Car j'aurais été seule John, je le sais. Jamais vous n'auriez abandonné les enquêtes, les consultations à pas d'heure, juste pour notre famille. Mais croyez-vous que je vous en veux d'avoir toujours fui les conversations des possibles prénoms ou de futurs achats ? Non John, je ne vous en ai jamais voulu. Je vous ai envié. » Elle caressa doucement le dos de ma main de ses longs doigts pâles et releva la tête pour regarder par-delà les immenses fenêtres qui donnaient sur l'extérieur. « J'aurais tant voulu faire comme vous. Partir. Partir de Covent Garden, trouver refuge dans un endroit où plus rien n'avait d'importance que mon bonheur. Mais j'avais beau sortir, ma prison était encore en moi. Savez-vous ce dont je suis sûre néanmoins ? »
Elle me regarda juste assez longtemps pour me voir hocher la tête à la négative avant de reprendre.
« Je suis sûre que je mérite bien mieux que cette vie qui a faillit être la nôtre dans six mois. Alors, nous ne divorcerons pas bien entendu, je ne passerai pas par un tel déshonneur, mais sachez juste que je ne me berce d'aucune illusion concernant notre relation. »
À l'entente de ses mots, aussi durs que les battements de mon cœur, je resserrai ma main, dans une étreinte des plus affectueuses. J'étais abasourdi par sa clairvoyance et tout aussi honteux de mon attitude de ces derniers mois sans parvenir à formuler des excuses correctes du bout de mes lèvres sèches, aussi, d'autres mots sortirent de leur propre chef :
« Pourquoi avoir accepté de m'épouser Mary ? »
Elle inspira profondément, son regard se perdant dans le vide avant qu'elle ne me réponde dans un haussement d'épaule, dévoilant à lui seul son manque de réponse évidente :
« Cela me semblait être la meilleure chose à faire. »
Je lui souris malgré moi et de ma main caressai sa joue qui reprenait des couleurs.
« Pourquoi m'avoir demandé en mariage John ? », me demanda-t-elle à son tour.
« Cela me semblait être la meilleure chose à faire. »
Nous nous sourîmes faiblement et devant l'évidence, nous nous tûmes. Pas une seconde, nous n'avions parlé d'amour. Pourtant, je l'avais aimé, à ma façon, maladroitement peut-être, mais sans trucage. Mais que cela valait-il aujourd'hui, alors que j'avais découvert la véritable signification du mot Bonheur auprès de Holmes ? Notre histoire se mourait depuis longtemps déjà et avait définitivement péri de la manière la plus violente qu'il soit. Nous n'étions pas des amants. Nous ne l'avions jamais été. Nous avions été, et resterons selon son bon vouloir, mari et femme, liés par un papier sagement rangé dans un meuble en acajou à la mairie de Westminster et par une alliance.
Je passai doucement mon pouce sur cet anneau qui encerclait mon doigt, conscient que le geste de Holmes de me le retirer à chaque occasion n'était pas anodin et doucement, levai la main de ma femme jusqu'à ma bouche pour la gratifier d'un baiser. À notre manière, nous nous disions au revoir.
« Une dernière question John. »
« Je vous écoute. »
« Il y a une autre femme, pas vrai ? »
Je souris tristement devant l'absurdité de la situation, et lui donnai bien évidemment la seule réponse possible :
« Non. »
« Même pas avec Betty ? »
« Mary ! », m'écriai-je, outré d'une telle idée.
« Bien. Mais si vous entretenez une relation avec une domestique, soyez discret, voulez-vous. »
Elle se força à me sourire et resserra l'étreinte de nos mains.
« Watson ? »
Nous nous retournâmes à l'appel de mon nom et je vis Sherlock appuyé sur la chambranle de la porte vitrée, les mains dans les poches, nous regardant comme deux bêtes curieuses - toujours ce même air lorsqu'il était le témoin de marque d'affection.
« Pardon, je vous dérange... »
« Restez Holmes. », répondit ma femme en se levant lentement, le corps encore fatigué. « Je vais retourner m'allonger un peu. »
Elle passa à côté de mon ami, posa sa main sur son avant-bras qu'elle serra. Témoin de ce geste peu banal, je vis Sherlock affronter son regard avec un aplomb déconcertant, avant qu'elle ne nous laisse seuls dans le jardin d'hiver.
« Souhaitez-vous venir vous promener John ? »
Nous marchâmes longtemps, l'un à côté de l'autre sans parler, bercés par le chant des oiseaux et la délicate mélodie du silence. À Londres, fiacres et passants rendaient la vie difficile et bruyante. Peu de fois, je m'était permis de me rendre à la campagne, profiter des étendues d'herbe verte et de forêts calmes, aussi, cette promenade me fit un bien fou. Face à moi ne s'étendaient plus une mascarade de gris et de noir, mais bien un ballet de nuances de vert et de jaune. Se jouait autour de moi la plus belle des symphonies, celle que la nature jouait avec un charme inégalable.
Nous arrivâmes dans un coin reculé du parc de la propriété fait d'arbres majestueux, et de quelques uns plus modestes, incroyablement feuillus, laissant à peine filtrer les rayons du soleil, donnant une ambiance toute particulière à l'endroit.
« Venez. », me sourit mon ami en me faisant un signe de la tête pour m'emmener auprès d'un arbre plus imposant que les autres.
« Bienvenue. », me dit-il mystérieusement, avant de remonter ses manches et de commencer d'y grimper.
Je regardai son corps musclé se hisser avec grâce, sa chemise à peine blanche glissée dans le haut de son pantalon lâche, un de ces pantalons qu'il portait lorsqu'il s'entraînait au combat. Nos deux personnes étaient encore une fois totalement en dichotomie, moi encore habillé de mon costume, de mon gilet et de ma veste (que j'avais néanmoins ouverte pour ne pas mourir de chaud).
« Je ne comprends pas Holmes. »
« Et bien, montez, vous comprendrez. »
« Je vais me salir, ou pire, abîmer mes vêtements. »
Il baissa sa tête jusqu'à moi et me sourit :
« C'est indéniable. Déjà, retirez votre veste, retirez votre gilet, remontez les manches et suivez-moi. »
Je ne fis même pas mine de réfléchir à sa proposition et m'exécutai tout aussitôt, quittant les bouts de tissus si utiles en société mais tellement vains en pleine nature.
Posant ma main sur la première branche à ma portée, je me hissai difficilement jusqu'à la deuxième, réalisant que cela était bien plus pénible que dans mon souvenir - je n'avais pas grimpé dans un arbre depuis mon enfance. Holmes me guida de sa voix, me conseilla une branche plutôt qu'une autre, jusqu'à ce qu'il s'arrête et n'entre dans un petit refuge. Je souris de plus belle à cette vision : Sherlock Holmes avait une cabane.
J'accélérai mes gestes, désireux moi aussi de rentrer dans cet amas de planche, sommaire mais tellement plaisant, avant de ne me faire arrêter par sa tête penchée vers la mienne plus basse.
« Mot de passe ? »
Je me mordis la lèvre en souriant, renvoyé en trois petits mots trente ans en arrière, alors que je me délectais de la vision de Sherlock, plus beau et plus canaille que jamais.
« Sherlock Holmes est le plus intelligent sur terre ? », tentai-je dans une moue joueuse.
« Oh je vous en prie, je ne suis pas si égocentrique que ça. »
« Mycroft ? »
Il grimaça d'effroi, me faisant exploser de rire. Je repris mon faux-sérieux tout aussitôt :
« ... Évidence ? »
« Ce bateau ne peut être visité que par les plus courageux des pirates. En êtes-vous un ? », me demanda-t-il, confirmant ainsi que j'avais donné le bon mot de passe.
« Le plus brave. », confirmai-je tout de go, prêt à lui raconter toute ma vie fictive passée sur une navette volée à la couronne dans les Caraïbes s'il me le demandait.
Il se recula pour me laisser passer et je pus enfin entrer dans sa propriété. L'habitacle était étonnement encore debout, malgré des trous dans les planches qui me firent frissonner.
« Maintenant que vous êtes sur ce bateau, ne regardez plus la mer. », me conseilla mon ami, bien conscient que mon vertige pouvait venir me bouffer la raison si je le laissais prendre le dessus.
J'avançai à quatre pattes vers lui, la cabane ne permettant de toute façon pas à deux adultes comme nous de se tenir debout, et inspirai lentement pour calmer ma peur ; nous n'étions de toute façon pas très haut du sol, à deux mètres tout au plus, aussi si les planches se brisaient sous notre poids, nous ne risquions que quelques bleus. Je regardai Holmes allongé sur le dos, les mains jointes derrière sa nuque, et imitai sa position pour ne plus voir vers le bas mais vers le haut, découvrant que notre toit n'était fait que des branches feuillues de l'arbre qui nous abritait.
« Votre bateau est majestueux. »
« Attendez que le vent ne pousse la grande voile et nous partirons enfin. »
Lentement, avec une grâce incomparable, une brise frôla ma joue, remplit l'habitacle tout entier jusqu'à faire frissonner de concert les feuilles vertes au-dessus de nos têtes, imitant la plus noble des voiles. Je souris de plus belle à cette vision, imaginant cet arbre aux épaisses branches prendre le large et suivre le vent au gré de ses envies. Le ciel bleu se dessinait quelques rares fois, la luminosité plus plaisante que jamais et fermant les yeux quelques secondes, j'inspirai à plein poumon pour respirer cette odeur d'herbe fraîche si éloignée de la pollution qui plombait la capitale.
« Où allons-nous capitaine ? »
« Il n'y a pas de capitaine sur ce bateau. »
Je ris doucement malgré moi, faisant questionner mon ami :
« Pourquoi riez-vous ? »
« Alors que vous construisez quelque chose de vos mains, que vous en êtes l'unique créateur, vous décidez de ne pas prendre les commandes et de laissez les choses faire. Holmes, vous êtes d'une dichotomie délicieuse. »
« C'est parce qu'ici, je n'ai rien à prouver. »
Je tournai légèrement la tête et vit une de ses mains posées à côtés de sa jambe, à quelques centimètres de mon visage. J'avais voulu m'allonger à ses côtés mais la présence de trop nombreux trous au bout de la cabane m'avait gêné. Lentement je levai la mienne pour caresser du bout des doigts sa paume offerte.
« Avec vous non plus, je n'ai rien à prouver. », rajouta-t-il finalement.
Je souris doucement, bercé par ses mots et enlaçai nos doigts.
« Regardez, inspirez, écoutez, et sentez tout à la fois. Regardez ces feuilles caressées par le vent, les faisant se mouvoir dans la plus belle des danses, bien plus belles que toutes celles que vous pourrez voir à l'opéra de Londres. Inspirez cet air ; vous reconnaissez cette odeur ? L'herbe fraîche du champs d'à côté bien sûr, mais concentrez-vous... et vous reconnaîtrez l'odeur du jasmin que nous avons planté à quelques mètres de là. Écoutez ce sifflement incessant que les mésanges nous offrent sans nous demander de pièce en retour, juste pour la beauté du son. Sentez le bois contre votre dos, dur, qui vous infectera d'échardes si vous n'y faites pas attention. Et pourtant, vous n'avez jamais été aussi bien. Et vous ne seriez aussi bien nulle part ailleurs. Vous êtes chez moi. »
Je serrai mes doigts aux siens, les yeux perdus dans l'étendue de vert et de bleu se mouvant face à moi, le cœur plus bavard que jamais, bondissant contre ma cage thoracique. Il ne pouvait avoir plus raison, pour rien au monde, je n'aurais quitté ce bateau, ne souhaitant qu'une chose, qu'il m'emmène le plus loin possible, dans des contrées insoupçonnées sans nom ni position sur une carte, sans indigènes et sans trésor, juste loin. Mais avec Lui. Et rien qu'avec Lui.
Quel était notre futur maintenant que nos lèvres avaient trouvé, en la présence des autres, leur place ? Quel était notre destin alors que nos deux personnes avaient tant besoin l'une de l'autre, comme l'on avait besoin de l'air pour vivre ? Que cela pouvait-il être de vivre avec Holmes, à la lumière du jour, sans plus qu'aucune loi, plus qu'aucun Dieu ne nous jugent ?
Oh mon Dieu, Seigneur, si vous saviez comme je vous ai aimé. À vrai dire, je ne sais même pas pourquoi je l'ai fait. À part peut-être pour rassurer ma mère. J'adorais ma mère vous le saviez, il n'y avait femme plus forte, plus indépendante, plus tendre et plus importante qu'elle. Puis, vous me l'avez retiré, dans les pires conditions. Je n'oublierai jamais ses yeux révulsés, ses mains gelées serrer les miennes, ses gémissements contenus dans sa gorge nouée, sa douleur visible à m'en donner la nausée. Puis vous m'avez pris mon père sans pudeur et sans prévenir, me laissant seul avec un frère qui n'a trouvé de réconfort que dans l'alcool. Je tairai les heures passées à soigner des gamins souffrir de maux bien trop gros pour leurs frêles épaules et leur jeune âge. Je n'évoquerai pas la mort de Père Luc - cet homme si bon, votre plus fidèle représentant sur terre - que vous avez laissé mourir dans un de vos temples. Je ne parlerai pas de tout ça, ne vous inquiétez pas. Je ne vous en veux pas, car je sais aujourd'hui que vous n'existez pas. Si vos doctrines imposent que je ne peux aimer Holmes, cela est la preuve, l'unique, que votre mystique existence est vaine.
Ainsi, ma mère a été emportée par un anévrisme sans que je ne puisse rien y faire, parce que son corps était fragile. Mon père est mort d'une crise cardiaque pour les mêmes raisons. Les gamins que je vois ne sont malades que par leurs conditions de vie. Père Luc est mort parce que ce salopard de Moran n'a aucune pudeur. Et j'aime Holmes parce qu'il est le seul, l'unique, et qu'à ses côtés tout est évident, beau, logique, fou, ingérable, parce qu'il est Lui, et qu'il est Tout.
Ainsi s'arrête là ma fidélité à votre encontre. J'ai trouvé homme à aimer, de la plus belle et la plus vraie des façons. Et je lui serai fidèle jusqu'à la mort.
Lentement, je me tournai, m'allongeant sur mon ventre, soutenu par mes avants-bras, pour pouvoir regarder Holmes.
« Pourquoi souriez-vous ? », me demanda-t-il, lui même contaminé par le plus beau des sourires.
« Parce que je suis heureux. Chamboulé et perdu, mais heureux. Parce que vous êtes là. »
Il se redressa avec délicatesse à son tour, ralentissant ses gestes lorsque le bois craquait sous ses mouvements, et se rapprocha aussi près que possible, pour baiser mon front avec élégance.
« Vous êtes le seul à être entré dans cette cabane. »
« Je le sais. », souris-je, parfaitement conscient que cet amas de planche plein d'échardes n'était que la continuité de son cœur dont il taisait l'existence à d'autre que moi.
Caressant ma joue, il porta à nouveau ses lèvres à mon front et y resta de longues secondes. Je me sentis si aimé qu'un frisson me parcourut tout entier. Lentement, sans dire mot, nous sortîmes un à un de la cabane, sa main venant trouver la mienne lorsque la vision du sol semblait me happer, et attrapant mes vêtements une fois sur la terre ferme, nous retournâmes le pas infiniment lent vers le château de Mycroft. Non, il n'appartenait pas à Sherlock, sa seule demeure dont il était le propriétaire, nous venions tout juste de la quitter.
Les jours qui suivirent semblèrent hors du temps. Le printemps d'une chaleur exceptionnelle nous gratifiait des plus belles lumières dans cette propriété aux dimensions hors-normes, si bien que nous passions le plus clair de notre temps dans le jardin d'hiver, à boire du thé, lire et profiter du calme tout simplement. Aberrant de constater qu'il y avait une semaine à peine que nous avions quitté Londres sous la précipitation forcée, pour échapper tout à la fois à la police et à un meurtrier.
Sebastian Moran ; j'avais un souvenir assez flou du visage de cet homme (contrairement à mon ressenti envers lui qui était toujours aussi fort). Il était possible que même si nous nous étions croisés, je n'aurais pu le reconnaître. Je n'étais pas doté de l'exceptionnelle mémoire visuelle de Sherlock, de plus, l'homme avait dû changer physiquement depuis tant d'années. Néanmoins, nous avions convenu avec Mycroft et son frère de ne pas mentionner la bousculade préméditée pour ne pas inquiéter de surcroît ma femme, qui se remettait lentement de sa convalescence.
Depuis cette conversation que nous avions eu dans le jardin d'hiver, elle et moi étions plus proches que jamais, juste liés par une amitié singulière et affectueuse, mais liés tout de même. Les sentiments amoureux avaient bel et bien disparus, nous ne nous voilions pas la face, toujours était-il que sans se concerter, nous avions décidé de continuer à partager le lit de la chambre qui nous avait été confiée. Je ne voulais de toute façon pas embêter Mycroft pour lui demander une nouvelle chambre - et voulais encore moins qu'il soit au courant de ma vie intime. Avoir un Holmes dans sa vie était déjà bien assez difficile à gérer.
Une drôle de routine s'était installée néanmoins. Sherlock me demandait quotidiennement un moment pour pouvoir parler de l'enquête, chose que je refusais à chaque fois, préférant de la manière la plus égoïste possible profiter de ces quelques jours de repos pour faire mon deuil (celui de mon enfant et de mon mariage) avant d'être plongé à nouveau dans l'enquête la plus terrifiante de notre histoire. Mycroft demandait tout aussi souvent à son frère un moment pour pouvoir lui aussi lui en parler, chose que Sherlock refusait en quittant tout bonnement la pièce.
Leur relation était d'une complexité incroyable, de ce fait, pas une seule seconde je ne tentai de la comprendre, les regardant tour à tour s'envoyer les pires horreurs malgré leurs sourires figés. Quelque chose ne tournait définitivement pas rond dans cette famille et chaque jour, je remerciais la bonne fortune de n'avoir pas autorisé les parents Holmes à avoir fait plus d'enfants.
En résumé, lorsque nous ne parlions pas de l'enquête et lorsque nous ne faisions rien d'autre que de profiter de l'instant présent, rien n'était plus reposant.
Assis devant la table de la salle à manger qui comportait encore les dernières traces du fabuleux dîner dont nous nous étions délectés, je tentai de contenir mon rire, tout comme chacune des personnes assises à mes côtés. Je n'aurais pu dire comment tout cela avait commencé, toujours était-il qu'à l'entente de l'histoire aberrante que Mycroft nous racontait (les affaires de mœurs prenant place au plus haut sommet de l'état étaient vraiment dignes du plus farfelu des romans à l'eau de rose !), notre curiosité des premiers instants s'étaient transformée en un éclat de rire général et tonitruant.
« Alors, l'amant s'est déguisé en femme pour ne pas se faire attraper par le mari ? », demanda Mary.
« Déguisé de la tête aux pieds, jusqu'à porter une perruque. Et je vous parle là d'un homme d'un mètre quatre-vingt dix de haut. Cela aurait pu passer si ce bougre ne s'était pas trompé de porte en quittant le bâtiment et ne s'était pas trouvé dans la salle où le ministre de la défense et moi-même étions en train de travailler. »
Nous n'avions pas son nom, bien entendu le secret était total, mais la seule image de cet homme aux proportions hors-normes tentant de se grimer en femme pour échapper au mari jaloux était au-delà du supportable, aussi nous explosâmes de rire à nouveau, les larmes perlant aux bout de mes yeux fermés, ma poitrine lourde d'avoir tant ri en cette incroyable soirée.
« Mais était-il aussi grotesque que Sherlock Holmes le jour où il nous a suivis dans le train qui devait nous emmener en voyage de noce ? », demanda Mary le regard pétillant, avant de fixer mon amant secret avec le plus amusé des sourires.
« Ah, il fallait que vous en parliez ! », rit-il de bon cœur en tapant la table du plat de sa main. « Je ne regrette pas ce costume. »
« Vous portiez du rouge à lèvre ! »
« Et du fard bleu sur les paupières ! », intervins-je, prenant position aux côtés de ma femme.
« J'étais convaincant. »
« Vous étiez ridicule. », corrigea une fois de plus ma femme en souriant à son frère qui se faisait une joie de la situation.
« Bah, de toute façon si le ridicule tuait, ma mère aurait fait une fausse-couche avant même de me mettre au monde ! »
Seul son rire trouva écho dans le silence mort de la pièce, ses derniers gémissements prenant fin alors qu'il nous regardait à tour de rôle, tous plus immobiles les uns que les autres, avant qu'il ne se tourne vers moi :
« Trop tôt ? »
« Trop tôt. », confirmai-je d'une voix faible, reposant le verre de vin que je tenais, voyant le sourire de ma femme se faire plus triste alors qu'elle se levait.
« Si vous voulez bien m'excuser, je vais - je vais préparer un peu de thé. »
« Bien sûr Mary. », répondit Mycroft en se tenant droit sur sa chaise, attendant que ma femme ne quitte la pièce pour adresser un regard dur à son jeune frère assis face à lui.
« Sherlock, nous avons tous un seuil de décence à ne pas dépasser. Tu l'as atteint ce soir. »
« Pardonnez moi John. », répondit mon amant secret, les yeux baissés, les mains agrippées à la nappe.
« Ce seuil, on le dépasse quand on ne pense pas aux autres, quand seule sa propre personne importe. Vois docteur Watson, il l'a enfreint il y a des années de ça. »
Je relevai ma tête à l'appel de mon nom, les sourcils légèrement froncés, ne comprenant pas pourquoi il s'agissait soudain de moi.
« Cela s'était-il passé le surlendemain - non, le lendemain de votre retour à Londres après la Suisse. Une chance que votre arme se soit enrayée, sinon la balle aurait traversé votre palais et votre cerveau et nous n'aurions pas pu partager ce charmant dîner ce soir. »
Je sentis chacun de mes membres se liquéfier, ma poitrine comme tomber en morceaux ; cet homme venait d'avouer avec une aisance déconcertante mon plus honteux secret - comment diable était-il seulement au courant ? Je tournai lentement la tête vers mon amant pour le découvrir le regard sombre et les traits tendus, toute sa concentration portée sur son frère.
« Qu'insinues-tu ? »
« Je n'insinue rien. Nous parlions de grotesque et de décence, je voulais moi aussi évoquer ce vieux souvenir : la tentative de suicide ratée de Watson lorsqu'il est rentré seul de Suisse. Ridicule, n'est-ce pas ? »
Le bruit horrible de la chaise de Sherlock raclant le sol me donna un frisson. Il ne s'excusa même pas, ne prononça pas le moindre mot et quitta la pièce, emportant avec lui toute chaleur, me laissant seul dans ce désert de glace où Mycroft avait ses aises.
« Comment... comment savez-vous ? », demandai-je de ma voix rauque.
« Oh Lestrade est un ami. C'est lui qui vous a retrouvé inconscient. », me répondit-il en sirotant son verre de vin.
« Pourquoi lui avoir dit ? »
Il reposa son verre et planta son regard dans le mien comme on plantait le plus aiguisé des couteaux en mon cœur. Je me levai sans attendre son hypothétique réponse, qui ne viendrait de toute façon jamais, et me mis à la poursuite de mon amant.
Une fois dans le jardin, il n'avait toujours pas ralenti son pas, les poings serrés et marchant droit devant lui comme si rien d'autre n'importait que de partir. En ce début de soirée, le soleil se couchait tout juste, contaminant le ciel d'un bleu sombre qui prenait ses aises avec paresse. Je marchais quelques pas derrière lui, l'appelant de rares fois, mais compris bien vite qu'il ne répondrait pas. Il marcha encore et encore, nous faisant nous enfoncer dans ce parc immense, jusqu'à me faire découvrir un petit étang, marchant sur son ponton avant d'être bêtement arrêté par la fin de la construction de bois. Il tangua d'un pied sur l'autre de longues secondes avant de finir par s'asseoir, laissant ses jambes pendre à quelques centimètres de l'eau calme. Je me rapprochai lentement, infiniment lentement, jusqu'à arriver à ses côtés où je pris place.
« Je suis désolé. »
Il planta son regard face à nous et n'ouvrit pas la bouche. Je me sentis obligé de reprendre :
« Désolé de ne pas vous l'avoir dit. Désolé de l'avoir fait. »
Je relevai honteusement la tête pour observer sa réaction, mais rien. Il était revenu dans un de ses silences morbides, dans ces ténèbres dont j'avais eu tant de mal à le sortir. Cette fois, j'étais celui qui l'y avais mis. Puisque mes mots n'étaient pas entendus, je levai ma main pour la poser sur la sienne, mais m'en empêchai quelques centimètres avant ; sa peau irradiant une chaleur désagréable me faisant me sentir bien peu désiré.
« Sherlock ? »
Et toujours aucune réaction. Je soupirai bassement et repris ; il ne m'entendait de toute façon pas.
« Je n'ai pas réfléchi à ce moment là. Je sais, c'est précisément ce que vous me reprochez toujours, de ne pas réfléchir. J'avais juste... mal. Je pensais que vous ne seriez plus jamais là, que j'aurais toujours à ressentir ça. Je voulais juste - finir. En finir. Et puis l'arme s'est enrayée. Et puis nous voici. »
J'inspirai longuement, me rendant compte qu'ouvrir mon cœur avait arrêté tout autre organe, et relevai le visage pour regarder le ciel s'assombrir du plus ténébreux des bleus, les étoiles pointant leur nez avec pudeur.
« Nous voici côte à côte sur ce ponton qui craque, sous ces étoiles qui nous guettent. Je vous imaginais flottant là haut, vous moquant de nous autre pauvres mortels, ne faisant rien d'autre que de m'attendre. 'Watson, venez ici ; Watson, dépêchez-vous !'. ». Je ris cette fois tristement en l'imitant et passai ma main sur mon visage morne. « J'étais déjà terriblement dépendant de vous. Éperdument. Mais il y avait Mary. Alors, j'ai tenu. Attendant juste que le temps fasse son œuvre. »
Mon rire se fit soudain plus chaud au souvenir de ce qu'il se passa ensuite, reprenant vie à l'image de la réminiscence que j'allais évoquer :
« Et puis vous êtes revenu ! Lestrade est venu me prévenir et tout, tout a eu du sens. Vous rappelez-vous de mon arrivée à Baker Street ? J'étais arrivé aussi vite que possible, tremblant comme jamais et vous étiez là. Vivant, et là. Et vous m'aviez fait un signe de la main, 'Watson, venez ici !' aviez-vous dit et vous aviez commencé à vous plaindre du fait que j'avais laissé votre frère payer le loyer. Et je vous ai frappé. Je vous aurai cassé le nez si je n'avais pas aussi mal visé, j'en suis certain. Mais vous vous étiez relevé tout aussi tôt, m'aviez complimenté sur ma poigne qui n'avait rien perdu de sa vigueur, et en un claquement de doigt, nous étions revenus comme avant. », souris-je en balançant ma tête.
« Alors, quand vous m'avez demandé de passer sous silence ces trois ans d'absence, quand vous m'avez offert cette chance de taire cette... cette folie qui m'avait bouffé la raison, j'ai sauté sur l'occasion. Ainsi, nous oubliions tout. Nous revenions à quelques années en arrière, lorsqu'il n'y avait que nous trois : vous, moi, et les affaires. »
Je balançais mes jambes dans le vide, regardant le peu de poissons s'approcher et disparaître tout aussi vite de la surface de l'eau si calme sous nous.
« Je m'excuse pour toutes ces choses méchantes que je vous ai dites le soir où nous sommes rentrés du Salon Chinois. J'étais terriblement jaloux - sans en être conscient. »
Relevant la tête, j'inspirai profondément et tournai mon visage vers le sien, qui à ma grande surprise me regardait déjà ; froid et inexpressif, mais toujours était-il qu'il me regardait.
« Bref, pour conclure ce monologue, puisque vous ne m'écoutez même pas de toute façon, je crois que ce que j'essaye de vous dire Sherlock, c'est qu'il n'y a que vous. Il n'y a toujours eu que vous. Il n'y aura toujours, toujours, que vous. »
« Monsieur Holmes, docteur Watson ! »
Je me retournai pour tenter de voir dans la nouvelle pénombre qui nous avait appelé, et reconnu au loin la silhouette de Betty.
« Votre frère m'a chargée de vous dire que nous allions bientôt fermer la maison, la nuit ne va pas tarder. »
« Nous arrivons. », lui lançai-je, portant ma voix autant que possible pour qu'elle m'entende.
Je me relevai en grimaçant, massant mes jambes engourdies par la position, alors que mon amant se relevait sans le moindre mal. Nous rentrâmes cette fois côte à côte, marchant les mains dans les poches, nous délectant de la magnifique vision de la demeure majestueuse, aux lumières allumées, se détachant du jardin plus sombre que jamais.
« Je vous aime. »
Je m'arrêtai tout aussitôt et regardai Sherlock qui avait prononcé ces mots. Il planta son regard dans le mien, haussa les épaules et reprit.
« Je vous aime John. Je vous ai toujours aimé. Je ne m'excuserai pas de vous aimer autant. Je ne peux plus faire passer les lois et votre Dieu avant moi. Je vous aime et il n'y a rien qui puisse m'en empêcher. Pas même Moran. », sourit-il tristement. « Pas même Mary. », rajouta-t-il dans un haussement d'épaule encore plus désolé que le premier. « Elle était nécessaire pour vous maintenir la tête hors de l'eau pendant mon absence. Seulement, je n'avais pas compris que la peine de me perdre serait plus forte que la joie de l'avoir elle. Alors voilà. Je vous aime. », ponctua-t-il dans un dernier haussement d'épaule.
Sans voix, sans ressource et sans repères j'étais sûr d'une chose : je venais d'assister à la déclaration d'amour la plus maladroite et la plus bouleversante de tous les temps.
« Monsieur Holmes, Docteur Watson ? »
« Nous arrivons Betty, nous arrivons. », répondit Sherlock, soudain complètement sorti de sa coquille. « Venez John, ne restez pas seul dans le noir ! »
Je le suivis sans réfléchir, sans penser, sans même ressentir.
La plus maladroite et la plus bouleversante pour sûr.
À l'intérieur du salon principal, assis près de la cheminée éteinte nous attendait Mycroft, un verre de scotch à la main.
« Sherlock, il faut que nous parlions de Moran et des affaires en cours. Tu as fini par tout raconter au docteur Watson, n'est-ce pas ? »
« Ce n'est pas comme si tu m'en avais laissé le choix. », répondit son frère en roulant des yeux.
« Bien, peut-être est-il temps de prévoir un plan d'attaque ? Même si vous avoir tous les quatre ici est un enchantement de chaque instant, vous devriez penser à votre retour à Londres. »
« Vous avez raison Mycroft. », répondis-je, bien conscient que si son frère et moi n'en avions pas parlé jusqu'à présent, cela était dû à mon propre chef.
Nous prîmes place aux côtés de notre aîné et Sherlock me raconta plus en détail ces trois ans de cavale. Seize noms furent évoqués ce soir là, seize proches de Moriarty que Sherlock avait rendus aux mains des forces de l'ordre, ou tué. À l'entente de son récit chronologique, je me rendis compte que les derniers mois qu'il avait vécu étaient de plus en plus sanglants, jusqu'au seizième malfaiteur qu'il nous avoua sans pudeur avoir tué de sang froid. Ses gestes se mouvant au rythme de son histoire, sa voix claire et franche, son regard aussi pétillant que d'habitude, malgré l'horreur de ses propos, l'homme était parfaitement lui-même, détail qui me fit frissonner plus d'une fois. Aussi pour me rassurer, je me répétais inlassablement qu'il avait agi dans le seul but de protéger l'Angleterre.
« Ainsi qu'espérait Moran ? Vous faire accuser du meurtre de Gladstone et des autres pour vous mettre hors d'état de nuire ? Préparait-il un nouveau méfait ? »
« Très certainement Watson, mais je vous avoue que ses motifs sont bien flous. Cet homme était complètement sous la coupe de Moriarty. Ainsi seul, il n'a plus rien à perdre. »
« Sherlock, tu refuses de m'écouter depuis que tu es arrivé, mais les rumeurs d'attentats contre le parlement se précisent. », intervint Mycroft, visiblement préoccupé par une toute autre affaire.
« Foutaises, cela n'a rien à voir avec Moran. », rit Sherlock en agitant sa main comme s'il repoussait virtuellement cette conversation. « Je m'occuperai de cette histoire, si tu insistes, une fois qu'on aura arrêté ce salopard. »
« Peut-être que le parlement passe avant toi, pour une fois ? »
« Peut-être devrai-je mettre de la mort aux rats dans tes chocolats, pour une fois ? »
« Messieurs ! », fus-je une fois de plus obligé de m'exclamer pour arrêter leurs tergiversions. « L'enquête ? Moran ? S'il vous plaît ? »
« Vous avez raison Watson, restons concentrés. Bref, si vous voulez vraiment tenter de connaître ses motifs, il est fort possible qu'il ait tout simplement voulu me détruire de l'intérieur. »
« En passant par moi, tout de même. », rajoutai-je en haussant les sourcils.
« Sherlock Holmes et John Watson », intervint Mycroft en levant les mains comme s'il lisait les noms de deux acteurs sur la devanture de l'opéra de Londres. « Indéniablement, vos deux noms collés ensemble sonnent bien. », rajouta-t-il bien inutilement, et je dus me mordre la lèvre pour ne pas dire tout haut que nous collions bien plus que nos noms dans l'intimité. « Bien, demain nous irons au commissariat de Gillingham. J'ai demandé à Lestrade de nous y envoyer le résumé des dernières nouvelles de Londres. Peut-être Moran y a-t-il été vu. »
« Nous viendrons avec toi. », conclut Sherlock en posant son verre vide à ses côtés avant de se lever d'un bond. « Je monte à ma chambre maintenant. »
« Je vais vous suivre. Je veux dire, je vais monter me coucher moi aussi. Mycroft, merci pour le scotch. », je souris à l'aîné des Holmes et quittai la pièce accompagné par mon amant secret.
Nous montâmes côte à côte les marches de l'immense escalier de marbre, nous séparant alors que je posai ma main sur la clenche de ma chambre où Mary devait déjà dormir, Sherlock continuant son chemin vers la sienne.
« Bonne nuit Sherlock. »
« Bonne nuit mon vieux. »
Du coin de l'œil, je le vis pousser sa lourde porte en bois, s'arrêter, et me regarder à son tour par-dessus son épaule. Abandonnant là mes précédents gestes, je hâtai le pas pour me réfugier jusqu'à lui, me pendre à son cou, embrasser à pleine bouche ses lèvres aguicheuses.
La plus maladroite et plus bouleversante. Je n'aurais eu le culot d'affirmer que la mienne serait meilleure, toujours était-il que ce soir là, entre ces bras là, il était temps que j'exprime ces mots qui avaient fait naître tour à tour chez moi le manque, le plaisir, la douleur, la jalousie et le bonheur :
« Moi aussi je vous aime Sherlock. Je vous aime, je vous aime, je vous aime. »
D'un coup d'épaule, il ouvrit la porte de sa chambre, nous faisant tout deux entrer bruyamment, avant qu'il ne la referme d'un coup de pied. Accroché à ses lèvres, je les embrassais, les léchais et les mordillais à tout de rôle, m'abreuvant de ses gémissements, laissant ses gestes aussi confus que les miens se poser sur ma personne, jusqu'à manquer de m'arracher ma chemise.
Tentant de reculer tous deux, nos pieds s'emmêlèrent, nous faisant tomber lourdement sur le sol. Holmes m'embrassa une dernière fois avant de se redresser entre mes jambes pour en arracher le pantalon gênant.
« Le lit. », haletai-je en me redressant sur mes avants-bras.
Il me fit signe de la tête et nous nous levâmes d'un bond, avant qu'il ne m'attrape par les épaules pour me lancer sur l'immense matelas plus moelleux que tout ceux que j'avais pu tester avant. Je ne sais quoi de la situation ou de son comportent me plaisait autant, mais je riais si fort que mon cœur battait la chamade. Je l'attrapai à mon tour pour le faire tomber sur moi, et mordillai sans douceur son menton en déboutonnant sa chemise.
« Faites moi vôtre Sherlock. »
« J'adore quand vous dites ça... », soupira mon amant en rejetant la tête en arrière pour me permettre de continuer mes baisers jusqu'à son cou.
« Faites. Moi. Vôtre. », répétai-je en appuyant chaque mot par un baiser humide.
Grognant, il colla nos deux corps, enfouit son visage dans mon cou qu'il mordit durement, me faisant pousser un gémissement plus fort que tous les autres. Je le voulais en moi, lui appartenir tout entier, quitter cette existence entre ses bras et y mourir de plaisir.
« John...? »
Je me figeai à l'entente de mon nom. Non. Non.
« John est-ce vous... ? »
Cette voix venant du fond de la pièce au niveau de la porte, féminine et frêle, je l'aurais reconnue entre milles. À quelques mètres de là : Mary. Me redressant sommairement, mes yeux et ceux de Sherlock tournés vers la porte qui s'ouvrait avec une lenteur assassine ; j'étais paralysé sur place. Il lui suffisait de l'ouvrir un peu plus et de faire un pas à l'intérieur de la chambre pour nous découvrir à moitié nus, l'un sur l'autre, les lèvres rougies et les cheveux fous. Impossible de s'enfuir.
« John, êtes-vous avec Betty ? Je vous jure que si vous êtes avec elle je... », commença-t-elle alors que la porte s'ouvrait et s'ouvrait.
« Il est avec moi Mary. Il est avec Sherlock. Alors, ne rentrez pas. Ne vous infligez pas ça. »
Je levai mon regard apeuré vers celui si dur de mon amant, le corps encore collé contre le mien puis entendis une plainte aiguë venir de l'autre côté de la porte avant qu'elle ne se renferme dans un claquement insupportable, arrêtant sur le champs l'infâme muscle qui me servait de cœur. Sherlock me regarda désolé de quelques furtives secondes, avant de se lever d'un bond pour me laisser passer.
Sans dire mot, me concentrant seulement pour respirer, j'enfilai mes affaires, courant à travers le couloir en reboutonnant ma chemise, dévalant les marches à la vitesse de l'éclair pour la rejoindre sur le palier.
« Mary ! »
Sa réponse fut celle d'une claque administrée sèchement à ma joue, mon visage balancé sans que je ne tente d'échapper à son geste. Face à moi se tenait la plus blessée des reines, ses yeux rouges et ses lèvres tremblantes qui se mirent à crier :
« Avec lui John ? Vous êtes - vous êtes un monstre ! Vous m'écœurez ! », elle répétait chaque mot avec une hargne supplémentaire, me faisant trembler à chaque syllabe comme si la foudre me frappait sans vergogne. « Alors il y avait bien quelqu'un, mais ce n'était pas Betty. Ce n'était même pas une femme ! C'est immonde, vous êtes immonde. L'enfer vous attend John, l'enfer et la damnation. »
J'entrouvris les lèvres, pas encore conscient des mots que j'emploierais, mais sa nouvelle gifle m'arrêta sur place.
« Taisez-vous ! Laissez-moi vous dire John Watson : je ne vous laisserai pas vous en sortir comme ça. Je préférerais être veuve que de vivre un tel affront et un divorce, vous m'entendez ? »
Je tremblai à ses mots, ne baissant pas une seule seconde les yeux, affrontant sa haine.
« Mais je ne vous ferai pas ce cadeau. Pas après la façon dont vous m'avez traitée. Espèce de pédéra- »
« N'employez pas ce mot. »
Nous relevâmes la tête pour découvrir en haut des marches, nous surplombant de sa présence, Sherlock, transpirant la luxure, la chemise à peine boutonnée, le cou rougis par mes morsures, une main posée sur la rambarde. Il semblait porter les marques de notre étreinte comme un trophée, narguant Mary de sa simple présence.
« N'employez pas des mots que vous ne comprenez pas. », répéta-t-il, fusillant de ses yeux sombres ma femme.
« Bien sûr que vous les comprenez. Je vous savais mauvais Holmes, mais pas à ce point. », elle tourna le visage vers moi et reprit : « Alors écoutez-moi bien John, nous ne divorcerons pas. Vous continuerez d'habiter avec moi à Covent Garden et plus jamais vous ne reverrez Sherlock Holmes, est-ce bien clair ? Oh bien sûr, vous vous croiserez par le fruit du hasard dans la rue, mais plus jamais vous ne vous verrez, vous ne vous parlerez, vous ne l'assisterez dans ses enquêtes, vous ne partagerez plus aucune intimité. Et cela sera encore plus douloureux je vous le promets. Et si vous refusez, ou si vous manquez à cette règle, je me ferai un plaisir d'aller raconter tout ce que je sais à votre frère, à tout Londres et bien sûr, à Lestrade. Oh, non, peut-être à cet autre inspecteur, comment l'aviez-vous appelé... Scott Andrew, c'est ça ? »
Je soupirai comme si son poing s'était logé dans mes cotes, et dus me faire violence pour ne pas lui répondre, affrontant toujours son regard avec la hargne qu'elle m'avait transmise. Elle se redressa, juge d'un procès où je venais d'être condamné à mort, et leva son visage vers mon amant.
« Vous aviez raison sur un point Sherlock. »
« Lequel ? », demanda-t-il de sa voix rauque.
« Les femmes visent le cœur. »
Elle se tourna sans attendre, et traversa l'immense couloir, ses talons claquant le parquet dans un pénible rythme. Je relevai la tête pour regarder Sherlock : lentement sa main abandonna la rambarde avant qu'il ne disparaisse de son côté. Finissant de boutonner ma chemise, je réussis à guider mes pas jusqu'à la porte d'entrée que je déverrouillai, et quittai la demeure.
Je n'avais jamais eu aussi peur du lendemain.
« Vous aviez raison sur un point Sherlock. »
« Lequel ? », j'ai toujours raison, mais je la laisse choisir son point.
« Les femmes visent le cœur. »
Ainsi, cette garce manie la rhétorique avec brio, bien, je ne pourrai de toute façon pas plus la haïr. Dans un geste théâtral elle se retourne, fait voler les plis de sa robe et quitte là son simulacre de mari, les joues et les yeux rougis par ses claques et les larmes. Elle ne le mérite pas. Elle ne l'a jamais mérité - mais elle était néanmoins la plus qualifiée pour remplir son rôle. Un rôle de figurante tout au plus.
Des années, John a côtoyé des femmes, sur lesquelles j'ai toujours enquêté. Il y a eu la vendeuse de fleurs adepte des jeux d'argent, la maîtresse d'école tout aussi maîtresse des pères des élèves, la jeune voisine de Baker Street trop idiote pour être mentionnée, et puis est arrivée Mary, la veuve. Une femme qui n'aurait pu supporter de perdre un autre mari et qui n'aurait jamais accepté le déshonneur du divorce. Alors j'ai pensé qu'elle serait la candidate idéale, que même si elle en venait un jour à découvrir notre liaison (puisqu'il était de toute façon écrit que John et moi finirions ensemble), elle tairait ses sentiments pour se fourvoyer dans l'image d'un mariage bien sous tout rapport. Une parfaite couverture pour John dont les conventions sont aussi importantes qu'un os à ronger pour un chien.
Finalement, elle n'est pas plus bête que les autres, elle est juste plus perfide. On ne peut décidément pas faire confiance aux femmes ; leur ego est ingérable. Et dire que j'ai demandé à Betty de veiller sur elle, lorsque je l'ai ramenée en Angleterre après mon exil. J'ai même organisé une fausse rencontre fortuite dans le marché pour que cela marche.
Mary déclare la guerre, elle l'aura. Je ne lui laisserai pas John. Ce soir, j'ai évoqué seize noms, demain, il pourrait y en avoir dix-sept.
Et pourquoi pas dix-sept reviews ? Soyons fous.
On se retrouve la semaine prochaine pour le chapitre qui a été le point de départ de cette fic... et pour mon anniversaire :3 !
