Note : Hello à toutes et à tous ! Pas trop de blahblah pour cette intro ; je remercie encore une fois la précieuse Nathdawn pour ses corrections et conseils, Glasgow parce que en ce jour spécial j'ai encore plus envie de la remercier, et vous tous pour vos reviews et MP :). Et merci à Worros que je ne peux pas remercier par MP ! Je vous souhaite bonne lecture, et vous dis à la semaine prochaine pour le dernier chapitre.
La journée promettait d'être extrêmement rude, à l'image du canapé sur lequel je me réveillai. Je ne savais à quelle heure j'avais fini par rentrer après avoir erré dans le jardin des Holmes pour tenter de calmer les sentiments contradictoires qui m'habitaient. Le plus important était que j'avais réussi à me rendre jusqu'à la chambre conjugale où Mary m'attendait. Je m'étais assis à ses côtés et nous avions enfin pu parler, longtemps à nous en donner mal à la tête, et si les premières minutes ne furent que l'expression bruyante de nos ressentis, la fatigue des dernières semaines nous poussa à calmer nos voix et à nous exprimer enfin. Quand elle me demanda de la laisser dormir, nous avions convenu que je ne m'allongerais pas à ses côtés et avais tout aussitôt détourné mes pas jusqu'à la banquette du bout de la pièce.
Cette longue conversation que nous avions eu avait été cruciale. Mais je lui avais dit le principal : elle avait raison. Les mots qu'elle avait employés en bas des escaliers m'écœuraient toujours autant. Je ne tirais aucune fierté de l'avoir trompée et comprenais son désarroi, mais je me rappelais son ton peu concerné lorsqu'elle m'avait demandé si j'entretenais une relation avec Betty. Ainsi que je profite de notre jeune soubrette aurait été acceptable, avoir une liaison avec Holmes me promettait la damnation éternelle. La raison de cette différence était évidente, une croyance indéfectible en Dieu, dont j'avais été moi-même un fervent fidèle avant d'accepter la vérité : le ciel n'était peuplé que de nuages.
Me levant en cette fin de matinée déjà terriblement marquée par la chaleur, faisant craquer mes vieux os dans des gestes mous, je m'approchai du lit pour y découvrir dépassant des draps, la chevelure blonde qui n'avait toujours pas bougé depuis la veille.
« Mary ? », appelai-je, souhaitant seulement la prévenir que j'allais manger, avant qu'elle ne m'accuse à travers la demeure d'être parti me réfugier dans les bras de Holmes.
Sans réponse, je ne perdis pas de temps et en profitai pour aller faire ma toilette. Laisser couler l'eau brûlante sur mon visage me permit quelques bien utiles secondes d'oublier cette épée de Damoclès qui tournait autour au-dessus de ma tête. M'habillant, je choisis délibérément une chemise épaisse et un gilet pour ne pas avoir à porter une veste en ce temps radieux. Quelle ironie d'avoir si froid en son cœur lorsque au dehors, tout était si beau et chaud. Je sortis de la salle de bain privative et découvris que Mary n'avait toujours pas bougé. Soupirant devant le corps inerte, je m'approchai pour me pencher au-dessus d'elle, et posai ma main sur son épaule pour la secouer doucement.
« Mary, réveillez-vous. »
Pas de réponse, mon cœur loupa un bond.
« Mary ?! », répétai-je en haussant la voix, ma main serrant cette fois franchement son articulation.
« Vous me faîtes mal », gémit-elle en sortant avec peine du sommeil, les yeux encore fermés et les gestes confus.
« Bon sang, vous m'avez fait peur, cela fait plusieurs minutes que je vous appelle. »
« J'ai... pris de la poudre à endormir... », m'expliqua-t-elle dans un geste vague qui indiquait la table de chevet où je reconnus la petite fiole que Holmes emportait toujours avec lui.
Ouvrant un œil, elle saisit mon regard interrogateur et m'expliqua :
« Votre... ami m'en a donné il y a quelques jours pour calmer mes insomnies. »
« Bien. Je descends manger. »
« Attendez-moi. »
Et cela n'était pas une demande mais un ordre, ni plus ni moins.
« Ainsi, vous ferez un combat de chaque chose ? », soupirai-je, alors que je croyais que nous avions trouvé un terrain d'entente la veille au soir (ou très tôt ce matin, tout dépend comme nous regardions la chose).
« Un combat impliquerait que nous sommes à armes égales, alors que je veux juste que vous m'écoutiez. »
J'inspirai profondément et lui fit signe de la tête de poursuivre. Elle se redressa en frottant ses yeux de ses mains frêles et reprit d'un ton neutre :
« J'y ai réfléchi. Ce que j'ai dis hier... il n'y aura plus de Londres. Nous devons contacter notre propriétaire dès que possible. Je préviendrai mes parents qu'ils doivent aménager une nouvelle chambre à Lancaster. »
« Bien sûr. »
Mon cœur se serra à l'entente de ces mots. Il n'y avait pas d'autre issues possibles, je le savais. Elle me sourit faiblement puis pressa ma main de la sienne, faisant entrechoquer nos alliances.
« Je ne vous l'ai toujours pas pardonné. Mais je sais que c'est la meilleure solution. »
Dans un geste d'une lenteur extrême, elle leva sa main libre et la porta à ma poitrine qu'elle effleura à peine avant d'occuper ses longs doigts fins à remettre en place ses cheveux en pagaille.
Nous préparâmes nos affaires aux alentours de midi, aidés par Betty plus silencieuse qu'à l'accoutumée. J'aurais tant voulu la questionner sur ses réels rapports avec Holmes, mais je n'en avais jamais l'occasion. Elle était bien souvent introuvable dans la demeure ou bien occupée à papoter avec ma femme, lorsqu'elle ne faisait pas la cuisine avec les employés de Mycroft. Mary et moi ne lui avions toujours pas parlé de Lancaster, mais je savais que l'idée lui plairait - elle s'était de toute façon souvent plaint de la capitale, tout comme ma femme, aussi, un déménagement n'aurait pas été pour lui déplaire.
Je croisai Sherlock en me rendant dans la salle à manger, qui était sorti faire un tour et très probablement s'était endormi dans le parc ; de l'herbe était encore collée à sa chemise blanche - et quand je dis blanche... Il me sourit au prix d'un effort surhumain et me demandà d'une voix bien peu sûre :
« Comment allez-vous ? »
« Bien. »
« Quand je dis vous, je veux dire, vous deux. »
Je haussai les sourcils à l'entendre évoquer ma femme, lui qui pouvait émettre la plus déplacée des boutades sans se rendre compte de son indélicatesse, et le voyant baisser les yeux, je le vis pour la première fois expérimenter le sentiment de honte.
« Je pense qu'elle aurait bien aimé vous mettre une gifle à vous aussi. »
« Je le sais bien, c'est pour ça que je suis resté en haut des marches. », avoua-t-il en levant les yeux au ciel, comme si tout cela était tout à fait évident.
« À quelle heure partons-nous pour Gillingham ? »
« Bientôt. John ? »
« Oui mon vieux ? »
J'étais prêt à retourner à ma chambre pour finir mes valises, mais m'étais arrêté à l'appel de mon nom.
« Que me cachez-vous ? »
Je lui souris tendrement, et tapotai son épaule ; je ne répondrai pas de toute façon. Il inspecta ma main qui le touchait comme s'il pouvait y lire le moindre indice et ne tenta même pas de me retenir lorsque je remontai à l'étage des chambres. Ce simple contact m'avait électrisé mais vu ce qui m'attendait, je m'y étais soustrait, de peur qu'il ne devine un peu trop bien ce qui me pressait le cœur.
Dans le fiacre qui nous emmenait en ville en ce milieu d'après-midi, Sherlock et Mycroft étaient plus silencieux que jamais.
Mary m'avait promis une vie sans Holmes, à errer à Londres sans plus contacter le détective. Cela était impossible. Nous le savions tous les deux. Nous le savions tous les trois. Il n'y avait qu'une issue de toute façon pour arrêter ce cauchemar, aussi Mary et moi avions pris la bonne décision ; et cette tâche m'étais confiée, aussi violente était-elle. Car sans le lui dire, je savais que je pouvais tout sacrifier pour Sherlock, même moi.
Nous arrivâmes au commissariat de Gillingham sous un soleil lourd et des chaleurs à peine supportables. Le bâtiment en brique rouge surplombait la place principale, entouré d'une dizaine de fiacres et de chevaux assoiffés aux pelages noir et gris, brossés par des gamins en sueur, recrutés contre quelques pièces. Chaque officier de police salua Mycroft à son passage, relevant leur menton, serrant leurs talons et calant leurs mains à leurs fronts luisants, comme l'on saluait la reine. La comparaison était maladroite certes, mais voilà ce que m'inspirait cet homme dont je ne connaissais pas le poste exact au gouvernement. Il nous assurait n'avoir qu'un poste mineur auprès de la couronne mais, de part ses nombreux récits, j'avais compris qu'il travaillait bien avec tous les ministres de notre gouvernement.
Je participais là à ma dernière enquête ; et pas n'importe laquelle, la pire de toutes, celle qui avait ébranlé mon monde et celui de ceux que j'aimais. Je n'avais pas réellement compris l'intérêt de ma présence mais Mycroft avait insisté, aussi, pour m'autoriser une dernière sortie, j'avais suivi les frères Holmes sans émettre le moindre commentaire. Je ne savais depuis quel jour précisément le bon vouloir avait quitté mon corps pour me laisser à la place une prédisposition alarmante à accepter les aléas de la vie, fades et sans intérêt. Peut-être cela avait-il commencé avec le meurtre de Père Luc, lorsque ma foi s'était fissurée pour la première fois. Ou cela avait-il commencé avec la Chute ? J'étais sûr néanmoins que tout cela avait bien évidement empiré avec l'accident de Mary, où me sentant plus inutile et coupable que jamais, j'avais été jusqu'à refuser de la toucher, me soustrayant physiquement à cette vérité cruelle.
J'avais le nom de ce virus qui me grignotait l'esprit, pour l'avoir diagnostiqué chez quelques un de mes patients : le deuil m'avait conduit à un état mélancolique, honteux pour l'homme que j'étais. Aussi, je savais que le déménagement à Lancaster était la meilleure des idées et me ferait vivre dans un nouveau climat dont j'avais terriblement besoin.
Nous fûmes conduits au bureau du commissaire, encore en rendez-vous à l'extérieur, et y fûmes laissés seuls. Surpris par une telle confiance, je n'osai bouger, restant droit au milieu de la pièce, alors que Mycroft avait déjà récupéré un paquet sur le bureau central qu'il ouvrit sans attendre, tandis que son plus jeune frère, parcourait la pièce de long en large, les mains dans son dos, à analyser tout ce qu'il rencontrait de ses yeux aiguisés.
« Bien, Lestrade vous passe le bonjour. »
« Parle-t-il de Moran ? », demanda Sherlock sans attendre.
« Un homme a été vu tournant autour du 221B. »
« Mrs. Hudson... », commentai-je avant que Sherlock ne m'interrompe en levant sa main.
« Nous l'avons envoyée chez sa sœur le temps que tout cela se calme. Et cet homme qui y a été vu, était-il infirme ? Ou avait-il une main bandée tout du moins ? »
« Lestrade ne le précise pas dans son rapport. »
« Abruti ! », s'écria Sherlock en levant les mains au ciel.
« En tout cas, il n'y a pas de nouveau meurtre à déplorer. Mais écoute ça Sherlock, la réserve de nitroglycérine de Camden a été pillée il y a quatre jours. »
« Je t'ai dit que je m'occuperai de cette histoire d'attentat quand nous aurons arrêté Moran. »
« Nous parlons là du parlement. C'est la dernière fois que je te le demande : occupe-toi de cette affaire d'attentat. »
« Bien sûr ! ... Dès que j'aurai arrêté Moran. », il prit le restant des lettres envoyées par Lestrade et les lut rapidement. « ... Qui n'est plus à Londres apparemment. »
« Sherlock ! », hurla Mycroft en frappant son parapluie contre le bureau, nous faisant tous les deux sursauter de surprise. « J'ai tous les éléments qui te permettront d'arrêter les terroristes, tu n'as qu'à me le demander et je te donne le dossier ! »
« Je suis déjà sur une autre affaire. Moran a quitté Londres, il peut être n'importe où et je ne le laisserai pas commettre un nouveau meurtre. », grogna-t-il en réponse en se rapprochant pour faire face à son frère.
« Ce n'est pas ça le problème, tu refuses de t'en occuper car j'ai tout déduit de cette affaire sans toi, et tu es jaloux. »
« Absurde. », grimaça Sherlock en haussant les épaules, la mâchoire serrée.
« Prouve-le : demande-moi de te donner le nom du responsable de l'attentat. »
Je vis mon amant vaciller légèrement, fermer ses paupières quelques furtives fois, avant qu'il ne se retourne d'un geste sec pour quitter la pièce.
« Puisque tu n'as rien à m'apprendre sur Moran, je retourne dans le fiacre. »
« Ta fierté te perdra Sherlock, je te l'ai toujours dit ! »
Le plus jeune des Holmes fit un vague geste de sa main pour lui faire signe qu'il n'en avait cure, et disparut dans le dédale des couloirs du commissariat ; bouillonnant de tant d'inefficacité. Abasourdi par un tel manque de bonne volonté venant des deux côtés des frères-ennemis, je regardai Mycroft ; j'étais profondément désolé qu'il ait un frère aussi borné que lui.
Aux yeux de l'aîné, ce tour en ville était une réussite, lui dont les dernières nouvelles de Londres lui confirmaient que l'attentat à venir était bien réel. Aux yeux du cadet néanmoins, s'être déplacé jusqu'au commissariat avait été une erreur sans fondement.
Lorsque nous quittâmes la ville, le soleil commençait doucement sa descente, les chaleurs étant bien plus acceptables pour le plus grand bonheur de nos corps moites de sueur, aidés par le filet d'air frais qui rentrait par la fenêtre ouverte du fiacre. Sherlock avait pris cette fois place à côté de moi, le plus loin possible de son frère, ce qui fut un énorme cadeau pour mes oreilles fatiguées par leurs piques incessantes. Nous étions à peine entrés dans le parc de la propriété lorsque Mycroft s'écria, nous faisant sursauter tous deux :
« Mon parapluie ! J'ai oublié mon parapluie sur le bureau du commissaire ! »
« Mais nous sommes en juin, il ne pleuvra pas d'ici plusieurs semaines. », se moqua son frère.
« Chauffeur, demi-tour ! »
« Nous n'allons pas retourner à Gillingham, tu récupéreras ton foutu parapluie plus tard ! »
Je me redressai tout aussitôt et captai le regard de mon amant secret ; nous avions là une occasion unique à ne pas laisser passer. Il me scruta quelques secondes, et sourit en comprenant ce que je sous-entendais.
« Mycroft, peut-être pouvez-vous nous déposer ici ? Nous marcherons un peu tandis que vous retournerez chercher votre parapluie. »
« Et bien, si vous y tenez. », répondit-il alors que ma main était déjà pressée sur la porte que j'ouvris sans attendre.
Nous descendîmes l'un après l'autre, et regardâmes le fiacre faire demi tour avant de disparaître derrière les arbres, bercés par le trot des cheveux. Seuls. Nous étions enfin seuls. Je tournai mon visage vers Sherlock, le vis en faire de même, et souris.
« Habile. »
« Je trouve aussi. », répondis-je pas peu fier.
Lentement, reculant plus que marchant, nous nous dirigeâmes vers la demeure, le nez relevé vers le ciel bleu, les mains dans les poches. Nous avions vécu là une journée indéniablement bizarre, presque hors du temps, refusant tous deux, sans l'avouer, de rentrer au château. Sans un mot, Sherlock quitta le petit sentier de terre marqué par le passage incessant des roues des carrosses, pour traverser une étendue verte à quelques mètres de là. Je le suivis avec plaisir et enfonçai mes pieds dans l'herbe molle, profitant avec plaisir du parfum des champs des alentours.
« Je suis désolé pour hier. »
« Y a-t-il une force magnétique secrète dans les environs, qui vous aiderait à vous excuser plus facilement qu'à Londres ? »
« Je suis sérieux John. »
Je souris légèrement pour m'excuser, avant qu'il ne reprenne :
« J'ai... sous-estimé Mary. J'ai sous-estimé votre attachement. J'ai cru qu'elle était une... figurante. »
« Je suis marié depuis sept ans à cette femme. Nous ne pouvez pas l'appeler ainsi ; vous ne pouvez pas attendre de moi que je ne ressente rien envers elle. »
« Malgré ce qu'elle vous a dit hier ? »
« Malgré cela. Les relations humaines sont un peu plus compliquées qu'une enquête vous savez Holmes. »
« Ne m'en parlez pas. », grimaça-t-il en levant les yeux au ciel.
Il tourna lentement sur lui-même en scrutant le sol et je le vis se pencher pour attraper une branche dont il retira les bourgeons avant de la manier dans les airs comme une épée, changeant de sujet sans que je ne l'en empêche.
« Moran a quitté Londres. »
« J'ai lu les missives, rien ne laisse à penser que... »
« C'est évident John. Il nous cherche. Je suis seulement surpris qu'il manie la lame. Je savais qu'il était un excellent tireur, mais je n'avais jamais su qu'il valait bien plus que ça. »
« Gladstone l'a su avant vous ; ça va, vous n'êtes pas trop jaloux ? »
Il se retourna en haussant un sourcil, pour me découvrir souriant, plus joueur que jamais et me fit signe de la tête.
« Armez-vous au lieu de dire des bêtises. »
Je cherchai autour de mes pieds la meilleure branche possible et en trouvai une de la même longueur que celle de mon amant. Il retira sa veste fine, remonta ses manches, et se mit en position en pointant son épée fictive vers moi.
« Bien. En garde. »
Je l'imitai sans attendre, et une fois prêt, il entama des gestes d'escrime avec une lenteur didactique.
« Pourquoi les avoir tués du bout de sa lame ? »
« Parce qu'il me connaît. J'affectionne plus particulièrement l'épée que le revolver. Mais je ne pense pas que les combats aient duré longtemps - avec Gladstone et Harvey je veux dire. Puisque Père Luc n'a même pas essayé de se défendre. »
J'ignorai la dernière remarque mouillée de moquerie déplacée, en levant les yeux au ciel.
« J'aurais cru Gladstone doué en escrime, de part son éducation à Oxford. », répondis-je en imitant ses gestes, nos bâtons s'entrechoquant.
« Oh il devait l'être, mais comme vous dites, lui a eu une éducation. Moran a dû se contenter de viser l'organe vital et d'y plonger sa lame. »
Il tourna son bâton autour du mien pour me déséquilibrer.
« Tout d'abord, un dégagement... »
Il avança un pas vers moi, cognant son talon sur le sol, me déstabilisant une seconde.
« Puis, une ballestra... »
Et d'un geste plongeant, il colla dans une caresse à peine perceptible le bout de sa fictive épée contre mon cœur.
« Un coup droit et... touché. », sourit-il en plantant son regard dans le mien.
Et touché je l'étais bel et bien. Je laissai tomber le bout de bois, repoussai d'une main sèche celui qui pressait ma poitrine et fit deux enjambées avant de prendre le visage de Sherlock entre mes mains et de coller mes lèvres aux siennes. Son bâton atterrit sur le sol dans la seconde, ses mains serrant ma nuque avec douceur alors que de ma langue je le faisais mien, l'entraînant dans le plus dansant des baisers. Les yeux fermés, je sentais sa chaleur m'envahir, le goût des épices et du tabac sur ma langue caressée par la sienne moite et charmeuse. Je descendis lentement mes doigts pour le repousser jusqu'à l'arbre le plus proche. Le tenant fermement contre moi, j'approfondis le baiser, voulant le marquer de tout mon corps, de toute mon âme, jusqu'à ce que sa bouche ne pense qu'à moi, quoi qu'elle fasse, quoi qu'elle dise.
Je sentis ses mains descendre sur ma chemise et l'arrêtai doucement. Il me regarda, surpris et légèrement déçu, avant que je ne lui sourisse pour le rassurer. Avec une lenteur délicieuse, j'inversai nos positions pour m'asseoir dos à l'arbre, et pour le prendre contre moi, son dos contre mon torse, mes bras enroulés autour de son corps.
« Comme vous voulez. », bouda-t-il ; même sans voir son visage, je sus qu'il était déçu de la tournure des événements.
« Merci Sherlock. »
« C'est tout naturel. Pourquoi me remerciez-vous au fait ? »
« Pour me faire confiance. Je sais que ça doit vous demander un effort considérable. »
« Il est vrai que je suis d'une patience exemplaire. »
« Exemplaire. », répétai-je en embrassant sa tempe.
« Mais si j'avais su que nous en arriverions à cette situation, je vous aurais avoué mon attachement bien plus tôt. Sept ans et quatre mois plus tôt. »
« Non, nous ne l'auriez pas fait. », souris-je, sans me moquer.
« ... Il est vrai. »
« Dix-sept ans... dix-sept ans à taire ces sentiments. », réfléchis-je tout haut en caressant ses doigts des miens.
« Les vôtres étaient bien plus importants que les miens. Je n'aurais voulu vous causer de peine. Je vous savais bien trop entiché par les conventions pour vous en extraire. »
« Je le sais Sherlock. Je ne doute plus de votre affection. Faire passer le bonheur d'un autre avant soi est une véritable marque d'amour. », soupirai-je, les yeux dans le vague, bien conscient à présent que je ferais pareil si je le devais.
Nous laissâmes place au silence, nous dont les mots paraissaient bien futiles en comparaison des semaines qui se profilaient, chacun serrant l'autre de peur de louper la moindre seconde. Il embrassa ma main délicatement et la reposa sur son torse. Je sentis ses battements contre ma paume et souris ; ils étaient anarchiques, et pourtant au même rythme que les miens.
« Je sais que vous avez préparé vos valises ce matin, et que vous comptez rentrer à Londres demain. », murmura-t-il. « Nous continuerons à nous voir, je vous le promets. Je trouverai une solution. »
« Cela ne sera pas nécessaire. »
Il tenta de se retourner mais je le serrai plus fort contre moi pour l'en empêcher, baisant cette fois sa nuque avec application.
« Nous parlerons plus tard. Pour le moment, profitons juste de ces quelques instants qui nous sont accordées. »
À sa respiration, je sus qu'il ouvrit plusieurs fois les lèvres, pour les refermer ensuite, sans jamais reprendre la conversation. Nous restâmes ainsi longtemps, enlacés l'un contre l'autre, à nous embrasser, à nous serrer de plus en plus fort, jusqu'à ce que le bruit des pas des chevaux sur la terre sèche ne nous tirent lentement de notre tendre paradis.
Nous retournâmes sur le chemin principal et fîmes signe au chauffeur de nous reprendre en passant. Le parapluie de Mycroft siégeait sur ses genoux. Nous pouvions rentrer.
La demeure, éclairée par le soleil couchant était plus impressionnante qu'à l'accoutumée. Et plus calme, terriblement plus calme. Quelque chose n'était pas normal, nous le savions tous les trois. Nous approchant sans un mot, Mycroft ne posa même pas sa main sur la clenche de la porte d'entrée. D'un geste de la tête, il indiqua à son frère de la regarder, ce que nous fîmes tous les deux, et la découvrîmes déjà ouverte. Sherlock nous fit signe de ne rien dire en posant son index sur sa bouche, et mon souffle s'arrêta à l'image de mon cœur.
Reprenant les réflexes qui m'avaient ramenés d'Afghanistan en vie, je suivis les frères Holmes sans dire mot. Chaque pas suivait le précédent avec lenteur, chaque inspiration silencieuses à s'en damner. Les rayons du soleil traversaient horizontalement les immenses fenêtres du salon où nous nous dirigeâmes.
En son centre, un homme. Finalement, je me rappelais parfaitement de ses traits.
« Sebastian. », salua mon amant en bombant le torse, faisant enfin face à cet ennemi de toujours.
« Sherlock. », répondit l'homme en souriant.
Ainsi le détective avait raison ; Moran avait bien quitté Londres et nous avait retrouvés dans cette maison de famille. Nous tenions enfin face à nous cette ordure qui avait fait de nos vies un enfer. Lorsque Moriarty était encore en vie, nous ne le voyions que comme un pion ; comment avait-on pu être aussi stupides ? Il s'agissait là d'un homme qui avait échappé à Sherlock trois ans de suite, bon sang ! Je l'aurais tué sur place, si je n'avais pas eu autant de questions à lui poser.
Il tenait dans sa main gauche une boîte minuscule dont pendait un fil, sa droite emmitouflée dans sa veste. Il portait accrochée à son ceinturon une épée glissée dans un fin fourreau, et je compris que je tenais devant mes yeux l'objet de la destruction qui avait emporté avec lui de bien gentilshommes.
« Comment va votre main ? », s'enquit Sherlock, en croisant les siennes dans son dos, tandis que Mycroft prenait place à côté de moi, plus tremblant que jamais.
« Elle est, peu exploitable, dirais-je. Peut-être pourriez-vous y jeter un œil, docteur Watson ? »
Il me sourit et devant cet accès de confiance, je réalisai que j'avais là un réel coup à jouer - il n'aurait de toute façon pas le temps de dégainer son arme avant que je ne le frappe ou l'étrangle sur le champs. Je jetai un coup d'œil vers Sherlock qui me fit signe de la tête d'accéder à sa requête. J'avançai prudemment, vérifiant malgré moi que nous étions bel et bien seuls dans ce salon, sans autre malfaiteurs qui pouvaient mettre fin à nos vies en un claquement de doigt, et levant ma main à l'approche de l'homme qui se tenait face à moi, il m'arrêta :
« Oh, peut-être devrais-je vous dire ceci : voyez docteur, j'ai dans la main une petite commande, reliée à une machine explosive, cachée dans le coffre placé juste derrière vous. Si vous tentez quoi que ce soit, j'appuie sur ce bouton, et vous, moi, les deux frères Holmes et tous les habitants de cette demeure finirons en infimes petits morceaux. »
« Où est ma femme ? », demandai-je d'une voix sourde.
« Dans sa chambre, ne vous en faites pas. Elle a trouvé la poudre à endormir de votre ami bien à son goût. Tout comme le reste des serviteurs de monsieur Holmes. Sans oublier la putain, bien entendu ! », rit-il à l'évocation de ces derniers mots.
Alors que de mon regard discret, j'interrogeais silencieusement mon amant, Moran reprit.
« Moriarty fondait de grands espoirs en elle Sherlock. Elle a préféré vous suivre, je n'en comprends pas la raison. Choisir un rat comme vous plutôt qu'un grand homme comme lui... »
Betty. Bon sang, Betty avait été sous la coupe de ce salopard, et de la pire des façons, ainsi sa présence dans notre maison n'avait rien de fortuit ! Sherlock l'avait donc sauvée des griffes de cette organisation ? Aurait-il été possible que durant ces trois ans d'exil, il ait découvert le sentiment de compassion ?
Je fermai les yeux une seconde et comptai rapidement le nombre de personnes qui dormaient donc à quelques mètres de là : huit plus les deux enfants du jardinier que Mycroft hébergeait pour le mois de juin. Incité par un geste de la tête de Moran, je m'approchai du coffre et l'ouvris avec une précaution extrême, pour y trouver l'exacte même machine infernale, remplie de nitroglycérine, que nous avions découverte dans le toit de l'immeuble rénové.
« Sherlock... », soufflai-je, et dans ma voix si morne il comprit que les menaces qui pesaient sur nous étaient tout à fait véritables.
« Bien, maintenant que les choses sont claires, pouvez-vous regarder ma main, je vous prie ? »
Il la retira lentement de sa veste et me la tendit. J'enlevai avec une lenteur nécessaire le chiffon sale, peu encouragé par l'odeur qui s'en dégageait, et finit par découvrir un semblant de main dans un bien piteux état.
« Voilà le résultat de notre petite course-poursuite. Moche, n'est-ce pas ? J'aurais dû avoir le temps de quitter les environs dans les temps, au lieu de quoi, l'explosion m'a fait perdre deux doigts. »
« J'aurais dû vous tuer il y a sept ans, au lieu de quoi, vous êtes toujours là à verser votre pus sur le tapis de mon frère. Comme quoi, la vie peut être une chienne parfois. », intervint Sherlock en haussant une épaule.
Je soupirai en entendant mon amant dont l'ego avait le plus mauvais timing au monde et recouvris la main déchiquetée du même bandage en le nouant bien cette fois-ci. Déformation professionnelle.
« Ah Sherlock, votre fierté et vous, vous entendez toujours aussi bien à ce que je vois. Il serait plus prudent de lui acheter une muselière, si vous voulez mon avis. »
« Je ne veux pas votre avis, je veux vos tripes sur un plateau. »
« Sherlock. », grognai-je, prêt à le supplier ou à l'assommer si cela n'était pas suffisant pour le faire taire.
« Vous feriez bien de suivre l'exemple de votre docteur. Regardez, il est si... pratique. »
De sa main gauche, il me poussa pour me faire comprendre de revenir sur mes pas, ce que je fis, me tenant à quelques mètres de Sherlock et de Mycroft, eux-même toujours séparés par une distance exagérée.
« Il vous soigne lorsque vous revenez affaibli d'une mission. Il vous sert d'alibi auprès de ce crétin de Lestrade. Il me sert de cible. »
« Pourquoi Moran ? Pourquoi tous ces meurtres ? Pourquoi avoir visé mes proches ? », intervins-je, n'y tenant plus d'avoir face à moi la clé de la compréhension de tous mes soucis et de ne pas y avoir accès.
« Allons, votre bon détective ne s'est pas fait un plaisir de tout vous expliquer ? À croire qu'il a été beaucoup plus occupé par autre chose que par l'enquête ces derniers temps. », sourit-il dans une moue qui ne voulait dire qu'une chose : je sais.
« Très bien docteur, je vais vous le dire, parce que je vous aime bien. Tout le monde vous aime bien d'ailleurs, n'est-ce pas ? Sans Holmes, personne ne vous remarquerait, vous seriez fade, transparent. Mais collé à ce diable, vous apparaissez sous les meilleures augures. Vous savez, Sir Moriarty aimait jouer avec Sherlock. Une véritable pelote de laine pour ce lion d'homme. Et puis vous êtes arrivé docteur. Et Moriarty a eu peur de Holmes. »
Il planta son regard dans celui de mon amant de longues secondes pour lui cracher silencieusement sa haine, et reprit, nous regardant tous les trois à tour de rôle.
« Et qu'a fait Sherlock après avoir tué ce grand homme ? Oh, il en a tué, d'autre. Beaucoup d'autres. Quatre, est-ce exact ? Quelle est ainsi la différence entre lui et moi ? Je crois bien qu'il n'y en a pas. Lorsqu'il tue, il est un héros ; lorsque je tue, je suis un monstre ? C'est absurde. Dites-moi Mycroft, quelle est la peine encourue pour un quintuple homicide ? »
« La peine de mort. », répondit l'appelé, en déglutissant bruyamment.
« La peine de mort. », répéta Moran en me regardant à mon tour. « Et que disait la première lettre, docteur ? »
Je dus faire un effort monstre pour, non pas me rappeler des mots, mais pour réussir à les énoncer tout haut :
« Vous prenez aujourd'hui connaissance de ma première lettre. Combien en trouverez-vous par la suite, avant que ce ne soit votre cœur que je transperce de ma lame ? »
« Tout juste. Alors vous avez aujourd'hui la réponse. Il aura fallu quatre lettres. Dont une sur laquelle je n'ai pas pu écrire, j'espère que vous ne m'en voudrez pas. »
Je ne l'écoutais déjà plus, mon attention portée vers Sherlock, le regard sombre.
« Aujourd'hui, je vais transpercer votre cœur Sherlock Holmes. Mais - car il y a un mais... »
« Il y a toujours un mais. », sourit mon amant en relevant le menton, avec un aplomb terrifiant.
« Mais nous savons tous les deux que vous n'en avez pas. Du moins, vous en avez un, mais il est... », avec difficulté et lenteur, il empoigna le bout de son épée et la sortit de son fourreau, avant de pointer mon torse. « Là. », ponctua-t-il en pressant à peine le bout de sa lame tremblante sur le côté gauche de ma poitrine.
Déjà refroidit par le contact, je me reculai d'un pas avant que la voix de Moran nous fasse trembler tous les trois.
« La commande docteur, n'oubliez pas la commande ! Tout le monde n'est pas obligé de mourir ici, vous savez ; contrairement à vous. »
Il laissa tomber l'épée sur la table du salon et se recula de quelques pas.
« Je ne comprends pas... », intervint Mycroft d'une voix basse.
« Mais comme vous m'avez ôté ma main Sherlock, je ne pourrai le faire comme prévu. J'aimerais donc que vous le fassiez à ma place. », reprit Moran sans prendre en compte l'aîné des Holmes.
Sherlock explosa de rire, d'un rire faux et fou, et sourit de plus belle.
« Alors là mon vieux, vous vous plantez complètement ! Appuyez sur votre commande si vous voulez, je ne toucherai pas à un cheveux de Watson. »
« Sherlock ! Peux-tu me dire ce qu'il se passe ? », intervint l'aîné, manifestement bien peu emballé par cette idée.
« Je vais vous dire ce qu'il se passe Mycroft ; votre petit frère ici présent est un sodomite qui baise Watson sous votre toit. »
Il prit une longue et douloureuse inspiration et nous regarda à tour de rôle. Serrant son poing et fermant une seconde les yeux pour manifestement tenter de se calmer, puis il entrouvrit les lèvres et demanda d'une voix bouffée par la honte :
« Sherlock ? Est-ce vrai ? »
« Techniquement je ne l'ai pas baisé sous ton toit... »
« Réponds-moi ! », hurla-t-il, en frappant son parapluie au sol, nous faisant tous trembler comme de vulgaires brindilles secouées par la plus violente des tornades.
Sherlock affronta son regard quelques secondes et le baissa finalement, avouant silencieusement ces mots qu'il ne pouvait dire à son frère.
« Oh mon Dieu... », finit-il par soupirer en comprenant la vérité, tournant sur lui-même, et pour l'entendre évoquer le divin, je sus qu'il était profondément scandalisé.
« Bien, ceci étant maintenant dit : Sherlock, prenez cette épée et faites ce que je vous ai dit de faire. »
« Jamais. »
« Alors j'appuie sur la commande, est-ce cela que vous voulez ? »
« Appuyez si vous le souhaitez. »
« Sherlock... », appelai-je d'une voix sourde.
Il ne m'avait toujours pas regardé depuis que Moran avait sorti sa lame. Je ne le laisserais pas appuyer sur ce bouton et Sherlock le savait, voilà pourquoi il ignorait ma présence - et mes décisions sous-jacentes. Cet homme vivait selon ses propres règles et se fichait du bien commun. Sherlock Holmes était un génie à failles, aussi imprévisible qu'impérieux, pourtant, je le connaissais par cœur.
Il me fallait capter son regard, lui sourire et lui promettre que tout irait bien, quoi qu'il advienne de cette confrontation. Lui donner l'ultime espoir qui lui faisait défaut. L'empêcher de le faire appuyer sur cette maudite commande. Mais il ne me regarda jamais. Il avait peur.
« Tout cela s'éternise ; prenez cette lame et tuez-le sur le champs. Je vous laisse dix secondes. », à ces mots, le pouce de Moran prit place sur le petit bouton.
« Économisez votre salive et appuyez Moran. »
« Neuf... »
« Sherlock ! »
« Ferme-la Mycroft. »
« Sherlock, regardez-moi. » tentai-je vainement.
« Huit... »
« Fais quelque chose ! »
« Je t'ai dit de la fermer ! », hurla-t-il en se regardant son frère.
« Sept... »
« Bon sang, Sherlock !», appelai-je férocement.
« Puisque tu ne le feras pas... »
Dans un sifflement étrange, l'épée fine de Mycroft quitta le fourreau-parapluie, et en deux enjambées, il me fit face. Il planta son regard dans le mien et de la même force planta son épée en mon cœur. Lentement, les secondes s'étirant à ne plus en finir, je vis la fine lame disparaître, disparaître et disparaître, jusqu'à ce que la garde froide pressa mon torse. Ses yeux n'exprimaient rien ; il n'y avait rien à dire de toute façon, les faits étaient là. L'épée était appuyée tout contre mon torse, qui prit lentement la teinte de rouge sombre ; j'aimais bien cette chemise pourtant.
Il la retira d'un geste horriblement rapide, me laissant plonger dans un océan de glace, où chacun de mes membres se figeaient un à un. Lâche, je collai mes genoux au sol, m'y écrasant dans un bruit sourd, avant que mon torse ne retombe contre le tapis.
Étrange chose que de mourir. Il y avait eu toutes ces fois aux quatre coins de l'Angleterre où, suivant Sherlock dans une affaire encore plus rocambolesque que la précédente, j'avais prié intérieurement (ou tout haut selon le degré du danger) pour que Dieu nous laisse nous en sortir encore une fois. Ce jour-là pourtant, ma bouche envahie par les fibres du tapis sur lequel j'étais couché, je savais que j'allais mourir. Au moins, j'étais sûr que ni le paradis ni l'enfer ne m'attendaient.
Je regrettais seulement que Sherlock ne m'ait pas regardé une dernière fois. Oh comme j'avais pu haïr sa fierté. Il fit soudain nuit, et je compris qu'il me fallait fermer les yeux. J'aurais voulu lui promettre que tout irait bien, lui dire que mon dernier souffle était pour lui et rien que pour lui, mais il me fallait arrêter de respirer.
J'aurais voulu m'excuser de lui avoir fait vivre ma Chute.
Je vois la lame qui s'enfonce sans jamais ralentir, mais quelque chose ne va pas.
Analyse : Mycroft tient son épée de sa main droite. La garde touche la poitrine de John paralysé. Le sang est déjà abondant sur sa chemise, mais quelque chose ne va pas.
Puis je le vois qui chute, et qui chute encore. Ma chute à Reichenbach était-elle plus longue que celle-ci ? J'en doute fort, la sienne semble éternelle. Pourtant la mienne faisait plusieurs mètres de haut; la sienne quelques centimètres. Alors, pourquoi tout ceci est si long ?
Puis il touche enfin le sol, ses genoux craquent, son torse se couche bruyamment sur le tapis persan - fils de laine, format carré, importé d'Orient par Mycroft il y a huit ans de ça.
Il est à terre. Il est à terre et ne se relève pas. Il est là et il ne bouge pas. Il est là et il ne bouge pas.
À son image, je défaille, quitter la verticalité des choses pour me laisser retomber à même le sol. Il est celui qui a été touché, alors pourquoi est-ce mon cœur qui me fait mal ? Cela n'est pas logique. Je tente d'ouvrir les lèvres, mais elles le sont déjà ; je tente de dire quelque chose, mais il n'y a aucun mot dans mon palais mental disponible pour expliquer ce qu'il se passe.
Correction : je peux dire ce qu'il se passe. John est allongé face contre terre, son sang envahissant le tapis de Mycroft qui nettoie son épée d'un mouchoir - brodé par Maman pour ses trente ans. J'ai les mots pour décrire la scène, mais je n'ai pas de mot pour expliquer ce que je ressens.
« Mycroft, pourquoi avez-vous improvisé ? »
Voix gênante, accent écossais : Moran vient de parler. Je relève ma tête lourde pour admirer, impuissant (mot affreux, concept détestable à ne plus jamais ressentir), la scène.
« Il fallait que ça soit fait, n'est-ce pas ? »
« Mais ce n'est pas ce que nous avions convenu ! »
Convenu ; convenir, verbe transitif qui signifie se mettre d'accord. Nous ; implique deux personnes dans un même groupe, Mycroft et Moran.
« Vous vouliez Sherlock hors d'état de nuire, et bien regardez-le, vous avez réussi. »
Mycroft me pointe du doigt et je vois leurs yeux me scruter. Je peux bouger. Je dois bouger. Je dois attraper la lame abandonnée sur la table basse et les transpercer, encore et encore. Je dois le faire mais mon corps ne répond plus ; suis-je déjà en enfer ?
« ... Vous avez raison. »
« Bien, maintenant que tout cela est réglé Moran, n'oubliez pas notre pacte. »
« Bien-sûr. Je vais annuler l'attentat. J'envoie dès ce soir un télégramme à mon contact de Londres. Et voici la liste des membres du gouvernement impliqués, ainsi que le nom des terroristes. »
L'écossais abandonne la commande à ses côtés et sort de sa veste une enveloppe épaisse qu'il tend à Mycroft - papiers pliés en quatre, écriture raffinée, la même que sur les lettres. Je dois bondir et appuyer sur ce bouton, pour l'écraser de toutes mes forces.
« Je vous remercie. »
« Je vous en prie. »
Ils se remercient, et John n'a toujours pas bougé. Je ne vois pas son visage, je ne vois que sa chevelure blonde et son corps écrasé. Lentement, je rampe vers lui, je plante mes ongles dans le tapis plus rouge qu'à l'accoutumée. Mais une main retient mon épaule et un corps se pose face au mien.
« Ne le touche pas Sherlock, tu m'as déjà assez fait honte comme ça. »
« Il ne vous causera plus aucun soucis. », répond Moran que je vois penché vers le coffre ; il désactive la bombe.
« J'attendais qu'on me dise ça depuis si longtemps. »
« Il devrait peut-être voir un médecin tout de même, il est tout pâle. »
Ils se regardent et se sourient. Nous n'avons pas la même conception de l'humour. Cette fois j'ai accès aux mots qui représentent ce que je ressens : l'aversion.
« Moran, ne dites pas un mot de toute cette histoire entre mon frère et le docteur Watson, est-ce bien clair ? Je ne voudrai pas que le nom des Holmes soit plus sali qu'il ne l'est déjà. »
« Croyez moi Mycroft, rien ne m'intéressait plus que de détruire Sherlock Holmes. Voilà qui est fait, je peux passer à autre chose. »
« Bien, voulez-vous que je vous raccompagne à Gillingham ? »
« Avec plaisir. »
La main qui encercle mon épaule me relâche enfin. Mycroft se lève, empoigne son parapluie et se dirige avec Moran vers le couloir. J'entends leurs pas sur le parquet (bois de chêne, installé il y a quinze ans), la porte qui s'ouvre (le gond du milieu grince il faut rajouter de l'huile), et le fiacre qu'on approche. Les graviers roulent sous les sabots des chevaux ; ils hennissent lorsque le fouet frappe leurs dos dans un bruit sec. Je reconnais les deux Frisons de Mycroft (l'un des deux boîte en fin de journée lorsqu'il fait plus de vingt-sept degrés). Et la voiture s'en va, emportant avec elle ces deux salopards.
Encore un mètre quarante-cinq et je pourrai toucher John, le retourner et sentir son pouls. Et il y a ce bruit étrange, ces pas qui s'approchent de moi. Mais je sais Moran et Mycroft déjà loin. Puis un bruit sourd ; le résultat d'un objet qu'on frappe à l'arrière de ma tête.
Bien visé, je dois le reconnaître. Plusieurs heures de sommeil forcé m'attendent. J'ai l'impression qu'on me redresse ; un homme ? Manger n'est pas mon activité favorite, mais on m'a déjà reproché d'être lourd. Et une main frêle qui se pose sur mon front ; une femme ?
Pas assez de données. Qui ?
