Note : Eh bien, chères toutes et tous, voici le dernier chapitre de cette histoire. Je remercie pour la dernière fois Nathdawn pour son incroyable travail de beta. Le chapitre 11 sera une note plus longue, comme sur Expired. Bonne lecture, et on se retrouve pour une toute dernière review ? Rien ne me ferait plus plaisir !
« Il se réveille. »
« Reste-t-il des linges propres ? »
« Vers midi, je pense. »
Deux femmes et un homme. On est assis près de moi. On vient d'ouvrir une porte à ma droite. Une tête est-elle sensée faire aussi mal ? J'ai du mal à ouvrir les yeux, à faire le point, à...
« Où est-il ? »
Cette fois, c'est moi qui ai parlé (ou hurlé ? Mes oreilles bourdonnent). Je me redresse et serre le bras qui remonte la couverture sur moi avant même de comprendre que c'est Betty qui est assise à mes côté. Elle sursaute de surprise et grimace. Visage tendu, yeux hagards et ... je ne peux rien dire d'autre, je vois flou.
« Où est-il ? »
Je répète en serrant le poignet frêle. Je n'ai pas peur qu'elle parte mais je me sens étrangement tanguant, j'ai besoin de m'accrocher à elle. Après tout ce que j'ai fait pour elle, elle me doit bien ça. Et puis on bouge au fond de la pièce et on s'approche. Mary, chignon serré derrière sa nuque et yeux sombres, elle plante ses mains froides sur les miennes.
« Lâchez-la Holmes. »
« Où est John ? »
« Lâchez-la, vous lui faites mal. »
Mal ? Je n'exerce qu'une pression de mes doigts sur son poignet pour me retenir ; elle ne risque que quelques bleus qui se soigneront avec le temps. Avoir vraiment mal c'est ce que je ressens maintenant, ce truc au fond de moi qui bouffe mes entrailles et me glace la poitrine, qui semble sans fin et sans guérison possible.
« Sherlock. »
On m'appelle, et cette fois, je reconnais la voix. Il n'y en a qu'une. Une seule. Et elle est censée avoir été arrachée à la pointe de la lame de Mycroft. Mais mes yeux sont paresseux et le détail me fait défaut, les silhouettes bougent et on repousse mes mains fermement avant que Betty ne disparaisse et laisse place à une figure masculine.
« Je ne comprends pas. »
La silhouette sourit ; il se moque de moi.
« Calmez-vous Sherlock, tout va bien... »
« Vous êtes assis sur mon lit. »
« C'est exact. »
« Suis-je mort ? »
« Pas le moins du monde. »
« Alors, c'est que vous êtes vivant. »
« Votre logique est imparable. »
« Watson ? »
« Oui mon vieux ? »
Ma réponse a la forme du poing que j'écrase férocement à son visage. Mes doigts rencontrent sa joue molle avec précision et hargne. C'est bien peu comparé à la douleur qui m'a étreint lorsque je l'ai vu tomber face à Mycroft, mais cela fait du bien, c'est indéniable. Il gémit de douleur tandis que j'étire mes doigts. Ma vue revient enfin, et je le vois.
Il est là, vraiment là, et sa chemise est intacte et ses yeux bougent et il parle et respire, et toute cette peur indescriptible quitte lentement mon organisme. Betty revient dans mon champs de vision, se penche sur lui et inspecte sa joue.
« On aurait dû l'attacher. », intervient Mary, debout près du lit.
« C'est vous qui m'avez assommé. », et cela je le comprends enfin.
« Je ne saurai dire le plaisir éprouvé à cet instant. », me sourit-elle avec toute l'animosité que je lui connais.
« J'étais déjà à terre. », grogne-je en massant ma nuque encore douloureuse.
« Ne sous-estimez pas la force de l'effet cathartique. »
« Vous êtes... »
« Oui ? »
« ... d'une précision remarquable. »
Betty se redresse et pose le linge qu'elle a utilisé sur la joue meurtrie de John dans une bassine sur la table de chevet. Elle la prend entre ses bras fins et quitte la pièce accompagnée de Mary. Elles se parlent mais je ne les écoute déjà plus. On claque la porte et tout ce que je vois, c'est John qui se retourne vers moi en massant encore un peu sa mâchoire.
« Vous vous êtes rasé la moustache. »
« C'est pour ça que vous m'avez frappé ? »
« Il me semblait que vous la méritiez. »
Il me sourit et repose ses mains sur les draps blancs.
« Ne vous en faites pas, moi aussi je suis passé par là. »
J'inspire profondément alors que ses mots ont la force d'un poignard planté dans mon ventre.
« Trois ans. Vous avez donc ressenti ça pendant trois ans... alors que moi... »
« Alors que vous n'avez même pas tenu dix minutes. », me sourit-il avec toute la simplicité du monde.
Je le scrute longuement. Ses yeux d'un bleu-gris clair fatigués, marqués par des cernes discrètes, ce nez droit cassé il y a des années de ça lors du rixe de Westminster, son sourire plus mutin qu'à l'accoutumée ; rasé, il parait si jeune. Et ses cheveux courts à peine brossés, je vois que l'air de la campagne lui a fait un bien fou, il comprend enfin qu'un peigne est aussi utile qu'une fourchette.
« Vous êtes beau quand vous venez de ressusciter. »
« Vous avez une mine affreuse quand vous venez de vous réveiller. »
« Votre femme m'a assommé. », c'est absurde, je suis obligé de me défendre !
« Oui je sais, j'étais là. »
« Vous auriez pu l'en empêcher. »
Il hausse une épaule en guise de réponse et tente de cacher son sourire amusé. L'idée que j'ai été la victime de sa femme semble lui plaire ; je ne comprendrai jamais les hommes mariés. La porte s'ouvre ; geste sec et précis, bruits de pas plus un petit tapement comme une canne ou un...
« Ah, bonjour petit frère. »
Adrénaline et urgence, j'attrape Watson et le tire contre moi, protège son corps du mien alors que mes yeux crachent leur haine à ce salaud qui se rapproche de nous.
« Sherlock ! Tout va bien, Mycroft n'est pas notre ennemi ! », gémit Watson en tentant de se dégager de mon étreinte, mais hors de question que je le lâche.
« Lâche-le tu vas l'étouffer. », grimace-t-il alors qu'il pose son parapluie sur le fauteuil à l'entrée.
« Sherlock, regardez moi, tout va bien, Mycroft ne m'a pas tué. », répète-t-il en posant ses mains sur moi.
Mais je dois vérifier, sentir son cœur battre, tenter d'oublier le sang qui gicle hors de sa poitrine et le bruit de ses genoux qui craquent contre le sol. Je le tiens fermement, déboutonne cette chemise de trop et inspecte son torse. Aucune cicatrice. Pas de trace. Juste sa peau blanche sur laquelle je pose ma main ; ma paume est frappée à coups réguliers par l'évidence. Il va bien.
« C'est gênant, Sherlock. »
« Je confirme. », tousse Mycroft que je vois scruter le plafond, les joues légèrement rougies.
Je referme quelques boutons au hasard et serre contre mon corps le seul qui importe vraiment.
« Tu es parti avec Moran. Où est-il ? »
« Il ne sera plus un problème. »
« Comment as-tu pu faire ça ? »
« Je l'ai fait comme tu dis mais je ne l'ai pas décidé. », répond-il en prenant place sur un canapé à quelques mètres de nous.
Ces dernières semaines ont été palpitantes, l'enquête a été une des plus intéressantes de ces cinq dernières années. Un ministre tué, puis un médecin quelconque, selon le même rituel ; lorsque la vie vous offre pareil cadeau, il n'y a rien de plus beau. Je me rappelle parfaitement de la découverte du corps de Gladstone - homme de quatre-vingt dix kilos couché sur le dos, blessure à la poitrine au niveau du cœur, saignement abondant mais sang déjà coagulé, costume fait sur-mesure, chemise de soie, heure du décès estimée à minuit - et le message sous-jacent : John Watson devait revenir à mes côtés. J'avais demandé à Lestrade d'aller le chercher en lui exprimant explicitement que j'avais besoin de lui. A-t-il utilisé les mêmes mots ? Sans doute. Les a-t-il dits avec la véritable passion qui m'animait ? J'en doute. Parce que j'avais férocement besoin de John Watson.
Sept ans que je suis revenu et pourtant, nous n'étions toujours pas revenu comme avant, lorsqu'il n'y avait rien de plus important que lui, moi et l'enquête. Il n'y avait qu'une personne à blâmer pour cela. Un intrus qui n'avait su trouver sa place à temps. Et ce n'était pas Mary bien entendu, mais moi. La chute avait été une erreur, une terrible erreur. Je ne le regretterai jamais mais je m'en voudrai à la place. Y aurait-il eu une autre option possible ? Bien sûr. Et où en serions-nous aujourd'hui ? Je ne peux pas le prédire, je suis un homme de sciences exactes, pas de chimères approximatives.
Je pensais que rentrer de trois ans d'exil procurerait un bonheur suffisant à Watson pour le faire revenir à Baker Street, chez lui. Mais loin de Londres pendant tout ce temps, je n'avais pas compris à quel point il avait changé. J'aurais pu décrire pendant des heures les changements physiques - cheveux qui se font rares sur le front, cernes creusées à vie, rides plus marquées entre ses sourcils, cicatrice sur la joue droite, etc. - mais tout était résumé à son regard. Il avait perdu de sa force, de sa vigueur, de cette lueur unique qui m'avait silencieusement hurlé la première fois que nous nous étions croisés à Camden « Rien ne me rassure plus que le danger ».
La lueur était encore présente, bien que très faible, reprenant étrangement de sa vigueur le soir où il m'accompagna au Salon Chinois - cela très probablement dû à la jalousie. Toute cette hargne qu'il m'avait jeté au visage en rentrant et ce regard qu'il m'avait lancé, j'ai cru que nous y étions enfin, qu'il tairait son éducation absurde et sans fondement pour rejoindre la vie solide que je lui promettais à mes côtés. Mais la lueur avait encore disparu alors que nos lèvres étaient proches, tellement proches...
Oh, bien entendu, la lueur n'était pas morte, je la vis de la plus brûlante des façon le soir où il m'embrassa enfin, où il me laissa prendre possession de son corps de la façon la plus primaire et la plus belle qu'il soit. Mais c'est néanmoins la dernière fois où je l'ai vue. La suite des événements l'a plongé dans des ténèbres sans nom ni forme, où il me semblait si peu accessible que chaque rare baiser qu'il me donna ensuite avait le goût de la rédemption. Je n'avais jamais su jusqu'à ce jour que John était lui aussi victime d'épisodes dépressifs. Pernicieusement, je le vis devenir une ombre, accepter l'inacceptable avec une facilité écœurante, jusqu'à la veille où il nous accompagna à Gillingham sans un mot, avec fadeur, comme s'il participait là à la dernière enquête de sa vie.
Présentement face à moi pourtant, il y a dans cette chambre le soleil le plus brûlant de tous les étés ; la lueur est revenue. Le sourire est mutin et l'œil perçant. Je l'aime comme ça et je l'ai toujours aimé comme ça ; il n'y en a qu'un comme lui, car il est comme moi. Il a ressuscité et il est revenu d'entre les morts ; de la mienne il y a sept ans de ça, de celle de père Luc, et de celle de cet être qui n'aura jamais été. Il est revenu et plus jamais je ne le laisserai s'échapper, car j'ai compris ce qui la ramené à la vie :
« C'est vous qui avez tout organisé n'est-ce pas ? »
« Tout dans les moindres détails. », me confirme-t-il et je sens la fierté qui transpire de chacun de ses mots. « Voulez-vous que je vous explique ? »
« Je vous en prie mon vieux, faites moi donc ce plaisir. »
« C'est vous qui avez tout organisé n'est-ce pas ? »
« Tout dans les moindres détails. Voulez-vous que je vous explique ? », répondis-je en tentant de cacher mon sourire.
« Je vous en prie mon vieux, faites moi donc ce plaisir. »
Il se rassit au fond du lit, soutenant son dos par les épais coussins et croisa ses mains face à lui, m'écoutant avec la curiosité d'un gamin à qui l'on raconterait une histoire de pirate. Je pris de mon temps pour d'abord reboutonner correctement ma chemise - me trouver ainsi quasiment torse nu face à Mycroft était bien trop perturbant - et m'installai confortablement à mon tour, une jambe repliée sous moi, mon corps tourné face à mon amant. Il avait repris des couleurs depuis qu'il m'avait administré ce coup de poing (bien mérité je l'avoue) et le voir ainsi me ravivait le cœur. Ce que je lui avais fait vivre la veille au soir avait été douloureux mais nécessaire, j'en étais parfaitement conscient - j'avais été à sa place sept ans auparavant ne l'oublions pas. Je raclai ma gorge et commençai mon récit.
Tout avait commencé le soir même où Mary avait tout compris concernant Sherlock et moi-même. Fou que notre secret ait été découvert par ma femme, de la pire des façons, j'étais sorti dans la nuit calmer ma honte et ma terrible envie de briser mariage et réputation pour suivre Holmes. Mes pas m'avaient guidé à travers les champs bleuis par la lune jusqu'à la cabane que Sherlock m'avait fait visiter. Y grimper de nuit ne me procura aucun malaise ; au contraire, me retrouver entre ces planches de bois m'avait immédiatement apaisé. Je ne sais combien de temps j'étais resté allongé à regarder les étoiles pointer le bout de leurs nez à travers les feuilles bercées par le vent.
Puis un bruit de pas et une lueur m'avait tiré hors de ma rêverie. On m'appelait plus bas :
« Docteur Watson ? »
Penchant la tête, j'avais découvert au pied de l'arbre Mycroft, une lampe tenue de sa main droite, le nez relevé vers moi.
« Ah bien, vous êtes là. Pourrais-je monter ? »
Grimaçant, désolé, je dus lui admettre la vérité :
« Il faut connaître le mot de passe. »
« Oh bien sûr, et ce n'est pas comme ci je pouvais savoir ce qu'il se passait dans la tête de mon frère. », abdiqua-t-il en prenant place à même le sol, appuyant son dos contre le tronc énorme.
« Il fait doux ce soir, n'est-ce pas ? L'été ne va pas tarder à arriver. Je pense que les températures seront plus clémentes qu'en 1892 tout de même. »
« Si vous le dites. », me sentis-je obligé de répondre, allongé sur le ventre, regardant toujours plus bas.
Il inspira longuement et nous plongeâmes dans un silence appréciable qui dura de nécessaires minutes, avant que Mycroft ne reprenne.
« Cette cabane, c'est Sherlock qui l'avait voulue. Il devait avoir... sept ou huit ans je pense. Il s'était procuré par je ne sais quel miracle les premières planches avant que notre père ne comprenne son intention. Il lui proposa son aide de nombreuses fois mais Sherlock était déjà terriblement borné... Il fallut qu'il se torde le poignet en tombant de l'arbre pour accepter que notre père participe à la construction. J'étais avec eux chaque jour, mais pas une seule fois Sherlock ne me laissa participer. Je ne saurais dire pourquoi. Peut-être était-ce sa façon de créer un monde sans moi. »
Je l'entendis rire faiblement et devinai dans la pénombre sa main plisser le tissu de son pantalon noir.
« Lorsque la cabane a été finie, mon père lui a promis de ne plus jamais s'en approcher. J'ai souvent entendu qu'on imaginait nos parents tyranniques et monstrueux... mais cela est bien éloigné de la vérité. Ils n'étaient pas normaux non plus. Ils étaient juste... des parents. »
Il releva cette fois la tête vers moi et capta mon sourire compréhensif, avant de reprendre.
« Mais je n'avais pas la patience de mon père. Je ne l'ai jamais eue avec Sherlock. Quasiment chaque semaine, je tentais une approche, mais à chaque fois, il me rebutait... oh, ce n'était pas une simple histoire de cabane bien sûr, c'était sa façon à lui de me refuser dans sa vie. »
Il sourit tristement et reprit plus bas.
« Je suis jaloux de votre proximité avec mon frère. »
« Mycroft... », soupirai-je en passant une main sur mon visage, bien peu tenté à l'idée de parler de notre relation après la soirée que j'avais passé.
« John, je sais. »
Mon sang ne fit qu'un tour, je me redressai malgré moi, soudain si mal à l'aise que la position me gêna tout entier. Il se leva pour approcher son visage du mien et reprit, sans jamais quitter mon regard.
« Je le sais depuis bien plus longtemps que vous. Depuis bien plus longtemps que lui. Il fut un temps où nous nous écrivions, vous savez. Enfin, je lui écrivais, et il répondait vaguement, me sous-entendant milles reproches sur lesquels je ne me suis jamais penché. Et après un jour de visite à Camden, ses lettres ont soudain cessé. Les reproches ont disparu et Sherlock est passé à autre chose. Je savais qu'il s'était passé quelque chose d'important. Et j'ai appris par votre précédente logeuse que vous aviez emménagé à Baker Street. Je vous ai tout de suite détesté. Ne le prenez pas mal, comme je vous l'ai dit, je suis jaloux. », sourit-il désolé.
Je lui souris car je ne savais pas quoi faire d'autre, la situation était surréaliste. Décidant de quitter cette position de suprématie, je descendis lentement pour venir m'installer à ses côtés, à son niveau.
« Cela a l'air d'être tellement simple pour vous... »
« Mon frère est un homme compliqué mais il reste un homme. S'il peut être heureux, je ferai tout pour qu'il le soit. Si vous êtes sa condition pour accéder au bonheur, alors, qui suis-je pour en juger ? Vous savez, ne pas avoir été élevé dans la religion aide à accepter ce genre de chose. »
« Oui je sais, j'ai déjà eu cette conversation avec lui... », souris-je doucement en repensant à cette visite à St. Paul durant laquelle j'avais pu, en un sens, commencer à lui ouvrir mon cœur.
Une brise nous caressa tous deux, imposant un silence nécessaire à cette conversation improbable. Je relevai le nez vers le ciel étoilé, me demandant si sur une autre planète, dans un autre temps, cette relation avec Holmes ne serait jugée par personne, et ne serait considérée que pour ce qu'elle était vraiment : de l'amour et rien d'autre.
« Il a toujours eu un intérêt indéfectible pour cette cabane, à tel point que la quitter était une déchirure ; résultat, il y oubliait toujours quelque chose. Son pull, un livre... il semblerait cette fois qu'il y ait oublié son cœur. »
Son cœur. Le mot n'avait rien de gratuit, le problème et la solution se résumaient à ces cinq lettres. Il était là, sous notre nez - dans ma poitrine - depuis tout ce temps, et nous n'avions rien vu, rien compris.
« Qu'avez-vous dit Mycroft ? »
« Oh moquez-vous de mon romantisme... »
« Non, répétez exactement les mots que vous avez employés. », m'empressai-je de demander.
« Il semblerait cette fois qu'il y ait oublié son cœur... », reprit-il les sourcils froncés avant que tous les muscles de son visage ne se relâchent soudain. « Vous pensez aux... »
« Aux lettres. Bon sang Mycroft, Moran sait pour l'attachement que Sherlock me porte, je suis sa cible. »
« Si vous saviez docteur, c'est bien plus grave que cela... », soupira-t-il en se mettant à faire les cent pas face à moi. « Cette histoire d'attentat est tout à fait vraie... elle est même supervisée par ce Moran. »
« Comment le savez-vous ? »
« Nous entretenons... une relation épistolaire depuis quelques semaines. Il sait tout de cet attentat et est même prêt à l'arrêter si, je cite, il obtient ce qu'il veut. »
« Mais pourquoi ne l'avez-vous pas dit à Sherlock ? Moran parle explicitement de cette condamnation !», hurlai-je de surprise malgré moi.
« Je lui ai dit, répété, supplié de s'occuper de cette histoire, mais il a toujours refusé ! Et vous voulez tout savoir ? Je n'en peux plus de son ego. Oui je l'avoue, je n'en peux plus de le faire toujours passer avant à moi. Il est le héros de sa vie mais je suis celui de la mienne, il est hors de question que je continue à accepter son insupportable fierté. », me répondit-il, chaque mot mouillé d'une animosité que je savais bien vieille entre ces deux frères.
« Alors oublions Sherlock, et arrangeons ça tous les deux. Savez-vous où il se trouve ? »
« À Gillingham mais je ne sais pas où exactement. Il est censé venir demain à la demeure en fin de journée. Je voulais vous laisser avec Sherlock et votre femme en ville pour la soirée après la visite au commissariat. »
« Alors nous ferons mieux que ça. Nous rentrerons avec vous, et nous le confronterons. ».
Les mots sortaient avec aisance, manigançant malgré moi un plan d'une complexité enfantine, tout en marchant autour de l'arbre à mon tour ; il fallait croire qu'après des années à suivre Holmes et avoir découvert les plans tordus de bon nombre de malfaiteur, j'étais maintenant moi aussi doué pour prévoir l'inconcevable.
« Moran me veut mort pour arrêter cet attentat, alors je mourrai. »
« Je vois que votre dépression ne s'arrange pas. »
« Je mourrai pour de faux. », me sentis-je obligé de rajouter devant le regard désolé de mon aîné, puis je repris : « Moran n'est pas stupide, il viendra vérifier par lui-même si je suis bien mort, alors il faut trouver le miroir faussé dans lequel il regardera pour... Oh. »
Je claquai dans mes mains en réalisant que la solution m'avait été donnée il y a sept ans de cela, et ris de plus belle en levant le nez au ciel.
« C'est tellement ironique... Sherlock. Sherlock sera le miroir. Mycroft, il ne faudra pas le mettre dans la confidence, nous ne lui parlerons de rien. Moran doit croire en son deuil, ainsi il croira à ma mort. »
« Êtes-vous en train de me dire que je dois être celui qui devrait vous tuer ? »
« Cela vous ferait-il plaisir ? », demandai-je en réponse à son sourire.
« Ça serait un grand honneur docteur. », ponctua-t-il dans une courbette exagérée.
Nous rîmes doucement avant de nous faire face pour mettre au point les derniers détails.
« Il faut que Moran soit sûr d'avoir réussi, que rien ne vienne contrecarrer ses plans. Il veut me tuer à la pointe de sa lame, comment pourrions-nous tricher avec une épée... ? »
« J'ai un prototype de lame rétractable dans le grenier... et oui, il n'y a pas que Sherlock qui aime confectionner de nouvelles choses. », me sourit-il, pas peu fier.
« Parfait. Je prévoirai une pochette de sang placée au niveau de ma poitrine que vous perforerez en appuyant votre lame dessus. »
« J'ai un excellent boucher à Gillingham, je pourrai lui demander de nous préparer ça demain. Docteur ? »
« Oui Mycroft ? »
« Je commence à comprendre pourquoi mon frère vous apprécie ; on ne dirait pas comme ça, mais vous êtes moins bête que vous n'y paressez. »
« Et bien... merci... je suppose. »
Il tapota mon épaule et attrapa le lampion avant que nous ne commencions à rentrer à la demeure.
« Qu'allez-vous dire à votre femme ? »
« C'est elle qui m'a donné l'idée. », le rassurai-je d'un sourire.
Arrivant à la chambre conjugale, je trouvai Mary déjà couchée, lisant un livre à la lumière de sa table de chevet. Elle le referma bruyamment et manqua de hurler. Il me fallut de longues minutes pour la calmer, elle dont les cris devaient réveiller la moitié de la demeure, et alors qu'elle était prête enfin à m'écouter, je fus celui soudain pris par une folie passagère, et me mis à hausser la voix, lui reprochant à mon tour les mauvais tours que nous avions vécus ces précédentes années.
La dispute n'avait pas de sens, pas de tête et pas de cœur, elle n'était que la somme de notre idiotie et de ce mariage de raison dans lequel nous avions foncé tête baissée. Lorsque la raison revint enfin, je lui avais dit en serrant sa main qu'elle avait posé sur la mienne :
« Mary, vous avez raison. Il vaudrait mieux que je sois mort, plutôt que nous divorcions. »
« Il est vrai... » soupira-t-elle, bien consciente que les conventions pardonnaient rarement à une femme le divorce, puis elle reprit soudain, réalisant sa maladresse : « Mais je ne veux pas que vous mourriez John ! »
« Je le sais Mary, je le sais... Mais je vous propose de vous rendre veuve sans que je ne quitte ce monde. Ainsi, vous pourrez retrouver votre liberté comme vous le souhaitiez, sans souffrir du qu'en dira-t-on. »
« Si vous dites vrai John... », elle inspira, curieuse et bien peu rassurée par mon idée que je lui expliquai dans les moindres détails.
Pour la protéger elle, Mycroft devait prévenir Moran par lettre que de la poudre à endormir était disponible, pour ainsi se débarrasser ponctuellement de tout témoin gênant. Néanmoins, il nous fallait remplacer par avance le contenu de la petite fiole posée sur la table de chevet de ma femme par une poudre quelconque, pour que cette dernière falsifie un sommeil forcé, et ainsi la laisser consciente dans le cas où les choses tourneraient mal.
Me faire faussement mourir devant Moran ne s'arrêterait pas là. Il n'y avait pas que Sherlock et moi à sauver, il y avait également Mary. Divorcée, la vie lui promettait bien peu de considération, peut être même une impossibilité de se marier à nouveau (certaines familles étaient infiniment plus religieuses que la nôtre). Il était hors de question qu'elle en pâtisse. Ainsi, si je devais mourir, je mourrais également aux yeux de la loi. Avec sa complicité, et celle précieuse de Mycroft, il était aisé d'utiliser un corps quelconque qu'elle reconnaîtrait à la morgue, pour ainsi faire disparaître l'identité de John Watson, la ramenant naturellement au statut de Mary Morstan, femme du monde bien sous tous rapports.
Elle écouta tout mon récit avec grande attention, me demandant plusieurs fois si cela n'était pas dangereux, si Mycroft ne nous abandonnerait pas dans ce plan illégal, puis elle accepta avec un soulagement qu'elle ne cacha même pas. Elle m'avoua néanmoins n'être pas encore sûre de vouloir quitter Londres pour retourner chez ses parents, avant qu'elle ne me demande de la laisser dormir.
La suite, Sherlock la connaissait. Il fut aisé de lui cacher notre détour chez le boucher de Gillingham où j'avais récupéré la pochette de sang que j'avais déjà installé contre ma poitrine - il comprit ainsi mon refus d'étreinte lorsque nous nous étions retrouvés seuls dans le parc. Cette petite pause n'avait néanmoins pas été prévue, Mycroft ayant réellement oublié l'élément principal de notre tour de passe-passe, mais nous en avions profité, pour mon plus grand bonheur. Le plan était d'une simplicité aberrante, aussi à chaque instant tout pouvait mal tourner, j'en étais conscient. Avoir eu le plaisir de tenir Sherlock contre moi une dernière fois me redonna le courage nécessaire pour affronter Moran.
« Ainsi, John Watson est réellement décédé aux yeux de la loi ? », demanda mon amant incrédule.
« Pas encore. Il faut que le commissaire Card et le fossoyeur de Gillingham viennent. Mary et moi reconnaîtrons le corps. »
« Quel corps ? », s'enquit Sherlock en regardant pour la première fois son frère.
Il inspecta son visage une demie-seconde et comprit dans une grimace de soulagement.
« Vous avez tué Moran. »
« Moran est mort. », corrigea Mycroft en se relevant, plissant de la paume de sa main sa veste. « Il nous servira de corps de John Watson. Si tu peux être présent pour la reconnaissance Sherlock, cela nous aiderait. Card aura du mal à croire qu'un homme aussi laid ait pu être marié à une femme comme Mary. »
« Je descends dans un instant. »
Mycroft nous salua sommairement et quitta la chambre en reprenant son parapluie. Sherlock tourna son visage vers moi et me sourit, une grimace d'extrême surprise et de tendresse outrée pinçant les muscles de son visage :
« John Watson, médecin et imposteur à ses heures perdues. »
« Je dirais plutôt : John Watson, médecin et génie lorsque l'ego de son colocataire prend un peu de vacances. »
« Nous ne sommes plus colocataires depuis bien longtemps. », sourit-il en se mordant la lèvre, me provoquant ainsi exprès pour comprendre si mon choix de mot n'avait pas été malheureux.
« Il est hors de question que je vous laisse continuer à malmener le 221B. »
« Ainsi, c'est pour les fissures et la poussière que vous revenez ? »
« Tout à fait. »
Il me sourit de plus belle alors que Betty arriva accompagnée de ma femme pour l'emmener au salon. Les contacts de Mycroft venaient d'apporter le corps de Moran installé à même le sol sous un linceul blanc. Nous laissâmes un peu d'intimité à Sherlock pour qu'il puisse s'habiller et j'en profitai pour m'entretenir avec Mary.
« Vous êtes resplendissante pour une jeune veuve. », lui souris-je.
« C'est parce que Mycroft m'a dit qu'il m'accompagnerait à Londres pour m'aider à régler les détails administratifs. Il a pu se libérer un mois. »
« Bien. Vos parents vont être ravis de vous voir revenir sans moi. »
« Oh, cela est indéniable. », me sourit-elle
« Je suis prêt pour aller vous voir mort Watson ! », sourit mon amant en arrivant près de nous, posant ses mains sur nos épaules - ma femme reculant néanmoins sans qu'il ne s'en aperçoive.
« Il serait peut-être bien que quelqu'un dans cette demeure ait l'air un tant soi peu attristé par la nouvelle de mon décès ? », proposai-je au hasard.
« Ne vous en faites pas John, tout se passera bien. », me rassura Mary en me souriant.
Je restai pour ma part sur le palier, assis à même le sol, à regarder à travers les barreaux de bois la scène se dérouler. Je n'avais pas une vision d'ensemble du salon où était couché le corps de Moran, mais j'avais vu entrer le commissaire accompagné par le fossoyeur qui venaient officialiser ma mort. Sherlock était resté dans un coin reculé de la pièce, aussi je pouvais le voir, appuyé contre le mur, les bras croisés contre son torse, le regard inexpressif et la bouche miraculeusement fermée.
Bien évidement, je savais maintenant que tout cela était bien éloigné de ses réels sentiments. La veille, falsifiant ma mort à ses yeux et à ceux du bras droit de Moriarty, j'avais délibérément choisi de tomber face contre terre. Sherlock se vantait souvent de ne ressentir aucune émotion mais je savais pertinemment que cela était totalement faux. Allongé sur le dos, le sentir se mourir de tristesse, la tentation d'ouvrir les yeux pour le regarder aurait été trop forte. Il n'avait pas dit un mot néanmoins, mais je sentais sa peine si lourde que toute la pièce semblait envahie par la plus glaciale des tempêtes. Je l'avais entendu tomber à terre sourdement, et l'avais senti se rapprocher difficilement de moi ; je n'avais pour ma part toujours pas bougé, même si j'avais entendu Moran et Mycroft sortir de la pièce, je voulais être sûr que rien ne viendrait contrecarrer nos plans d'arrêter l'attentat du parlement. Le coup porté par ma femme à la nuque de Sherlock n'avait néanmoins pas été prévu je l'admets, aussi, cela nous avait aidé à l'allonger et à le préparer au mieux pour le confronter à la vérité.
Sortant de mes pensées, je vis Sherlock grimper rapidement les marches jusqu'à moi, se penchant à califourchon au-dessus de mon corps, m'obligeant par réflexe à me coucher sous lui.
« Sherlock qu'est-ce vous faites ? », murmurai-je en tentant de le repousser, même s'il était impossible de nous voir là où nous étions.
« Tout cela est follement amusant ! »
« Je suis ravi que ma mort vous plaise. »
« Oh si vous saviez... », murmura-t-il chaudement en se penchant vers mon cou qu'il baisa encore et encore.
Cette décision nous promettait une tournure des choses unique et précieuse. Ainsi, Mary avait décidé de retourner vivre à Lancaster avec ses parents, pour ma part, je retournais chez moi à Baker Street, vivre aux côtés de celui qui avait toujours fait battre mon cœur. Semblant lire dans mes pensées, il me sourit de plus belle et commença à déboutonner ma chemise en baisant mes lèvres.
« Sherlock, ils sont à quelques mètres de là... », rouspétai-je en tentant de retenir ses mains pourtant si plaisantes.
« Je veux juste vérifier quelque chose... »
Se stoppant au quatrième bouton, il écarta les pans de ma chemise blanche et passa sa main droite sur mon torse, inspectant à nouveau ma peau, plaquant sa paume au-dessus de mon cœur pour en ressentir les battements. Il sourit à peine et me serra contre lui en me redressant, collant nos torses ensemble, respirant ma peau et griffant maladroitement ma nuque ; nos deux corps frappés par la chute de l'autre, se serrant pour ne plus jamais se séparer.
« Je sais que cela n'a rien de logique. », murmura-t-il en embrassant une dernière fois mon cou, aussi je m'autorisai à changer de sujet.
« Comment cela se passe-t-il en bas ? »
« Bien. Votre femme est dévastée, Mycroft ne ressent rien. Les choses habituelles en sommes. »
« Sherlock, vous semblez refuser ce que vous je vous dis depuis ce matin... Mycroft m'a aidé à tout organisé, il sait pour nous deux depuis le début et pourtant, il n'a rien dit. Il est votre frère. Il tient à vous. »
Mon amant me regarda droit dans les yeux sans exprimer la moindre émotion ; il ne m'écoutait plus, sûrement depuis que j'avais prononcé le nom de son frère. Attristé par cette relation complexe, je caressai doucement sa joue et murmurai plus bas encore :
« Pourquoi le haïssez-vous à ce point ? »
Attrapant ma main pour l'embrasser sommairement, il me sourit, d'un de ses sourires désolés qui voulait dire « J'aurais tellement aimé pouvoir vous l'expliquer », et se leva avant de m'aider à me relever à mon tour. Il retourna au rez-de-chaussée rejoindre l'attroupement qui guidait le corps de Moran sur un petit chariot hors de la demeure. Nous avions réussi ; John Watson n'était plus.
J'étais enfin prêt à quitter mon nom, moi dont l'importance des conventions sociales m'avait été aussi précieuse que l'air que l'on respire, j'avais passé des années à lutter contre vents et marées, et contre moi-même, dans le seul but de protéger mon matricule. John Watson, malgré l'envie mordante de voyager avait donc suivi une éducation stricte à l'université de médecine, le prestige découlant ainsi sur sa famille aimante. Puis John Watson partit en guerre pour protéger son pays, la fierté de défendre la couronne le poussant à taire son cœur lorsqu'il dut appuyer quelques rares fois sur la gâchette de son arme. Enfin, John Watson se maria, comme tout bon gentleman, à une femme aimante et douce qu'il devait entretenir, malgré un amour aussi faible que l'amitié était forte.
Je ne voulais pas ça. Je n'avais jamais voulu ça. Jeune, je n'avais pas réalisé que cela n'était pas le seul mode de vie auquel un Anglais était obligé de se conformer. Sherlock Holmes m'avait appris la liberté de l'être et la légèreté de vivre. Sherlock Holmes prônait un mode de vie unique, se moquant des conventions impalpables et pourtant étouffantes, poussant chaque être vivant à agir selon son bon vouloir plutôt que selon les dictats. J'avais reçu la plus belle leçon de vie par le plus sociopathe des détectives. Quelle délicieuse ironie.
Nous préparâmes dans une ambiance étrange le départ de ma femme et de Mycroft. Nous avions convenu de nous débarrasser du corps de Moran dans la fosse commune, malgré les jérémiades de Sherlock qui voulait le récupérer pour mener à bien des expériences - ou à mon humble avis, pour le martyriser un peu plus. En un mois, notre maison de Covent Garden serait rendue à notre propriétaire ; l'ensemble de la recette de la revente des meubles seraient attribuées à Mary pour l'aider à refaire sa vie à Lancaster aux côtés de ses parents.
Sur le pas de la porte, à quelques mètres du carrosse, les adieux se firent dans une douce mélancolie, loin des adieux déchirants dont aucun de nous n'était réellement adepte. Betty avait, comme nous nous en doutions, décidé de suivre ma femme. Elle me manquerait elle aussi, cela était certain. Son passé était un mystère dont je ne connaissais qu'une infime partie et comme j'aurais aimé pouvoir la questionner. Je m'autorisai à la prendre dans mes bras pour lui dire au revoir, avant que Mycroft ne vienne me voir.
« Ainsi, Moran est simplement tombé dans les escaliers après vous avoir donné le nom des membres du gouvernement impliqués dans l'attentat, et après avoir envoyé la lettre l'arrêtant ? »
« Tout à fait docteur. »
« Pourquoi n'avez-vous pas dit à Sherlock que vous l'aviez tué tout simplement ? Vous l'avez clairement poussé dans ces marches. »
« Je l'aurai égorgé si ça ne tenait qu'à moi. Mais pour que le récit soit crédible auprès du commissaire, cela était plus logique. »
« Vous devez le dire à Sherlock. »
« Qu'est-ce que cela changerait ? »
« Peut-être qu'il comprendra cela. Qu'il comprendra tout ce que vous êtes prêt à faire pour lui. Que vous tenez à lui, tout simplement. »
« Je ne pense pas que cela soit aussi simple. », me sourit-il tristement.
Je pensais réellement que la découverte de notre secret aurait permis à Sherlock d'estimer un peu plus l'attachement de son frère. Je n'aurais pu avoir plus tort. Si son amour pour moi avait, semblait-il, pris de l'ampleur en apprenant notre tour de passe-passe, son indifférence putride pour son frère avait au contraire pris ses aises. Je me retournai pour le regarder, et le vis parler avec Mary.
« Faites attention à votre garde-manger, Mycroft pourrait vous le vider en une nuit. »
« Moi aussi, je suis ravie de vous quitter. », lui répondit-elle dans un sourire.
Sherlock inspira profondément et regarda autour de lui, le bout de sa semelle creusant la terre entre les graviers, avant qu'il ne reprenne plus sérieusement.
« Je prendrai soin de John. »
« Je n'en doute pas. Mais je ne sais sincèrement pas ce qu'il vous trouve. »
« Moi non plus. »
Elle posa sa main sur son avant-bras pour le saluer, puis ils se sourirent enfin, comme si une quelconque forme de magie noire les avait frappés et les avait fait se comprendre.
« Vous avez été mon plus bel adversaire Mary. Moriarty était un petit joueur en comparaison. »
« Je vous en remercie. »
Lentement, elle me rejoignit enfin, laissant les frères Holmes se disputer à propos du soit-disant régime de l'aîné. Nous ne les écoutions déjà plus, nos yeux perdus dans ceux de l'autre. L'amour était mort depuis longtemps mais l'amitié ne nous avait jamais quittés. Malgré nos buts différents, nous avions toujours été liés par une force tranquille et cela, nous ne pouvions l'oublier.
« Je vous écrirai. »
« Faites attention à vous Mary. », ponctuai-je d'un baiser placé sur le dos de sa main.
« Je vais retrouver ma ville, la mer, et en un sens, ma liberté. Ne vous inquiétez pas pour moi. »
« Vous allez tout de même revivre chez vos parents. », grimaçai-je en exagérant pour la taquiner.
« Idiot... Bien, il est temps que nous partions. Prenez soin de vous Hamish. », et malgré ce prénom incongru, c'était bien à moi qu'elle s'exprimait en embrassant ma joue.
« Hamish... ? »
« Ah ! Oui, j'ai oublié de vous le dire, mais je me suis débrouillé avec mes contacts du ministère pour vous avoir de nouveaux papiers le plus vite possible, et vous vous appellerez donc, aux yeux de la loi, Hamish Tuk. », intervint Mycroft en venant serrer ma main.
« Hamish Tuk ? », répétai-je, grimaçant comme si ces deux mots piquaient ma bouche - ce qui était exactement le cas. « Mais je déteste ce prénom ! »
« Précisément. C'est moi qui l'ai choisi. », me lança ma femme en se penchant à travers la fenêtre du fiacre.
« Oh, elle est forte. Elle est vraiment très forte. », intervint Sherlock, plus impressionné que jamais.
« Sherlock, je compte sur toi pour ne pas mettre le feu à cette maison. Je vous écrirai dès que possible. Dans un mois, tout devrait être réglé ! »
« Mycroft ! Il est hors de question que mon nouveau nom soit Hamish Tuk, vous m'entendez ? », criai-je en accélérant le pas derrière le carrosse qui s'en allait.
Mais le voyant prendre de la vitesse, ma voix couverte par le bruit des sabots des chevaux écrasés contre le gravier, je sus que mon ultime demande était bien vaine, et que cette décision atroce était scellée. Me retournant essoufflé, je demandai à destination de Sherlock, toujours sur le devant de la porte, les mains dans les poches, me regardant avec un amusement non dissimulé :
« Et vous, vous ne dites rien ! Ça vous fait rire ? »
« Quelle importance... »
« Mais... Hamish Tuk ! »
Il me sourit d'un sourire si tendre que tout mon malaise disparut instantanément. Il avait raison de toute façon. Ce nom ne comptait qu'aux yeux de la loi, et me souciais-je réellement de cette dernière ? Je savais bien que non. Je resterai John auprès de mes amis les plus proches, et auprès du seul qui importait réellement. Ce dernier me fit un signe de la tête en direction des jardins et me demanda dans un sourire.
« Cabane ? »
« Cabane. »
Abandonnant sur place l'inutile, nous nous mîmes à courir, pourchassant l'autre à en perdre haleine, sautant par dessus le jardin fleuri de Mycroft, slalomant entre les arbres fruitiers pour revenir à notre bateau de pirate, notre palais éternel, notre foyer, celui que Sherlock s'était créé et m'avait autorisé à pénétrer, cet endroit où il y avait nous et rien d'autre que nous. Nous nous poussâmes du coude comme des gamins en nous agrippant aux branches, repoussant l'autre pour arriver le premier, se voulant vainqueur d'une course qui n'existait que dans nos esprits. À bout de souffle, nous nous allongeâmes sur les planches grises, Sherlock venant prendre position au creux de mes bras, posant son oreille sur mon torse et retenant sa respiration quelques secondes pour écouter les battements de mon cœur. Cela n'était pas logique de se rassurer ainsi, comme il l'avait dit, mais je ne pouvais lui en vouloir. Il était la tête quand j'étais le cœur. Certains avaient l'un, certains avaient l'autre, certains n'en avaient aucun, mais personne n'avait les deux de toute façon. Lentement, il chercha ma main à tâtons, que je lui tendis sans un mot. Nous entrelaçâmes nos doigts, et enfin, nous n'étions réunis.
...
Grimaçant en ouvrant un œil, je savais déjà qu'avoir dormi sur le sommier cassé avait été une mauvaise idée. La dernière lubie de Holmes pour les arbalètes avait abîmé bien plus de meubles que la Convention Nationale du Droit de l'Ameublement aurait autorisé - si elle existait réellement. Mais hier soir, rentrant de la course-poursuite avec les deux russes impliqués dans le braquage de la banque nationale, je n'avais pas fais attention aux recommandations de mon amant et m'étais couché sur ce simulacre de lit.
Prendre mes aises dans ses appartements s'était fait avec un naturel évident. L'emménagement avait été somme toute assez rapide, je n'avais gardé aucun meuble de la maison de Covent Garden. Mary m'avait simplement fait parvenir une malle contenant mes quelques rares affaires auxquelles je tenais réellement. Le changement notable était bien évidemment la mort de John Watson. Oh, en y réfléchissant bien, il y avait peu de personnes à prévenir ; Mrs. Hudson en premier lieu, qui ainsi comprenait que les lettres adressées à Hamish Tuk m'étaient belles et bien destinées. Puis Lestrade, qui au début sembla fort mécontent de cette décision illégale, mais qui (après une réunion privée de près d'une heure avec Mycroft), finit par accepter sans plus jamais nous en reparler.
Restait à régler le problème d'Andrew qui, comme me le confirma Mycroft, était bien au courant de l'attachement que Sherlock me portait. Il fut néanmoins muté à Wick, charmante bourgade du nord de l'Écosse de 134 habitants. La décision fut certainement prise par un homme au parapluie, mais j'étais trop poli pour demander.
J'avais fermé mon cabinet en aiguillant mes patients les plus nécessiteux vers des collègues de confiance, et m'étais débarrassé de toutes clés relatives à Covent Garden. Cette décision m'avait permis de réaliser que j'avais en réalité bien peu d'amis ; ainsi, la disparition de John Watson en était bien moins triste.
Lentement, je me tournai sur le flanc droit pour admirer la chambre. Le capharnaüm avait pris ses aises depuis tellement longtemps que je ne m'en souciais plus réellement. Holmes avait déjà ouvert les rideaux, chose qu'il faisait à chaque fois qu'il sautait du lit. Se rendait-il compte que cela me réveillait ? J'en doute. Mais j'aimais cette routine, bien que totalement égoïste, aussi, je ne lui en parlais jamais. Notre relation était fusionnelle et pourtant, j'aimais le voir vivre ainsi, dans son monde, m'oubliant de rares moments.
Sherlock Holmes n'avait pas changé - il ne changerait jamais. J'étais celui qui avais quitté le temple bancal qu'était sa vie pour enfin être vraiment. De l'extérieur, j'étais bien peu différent. Aide soignant à l'hôpital St. Bartholomew's, homme anglais quarantenaire somme toute assez normal, suivant son colocataire détective dans les histoires les plus rocambolesques de l'île. Intérieurement, j'étais vivant. Les fourberies des conventions ne me faisaient plus peur depuis bien longtemps. Ne plus croire en Dieu m'avait appris à non plus prendre des décisions selon un ordre chimérique, mais bien selon mon cœur. Il avait failli être transpercé il y avait trois ans de ça, autant fêter dignement sa survie.
Me tournant sommairement, je vis sur la table de chevet le courrier apporté par mon amant. Voir le nom Hamish Tuk inscrit noir sur blanc me donnait toujours autant la nausée, même si dans la vie courante, bien peu de personnes m'appelaient ainsi. Mrs. Hudson se faisait un devoir de m'appeler John lorsque nous étions seuls face à face, et de hurler « Monsieur Tuk ! » lorsqu'elle m'appelait du rez-de-chaussée. Lestrade quant à lui évitait au maximum d'employer mon nom - pour mon plus grand bonheur. En résumé, ceux qui employaient ce nom était les banquiers, commerçants, et gens du peuple.
Je reconnus l'écriture raffinée que je n'avais pas eu le loisir de lire depuis cinq mois maintenant. Hâtant l'ouverture de l'enveloppe, je souris en lisant les premiers mots de Mary. Sa nouvelle vie à Lancaster sentait l'air iodé et le sable, elle qui n'avait finalement pas séjourné bien longtemps chez ses parents. Revenant dans sa ville d'enfance, elle avait rencontré un ami de longue date, propriétaire d'un haras, avec qui elle s'était mariée et avait eu une petite Amanda. Nous parlions souvent de nous rencontrer, j'en avais terriblement envie. Je voulais serrer dans mes bras cette petite que j'imaginais tout comme sa mère. Les lignes défilant, mon sourire se fit plus grand encore, mais à l'appel de mon nom, j'arrêtai ma lecture :
« Une affaire intéressante John ? »
Baissant la lettre, je découvris dans l'encadrement de la porte Sherlock, massant son cuir chevelu humide à l'aide d'une serviette. Il n'avait pas encore boutonné sa chemise blanche, à peine rentrée dans son pantalon, et le voir ainsi à moitié nu me ravit au plus haut point. Trois ans que je connaissais son corps mieux que le mien, et pourtant, je ne m'en lassais jamais.
« Pas une affaire, mais une lettre de Mary. Elle est enceinte. »
« Encore ? Mais elle vient à peine d'en avoir un ! »
« Et bien, elle en aura un deuxième. Elle pense que c'est un garçon cette fois. Savez-vous comment elle veut l'appeler ? »
« Sherlock ? »
Reposant la lettre à mes côtés, je le regardai, abasourdi.
« Non, elle pense l'appeler Luc. Pourquoi l'appellerait-elle Sherlock ? », demandai-je, mon amant n'ayant vraiment aucune conscience des mots qu'il employait.
« Et bien je ne sais pas, vous m'avez demandé mon avis... »
« Vous êtes impossible. »
Sa réponse prit la forme de son sourire fier (même si de ma bouche ce n'était pas un compliment), alors qu'il hâtait le pied jusqu'à notre couche pour sauter à califourchon au-dessus de mon corps. Lentement, alors que ses baisers traçaient le chemin sensible de mon cou, je repensais aux mois qui avaient suivi notre ultime confrontation avec Moran. M'avoir vu chuter avait réveillé en Sherlock une douleur que je n'aurais sincèrement pas cru aussi importante. Pas un jour il n'arrêta de me demander exactement tout ce que j'avais ressenti lorsque lui était tombé ; voulant comparer nos sensations, voulant peut être se punir de m'avoir fait autant de mal. J'avais beau le rassurer en lui demandant de taire cet événement malheureux mais qui était maintenant si loin de nous, chaque étreinte était pour lui l'occasion de coller son oreille à ma poitrine pour en écouter les battements rassurants. Il lui était même arrivé plus d'une fois, alors que la passion était à son comble et que mon orgasme était proche, de tout arrêter pour simplement écouter mon cœur. La frustration était terrible, mais le geste si précieux que je ne pouvais lui en vouloir. Sherlock était un gosse pourri gâté.
« Pas d'affaire alors... ? », demanda mon amant en baisant ma poitrine qu'il découvrait du draps gênant.
« Et bien, il y a toujours cette rencontre que nous avons faite avec le docteur Mortimer hier soir. »
« Son ami est mort d'une crise cardiaque, que voulez-vous que je fasse de ça ? »
« Il parle tout de même d'une malédiction... »
Les doux outrages s'arrêtèrent net alors que Sherlock se redressa d'un coup.
« Vous y croyez ? À cette sorcellerie, je veux dire. »
« Je n'en sais rien Sherlock, je n'ai pas votre génie pour déduire à partir de simples détails... », souris-je, tout à fait prêt à l'entendre me rassurer.
« Vous avez raison, votre esprit n'est toujours pas assez aiguisé. Tentez toujours, cela peut-être distrayant. »
Ma tentative avait loupé, je ne pouvais m'en prendre qu'à moi-même. Inspirant en posant mes mains derrière ma nuque, je levai les yeux au plafond en le laissant caresser mon torse, réfléchissant tout haut.
« Et bien, le corps à été retrouvé dans le Devonshire, c'est le médecin familial qui a effectué l'autopsie donc on peut croire qu'il n'était pas objectif. Concernant la malédiction, elle remonterait à deux siècles et frapperait les hommes de cette famille. Il y a aussi le... »
« Très bien, allons-y ! », me lança soudain mon amant, m'attrapant sans me demander mon avis pour me tirer hors du lit.
Il plongea tête baissée dans la penderie et en sortit chemises et pantalons qu'il lança à l'aveuglette dans un sac qu'il gardait toujours ouvert au pied de notre lit. Sa folie l'avait repris sans raison. Riant à le voir faire, je savais bien néanmoins que cette nouvelle aventure ne serait pas de tout repos - les enquêtes qui nous sortaient de Londres étaient toujours les plus éprouvantes. Nous nous habillâmes en hâte comme si la maison était en feu, puis nous quittâmes Baker Street après être passés saluer notre logeuse. L'air était frais en cette douce matinée, Sherlock tournoyait sur lui-même à la recherche d'un fiacre, faisant voler son manteau noir dans la rue vide. Lorsqu'il en trouva un, il lui fit de larges signes de la main pour le guider jusqu'à nous, avant de se retourner vers moi.
« Comment s'appelle notre victime déjà ? »
« Charles Baskerville. »
« Baskerville, j'en ferai une affaire personnelle. Maintenant venez mon vieux, la vie est belle et la mort l'est tout autant ! »
Il posa sa main sur mon épaule et me sourit de son plus magnifique des sourires. Je ne croyais plus en Dieu depuis longtemps déjà mais cet homme était mon Eden et mon enfer. Je l'aimais comme ça. Je l'avais toujours aimé comme ça. Car Sherlock Holmes réveille les contradictions comme d'autres rêvent d'harmonie, car il est toutes les nuances de gris dans un monde dicté par le blanc et le noir. Il est cet homme dont j'écris les aventures le soir venu, que je ne cesserai jamais d'analyser lorsqu'il analyse les autres. Et pourtant il y a toutes ces choses que je sais et que je n'écris pas, toutes ces choses que je ressens et que je n'exprime pas. Plus de mots nécessaires pour écrire notre histoire, il m'aime autant que je l'aime et c'est parfait ainsi.
