Ohayo mina' !
La suite, en espérant que le premier chapitre vous a plu :)
Enjoy it !
Un soir de Juin , Paris.
Je pousse le verrou de la porte et je vais m'affaler sur mon lit, en abandonnant mon sac sur le parquet ; la tête dans l'oreiller, je soupire et je relève le nez pour contempler la copie que j'ai encore dans la main – un huit, que je vais devoir compenser avec une autre matière de l'unité d'enseignement. Galère assurée.
Des petits pas nus résonnent sur la table de chevet, et mon oreiller bouge ; une mèche de mes cheveux s'écarte et des mains minuscules touchent ma joue.
- … salut, Nami.
Je me retourne sur le dos et elle grimpe sur ma joue, en s'asseyant à califourchon sur l'arête de mon nez ; je louche et elle me dévisage, un peu inquiète visiblement.
- T'en fais pas, ça va. Et toi… ?
Elle désigne le fond de l'appartement et je me hisse sur les coudes pour contempler l'espace que je lui ai aménagé sous ma fenêtre. Je lui ai offert un vivarium il y a quelques mois de ça, pour qu'elle puisse se sentir à l'aise.
C'est une fée d'été, qui ne supporte pas l'hiver ; la cage de verre lui permet d'être au chaud, pendant le froid, et elle ne met le nez dehors que lorsqu'il fait au moins vingt degrés. J'ai mis du temps à tout comprendre, et j'ai surtout passé un temps fou dans les bibliothèques de la ville pour trouver toute la documentation possible sur les fées. Deux semaines complètes à m'abreuver de toutes les lectures possibles, pour apprendre à prendre soin de la petite créature qui habitait sous mon toit.
… la sauge n'a pas fonctionné comme je le pensais. En une nuit de pleine lune, son corps s'est remis de la plupart de ses blessures à une vitesse vertigineuse, mais ses ailes ne se sont pas réparées. Nami m'a écrit qu'elle ne pourra plus jamais voler, et que je vais devoir me faire aussi à cette idée. Alors…elle reste là. Tant qu'elle est bien, je ne la fais pas partir – ça me ferait… beaucoup trop de peine. Je me suis terriblement attaché à elle, au fil des jours, et la voir quitter l'appartement me laisserait un goût amer dans la bouche.
« Moi aussi j'ai une fée chez moi »
C'est avec les quelques amis que j'ai que je rencontre quelques… difficultés. J'élude toujours ma condition personnelle, et je n'invite personne chez moi. Zoro est monté une fois, le mois dernier, pour me souhaiter mon anniversaire en voulant me faire une surprise – je grattais ma guitare avec Nami sur l'épaule, et elle est tombée dans mon tee-shirt quand j'ai fait volte-face au moment où la porte s'est ouverte. J'ai parlementé pendant de longues minutes et, une fois Zoro parti, Nami a voulu savoir pourquoi je cachais son existence.
J'ai voulu lui répondre que je ne voulais pas qu'on lui fasse du mal, mais ce n'était pas le bon argument.
Zoro ne lui en ferait pas, alors le problème ne venait pas de là.
Non…
… j'étais simplement jaloux à l'idée que quelqu'un d'autre la voit.
Ace, mon frère, m'a invité à passer les vacances chez lui, en Suède – il fait un froid de canard et si, pour une raison X ou Y, je dois emmener Nami… elle va mourir de froid et ça, c'est non. J'ai esquivé et il m'a dit que dans ce cas, c'est lui qui se pointerait à l'appartement.
Dans les deux cas, je suis grillé. Si je prétends une petite-copine, il va rappliquer encore plus vite, et si je prétexte le célibat, il va vouloir m'en ramener une pour me caser. Uuuugh. Et si je lui avoue la vérité… non. Je n'ose même pas y penser. C'est déjà assez dément, alors impliquer quelqu'un d'autre… il ne se passe pas une journée sans que je ne me demande si je ne rêve pas, et que ce rêve soit le plus long qui soit. Six mois entiers.
Nami me montre toujours son vivarium, et je sors de mes pensées pour voir ce qu'elle y a fait. Elle l'a aménagé différemment, et y a fait pousser beaucoup de plantes et de fleurs. Elle a un petit plan d'eau, aussi, et un bout de miroir pour satisfaire son côté coquette. J'ai un coin de mon armoire, pour elle et les vêtements que je lui fais faire – elle me dessine ce qu'elle veut, et je vais voir ma mercière habituelle, ainsi que l'herboriste qui a lui aussi l'habitude de me voir pour des tas de choses.
« Depuis mes étagères, elle regarde en l'air »
Nami, en bonne fée qu'elle est, fabrique énormément de choses de ses petites mains, et elle utilise un nombre d'herbes et d'huiles impressionnant. Je lui ai installé un coin de mon bureau où elle fait ses mélanges, et je relève souvent le nez pour la regarder travailler sur son petit laboratoire. Souvent, aussi, je la surprends à contempler le ciel. Surtout la lune, quand elle est pleine et brillante. Les fées adorent la pleine lune, la lumière leur plaît et les attire beaucoup ; Nami peut rester toute une nuit à la fenêtre pour la regarder, et je ne la dérange jamais.
J'ai déjà essayé de l'emmener dehors, mais c'a été une très mauvaise idée – les fées n'aiment pas l'air de la ville. Trop pollué, trop lourd, trop… humain. Elle a passé une nuit horrible, malade comme c'est pas permis, et je lui ai promis de ne pas recommencer. C'est comme ça que je lui ai acheté un vivarium, pour qu'elle puisse y recréer le monde qu'elle préfère et où elle a toujours vécu.
Je lui ai demandé où est-ce qu'elle habitait, pour que je puisse la ramener là-bas, mais elle m'a répondu que sans ses ailes, ça ne lui servirait à rien.
… alors elle reste là, et elle se conforme à une vie humaine.
- Tu as planté de nouvelles fleurs… ?
Elle acquiesce et désigne le coin de la cage de verre, près de la fenêtre. Je ne le reconnais pas – ma culture des plantes est encore limitée.
- Qu'est-ce que c'est ?
Nami se laisse glisser sur ma joue et se rapproche de mon oreille, avant de parler le plus fort qu'elle le peut – son corps est si petit que les sons qu'elle émet sont à peine perceptibles, même si elle s'époumone, alors j'essaye toujours d'être le plus silencieux possible quand elle me parle. Je perçois le mot « Anthurium » et je reporte mon attention sur les feuilles pourpres.
… c'est la plante des amoureux.
Je lui jette un coup d'œil et elle rougit un peu, embarrassée. Nami serait amoureuse... ? de qui... ? je ne peux pas m'empêcher de penser qu'elle a laissé un garçon-fée quelque part, dans leur monde, et je suis triste pour elle... tout en étant jaloux. Je lève une main et je caresse délicatement sa tête de la pulpe du doigt, toujours avec précaution.
- C'est super joli. Y'a une autre plante qui te ferait plaisir… ?
Elle secoue la tête et escalade mon épaule, se hisse sur mon torse et marche sur mon ventre, avant de trépigner un peu. Elle doit avoir faim, je suppose. Ses ailes s'agitent et je me retiens de les toucher – c'est une zone beaucoup trop sensible chez elle. Penser qu'elles sont brisées à jamais me fait de la peine, c'est comme si on lui avait brisé les jambes et qu'elle ne pouvait plus marcher.
Je pense que voler lui manque, mais je ne sais pas quoi lui offrir comme alternative à cette sensation à jamais perdue.
« La télévision, en pensant que dehors c'est la guerre »
La radio laisse échapper des flashs infos – encore des attentats et des génocides. Le speaker annonce des centaines de décès, et expose les dernières raisons politiques qui amènent les hommes à s'entretuer. Je l'éteins et regarde Nami, pensif, en me demandant à quoi elle peut bien penser. Elle a l'air abattue, mais je sais que ce n'est pas spécialement à cause de ce qu'elle entend. Mais plutôt à cause de moi.
Les fées mangent ce qui est sucré, les fruits et les biscuits. Mais elles consomment principalement des choses immatérielles, selon les contes que j'ai pu lire ces derniers temps : du parfum des mets, des filaments de nuages, des couleurs des saisons. Ça peut paraître étrange, et moi-même je suis encore loin d'être en phase avec cette idée, mais c'est comme ça. Et surtout, surtout…
… les fées se nourrissent de sentiments. Nami est heureuse quand je le suis, et elle m'a dit qu'elle était contente de vivre ici, avec moi – parce que je ris, parce que je souris toujours, parce que j'écoute de la musique et que je danse en préparant à manger. Parce que je vis, tout simplement, contrairement à beaucoup d'autres humains qui se contentent de vivre leur vie grise et monotone.
Et c'est pour ça qu'une confiance s'est peu à peu installée entre elle et moi ; je fais attention à elle, et elle sait que je ne lui ferai pas de mal.
Et pourtant, le monde dehors la terrifie. Un monde auquel elle n'est pas habituée, un monde trop fade, trop dur, trop violent. Rien qui ne lui correspond, et pourtant, c'est là qu'elle est condamnée à rester, à présent. Elle ne comprend pas pourquoi des millions d'hommes se haïssent sans même se connaître, pourquoi des milliers de vies sont sacrifiées chaque jour pour des choses qui n'ont aucune importance…
Alors comme moi, elle regarde le monde mourir à travers un écran, dans les pages des journaux que je lis le matin ou dans les ondes de la chaîne hi-fi.
« Elle lit des périodiques divers et reste à la maison »
J'essaye de dissiper mon humeur maussade – je ne veux pas que Nami soit aussi déprimée que moi. J'attire son attention et elle m'offre un léger sourire, avant de montrer mon étagère au-dessus du lit. Ben tiens, le contraire m'aurait étonné.
Je me redresse dans le lit en abandonnant ma mauvaise copie sur le parquet, et je tâtonne pour trouver mon ocarina. C'est un cadeau de ma sœur Robin, elle m'a appris à en jouer et je me débrouille plutôt bien. Et Nami adore ça. Elle aime la musique en général, comme beaucoup de fées, et elle peut passer beaucoup de temps à m'écouter souffler dans mon ocarina. Elle s'assoit sur mes genoux, et elle ne bouge plus, jusqu'à ce que j'arrête de jouer.
Je m'installe contre mes oreillers et je joue la première mélodie qui me vient à l'esprit – la berceuse du jeu vidéo Zelda. Nami s'étend sur mon ventre, ferme les yeux, le nez dans mon tee-shirt, et il n'y a plus un seul bruit dans l'appartement, à part celui de l'ocarina. Au vu de sa respiration qui s'apaise… elle s'endort peu à peu.
Combien de temps est-ce que cette situation va durer… ? je ne vais pas passer ma vie à me poser mille et une questions, et Nami ne va pas rester indéfiniment ici, à vivre entre quatre pans de verre en attendant les rayons de pleine lune. Et puis… une fée, combien de temps est-ce que c'est censé vivre, surtout dans un monde comme le mien… ?
Des coups résonnent à ma porte et je sursaute, en lâchant mon ocarina qui manque écraser Nami au passage ; elle se réveille et regarde tout autour d'elle, en se demandant certainement ce qui se passe.
Étonné d'une visite à cette heure-là – dix-neuf heures bien tassées – je me lève en laissant Nami dans l'oreiller, et je vais ouvrir en entrouvrant la porte.
C'est ma voisine de palier, Boa Hancock. Je la soupçonne de me reluquer un peu trop quand je monte les escaliers, mais j'essaye de ne pas y penser. Elle est bien plus vieille que moi, alors je trouve ça bizarre qu'elle s'entiche d'un ado, mais l'amour a ses raisons que la raison ignore.
Elle m'offre un sourire et je sors légèrement sur le palier, pour qu'elle n'ait pas à entrer.
- Salut, Hammock.
- Hancock, Luffy.
- Euh ouais, désolé. Tu as besoin de quelque chose… ?
- Tu aurais du sucre, s'il te plaît ?
… du sucre ? elle en a vraiment besoin, ou c'est un prétexte pour voir si je ne suis pas tout seul chez moi… ?
J'acquiesce et je retourne dans l'appartement, en faisant signe à Nami de se mettre dans le tiroir de ma table de chevet ; elle obéit et Hancock rentre derrière moi, en observant tout ce qui se passe autour d'elle. Je fouille dans mes placards et je la vois contempler le vivarium, intriguée.
- … tu as des animaux ?
- Euh, pas vraiment, non. C'est juste de la déco.
- Et ça, c'est quoi ?
Je me retourne et elle désigne la mini-tyrolienne qui relie le vivarium et la cuisine – un truc que j'ai bricolé pour que Nami puisse se ramener à manger sans avoir à tout escalader et manquer se tuer pour trois grains de céréales.
Je peux passer des heures à la regarder vivre dans le monde géant dans lequel j'évolue ; c'est assez marrant de la regarder lutter, aussi, mais ça ne dure jamais bien longtemps. Elle boude et je vais l'aider, bonne poire.
- Un truc pour l'école, mentis-je. Je teste.
- Ah. Et ça… ?
… Nami est… comment dire… bordélique ?
Ses robes traînent sur le dossier de la chaise de mon bureau. Hum. Je sens que la situation est en train de tourner au vinaigre ; ou, tout du moins, à mon désavantage. Hancock est loin d'être stupide, et je dois absolument la distraire pour détourner son attention de ça.
- Y prête pas attention, c'est les fringues des poupées que je vais bricoler pour ma petite sœur, elle aime bien ce qui est fait maison.
- Je peux voir ?
… je. Suis. Nul. Pour. Mentir. Mon pote Usopp fait ça très bien, et moi, je pédale dans la semoule de ma connerie. Et qu'est-ce que je fais, maintenant, hein ? Je suis grillé si je continue, et Hancock a la curiosité mal placée des filles qui veulent tout savoir, tout de suite.
Bon, on dirait que je n'ai pas trop le choix, hein…
Je lui tends le paquet de sucre et ma main effleure la sienne ; elle se détourne aussitôt des petites robes, rougit et me sourit.
… l'idée de merde.
Y'a quelque chose qui est en train de péter un câble complet dans le tiroir du chevet. Ça brille rouge à travers la serrure… Nami qui s'énerve ?
Mais Hancock est trop obnubilée par nos doigts qui se touchent pour y faire attention. Tant mieux, c'est tout ce que je cherchais à éviter.
- Tu me le ramèneras plus tard, j'en ai pas besoin tout de suite.
- Je… d'accord, bafouille-t-elle.
- On se voit plus tard… ?
Ça fume à travers les interstices du tiroir. Nami va faire flamber le chevet, si ça continue. De rage, elle va me planter avec une paire de ciseaux, ou m'enfoncer ses robes dans la gorge pendant que je dors. Ça craint pour mon matricule, on dirait.
Je reconduis Hancock à la porte et je lui offre un de mes plus beaux sourires pour la faire partir : elle s'éloigne à reculons, un peu gâteuse, et j'attends qu'elle ait disparu au coin du mur pour refermer ma porte et retourner côté chambre.
Je vais ouvrir le tiroir et je trouve Nami, en tailleur, entourée d'un halo rouge qui ne présage rien de bon pour moi. Sa mauvaise humeur est palpable et j'ai envie de disparaître sous le plancher.
Rageuse, elle s'extirpe du tiroir et traverse mon lit à grands pas, se laisse glisser le long de la couverture sur le sol, et va grimper à la petite échelle que je lui ai installée sur le flanc de mon bureau. Elle va se poster à la fenêtre, le menton dans les mains, et fixe le soleil encore brillant – c'est l'été et malgré l'heure avancée, il brille toujours.
« À la fenêtre, en comptant les heures »
Je vais m'asseoir à mon bureau et je la pousse doucement du bout de mon crayon ; elle secoue la main et m'enjoint de partir, mais je ne peux décemment pas la laisser dans cet état-là.
- … Nami ?
Elle m'adresse un majeur bien tendu.
… ça, c'est une mauvaise manie humaine, mais on dirait que ça n'a pas l'air de la déranger plus que ça. Je la récupère entre mes doigts et elle glapit – je ne l'entends pas – en brandissant le poing.
- Arrête de bouder ! qu'est-ce que tu as, à la fin ?!
Elle me donne des coups de pieds et de poings, que je sens à peine, et plante ses dents dans mes phalanges ; elle va se faire plus de mal qu'autre chose, et j'essaye de la calmer en lui caressant la tête, mais elle est trop furieuse pour se raisonner.
Bon, qu'elle se défoule, quand elle aura fini de se comporter de manière aussi puérile, elle m'appellera, hein…
Je vais à la cuisine pour me préparer de quoi manger et je la laisse sur le comptoir, où elle agrippe les céréales de son bol pour me les jeter à la figure. Outré, je lui balance des gouttes d'eau et elle piaille de plus belle.
Ses cheveux s'agitent alors qu'elle secoue la tête, et je ne peux pas m'empêcher de la trouver belle, comme ça ; je lui souris et elle écarquille les yeux. Ma réaction doit la surprendre.
- … t'es jalouse ?
Elle vire cramoisie et entreprend de détruire consciencieusement le sac de farine, qui menace de s'écrouler sur mes pieds. Elle cherche les ennuis, on dirait. Je m'abaisse à sa hauteur et elle m'envoie une poignée de farine à la figure ; j'éternue et elle chancelle, avant de tomber sur les fesses.
- Alors… ?
Elle me tourne le dos, drapée dans sa dignité, et je me surprends à être attendri par sa réaction ; je tends la main et je caresse ses cheveux du bout du doigt et, pour toute réponse, elle me frappe pour m'éloigner. Sauf que moi, je ne sens rien, et je suis bien décidé à l'ennuyer aussi. Je la soulève et je l'amène face à moi pour la fixer dans les yeux.
- J'ai fait ça pour qu'elle parte. C'est pas ma copine, alors relax. D'accord ?
- …
Elle me réplique quelque chose que je n'entends pas ; je l'approche de mon oreille et je perçois son souffle, mais elle s'enterre dans un silence buté.
- Comme tu voudras. Tiens.
Je la dépose près de son bol de lait, un truc que j'ai récupéré dans une dinette miniature, et ses céréales pour qu'elle puisse manger, mais sa bouderie va au-delà de ça. Bon, tant pis, j'abandonne – elle mangera quand son ventre la rappellera à l'ordre, ou quand elle aura cessé de faire la tête. Je m'installe à ma table et j'attaque mon sandwich, en la surveillant du coin de l'œil, entre deux regards à mon bouquin ouvert sur la table. Nami me tourne le dos pour boire son lait, et je contemple sa chute de reins, et ses ailes dans son dos nu. Elles brillent à la lumière du soleil, et les reflets qui s'y dessinent m'intriguent.
« Moi aussi j'ai une fée chez moi, et lorsqu'elle prend son déjeuner »
Elle s'assoit en tailleur pour grignoter une céréale, et je me marre à voir ses joues se gonfler sous la nourriture qui s'y accumule ; Nami est gourmande, et la regarder manger, c'est tout un numéro. Comme si elle voulait goûter à tout et en même temps.
Je la regarde tremper le doigt dans le miel et le porter à sa bouche, où il n'y a déjà plus de place.
Méfiante, elle me jette un coup d'œil par-dessus son épaule, et rougit en voyant que je la regarde en souriant.
- J'te dérange ?
Elle acquiesce et je pouffe de rire, en remettant le nez dans mon sandwich. Ah, Nami… elle va me rendre dingue. Si je ne le suis pas déjà.
Je termine mon repas et je me lève pour me chercher un dessert - un banana split. Je m'ouvre une banane dans une assiette et je sors les glaces ; le parfum sucré attire Nami, qui relève le nez de ses céréales pour m'observer. Fraise, vanille, chocolat. Et supplément fraise.
Je jette des carrés de chocolat dans une casserole et je les fais fondre sur la gazinière, en sentant le regard de Nami sur moi. Je tourne la tête et je la vois en train de fourrer ses mains dans la glace au chocolat, pour en emporter un morceau de son côté. Je la pousse du bout de la spatule et elle m'adresse une série de gestes très compréhensibles : je dois aller me faire foutre, elle revendique sa part de dessert.
- Tu veux pas plutôt du chocolat fondu… ?
Je trempe mon petit doigt dans la casserole et je le lui tends ; elle y passe sa langue et grimace. Ben quoi ? Elle agite frénétiquement la main vers le sucre et je m'insurge.
- Ah non, c'est assez sucré comme ça ! abuse pas, oh !
- … !
Elle me fait ses yeux doux et je craque en une poignée de secondes ; je rajoute une cuillère à soupe de sucre avant de lui faire goûter à nouveau, et elle lève le pouce avant de s'asseoir près de l'assiette. C'est notre grand point commun : la nourriture, surtout sucrée pour elle.
Je verse le chocolat sur la glace et elle trépigne autour, en attendant que ça refroidisse assez pour y goûter. Je repose la casserole – on la nettoiera avec les doigts plus tard – et j'ouvre le réfrigérateur pour sortir la chantilly.
« Elle fait un bruit avec ses ailes grillées et je sais bien qu'elle est déréglée »
Nami s'agite encore et tend les mains devant elle pour en recevoir ; d'une pression un peu trop forte, je l'inonde de crème et elle tempête en m'insultant de trucs inaudibles, mais certainement intraduisibles en français.
- Désolé, Nami.
Je lui tends un torchon et elle se débarbouille, en constatant que sa robe est bonne à laver. Bah, elle en a d'autres, non… ?
… ça n'a pas l'air de l'émouvoir plus que ça, en fait. Elle racle la chantilly sur ses bras et la mange en se fichant bien du reste.
Bon.
Je nappe le dessert de chantilly et je prends mon arme – ma cuillère – pendant que Nami prend la sienne – ses mains.
Et mine de rien, c'est fou ce que son petit corps peut contenir ; les fées sont très gourmandes, et Nami ne fait pas exception. Je l'ai surprise plusieurs fois à s'affaler comme une loque, le ventre rond, sur mon oreiller, l'air béate après s'être goinfrée de nourriture.
Je ne l'ai jamais entendue ronfler, mais je suis sûr qu'elle le fait.
Ses ailes s'agitent un peu et crissent en bougeant ; je les regarde, et je vois bien qu'elle ne pourra plus s'en servir, à présent. Il n'y a eu aucune amélioration de ce côté-là depuis ce matin de Décembre où je l'ai trouvée dans une poignée de neige, et comme Nami n'en parle jamais, je ne sais pas si ça lui fait encore autant de peine. Je suppose que oui.
Est-ce qu'elle s'est résignée à devoir marcher le reste de ses jours… ?
- … dis, Nami…
Elle relève le nez, un peu barbouillée de vanille, et s'essuie la bouche en haussant un sourcil ; une manière de m'inviter à poursuivre.
- … quel âge tu as ?
Elle fronce les sourcils – quoi, c'est pas une question à poser à une fée, ça… ? – et se gratte la tête. Elle va me dire qu'elle a mille ans ou quoi ? Elle me fait signe d'approcher ma main et y dessine des chiffres. 2, 4, 0.
… 240 ? ans ?!
J'écarquille les yeux et elle désigne le calendrier. Je comprends rien. Nami grogne, se plaque une main sur les yeux et se redresse, en traversant le comptoir pour tapoter sur le dessin des lunes.
- Tu es vieille de 240 lunes ?
Elle acquiesce et applaudit ironiquement, un sourire narquois sur le visage. Je lève les yeux au ciel et je compte, en divisant par une douzaine de lunes annuelles. Vingt ans, environ, comme moi. Nami revient s'asseoir et reprend sa dégustation, et je la contemple en scrutant les traits de son visage. C'est vrai rapporté à une échelle humaine, elle n'aurait pas l'air si jeune que ça. Et elle n'aurait rien à envie à Hancock physiquement…
Punaise, j'ai l'air d'un pervers, quoi.
Nami me regarde à son tour, en s'interrogeant sur le pourquoi du comment de mon examen.
- … ?
- Rien, rien.
- … !
- … j'te trouve mignonne.
Nami s'étouffe et, inquiet, je pousse son bol d'eau vers elle – lui taper dans le dos serait… dangereux, je pense. Elle y plonge la tête et en émerge haletante, les joues rouges et la respiration précipitée. Et si j'essayais de ne pas la tuer, ça serait pas mal, hein… ?
Elle brandit le poing et me balance un coup de pied bien placé dans le poignet. OK, les compliments, à éviter sous peine de la voir mourir. Ou pas quand elle mange, en tout cas. Je souris et je termine la glace, en lui laissant sa part. Nami me regarde me lever et partir vers la salle de bain, où j'ai besoin de me débarbouiller. Elle s'agite et je l'interroge du regard ; elle me désigne le lavabo et je soupire en la prenant par la taille, pour l'emmener avec moi dans la petite pièce. Je ferme la bonde et je tire de l'eau, où elle s'aventure prudemment en s'appuyant au bord. Va pour un bain.
Je me brosse les dents et elle s'asperge d'eau pour faire partir la chantilly qui colle à sa robe ; elle me fait signe de me retourner et je lève les yeux au ciel, encore une fois. Elle s'énerve et je capitule, et j'entends le clapotis de l'eau pendant qu'elle se déshabille. Je vais me rincer la bouche dans la douche et je lui glisse un regard en coin – mauvaise idée. Je me prends une gerbe d'eau à la figure.
Elle se coule sous la surface jusqu'au nez et me toise d'un regarde torve et menaçant.
- Tu sais, j't'ai déjà vue toute nue, hein.
Elle plisse les yeux et je souris en lui tendant sa petite serviette – découpée dans un pan de la mienne alors que j'étais en cours, merci Nami – dans laquelle elle s'enroule. Je la reprends dans mes mains et je vide l'eau du lavabo, en la déposant sur la petite étagère, près de ma brosse à dents. Elle se met face au miroir et entreprend de démêler ses cheveux, et moi je la regarde faire, fasciné.
« Mais je préfère l'embrasser ou la tenir entre mes doigts »
Je me penche et j'embrasse délicatement le sommet de sa tête ; elle la rejette en arrière et me sourit, et tapote le bout de mon nez. Elle se hisse vers moi et embrasse ma joue, mais je le sens à peine : tout juste un effleurement.
- Dodo, après ?
Elle hoche la tête et je passe dans la douche, avant de balancer mes vêtements par-dessus le rideau. J'ouvre l'arrivée d'eau et je laisse le jet me détendre, et l'eau couler sur mon corps. Je pense qu'une douche comme celle-là noierait Nami – le lavabo, c'est plus prudent, à condition de ne pas la laisser se faire aspirer dans la bonde. Je me lave et je sors la tête de la douche pour voir ce que fait Nami – elle se coiffe toujours et son expression est mélancolique, encore.
Elle doit sûrement s'ennuyer, au fil du temps. Je vais devoir trouver quelque chose pour la distraire… la faire sortir, mais plus loin que Paris. En pleine campagne, là où elle pourra être plus proche de la nature. Le vivarium, ça ne va qu'un temps.
Et alors… quoi ? quand mes études seront terminées… je devrais emménager loin des villes ? Vivre ma vie selon le rythme biologique de Nami… ? M'adapter à elle jusqu'à la fin de mes jours ?
Et si je ne suis plus là… qui est-ce qui va s'occuper d'elle ?
C'est énormément de responsabilités, que je n'ai pas envisagées sous tous leurs angles en prenant Nami sous mon toit. Mais de toute manière, je n'aurais pas pu la laisser mourir sur le rebord de cette fenêtre. Alors j'assume.
Je me savonne les cheveux en fredonnant, et je songe à mes examens qui se terminent demain. La dernière chance pour me rattraper… une dernière soirée de révisions. Le dernier effort avant d'attaquer une nouvelle année en octobre.
Soudain, une voix s'élève dans ma chambre, manquant m'envoyer valser sur le sol de ma douche. Putain, c'est quoi, ça ?!
- Luffy ? mec, t'es là ?
Zoro ?! qu'est-ce qu'il fout ici ?
… et merde. J'lui avais promis de passer une heure à lui faire réviser la gestion, j'avais complètement zappé.
Un bout de rideau s'écarte et je baisse les yeux pour voir Nami se glisser dans le bac de douche, terrifiée.
- Merde, Nami, j'suis à poil… !
- Tu parles à qui ? s'esclaffe une voix derrière la porte.
Je me penche pour la prendre dans ma main et la surélever, loin du jet d'eau qui la fait ressembler à un chaton mouillé. Elle se cramponne à mon pouce en crachant de l'eau, trempée comme une soupe.
- À ton avis ? rétorqué-je. Zoro, sérieux, tu peux pas juste attendre que j'vienne t'ouvrir ?
- Ça fait dix minutes que j'attends, et puis c'bon, t'es pas une nana, c'que t'as entre les jambes j'le vois tous les jours dans mon miroir. Toujours OK pour les révisions ?
- Ouais, ouais, laisse-moi deux minutes, j'arrive.
Je me rince en faisant attention à Nami toujours agrippée à mes doigts, et je sors de la douche en nouant une serviette autour de mes hanches. J'attrape une autre serviette que je noue sur mes cheveux, et Nami s'y cache en attendant que je sorte de la pièce saturée de vapeur.
Zoro m'attend, accoudé au vivarium.
Merde.
Je laisse échapper ma frustration dans un soupir le plus discret possible, et je vais lui taper dans la main pour le saluer ; il a l'air de se ficher pas mal de ma tenue, et soulève un pack de bières de son bras libre.
- J'ai ramené des munitions. T'es prêt ?
- Ouais, mais j'te mets dehors à vingt-deux heures, j'suis claqué et c'est la dernière interro demain. Tu veux bien aller les mettre au frigo ? souris-je en désignant les bières.
- Ouais, ouais.
Il me tourne le dos et, aussitôt, je retire Nami de son perchoir pour la déposer dans le vivarium, où elle va se cacher en grimpant à un arbre miniature, en se dissimulant sous les branches.
Et moi qui pensais passer une soirée peinarde… j'espère que notre boucan ne l'empêchera pas de dormir.
Ses ailes frémissent et je regrette, encore une fois, de ne pas pouvoir la voir s'envoler, loin d'ici et des complications d'une vie humaine.
Je referme le vivarium, baisse la lumière et range discrètement ses vêtements qui traînent ci et là, dans le tiroir du bureau – autant limiter les questions. Je vire ma serviette et j'enfile caleçon et jean derrière le paravent, pendant que Zoro décapsule deux bouteilles de brune.
Va pour les ultimes révisions, alors.
« Moi aussi j'ai une fée chez moi qui voudrait voler mais ne le peut pas... »
. . . . .
Quelques jours plus tard, un soir de Juin, Paris.
- Aaaaace, merde, déconne paaas !
Mon frère me stresse à un niveau… je vais le tuer, s'il continue comme ça ! Nami doit sentir que je suis nerveux, elle relève la tête de mon livre qu'elle est en train de lire et me dévisage avec inquiétude. Je lui souris et elle fronce les sourcils, loin d'être convaincue.
Ace vient dans deux jours et je ne sais toujours pas comment est-ce que je vais me débrouiller pour lui cacher l'existence de Nami – lui non plus, je sais qu'il ne lui fera pas de mal, même s'il va penser que l'avion lui a grillé les synapses, mais… encore une fois, l'idée que quelqu'un d'autre la voit me rend jaloux.
- Mais j'peux pas, j'ai pas l'temps, j'te dis, j'dois chercher du taf' pour cet été et c'est vraiment la loose dans Paris… j'en sais rien, moi, va crécher chez M'man… !
Je ne sais pas combien de temps est-ce que je vais devoir mentir par omission, mais ça ne durera pas toute une vie, c'est certain. Nami se lève et traverse le lit pour me caresser le dessus de la main – mon humeur la rend tendue, et Ace pense que je fais simplement l'élève modèle.
Ben, ouais, quand il est là, c'est le foutoir. Je bois, je fume, comme tout étudiant fêtard et indiscipliné qui se respecte, et mon frère ne va certainement pas me mettre le holà : il a toujours été le premier à faire un bordel de tous les diables en cours et pour lui, la fac d'économie, c'est une vaste blague.
- N'importe quoi, grogné-je en l'entendant me demander si je lui cache un petit copain. J'suis pas homo, j'l'ai jamais été, alors m'emmerde pas. Mais nooon, arrête un peu de m'faire suer… !
Il viendra, que je le lui interdise ou pas. Et cette andouille est capable de passer par l'appartement d'à-côté pour atteindre ma fenêtre, j'en suis sûr ; c'est une tête brûlée, et quand il a une idée en tête, il ne l'a pas ailleurs. Comme Nami, tiens…
Elle escalade ma cuisse et s'y assoit, en levant la tête vers moi pour plonger ses yeux noisette dans les miens. J'essaye de la rassurer d'un sourire, mais elle se contente de tapoter mon jean dans un geste apaisant.
Je caresse ses ailes sans vie et pousse un lourd soupir – Ace me casse les pieds et je suis sur le point de craquer, comme quand j'étais gosse et que je piquais des crises de nerfs quand il m'asticotait trop.
- Ace, ta gueule ! c'est pas parce que tu tires les gonzesses que tu veux que tu dois te mêler d'ma vie sentimentale et sexuelle !
Nami écarquille les yeux et je sens que mon langage l'offusque.
Elle doit se demander de quoi je parle, à moins que les fées ne soient au courant de ce genre de relations… ? argh, j'dois arrêter de passer pour un pervers, je ressemble à mon frère, là… !
- NON ! Tu viens pas, c'est t-…
La tonalité répond à mes protestations. Putain, c'est pas vrai ! furieux, je balance mon téléphone sur ma table – j'ai quarante-huit heures pour me creuser la tête et me sortir de ce guêpier. Je ne vais quand même pas mettre Nami dehors ?! et si elle se faisait… j'sais pas, moi, bouffer par un chat… ?! ou pire : si elle tombait sur un autre humain, et qu'il lui faisait du mal… ?
Non.
Inconcevable.
Je ne peux pas lui faire quitter l'appartement. Je me retourne pour chercher Nami du regard et je la vois recroquevillée dans mon tee-shirt, la mine basse. Mon énervement doit la perturber, elle qui est si sensible aux sentiments qui émanent de moi.
- J'suis désolé d'avoir crié, Nami…
Je m'étends dans mes draps et je l'amène à moi pour la laisser se faire une place sur mon oreiller, près de ma tête ; elle grimpe dessus et me contemple de ses grands yeux, avec l'air de me demander ce qui ne va pas.
- … mon grand frère va venir ici, et je n'ai pas envie que ça se passe mal, tu comprends… ? les gens… comprendraient pas.
Nami fait la moue et montre la fenêtre ; elle aussi, elle pense à partir, mais je ne peux pas faire ça. Je secoue la tête, avant de basculer sur le dos et de plaquer mes mains sur mes yeux, consterné par la situation dans laquelle je me suis embourbé.
Et qu'est-ce que je fais, maintenant, hein ? je suis au pied du mur.
J'abrite une fée chez moi, si je la laisse tomber elle meurt, et si je la garde, alors… je vais au-delà de très gros ennuis. Ace tiendra sa langue, j'en suis à peu près certain, mais un jour, quelqu'un finira par le savoir aussi et ça… ça serait vraiment le drame.
Déjà, avec Zoro, c'avait failli tourner au vinaigre : il pensait que j'abritais des tortues ou des serpents, mais le vivarium était vide au premier regard. Il avait fini par trouver les petites robes et le mini-laboratoire sur mon bureau, et le reste de la soirée avait fini en interrogatoire de la Gestapo – avec la lumière dans les yeux et tout le toutim, un truc de fou.
Je m'en étais sorti avec des excuses fumeuses de poupées pour Robin et il l'avait à peu près avalée, mais cette histoire n'était pas terminée, il allait revenir à la charge vu que nos examens étaient terminés. Il avait tout l'été pour me questionner, et moi, j'allais m'enfoncer un peu plus dans le marasme de ma connerie.
Et de mes mensonges.
- Quel merdier, murmuré-je.
Elle s'approche de mon oreille et sa voix à peine audible me dit qu'elle doit quitter le vivarium, qu'elle m'a assez causé d'ennuis comme ça. Je me tourne sur le côté et voir son air résigné me donne un coup au cœur.
Et je me sens terriblement idiot.
Nami ne m'appartient pas, elle a le droit de partir, elle est assez grande pour prendre ses propres décisions, mais…
… moi, je l'aime trop pour la laisser s'en aller.
- Non, reste… ! j'vais trouver une solution, je…
Elle secoue la tête et je l'attrape dans ma main pour l'empêcher de rejoindre le vivarium. Elle me jette un regard noir mais ça m'est bien égal.
- … j'veux pas que tu partes… !
Je caresse sa joue de mon pouce, et Nami tente de se dégager, encore, mais avec moins de conviction, je le sens à son corps qui se tortille entre ses doigts.
Il faut qu'elle reste, je vais arranger tout ça, et m'assurer qu'Ace ne viendra pas mettre son nez jusque-là. J'aime mon frère, vraiment ; ça me ferait plaisir de le voir, il me manque, mais…
… j'aime Nami encore plus.
Je me suis habitué à elle, à sa présence, ses sourires et ses bouderies ; à son odeur, quand elle s'endort sur l'oreiller, la tête dans mes cheveux – une autre habitude qu'elle a prise de dormir avec moi, au risque de se faire écraser dans son sommeil, puisque je remue comme pas possible quand je dors. Mais dans mes rêves, je dois bien savoir qu'elle est là, parce que je ne bouge pas…
- Nami… s'il te plaît… fais-moi confiance… !
Elle se frotte les yeux et je vois ses larmes briller sur ses joues. Pourquoi est-ce qu'elle pleure… ?
Je la rapproche de moi et son visage revient à mon oreille.
- … et si j'étais comme toi, est-ce que ça serait mieux… ? murmure sa voix.
- Nami… tu peux pas être comme moi… il faut que tu te fasses une raison.
- Mais si c'était le cas ? insiste-t-elle.
Et moi, je doute.
Si Nami était comme moi… est-ce que les choses seraient plus simples ? est-ce que je pourrais l'assumer et la laisser rester ici… ? et qu'est-ce qu'on ferait, hein ?
Et moi… qu'est-ce que je ferais ?
… je dois me rendre à l'évidence : je suis amoureux de ce petit bout de femme, et tout ça ne mène à rien.
Amoureux d'une fée… c'est le comble de l'ironie : amoureux de ce qui n'existe que dans l'imagination des enfants et dans les contes pour les adultes qui ne veulent pas grandir.
Sauf que moi, je ne suis pas Peter Pan, je n'en ai pas le syndrome, et je ne vais pas pouvoir rester coincé dans cette impasse pendant un temps infini.
- … oui, ça serait mieux, concédé-je en sentant mes joues rougir.
Nami se mord la lèvre et s'allonge dans l'oreiller, dans la pénombre du soleil qui se couche ; il est tard, ma dispute m'a mis les nerfs en pelote et j'ai terriblement envie de dormir, pour oublier tout ça et voir si la nuit m'amène les réponses dont j'ai besoin. Nami semble du même avis que moi, quand je la vois se pelotonner dans le tee-shirt que je lui ai laissé, la manche ramenée sur sa tête. Je tire le drap sur mes épaules et je me mets en chien de fusil, avant de fermer les yeux en emportant l'image de ma petite fée qui s'endort près de moi.
.
Ce sont les rayons du soleil qui me réveillent, au petit matin.
Mes yeux ne veulent pas s'ouvrir, et la chaleur du lit ne me donne pas envie de sortir de ma couverture. Mon cœur bat doucement, encore ensommeillé, lui aussi, et ma respiration est lente. Mes sens s'éveillent à leur tour, et mon odorat m'amène une odeur sucrée et fruitée ; un parfum de mandarine, celui de Nami, qui doit être endormie près de moi, comme toujours.
La fenêtre devait être encore ouverte, j'entends les oiseaux qui piaillent dans l'aurore qui se lève, au milieu des bruits de voiture, de klaxons lointains et du vent, qui frappe les étages des immeubles haussmanniens.
Je me retourne sur le ventre et je soupire, en laissant les rayons de l'astre réchauffer mon dos nu. Et aujourd'hui, qu'est-ce que je fais… ? je déménage, je pars et j'emmène Nami ? ou je la laisse tenter de vivre par elle-même, au milieu de ce monde de géants… ?
Je tends le bras pour la trouver dans mon tee-shirt, et mes doigts rencontrent une épaule nue, couverte par une cascade de cheveux.
Une épaule beaucoup plus grande que celle que je touche le matin à mon réveil.
Mes yeux s'ouvrent et je braille en manquant m'étaler tête la première hors du lit ; haletant, le cœur battant à tout rompre, cette fois, je me reprends et je regarde, les yeux ronds, la silhouette nue sous mon drap, étendue à mes côtés.
Nami a la tête dans l'oreiller et me contemple de ses yeux bruns, intimidée.
- … N-N-N-N-Nami… ?! Qu'est-ce que… qu'est-ce que t'as fait ?!
- Moi… ? rien. J'ai juste fait un vœu pour moi, murmure-t-elle en rougissant. Ça change de tous ceux que j'ai fait pour toi.
Ébahi, je me redresse et je touche ses longs cheveux roux, en ayant l'envie folle de me pincer.
Une fée, d'accord. Il m'a fallu des semaines pour vraiment réaliser ce que ça représentait, et maintenant que je m'étais fait à l'idée… la voilà humaine ?!
- Un vœu ?!
- C'est l'exception qui confirme la règle… chuchote Nami en se rapprochant de moi. Je voulais être comme toi… et on dirait que quelqu'un m'a entendue.
- Attends, non, c'est pas possible, là c'est trop, c'est… c'est dingue… !
- Plus dingue que de trouver une fée sur le bord de sa fenêtre… ?
- Mais tu… tu peux pas… ! t'es une fée ! tu…
J'hallucine.
Encore une fois.
Et je me rends compte que Nami me regarde comme si j'allais la rejeter. Comme si j'allais lui dire que cette fois, c'était la goutte de trop, et qu'elle devait quitter ma vie pour ne plus y remettre les pieds. Elle a l'air terriblement angoissée.
Je réalise alors que la fille minuscule dont je suis tombé amoureux est là, avec moi, et qu'elle vient de renoncer définitivement à ce qu'elle était pour se matérialiser dans mon monde.
Nami vient d'abandonner tout ce qui faisait sa vie pour se conformer à mes règles, mes codes et les usages de cet univers de géant où elle n'a presque jamais vécu… et moi, je suis là, à rester comme deux ronds de flan. Je me frotte les yeux et je la dévisage encore une fois, pas encore très sûr de ne pas rêver en Technicolor.
- … ce n'est… peut-être pas ce que tu attendais, bredouille-t-elle, embarrassée.
Bien sûr que si. Elle est ce que j'ai toujours voulu.
Je me rapproche encore et nos souffles se mélangent. Elle a l'air craintive, comme si elle avait peur de ne pas… me plaire ou me convenir. Comme si c'était possible…
Curieux, je lève une main et j'empaume son visage – c'est doux, chaud. Sa joue est ronde et sa peau soyeuse sous mes doigts.
Mes doigts glissent dans son cou, longent son épaule et viennent caresser son dos ; nu, lisse et courbé… mais pas d'ailes. Nami est devenue une femme telle que mon monde la conçoit… juste pour moi. Pas pour elle, pas pour d'autres… moi seul.
Doucement, ses mains se posent sur moi et explorent les recoins de mon torse nu ; ses yeux balayent mon corps et je me sens à nu sous son regard, alors que je la découvre moi aussi au fur et à mesure du mouvement de mes doigts. Je retrace ses formes, en me demandant par quel moyen est-ce que son corps a pu changer à ce point.
… comment est-ce que je vais expliquer ça, moi… ? Dire que tout à coup… je me retrouve avec une fille que personne n'a jamais vue, qui ne vient de nulle part, qui n'a aucun nom et qui est née d'un rire d'enfant… ? la légende, c'est beau, ça fait rêver, mais en vrai…
Tout est encore plus compliqué, en réalité.
Nami doit sentir mon mal-être, et ses yeux affolés cherchent les miens.
- … tu ne veux plus de moi… ?
- … quoi ? m'inquiété-je.
- Fais pas celui qui sait pas, je sais très bien que tu… ressens quelque chose pour moi, mais je… je supporterais pas que tu me dises de m'en aller mainten-…
Elle se tait quand ma bouche frôle la sienne dans un baiser léger, et ses mains s'enfouissent dans mes cheveux ; je l'enlace, nos lèvres se trouvent et son corps se colle au mien, alors que notre étreinte révèle enfin ce que nos peaux se sont chuchotées au fil des dernière semaines.
Je ferme les yeux, en savourant la douceur de son baiser et son souffle mêlé au mien. J'ai l'impression d'avoir attendu des siècles pour ça, et mon cœur fait un vacarme impossible dans ma poitrine, en écho à celui de Nami, que j'entends aussi distinctement que le mien.
Délicatement, je dessine ses courbes de mes mains et un sourire étire mes lèvres.
- … quoi ? murmure-t-elle en souriant à son tour.
- Rien… je suis juste heureux.
Je l'embrasse à nouveau, en me demandant si la mercière ne va pas me prendre pour un fou,
avec les mensurations que je vais lui ramener.
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FIN.
