Chapitre 2 :

Il faisait beau et le soleil ne tapait plus autant que quelques semaines plus tôt. Il avait fait une chaleur de plomb pendant l'été mais les températures s'étaient radoucies depuis quelques jours. Une aubaine pour Victoire qui passait sa journée au Chemin de Traverse pour y acheter ses fournitures. Depuis deux heures, elle avait fait beaucoup de boutiques avec sa mère.

Elles s'étaient d'abord arrêtées chez le marchand de chaudron, et celui-ci avait voulu lui vendre les meilleurs de sa collection, réservés aux potionnistes confirmés. Merlin merci, Victoire avait regardé l'étiquette qui l'indiquait, ça n'était absolument pas pour elle mais pour des étudiants en faculté de potions. Encore un peu et elle aurait dépensé tout son argent en se fiant aux paroles du vendeur. Sans cela, elle se serait sans doute fait avoir. Comme bien d'autres avant ou après elle, elle ne voulait même pas savoir combien.

C'était fou comme certains commerçants n'hésitaient pas à se transformer en charlatans, envers des enfants innocents, de plus, n'avait-elle pas hésité à dire bien fort dans le magasin. La plupart des autres clients étaient alors partis avec un regard peu avenant, et la petite fille avait été très fière de son coup. Ils reviendraient plus tard mais pour l'instant, elle avait réussi à casser les pieds du vendeur.

Elles étaient passées devant le magasin de Quidditch mais n'avaient pas pu s'attarder. Il y avait beaucoup de monde à cause de la sortie d'un nouveau balai, l'Eclair de feu, sixième du nom. De nombreux adolescents avaient le nez collé à la vitrine pour l'admirer et supplier ensuite leurs parents de le leur acheter. De toute façon, Victoire ne comptait absolument pas passer les sélections de son équipe, alors elle n'avait pas besoin de matériel. Son vieux balai, hérité de son père, lui suffisait bien pour ses petits vols occasionnels. C'était un Brossdur 11, mais il fonctionnait très bien.

Elles étaient également allées à la papeterie pour lui acheter de nouvelles plumes, les siennes se cassant très facilement. Et absolument pas parce qu'elle n'en prenait pas soin en les fourrant au fond de son sac. Ni parce qu'elle les mordillait bien trop quand elle était soucieuse ou qu'elle réfléchissait. Encore moins parce qu'elle les oubliait un peu n'importe où et surtout là où on pouvait les abîmer. Enfin. Elle avait également fait des provisions de parchemins, car avec les kilomètres de devoirs que les professeurs demandaient, ça ne serait pas de trop d'avoir un peu de réserve. Si ça pouvait ensuite éviter à son hibou de se fouler une patte en portant des colis trop lourds…

Elles avaient d'ailleurs couru ensuite chez Eeylops, pour acheter du miamhibou et quelques accessoires pour amuser Dame Blanche, sa chouette effraie. Elle s'ennuyait parfois dans la volière, au milieu des autres hiboux avec lesquels elle s'entendait parfois mal. Elle avait très mauvais caractère – « comme sa maîtresse », s'était moquée sa mère – et pourrait ainsi rester dans leur dortoir de temps en temps, sans faire de bruit.

Après toutes ces emplettes, la jeune fille était fatiguée et aurait bien voulu se reposer un instant. Le shopping, même sans essayages de vêtements la faisant plus ressembler à une poupée les uns que les autres, comme sa mère lui imposait parfois, c'était quand même épuisant. Cependant, elle n'avait encore pas le temps de chômer. Il lui restait sans doute le plus éreintant : les manuels scolaires de Fleury et Bott. Elles entrèrent dans la boutique et tout de suite, elle fut envahie par les odeurs de livres neufs et plus anciens, des sensations qui ressemblaient à celles qu'elle avait quand elle entrait dans la bibliothèque de l'école. Aucun doute, ce devait être le magasin préféré de Madame Pince.

Pourtant, Victoire grimaça. Le magasin s'étendait sur deux étages. Au rez-de-chaussée, les manuels pour les étudiants de Poudlard, la seule école de sorcellerie du Royaume-Uni, rangés par matières et par années. A gauche, la métamorphose, à droite les soins aux créatures magiques, par exemple. Au second étage se trouvaient les manuels avancés, pour les étudiants, ou les professionnels confirmés qui souhaitaient parfaire un point de leur formation. Un escalier en bois vernis très ancien reliait les deux, et les tenanciers de la boutique passaient de l'un à l'autre, pour satisfaire les moindres désirs de leurs clients. Ou réparer des catastrophes quand certains livres se rebellaient, ce qui arrivait parfois, avec la magie.

Ça n'était pourtant pas ça qui l'inquiétait. Même face à la quantité impressionnante d'ouvrages, elle savait, pour l'avoir testé l'année passée, qu'elle trouverait facilement ses livres, tant ceux-ci étaient toujours bien classés. Une organisation nécessaire dans une telle boutique, d'après Mr Bott, un des gérants, qu'elle avait croisé l'année passée. Non, ce qui l'effrayait, c'était le nombre de personnes dans le magasin. Il y avait combien de sorciers au mètre carré ici ? Plusieurs dizaines. Au moins. Ça grouillait dans tous les sens, ça criait, ça s'arrachait les exemplaires pour avoir le moins abîmé, jusqu'à écorner les coins des ouvrages et finalement ne plus en vouloir. Un vrai capharnaüm.

« Maman, tu es sûre qu'on ne peut pas aller manger une glace et revenir après… ? » Tenta timidement Victoire.

Elle ne reçut aucune réponse. Et pour cause. Sa mère s'était déjà lancée dans la bataille, sa liste de livres à la main. Elle la voyait déjà se frayer un passage vers les livres de sortilèges de seconde année pour trouver l'indispensable Livres des sorts et enchantements niveau 2. Le professeur Flitwick utilisait ce livre depuis des années mais elle avait fouillé dans les cartons de son père et comment dire… son exemplaire était bien trop abîmé. Partiellement calciné par un sort malencontreux, il n'avait même pas pu passer entre les mains de ses frères comme de coutume.

Victoire hésita. Etait-elle vraiment prête à se plonger dans un bain de foule transpirante et suante, aussi vivifiante qu'une aisselle à quatre millimètres de son nez ? Elle regarda à droite, à gauche. Sa mère n'avait pas l'air de la chercher. Et la sortie était proche. A peine la distance d'une baguette. Il suffirait qu'elle aille dehors. Un tout petit peu. Le temps que sa mère se débrouille dans cette marée. De toute façon, elle aurait tout le temps de contempler ses livres plus tard, n'est-ce pas ? Et puis sincèrement, elle se fichait bien de savoir si son livre était abîmé au coin supérieur gauche ou à l'inférieur droit. Et non, elle n'avait aucune préférence entre les deux.

Il faisait si beau dehors. Il y avait des choses passionnantes à observer. Des sorciers ambulants, qui vendaient tout un tas de trucs. Des passants parfois assez farfelus et dont elle pouvait aisément imaginer qu'ils avaient engendré toutes les sornettes que les moldus croyaient à propos des sorciers. C'était tout de même assez tentant. Prenant son courage à deux mains, Victoire sortit alors discrètement de la boutique. Comme si elle jouait à l'auror et au voleur, elle se mit en position pour regarder autour d'elle, l'air de rien. Elle était sûre d'être très bonne à ce jeu. Tout allait bien. Personne ne l'avait suivie ou remarquée. Elle se détendit et ouvrit grand ses yeux au monde qui l'entourait.

Un peu plus loin, à l'angle d'une rue dans laquelle elle n'était jamais allée, il y avait un vendeur ambulant. Il criait haut et fort ses offres, haranguant les passants de toutes ses cordes vocales. Son stand était couvert d'un velours pourpre et protégé d'un parasol jaune fluo horriblement criard mais qui avait le mérite de ne pas passer inaperçu. Il y avait déjà quelques sorciers autour de son petit étal. Victoire savait bien que certains étaient sans doute des figurants, censés attirer les vrais clients et leur faire croire que beaucoup de monde était intéressé. Elle avait vu ça dans une émission moldue avec Teddy, cet été et se doutait que la même chose existait chez les sorciers. Pourtant, elle se sentit irrépressiblement attirée.

« Mademoiselle, venez donc ici ! N'ayez pas peur ! Vous voulez goûter ? De la bouse de dragon séchée de première qualité ! Garantie sans aucune crotte de sombral mélangée ! Particulièrement recherchée pour ses vertus énergisantes ! Une seule infime particule, et vous allez sauter au plafond et réaliser vos devoirs jusqu'au bout de la nuit sans aucune fatigue ! Seulement quarante gallions le gramme, c'est une affaire ! » Claironna alors le marchand.

Victoire fronça du nez. Il y avait vraiment des gens qui achetaient ça ? Ils étaient idiots ou ils avaient bu trop de Whisky Pur Feu juste avant ? Tante Hermione disait toujours que cela faisait faire des choses imbéciles aux gens. Et elle regardait toujours Oncle Ron et Oncle Harry dans ces cas-là. Ils avaient dû en faire l'expérience. Mais ça n'était pas son cas. Elle refusa donc poliment.

De toute façon, elle n'avait pas une telle somme sur elle. Sa mère refusait qu'elle ait trop d'argent de poche. Elle disait qu'elle était trop jeune et qu'elle allait le dépenser dans des bêtises. La petite fille boudait toujours quand sa mère disait ça. Elle la prenait pour une enfant immature. Elle ne lui faisait pas confiance. Heureusement, son père lui donnait toujours quelques mornilles en cachette. Un gallion quand elle avait eu une très bonne note. Ce qui n'était pas souvent arrivé l'année passée, il fallait l'avouer.

En ce moment, elle avait donc quinze mornilles et douze noises dans sa poche. Un peu moins d'un gallion. Elle regarda l'étal avec envie. Il y avait là des choses incroyables, et d'autres qu'elle ne saurait pas vraiment définir. Comme cette espèce de boue dans un énorme flacon, certifiée « excrément de ronflack cornu ». Victoire avait déjà entendu parler de cet animal par une amie de la famille, Luna Lovegood, mais elle pensait qu'ils n'existaient pas. Il y avait aussi de drôles de coquillages dans lesquels on pouvait entendre la mer quand on les mettait à l'oreille, pour seulement deux noises. Ça n'avait pas l'air très magique, d'ailleurs.

Au milieu des yeux de cafards à prix cassés – trois noises le bocal au lieu de cinq dans une boutique conventionnelle – et de racines d'une variété de gingembre particulièrement efficace dans les philtres aphrodisiaques, Victoire repéra quelque chose qui l'intriguait. Un petit miroir entouré de nacre. Il n'avait pas du tout l'air magique, mais sa forme ovale était jolie. La nacre était belle. Elle l'effleura des doigts.

« Oh, je vois que Mademoiselle est intéressée par mon miroir ! Il s'agit d'un exemplaire unique. Vous voulez l'essayer ? » Demanda le marchand édenté et crasseux.

La petite fille hocha timidement la tête. Elle prit délicatement l'objet entre ses mains, caressa la nacre douce, avant de se regarder à l'intérieur.

« Mais… on ne voit rien du tout ! » Ne s'empêcha-t-elle pas de s'exclamer à voix haute.

A sa plus grande surprise, elle ne se voyait pas dedans ! Il ne reflétait rien, ce miroir ! Comment pouvait-on appeler ça un miroir, d'ailleurs ? C'était encore une arnaque, sans doute. Elle le reposa brusquement, regrettant d'avoir failli se faire avoir, et regarda le vendeur avec un air revêche. Celui-ci concluait une vente avec une sorcière. Un peu plus âgée que sa mère, armée d'un embonpoint certain, étouffant sans doute sous la soie violet fuchsia de sa robe, celle-ci gloussait, fière de son affaire. Victoire put voir des racines de gingembre dépasser de son sac. Pauvre homme qui allait subir ça, elle le plaignait déjà.

Le vendeur revint soudainement à elle, un sourire satisfait sur le visage, empochant ses gallions dans son pantalon.

« Alors, mon miroir te plaît, ma jolie ? »

« Il ne reflète rien du tout. C'est nul. » Bougonna-t-elle.

« C'est pour ça qu'il est unique, justement. » Fit-il avec un clin d'œil qu'elle jugea malsain. « Il ne montre pas ton charmant visage, ma poupée, mais une autre réalité. »

« Ça lui arrive vraiment de montrer autre chose que du vide ? » demanda-t-elle, sceptique.

« Bien sûr ! Une fois, j'ai même vu la mer dedans, alors que j'étais au fin fond du Pays de Galle ! » Mentit sans honte l'homme.

Victoire fit la moue. Elle était presque sûre de se faire avoir. Pourtant, ce miroir était quand même très joli. Et il l'intriguait un petit peu, elle devait l'avouer. Si ça se trouve, un jour, il lui montrerait quelque chose de fabuleux. Elle se sentit hésiter.

« Je le vends seulement deux mornilles. » L'encouragea le vendeur.

Ça n'était pas très cher. Bizarre d'ailleurs, pour un exemplaire unique de ce qui était censé être exceptionnel. Mais quelque chose lui disait que c'était peut-être vrai, sans que le vendeur ne le sache. Et puis zut, elle pouvait dépenser son argent comme elle le voulait, n'est-ce pas ? C'était à elle, après tout. Elle en faisait ce qu'elle voulait. Elle pouvait même le jeter par les fenêtres, si elle en avait envie. Personne ne pouvait rien lui dire. Et ce miroir était vraiment joli.

« Je le prends. » Dit-elle en sortant de sa poche la somme correspondante.

Le vendeur tendit sa main grasse pour récupérer l'argent, le mettre dans sa propre poche, avant d'emballer plus ou moins soigneusement son achat dans un chiffon un peu crasseux qui devait servir de protection. Victoire le prit avec un dégoût plus ou moins affiché. Une douche et un coup de récurvit, c'était si compliqué que ça ?

« Tu ne regretteras pas ton achat, ma petite, je te le garantis. » Fit mielleusement l'homme.

Elle haussa des épaules. Qu'est-ce que ça pouvait bien lui faire, de toute façon ? Elle rangea son petit paquet dans sa cape, bien décidée à découvrir ce qu'il reflétait. Elle allait retourner chez Fleury et Bott, où sa mère devait commencer à la chercher quand son regard fut attiré par la ruelle à côté de laquelle était monté l'étal du vendeur ambulant. Elle était bien plus sombre que le Chemin de Traverse et il n'y avait presque personne. Comme si c'était désert. Elle releva le regard et trouva une pancarte : Allée des embrumes. Un nom qui faisait froid dans le dos, frissonna-t-elle.

Soudain, un éclair violet traversa la vue. Victoire resta figée au milieu des gens qui passaient et la bousculaient même. Une femme d'âge mûr lui cria de se pousser de là, au lieu de rester plantée comme une bécasse sans cervelle. Elle ne l'écoutait pas. Elle se frotta les yeux, les cligna plusieurs fois, mais l'éclair ne réapparut pas. Pourtant, elle était intriguée. Il fallait absolument qu'elle sache ce que c'était. Teddy n'allait pas en revenir, si elle trouvait et qu'elle le lui racontait. Il regretterait de ne pas avoir pu venir avec elle.

Elle essaya alors de traverser le bout de rue qu'il lui restait pour se diriger dans l'allée. Curieusement, personne n'y entrait. On aurait dit que cet endroit n'était pas fréquenté du tout, comme maudit. C'était sans doute ridicule comme idée mais elle frissonna un peu et serra plus fort ses poings dans ses poches pour se rassurer. Elle se décida enfin et s'avança.

Les pavés étaient inégaux sous ses pieds. On n'avait pas pris autant de précautions que pour le Chemin de Traverse, plus emprunté. Elle marcha donc prudemment, de peur de se tordre la cheville. Il n'était pas question de commencer l'année avec une patte folle. C'était arrivé à un première année de Serdaigle l'année passée, qui boitillait en attendant que le sort fasse effet, avec des béquilles, et il avait eu plein de soucis avec les escaliers.

Victoire regardait d'autant plus ses pieds que des ordures jonchaient le sol. Des détritus, des poubelles éventrées. Vraiment, personne ne se baladait jamais dans cette rue ? Il n'y avait aucun marchand qui voulait donner bonne impression ? Etonnant. Curieuse, elle continua tout de même, sans faire de bruit, sa main dans sa poche, tenant fermement sa baguette. Elle n'avait pas le droit de s'en servir normalement, mais ça la rassurait de l'avoir.

Et si jamais on la menaçait, il valait mieux être équipée. Si une araignée géante sortait des recoins pour claquer ses mandibules tout près d'elle, elle aurait l'air maligne, sans aucun sort en réserve, hein ? Ou s'il y avait un type louche qui cherchait à l'approcher. Un coup de pied bien placé ne fonctionnait pas toujours, surtout sur un sorcier, il était capable de la kidnapper autrement. Si elle tombait sur une armée de gnomes des rues, il fallait être capable de se défendre aussi, de leur faire peur et de leur montrer qu'elle était une sorcière. Elle ne comptait même pas le nombre d'événements dangereux qui pourraient survenir.

Teddy n'allait vraiment pas la croire quand elle lui raconterait qu'elle avait osé s'aventurer seule dans la rue déserte. Elle n'oublierait pas de raconter tous les détails sordides qui allaient rendre son histoire encore plus palpitante. Il serait aussi vert que la soupe de poireaux de Mamie Molly. Il n'en reviendrait pas. Elle s'en frotterait presque déjà les mains si elle n'était pas aussi terrifiée elle-même pas cet endroit. Mais elle ne l'admettrait certainement pas devant lui. Elle était une Gryffondor. Et elle était curieuse. Alors elle continua d'avancer, malgré la peur qui lui tordait le ventre et l'appréhension qui serrait sa gorge.

Un craquement. Une boîte à pizza qui tombe. La petite fille sursauta brusquement. Avant de soupirer de soulagement en riant nerveusement. Un rat. Ça n'était qu'un idiot de rat, qui filait de l'autre côté de la rue, vers une bouche d'égouts. Il devait rejoindre ses petits camarades. Victoire frissonna. Saleté de bestiole. C'était vraiment répugnant. Elle continua son chemin en furetant à droite à gauche pour vérifier qu'il n'y en avait pas d'autre. Il n'était pas question qu'un de ces trucs lui file entre les jambes.

Soudain, la jeune fille se figea pour de bon. Là-bas, c'était quoi qu'elle apercevait ? On aurait dit un tas de couvertures, ou d'ordures, quelque chose dans ce goût-là. Comme si une famille sorcière peu recommandable avait décidé de laisser toutes ses vieilles affaires sur le trottoir au bon vouloir des bonnes gens. Sauf que c'était par là-bas qu'elle avait vu l'éclair violet dont elle avait cru rêver. Et qu'un tas de vieilleries, ça ne gémissait pas aussi fort, à son humble avis. Et si… et si c'était quelqu'un ?

Oubliant toute prudence, Victoire se précipita, courant sur les pavés glissants. Elle manqua de se tordre la cheville plusieurs fois, ses cheveux se détachèrent un peu, mais en quelques minutes, elle fut trois cent mètres plus loin, là où elle avait aperçu le tas d'affaires. Elle tendit l'oreille pour voir d'où venait le faible cri qu'elle avait entendu.

« Il y a quelqu'un ? » Demanda-t-elle timidement.

Un râle lui répondit. Elle sursauta avant de se précipiter dans sa direction. Derrière un fauteuil auquel il manquait toute l'assise. Elle ne put étouffer un cri face à sa découverte, les mains devant sa bouche. Pétrifiée.

« Aidez-moi…. S'il vous plaît. »

« Oui, oui, bien sûr. Que… Qu'est-ce que je peux faire ? Il y a tellement de sang, il faut appuyer là, non, pour stopper ? Je… je devrais appeler les secours. Je reviens, ne bougez pas. Je vais sur le Chemin, demander de l'aide ! » Paniqua Victoire.

Elle s'était jetée à genoux contre l'homme qu'elle avait découvert, sans se préoccuper de ce sur quoi elle s'était abattue, avant de se relever précipitamment, prête à courir chercher de l'aide. Elle n'avait aucune idée de ce qu'il fallait faire. Elle écarquilla les yeux. Il y avait du sang, tellement de sang, partout. Sur les vêtements du vieil homme. Sa robe était entièrement tâchée. Par terre. De petites flaques se formaient entre les pavés. Il avait l'air si mal en point. Il avait l'air de tellement souffrir. Son visage était à moitié défiguré, par des coups ou des sorts, elle n'en savait rien. Elle n'était même pas sûre que quelqu'un puisse le reconnaître. Il avait la peau violacée. Il était presque glacé. Il avait tendu une main vers elle, comme pour la garder auprès de lui. Elle lui avait donné la sienne sans réfléchir, se rasseyant à ses côtés.

« Ecoutez-moi… Il est revenu. Il faut leur dire. Il est revenu… » Lui murmura-t-il.

« Qui ? De qui est-ce que vous parlez ? Je ne comprends rien ! » S'affola Victoire.

« Dîtes-leur simplement… » Commença-t-il avant que sa tête ne roule sur le côté.

Victoire paniqua un peu plus. Est-ce qu'il était… mort ? Non, ça n'était pas possible, il ne pouvait pas mourir comme ça. Il allait se battre, sans doute, c'était un sorcier, les sorciers ne mourraient pas si facilement que ça ! Elle secoua le corps en le prenant à pleines mains par les pans de sa robe noircie par le sang. Il allait se réveiller, n'est-ce pas ? Il ne fallait pas qu'il s'endorme, surtout pas, il avait quelque chose à lui dire. Elle tapota sa joue alors que les doigts de l'homme glissaient des siens. Encore une fois. Un peu plus fort. Elle le gifla presque avant de comprendre qu'il n'y avait plus rien à faire.

Il était mort.

Elle se releva mécaniquement, l'esprit ailleurs, comme enveloppé d'un brouillard épais. Avant de marcher lentement en direction du Chemin de Traverse. Sa mère devait la chercher. Elle devait être inquiète de ne pas savoir où elle était passée. Elle avait déjà dû la chercher dans tout Fleury et Bott. Oui, voilà. Sa mère. Elle saurait quoi faire, elle. Elle saurait sans doute ce qui allait se passer. Victoire avança alors. Machinalement. L'esprit vide. Les vêtements souillés du sang de l'homme qu'elle avait laissé étendu dans la rue.