Chapitre 3 :
« Tu es vraiment sûre de toi, petite ? » Aboya l'homme.
« Puisque je vous le dis… » Pleura Victoire. « Je… je voudrais voir Harry. Harry Potter. Il travaille ici, n'est-ce pas ? Dîtes-lui que je suis là, s'il vous plaît ! »
« Mais bien sûr… Penses-tu vraiment que le chef du Bureau des Aurors en personne va venir voir une gamine dans ton genre ? » Rit grassement l'homme.
Victoire serra les poings. Ça allait bien se passer. Oncle Harry allait finir par arriver. Et il casserait la figure de cet imbécile d'auror qui avait dû avoir son diplôme dans une pochette surprise de chez Oncle George. Il lui réduirait les genoux et les dents en miettes avant de lui lancer un sort horriblement humiliant qui le ferait partir. Il ne fallait pas qu'elle craque en attendant, tout allait bien se passer. Sa mère allait trouver Oncle Harry et le prévenir. Il n'allait pas tarder.
Elle ne savait pas depuis combien de temps elle était là. Quand elle avait débouchée sur le Chemin de Traverse, les vêtements et les mains entièrement recouverts de sang, une sorcière avait crié. Puis une autre. Ça ne l'avait même pas sortie de sa bulle. Elle se souvenait juste de sa mère qui s'était précipitée vers elle pour la prendre par les épaules et lui demander ce qui s'était passé, si elle était blessée quelque part. Elle avait hoché la tête en signe de dénégation. Elle n'était blessée nulle part. Juste au cœur. Juste traumatisée.
Plusieurs sorciers étaient arrivés. Ils portaient une robe officielle. Celle des aurors. Victoire l'avait déjà vue sur Oncle Harry et Oncle Ron, qui se plaignait d'ailleurs qu'elle n'était pas très élégante. Comme s'il avait un avis sur la mode. Certains hommes l'avaient interrogée, brusquement, là, dans la rue. Les mots s'étaient coincés dans sa gorge nouée. Elle avait seulement été capable de désigner la ruelle et le corps du vieil homme d'un signe de tête. Ils s'étaient précipités dans cette direction. Pendant que d'autres maintenaient une sorte de périmètre pour empêcher les badauds de venir. Et que les derniers l'emmenaient au Ministère de la Magie.
Ils avaient transplané. Victoire avait bien cru qu'elle allait vomir. Mais ils ne lui avaient pas laissé le temps de se remettre de ses nausées. Elle ne s'était pas changée non plus. Le sang avait séché sur ses vêtements. Elle se sentait sale. Terriblement mal. Elle avait envie d'enlever tout ça, de ne plus jamais remettre ce tee-shirt qu'elle aimait tant avant. De prendre une douche, une très longue douche. Pour se laver de la peur qui lui collait au corps. Mais elle n'en avait pas la possibilité.
Depuis qu'elle était arrivée, elle avait été transbahutée dans les différents couloirs du Ministère de la Magie. On l'avait fait prendre les ascenseurs, traversé plusieurs couloirs, pour enfin atterrir dans ce bureau. C'était une assez grande pièce, avec des bureaux alignés en rangées, seulement séparés par des cloisons qui ne montaient pas jusqu'au plafond.
Plusieurs aurors étaient passés devant elle. Certains lui avaient jeté un coup d'œil curieux, d'autres n'avaient même pas eu un regard pour elle. La plupart transportaient des dossiers dans une pochette cartonnée, de différentes couleurs. Ils travaillaient sur autre chose que son cas. Ils ne s'attardaient donc pas. Elle n'avait aucune importance à leurs yeux.
L'auror qui s'occupait d'elle s'appelait Rick Anderson, si elle se fiait à la plaque à son nom sur le bureau. Il était grand, massif, avec des cheveux blonds coupés en brosse, une moustache et des petites lunettes ovales. Il lui faisait peur. Il n'arrêtait pas de lui crier dessus depuis tout à l'heure. Victoire ne savait pas si c'était une technique d'interrogatoire spéciale pour faire peur aux prévenus, mais cela fonctionnait très bien avec elle. Elle était terrifiée. Elle s'en voulait cependant de le lui montrer. Il devait être ravi, derrière sa moustache. Il ne devait pas avoir d'enfants, lui, pour lui dire autant de méchancetés. Il valait mieux pour eux de toute façon.
Elle reprit pourtant rapidement ses esprits, chassant ces pensées. Il n'était pas question qu'il essaie d'entrer dans sa tête et découvre ça, c'était mauvais pour son dossier. Enfin, il n'avait pas le droit, normalement, n'est-ce pas ? Ça n'était pas légal de faire ça, sans doute. Et ça n'était pas les aurors qui faisaient la loi. Finalement, ça n'était pas si cool d'être un auror, pas autant que la petite fille ne l'imaginait. Si c'était pour faire du mal aux gens comme ça, à les faire pleurer, pour essayer d'obtenir ce qu'ils ne savaient pas vous donner, ça ne lui faisait pas envie du tout. Elle ne voulait plus jamais jouer avec ses cousins à l'auror et au voleur, résolut-elle. Ni en devenir un. Elle sentit la moutarde lui monter doucement au nez.
« Vous n'en avez pas marre ? » Explosa-t-elle soudainement. « Au lieu de me demander si j'ai fait du mal à ce pauvre monsieur, vous devriez être en train de chercher qui a pu lui en faire ! Je ne suis qu'en première année, je ne connais aucun sort, et je suis sûre que vous avez contrôlé ma baguette puisque vous me l'avez confisquée ! D'ailleurs, si vous l'avez abîmée, je vous jure que je vous arrache les yeux et que je vous pète les genoux. J'y tiens beaucoup. Maintenant s'il vous plaît, laissez-moi voir Oncle Harry ! »
Enfin elle se rebellait. Elle commençait à en avoir marre de toutes ces questions. Comme si elle avait pu tuer ce pauvre homme, alors qu'elle n'était qu'une enfant et qu'elle ne le connaissait même pas. Elle n'aurait même pas su dire qui c'était. Elle avait essayé de le sauver, c'était pour ça qu'elle avait du sang plein les vêtements. Qui aurait pu avoir l'idée saugrenue de croire le contraire ?
Au lieu de chercher son véritable assassin, cet auror de pacotille continuait à perdre du temps avec elle. Elle lui avait déjà tout dit, et elle ne savait rien du tout. Elle en avait marre d'être ici. Marre d'être interrogée. Marre d'être brusquée. Marre qu'on ne la prenne pas au sérieux et qu'il faille tout répéter dix fois dans l'espoir que cela atteigne enfin son minuscule cerveau. Marre qu'il ne veuille pas la laisser voir sa mère ou son oncle. Il n'avait pas le droit de l'interroger alors qu'elle était seule, elle en était sûre. Elle était trop jeune. Elle était mineure. Elle avait le droit d'être aidée par ses parents, ou de la famille, ou un avocat. Et elle n'avait rien du tout face à ce clown déguisé dans un costume d'auror.
Soudain, une porte s'ouvrit à la volée, faisant sursauter les aurors les plus proches. Pour des gens habitués à toutes les situations les plus extrêmes, la petite fille les trouvait drôlement cardiaques. Ils allaient finir à Sainte Mangouste pour un rien, s'ils continuaient comme ça, fronça-t-elle des sourcils. Ils n'avaient pas l'air très vaillant. Elle détourna le regard et eut un grand sourire en regardant la personne qui venait vers elle. Son calvaire était achevé, il l'avait retrouvée.
« Victoire ! Enfin je te retrouve ! Ça fait presque une heure que je te cherche dans toutes les salles d'interrogatoire ! » S'exclama son oncle, Harry.
Il s'arrêta brusquement à deux pas d'elle. La contempla de haut en bas. Détailla son tee-shirt autrefois blanc avec des tas d'écritures de toutes les couleurs et une jolie plume, devenu noir à cause du sang. Son pantacourt de jean dans le même état. Ses cheveux emmêlés à tel point que sa mère hurlerait à la catastrophe capillaire. Son air perdu. Son petit sourire. Les sillons de larmes sur ses joues. Le sang encore incrusté sur ses mains, sous ses ongles, entre les creux de sa peau.
Il écarquilla alors les yeux avant de se reprendre. Ses sourcils s'étaient froncés au-dessus de ses lunettes rondes qu'il avait gardées depuis qu'il était enfant si elle se souvenait bien, et qui le rendait presque naïf. Il portait sa robe d'auror, mais on voyait qu'elle avait été froissée par de nombreux mouvements dans la journée. Et surtout, son visage arborait un air mécontent. Très mécontent. Celui des très mauvais jours. Pire que quand son cousin James Sirius se faisait gronder pour une grosse bêtise. Et pourtant, déjà ces jours-là, la colère de son père si calme habituellement pouvait être terrible. Victoire ferma les yeux, espérant que toute cette irritation n'était pas dirigée contre elle. Elle n'avait rien fait de mal, n'est-ce pas ? Il devait le savoir.
« Puis-je savoir quel est le sombre imbécile qui a laissé ma nièce dans cet état sans même lui avoir proposé de se changer ? » Demanda-t-il d'une voix glaciale. « Et que fait-elle dans cette pièce au lieu d'être en salle d'interrogatoire ou plus judicieusement dans mon bureau ? »
Le dénommé Rick s'avança, dans ses petits souliers. Victoire ne put s'empêcher d'avoir un sourire satisfait sur le visage. Elle n'était pas méchante, mais cet affreux sorcier n'était qu'un sombre imbécile. Elle n'avait demandé aucun traitement de faveur parce qu'elle était la nièce de Harry Potter, elle n'était sûrement pas du genre à proclamer son nom partout. Mais il s'était mal comporté avec elle, il avait été arrogant, et cruel. Il l'avait accusée de tous les torts pour la faire craquer alors qu'elle n'était qu'une enfant. Il n'avait pas le droit de faire ça. Et voir son oncle Harry le remettre en place lui remontait presque le moral. Si on omettait qu'elle était impliquée dans une affaire de meurtre, bien sûr.
« Il fallait que je recueille son témoignage avant qu'elle n'ait le temps d'y réfléchir. Avant qu'elle ne puisse oublier le moindre détail. » Se justifia l'homme. « J'ai pensé que mon bureau était moins impressionnant qu'une salle d'interrogatoire. » Ajouta-t-il avec un sourire mielleux.
Victoire bouillonnait. Il disait n'importe quoi. Il n'avait pas du tout cherché à la mettre à l'aise, bien au contraire. C'était n'importe quoi. Elle aurait voulu crier à son oncle qu'il mentait, mais elle sentait que ça n'était pas le moment d'intervenir. Elle n'avait aucune envie que la froideur de son oncle ne se reporte sur elle.
« Ce n'est pas l'impression que j'ai eue. Il m'a plutôt semblé que tu cherchais à la terroriser. Et que les salles d'interrogatoire étant équipées de systèmes d'enregistrement, tu t'es dit que ce serait plus facile à ton bureau. Par Merlin, ça n'est pas un Mangemort, Rick, c'est une gamine de onze ans ! Où avais-tu la tête ? » Eclata le chef du Bureau des Aurors.
« Qui vous dit qu'elle n'y est pas liée, justement ? Depuis quand les Mangemorts ne recrutent pas parmi les gosses pour les enrôler ? Vous avez bien vu qui était la victime ! Je ne pouvais laisser passer aucune piste. Je n'ai aucune envie qu'il y ait une nouvelle Guerre parce que je me serais laissé attendrir par le visage d'une môme pleine de morve. » Rétorqua l'auror, ne se démontant pas.
« Cette môme comme tu dis est ma nièce. Je te déconseille d'insinuer quoi que ce soit sur ses possibles liens avec les Mangemorts et autres groupuscules fanatiques. » Répondit son oncle d'une voix polaire. « Viens Victoire, tu vas me raconter ce qui s'est passé. Ailleurs. Au calme. Quant à toi, Anderson, je te dessaisis de l'enquête. »
« Mais monsieur Potter… Je n'avais aucun moyen de savoir… »
« Si tu avais commencé par demander son nom à Victoire, elle t'aurait répondu que c'était une Weasley. Ça aurait déjà dû te mettre la puce à l'oreille. De plus, je suis sûre que sa mère qui fait les cent pas dans le couloir depuis deux heures, sans même qu'on ait daigné l'informer de quoi que ce soit, aurait pu te le dire également. Tu es apparemment trop partial et tu manques de discernement dans cette affaire. Je reprends les rênes. Tu n'as qu'à reprendre cette affaire de poubelles folles à Greenford. C'est non négociable. »
La sentence tomba comme un couperet et le visage du sorcier se décomposa. Il ouvrit et ferma la bouche frénétiquement, comme pour protester, sans oser sortir un seul mot. Le chef des aurors serra alors l'épaule de sa nièce pour lui intimer de se lever, et quitta les bureaux. Ils marchèrent dans un couloir, tandis qu'il la tenait toujours par l'épaule, contre lui, la protégeant. Ils croisèrent quelques regards intrigués qui ne s'attardèrent pourtant pas. arrivés presque devant ce qu'elle supposa être le bureau de son oncle, Victoire vit sa mère. Celle-ci se précipita vers eux, le visage défait.
« Oh Harry, tu as réussi à la retrouver ! Ma pauvre chérie, ma petite Victoire, ils ne lui ont pas fait de mal au moins ? » S'écria-t-elle, la voix tremblante de sanglots, son accent français perçant, comme à chaque fois qu'elle était bouleversée.
« Je t'assure que tout va bien, Fleur. Ne t'en fais pas pour elle. Tu devrais rentrer à la Chaumière te reposer. Je t'assure que je raccompagnerai personnellement Victoire quand j'aurai fini de lui poser les quelques questions que j'ai pour elle. Ça ne prendra pas longtemps. » La rassura-t-il.
La jeune mère hocha la tête et prit le couloir en sens inverse du leur pour transplaner dehors. Tandis qu'Harry lui ouvrait la porte de son bureau par une formule compliquée. Il la fit passer devant lui et elle grimaça en voyant qu'ils n'étaient toujours pas seuls. Elle aurait préféré lui parler seule à seul, sans avoir peur, au lieu d'avoir encore un de ces sombres imbéciles qui travaillaient pour lui. Son oncle dut remarquer sa tête car il la rassura à son tour.
« Théo est un de mes meilleurs aurors. Il n'est pas du tout comme ce sombral mal léché à qui tu as eu affaire. Il devait me faire le compte-rendu de ce qu'il a vu sur le terrain. Mais je suppose que cela peut attendre une petite heure que j'en ai fini avec Victoire, n'est-ce pas ? » Ajouta-t-il en s'adressant à l'homme.
« Bien sûr Harry, aucun souci. Je reviendrai. » Fit l'homme en hochant la tête.
Il avait l'air aussi fin que son oncle. Ses cheveux étaient plus clairs, d'un châtain foncé, et il avait des yeux marron et non verts. Il dégageait de lui une force tranquille, comme s'il n'était jamais perturbé. Comme s'il gardait toujours son calme, quelles que soient les circonstances. Victoire se fit la réflexion que ce devait être agréable de travailler avec lui, sûrement plus qu'avec ce botruc qui l'avait interrogée.
Il prit cependant la porte, les laissant seuls, et elle s'assit sur un des fauteuils confortables en face du bureau. Harry repositionna correctement ses lunettes, de travers depuis sa colère, et feuilleta rapidement un dossier pour trouver la page qui l'intéressait. Il plongea alors son regard dans le sien et lui demanda simplement :
« Raconte-moi tout ce que tu sais. Le moindre détail a son importance. Je veux tout savoir. Ce que tu faisais là, la raison pour laquelle tu t'es aventurée jusque-là, tout ce qui t'a semblé suspect. Même la plus minuscule information peut m'aider. Et je te promets qu'on retrouvera celui qui a fait ça. Il faut être courageuse à présent, Victoire, et te replonger dans tes souvenirs. »
La petite fille prit une grande inspiration. Il y avait beaucoup de choses à dire. Elle n'était pas certaine de se souvenir de tout. Elle raconterait peut-être des bêtises, des choses inintéressantes. Mais elle avait confiance en son oncle. S'il lui disait que tout ce qu'elle pouvait dire était important, alors c'était sans doute vrai. Et s'il lui disait qu'il retrouverait le coupable, elle voulait bien le croire.
Il n'était pas le chef du Bureau des Aurors pour rien. Il avait mérité sa place, et Victoire avait toujours entendu dire dans la famille que c'était un excellent auror. Oncle Ron avait l'habitude de le comparer à un certain Maugrey Fol Œil, qui était mort avant sa naissance. Un très grand auror d'après ce qu'elle avait entendu dire. Mais tout de même moins fou qu'Oncle Harry, disait toujours Tante Ginny.
Victoire ouvrit alors la bouche, se sentant en confiance, et raconta tout ce qu'elle savait. Sans omettre aucun détail. Pendant ce que les minutes s'égrenaient, elle essayait de ramener à elle le moindre détail qu'elle pouvait détenir. C'était important, alors elle se concentrait. Pendant que son oncle prenait quelques notes, hochait parfois la tête, lui demandait une précision ou la faisait répéter pour noter correctement de sa petite écriture serrée sur le parchemin d'interrogatoire. Quand enfin elle eut terminé, elle se sentit vidée de toute énergie, presque inerte. Elle avait donné tout ce qu'elle avait. Avec le sentiment de contribuer à quelque chose qui la dépassait.
