Le Cadeau de Noël 2
24 décembre 1625, minuit
Ils s'étaient tenus côte à côté toute la soirée, presque sans se regarder. De toute façon, leur attention était poliment dirigée vers l'autel devant eux. Mais ni l'un ni l'autre, peu friands de cérémonies religieuses, avaient apprécié la messe de Noël à sa juste valeur. Aussi avaient-ils bavassé en chuchotant tout le long de l'eucharistie, jusqu'à ce qu'un homme, assis derrière eux, leur dise de se taire.
Puis vint le temps de la communion. Les deux jeunes gens attendaient sans empressement que se libère l'allée qui les mènerait jusqu'au prêtre et ses hosties. Aramis y alla la première, suivie de près de son compagnon.
C'est à ce moment qu'Athos regarda attentivement, pour la première fois, la silhouette d'Aramis. Dans sa robe bleu sombre, elle paraissait si différente de l'homme qu'elle prétendait être ! Il fut tellement frappé par le contraste qu'il crut, l'espace de quelques secondes, qu'il n'accompagnait pas son amie, mais une totale étrangère. Son cœur avait fait un bond bizarre, comme s'il venait de s'écraser inconfortablement dans le fond de son estomac. Il poussa ensuite un imperceptible soupir de soulagement lorsqu'il reprit contrôle de lui-même et réalisa qu'il était toujours avec la même personne.
Mais quelle était l'idée folle qu'il avait eue de lui demander, comme cadeau de Noël, de se montrer à lui sous son vrai jour ? Aramis avait été surprise de la demande, mais avait accepté la requête. « Pour lui seulement, accepterait-elle de faire une telle chose, » avait-elle dit à la blague. Dans ses accoutrements féminins, elle s'était présentée à lui un peu timide, un peu gênée d'avoir à avouer de nouveau le mensonge qu'elle avait perpétré pendant plusieurs années. Mais, telle une absolution de ses péchés, le sourire et le bras qu'Athos lui avait offerts avaient calmé ses appréhensions.
Il eut soudainement l'envie de l'envelopper de ses bras, de la remercier d'avoir pansé les blessures de son cœur, mais il se retint : ce n'était ni l'endroit ni le moment…Pourtant, il voulait lui dire quelque chose. Il voulait qu'elle se tourne vers lui et lui sourie. Peut-être qu'un compliment sur sa tenue serait approprié ?
Profondément pris dans ses pensées, il murmura un « merci », plutôt qu'un « amen », lorsqu'il reçut son hostie dans le creux de ses mains. Le prêtre le foudroya du regard et Athos, honteux de son involontaire blasphème, s'en retourna à son banc, toujours précédé d'Aramis qui elle, semblait concentrée dans ses prières.
L'homme, au lieu de se recueillir, préférait songer à la situation dans laquelle il se trouvait. Cela faisait un an, jour pour jour, qu'il avait deviné le secret d'Aramis. Il se demandait toujours comment, sans qu'elle n'eut dit un seul mot à ce sujet, il avait découvert la vérité. Parfois, dans ses rares moments de prière, il songeait que c'était peut-être grâce à une intervention divine, un ange descendu lors d'une magnifique nuit soulignant l'anniversaire de la Nativité de son Seigneur.
Il lui jeta un regard en biais. Les yeux fermés, les doigts croisés sur sa poitrine, elle ne bougeait pas. Priait-elle vraiment ? Pendant que le reste de l'assemblée finissait de communier, Athos se décida à agir et pencha légèrement la tête de côté pour parler à sa partenaire.
« Vous êtes vraiment très jolie ce soir, » chuchota-t-il.
Elle ouvrit lentement les yeux et sourit à ce compliment, mais ne répondit rien, la gêne sur son visage se lisant comme un livre ouvert. Par chance, le prêtre chanta bientôt le Ite Missa Est, le chœur entonna un Gloria in Excelcis Deo, tous se levèrent et quittèrent l'église au son des cloches, mettant ainsi fin au silence qui était sur le point de s'installer entre les deux mousquetaires.
Au bas du parvis, Athos avait attaché son cheval, ce dernier piaffant en revoyant son maître. Étrangement, alors qu'ils étaient seuls et qu'il leur était enfin permis de parler ouvertement, Athos ne sut trouver de sujet de conversation. Prenant son animal par la bride, il se mit à marcher lentement avec son amie.
Ce n'est que lorsqu'ils traversèrent le Pont-Neuf que cette même sensation le reprit, celui de vouloir entourer ses bras autour d'elle pour la remercier. En cette nuit de Noël, l'occasion était propice aux remerciements… Il cessa alors de marcher. Pendant qu'elle se retournait vers lui et le dévisageait en guise d'interrogation, il détourna le regard et se mit à parler.
« Il y a un an, vous m'avez révélé votre secret…sans trop le vouloir, mais qu'importe. »
Toujours un peu honteuse, elle ne répondit rien.
« Je viens tout juste de réaliser que je ne vous ai jamais parlé de moi. »
« Vous n'avez pas à le faire… » souffla-t-elle en secouant la tête.
Il secoua la tête également. « Non…je le veux. » Regretterait-il ses paroles le lendemain ? Il fixait la Seine, noire dans l'obscurité. La lune qui s'y reflétait faiblement lui conférait quelques vagues argentées. Penché au-dessus de la rambarde du pont, son regard se perdit dans le vide de la nuit. Il fit une pause avant de dévoiler ce qu'il n'avait jamais avoué auparavant.
« J'ai été marié, autrefois. »
Elle écarquilla légèrement les yeux à cet aveu, mais il ne le remarqua pas.
« J'aimais beaucoup mon épouse, » enchaîna Athos. « Hélas, ce n'était pas réciproque. Je ne m'en était jamais vraiment aperçu, par contre. En une année seulement, elle avait dilapidé ma fortune. Mais qu'importe, je l'aimais, je voyais qu'elle s'ennuyait, et peu m'importait ce que me disaient les gens qui voulaient me mettre en garde. Je voulais la rendre heureuse. Et finalement, un jour, je l'ai surprise avec un autre homme. Oh, rien de très choquant. Ils se faisaient les yeux doux, rien de plus…»
Pris d'un frisson, il tira autour de lui les pans de sa cape. Il ferma les yeux quelques instants avant de poursuivre.
« Mais j'ai su alors qu'elle ne m'aimait pas, et qu'elle ne m'aimerait jamais, car elle n'avait jamais eu pour moi le regard qu'elle avait eu pour cet homme. On me disait d'ignorer tout ça, que les mariages arrangés se soldaient toujours de cette possibilité, que je n'avais qu'à prendre une maîtresse de mon côté. Mais mon monde à moi s'était écroulé. Dans un élan de rage et de jalousie, je suis allé jusqu'à Rome et…et j'ai obtenu le divorce, après avoir menti, disant que j'avais surpris ma femme en délit d'adultère. J'ai fait tout cela parce que je ne supportais pas qu'elle ne me retourne pas l'amour que j'avais pour elle. Bien entendu, ma famille s'offusqua de mon geste, trouvant mon comportement exagéré et disant que, au lieu de la traîner dans la boue, j'aurais pu la répudier en secret, 'comme l'aurait fait Saint Joseph'», nargua-t-il.
Il eut alors une moue dédaigneuse à ce souvenir. « Je les ai haïs longtemps, pour ne pas comprendre ma souffrance, et j'étais bien content de leur avoir menti, à eux aussi. En guise de réponse, je leur ai tourné le dos et je suis parti sans donner de nouvelles. Cela fait un peu plus de dix ans. Mon père est décédé entre temps, et je ne suis même pas aller me recueillir sur sa tombe.»
Après un autre moment de silence, il résuma ainsi : « J'ai été le pire des égoïstes. »
Aramis l'avait écouté religieusement, sans même bouger. Elle posa délicatement la main sur son épaule et parla.
« Ce sont les gens qu'on aime qui finisse par nous faire souffrir le plus, que ce soit involontaire ou non. Puis, dans notre malheur, nous posons des gestes parfois irréfléchis. Mais je sais que vous n'êtes pas un homme égoïste. Vous me l'avez maintes fois prouvé.»
« Je suis un paria de l'Église. Je serais excommunié si on savait la vérité, et banni des rangs des mousquetaires de sa Très Catholique Majesté.»
« Dans ce cas, nous pourrions être excommuniés et bannis ensemble ! » badina-t-elle.
Le sourire qu'elle lui adressa failli lui briser le cœur quand il songea à ce qu'il allait confesser ensuite, comme s'il ne pouvait pas arrêter les mots qui sortaient de sa bouche.
« Pendant près d'une décennie, j'ai haïs les femmes. » Sur son épaule, il sentit alors les doigts d'Aramis se raidir légèrement à ces mots. Il allait aussitôt poursuivre, disant qu'il avait une opinion totalement différente d'elle, mais elle lui coupa la parole.
« Ça, je le savais ! » répondit-elle. Le petit rire qu'elle émit le déstabilisa, mais il sentait bien qu'il y avait, derrière son masque rieur, une soudaine et profonde tristesse.
« Rentrons, » dit-elle enfin en lui tournant le dos et poursuivant son chemin, sa mante flottant derrière elle.
En la voyant s'éloigner, Athos sentit un vide et une froideur extrême l'envahir, en plus du malaise qu'il éprouvait pour avoir peiné la jeune femme. Il eut le pénible sentiment qu'Aramis s'éloignait de lui pour ne plus jamais revenir.
Non ! Ne partez pas !
Il étira la main pour saisir la sienne, mais elle était déjà hors de portée. Poussé par une énergie inconnue, il s'empressa alors de fermer l'espace entre eux : il enroula enfin ses bras autour d'Aramis, enfouissant son visage dans le creux de son épaule.
Que son odeur et sa chaleur étaient réconfortantes ! Un sentiment de bien-être le submergea dès qu'il la prit contre lui. Athos sut alors qu'il ne pouvait plus se passer de la présence d'Aramis et une constatation évidente s'affichait clairement à lui : elle avait commencé à faire battre son cœur de la plus douce façon. Devant se faire violence pour continuer de la traiter comme un homme, comme le mousquetaire qu'elle voulait être, il n'osait pas tenter une approche qui lui aurait fait perdre l'amitié d'Aramis, plus précieuse que tout. De plus, il la devinait aussi fragile que lui, son cœur à elle ayant également été blessé. Sans doutes pas de la même façon, mais meurtri quand même…elle aussi, elle avait besoin de temps.
« Vous êtes la seule femme que j'accepte dans ma vie, » dit-il d'une voix sincère. Une de ses mains glissa le long du bras de la jeune femme et alla s'enrouler autour de celle d'Aramis. « La seule… »
Entre ses bras, elle se détendit et il sentit ses doigts se serrer autour des siens. Rassuré, il avoua :« Vous souvenez-vous, l'an passé ? Je vous ai dit à quel point j'étais heureux d'être votre ami …je le pensais vraiment, et je le pense toujours. Vous êtes la seule femme en qui j'ai une confiance absolue. »
Il aurait voulu dire beaucoup plus, mais pour l'instant, cela suffisait à exprimer l'étendue de ses sentiments. Il se sentit très soulagé de voir qu'elle n'essayait pas de le fuir, et qu'au contraire elle semblait être confortable au creux de son étreinte. Elle ne semblait pas non plus choquée des révélations qu'il avait faites plus tôt.
« Je vous en prie, ne me quittez pas… » ajouta-t-il dans un murmure en enfouissant encore plus sa tête dans le creux de l'épaule d'Aramis. Sa voix était faible tellement sa gorge était nouée par l'émotion.
La jeune femme se mit alors à trembler.
Si son secret venait à être découvert, ce n'était pas seulement l'excommunication qu'elle risquait, mais également la peine de mort. Maintenant que sa vengeance était accomplie, que François pouvait maintenant reposer en paix, qu'est-ce qui la retenait dans les rangs des mousquetaires ? Elle aimait bien manier l'épée, et être en compagnie de ses amis, mais le prix à payer serait immense si elle devait les entraîner dans sa chute. Elle avait plusieurs fois songer à quitter la compagnie, à vivre une vie anonyme, mais chaque fois elle était incapable d'accomplir sa décision. Pour rien au monde, elle aurait voulu quitter ses amis. Pas d'Artagnan. Pas Porthos. Et surtout pas Athos.
« Athos ? »
Tandis qu'il relevait la tête, elle se tourna légèrement vers lui, sa lèvre inférieure tremblante. Elle voulait lui parler…mais comment trouver les mots qu'il fallait ? Il y avait tant à dire, tant à avouer ! Oui, lui avouer qu'il avait réchauffé sa vie, qu'il avait fait renaître la femme en elle et qu'enfin peut-être - non, sans aucun doute - il avait semé en elle le germe d'un doux sentiment…
« Embrassez-moi. »
Faisant écho aux désirs d'Athos, Aramis avait prononcé les paroles qui la brûlaient tant. Elle leva vers lui des yeux apeurés…Où avait-elle trouvé le courage de parler…et de demander un baiser, rien de moins ! N'était-ce pas une des ces choses qui se donne en silence, signe de consentement mutuel ? Et si Athos ne voulait pas ? Ne venait-il pas de lui avouer qu'il détestait les femmes ?
Mais l'homme s'approcha doucement, silencieusement. Il pouvait lire dans ses yeux toute la peur de son amie. Il lui semblait qu'elle implorait son pardon d'avoir osé faire une requête si inappropriée…Mais si vous saviez combien vous me rendez heureux ! N'ayez pas peur…au contraire, je suis fou de joie…
En effet, Athos aurait voulu bondir et plaquer ses lèvres sur les siennes à l'instant où elle avait prononcé ces deux mots : embrassez-moi. Mais, tel un animal sauvage, elle avait besoin d'être apprivoisée et approchée avec douceur. Aussi est-ce d'une main délicate qu'il caressa sa joue avant de se pencher doucement sur ses lèvres.
Le contact fut électrisant : elle s'agrippa aussitôt à la manche du pourpoint d'Athos comme si elle eut craint de tomber. Comme il était doux et bon de ressentir de nouveau, après tant d'années, cette chaleur sur son visage, cette pression d'une main contre sa nuque…tout son corps frissonnait de bien-être. Ce baiser… signifiait-il qu'Athos avait aussi pour elle quelques sentiments ? Elle en eut la réponse lorsqu'il se fit un peu plus insistant…
Pour Athos, les délices étaient tout aussi intenses. Dans la dernière décennie, avait-il une seule fois voulu ouvrir son cœur ? Il avait certes accueilli plusieurs femmes dans son lit, mais aucune d'elles n'avait su gagner son respect. La différence, c'est qu'avant d'être une femme, Aramis était d'abord un mousquetaire, et pas n'importe lequel : un de ses plus proches amis. Il connaissait Aramis par cœur…il savait pertinemment qu'elle n'abuserait jamais de sa confiance comme l'autre l'avait fait. Cette seule affirmation changeait toute la donne et faisait de la jeune femme une personne qui l'avait accepté pour ce qu'il était, et rien d'autre. En répondant à son baiser, et tout d'abord en le demandant, c'était beaucoup plus que de l'acceptation qu'elle manifestait : elle le choisissait, lui !
Enlacés, ils se rendirent jusqu'à la demeure d'Athos où, dans la demi-pénombre, ils se dénudèrent partiellement : lui ne garda que sa chemine et sa culotte tandis qu'elle ne fut vêtue que de son corset, d'une chemise sans manches et de son jupon. Ils passèrent la nuit entière sans échanger un seul mot, couchés sur le lit, blottis l'un contre l'autre, à s'embrasser et à se caresser tendrement, comme si la pureté de la Sainte Nuit les aurait empêchés de se faire l'amour. Pourtant, ils n'avaient pas cette envie et préféraient plutôt s'apprivoiser, tous deux étant conscients que leurs blessures passées nécessitaient qu'ils ne précipitent pas les choses.
Au bout de la nuit, brisés de fatigue, ils regardèrent se lever le soleil du matin de Noël.
« J'aimerais que ce soit Noël tous les jours... » fit Athos en brisant le silence. Son affirmation était presque enfantine, bien que véridique. Le Noël précédent lui avait apporté une amie ; Celui d'aujourd'hui, une amante.
La tête appuyée sur le torse de l'homme, son bras fort entourant ses épaules, Aramis lui répondit.
« Est-ce que nous pourrons également passer le prochain Noël ensemble ? » La question semblait tout aussi innocente que les paroles d'Athos.
Il la serra très fort contre lui et embrassa délicatement son front.
« Tous les Noël, si vous le désirez. »
Ce n'était pas de simples mots : c'était une promesse, le gage qu'il serait là pour elle quoiqu'il arrive.
Elle retourna son étreinte en signe de consentement. « Merci…merci pour tout, » murmura-t-elle.
« Non…c'est à moi de vous remercier pour tout ce que vous avez fait pour moi. »
Ils s'embrassèrent une dernière fois avant de sombrer dans un profond sommeil.
FIN
