Chapitre 2

L'exode avait commencé. Un flot ininterrompu d'internes, chargés de bagages bourrés à craquer, descendaient les marches du château.

L'air absent, Bellatrix remonta le chemin détrempé en évitant les étudiants qui quittaient le château avec empressement. Sur le perron, elle croisa des étudiants encombrés de sacs marins ou de petites valises ils échangeaient des au revoir bruyants, serraient leurs camarades dans leurs bras, se bousculaient… Effusion qui ne lui parvenait que de très loin. C'était facile pour eux, les Normaux : la perspective des vacances, des amis, l'amour… Ils débordaient d'énergie, et l'éclat lumineux qui irradiait les filles lui était insupportable. La jeune fille ravala pourtant sa jalousie, franchit la porte surmontée de trois arcades et pénétra dans le Hall mal éclairé.

Des sièges à haut dossier, semblables à des bancs d'église, étaient disposés contre les murs lambrissés, et les lattes du parquet avaient perdu leur vernis depuis fort longtemps. Bellatrix traversa le Hall et ses pas la menèrent près de la Grande Salle. La pièce avait été vidée de ses quatres longues tables et de leurs bancs. Cette pièce, haute de plafond, lui parut plus vaste que d'habitude, presque oppressante à présent qu'elle était vide. Bellatrix fit halte dans l'embrasure de la porte et leva la tête vers les fenêtres percées à mi-hauteur, qui lui firent penser à des yeux à l'affût.

Arrête un peu, se reprit-elle. Tu vas rester toute seule ici. C'est vraiment pas le moment de perdre les pédales.

Elle reprit son chemin en longeant le couloir qui menait aux cachots et s'engagea dans l'escalier, les jambes encore engourdies par le froid. Sans cesse piétinées par la soixantaine d'étudiants qui s'installaient là chaque année, les vieilles marches de bois fatiguées, en partie recouverte de moquette, semblaient légèrement céder sous ses pas. Un des rares escaliers du château à rester à la même place tous les jours. Les dortoirs de serpentard étaient au sous-sol. D'instinct, Bellatrix huma l'air, se familiarisant à nouveau à l'odeur de renfermé de Poudlard et aux vieux relents écœurants des moquettes poussiéreuses et du bois humide, qui rivalisaient avec des effluves de lessive, de bière éventée, d'herbe, de transpiration, et de parfums entêtants mais aussi comme toujours de sexe.

Sur le palier du premier étage sous-terrain, elle prit à droite et rejoignit une petite cage d'escalier obscure qui descendait au second, quand un brusque mouvement au-dessous d'elle la fit s'arrêter net… Un type aux cheveux fins et ternes, affublés de lunettes à la Merlin l'Enchanteur, un sac marin par-dessus l'épaule, arrivait en sens inverse et la frôla au passage il marmonna « Désolé » sans la regarder, mais Bellatrix ne prit pas la peine de lui répondre et dévala la dernière volée de marches.

Dans les dortoirs de serpentard, sa chambre se situait au deuxième, dans l'aile réservée aux filles. Non que le règlement fût respecté les étudiants circulaient à leur guise d'un bout à l'autre du bâtiment, à n'importe quelle heure du jour et de la nuit. Et tout le monde (à l'exception des employés de l'agence pour le logement) savait que Rusard et son chat avaient élu domicile près des dortoirs de Gryffondor.

Elle longea le couloir et aperçut, par les portes grandes ouvertes, des filles qui jetaient pêle-mêle des livres et des vêtements dans des sacs à dos, se lançaient de joyeux au revoir et passaient à toute allure d'une pièce à l'autre au mépris de l'intimité de leurs camarades, avec la désinvolture qui caractérise l'étudiant moyen. En passant devant une des chambres, Bellatrix entendit des éclats de rire et se raidit se moquait-on d'elle ? Sa magie commença à crépiter au bout de ses doigts.

Non, personne ne l'avait regardée. On ne la voyait pas.

Laisse tomber, on ne veut pas de toi ici. Zou, à la poubelle ! Même à Poudlard, le refuge des sorciers.

A l'approche de sa chambre, elle ralentit le pas et sentit son estomac se nouer. La porte était fermée… mais Cissy était là, elle en était certaine. Je devrais peut-être aller ailleurs… attendre qu'elle ne s'en aille ?

Elle hésitait. Tant pis – elle sera bientôt partie. A contrecœur, elle tendit la main vers la poignée.

Narcissa s'affairait à vider la moitié de sa penderie et à transvaser le tout dans une valise en peau de crocodile posée sur un lit impeccable par chance, elle était bien trop absorbée par les préparatifs de son voyage pour s'interesser à sa colocataire, qu'elle se contenta d'accueillir d'un coup d'œil peu avenant.

Plus on avançait en âge, plus les effectifs de la chambre diminuaient. Si bien qu'en sixième année, on devait partager sa chambre avec deux, trois ou quatre autres étudiants. Bellatrix n'avait pour colocataire que sa sœur Narcissa, tandis que sa deuxième sœur Andromeda avait sa chambre au premier réservé aux septièmes années. D'après ce qu'elles leur avaient dit, ses deux sœurs s'apprêtaient toutes deux à partir chez les Bullstrode pour fêter Thanksgiving. Bellatrix pensa qu'Andromeda était déjà dans le train et avait sûrement dû oublier de lui dire au revoir. A quoi bon ? Tu sais qu'elle ne viendra pas. Car tu n'es rien pour elle.… Rien.

Bellatrix fit taire la voix en s'asseyant brutalement sur son lit, ôta son uniforme mouillé, ramassa un long pull qui trainait par terre et l'enfila par-dessus un caleçon long. Elle tournait le dos à Narcissa, qui allait et venait entre son placard et sa valise, l'air grincheux, comme si elle se trouvait seule dans sa chambre.

Narcissa Lestrange était très belle. Mais c'était là sa seule qualité. Une jeune fille maniaque et pomponnée, taille 36, prompte à s'approprier tout l'espace disponible, la moindre bouffée d'oxygène alentour. Au moindre prétexte, elle s'en prenait à sa sœur et se montrait odieuse avec elle.

Mais si Narcissa l'agaçait, Bellatrix se consolait en se disant que sa présence irritait tout autant sa colocataire.

Elle sortit sa baguette de sa poche et jeta un sort pour sécher son affreux manteau, et sortit son manuel d'Histoire de la Magie ancienne de son sac et, tournant le dos à Narcissa, se pelotonna dans le renfoncement du mur en saillie.

La chambre était vraiment superbe : de confortables banquettes, et des parois lambrissées d'acajou jusqu'à mi-hauteur. Mais, pour le reste la ligne de démarcation entre les deux camps adverses était nette. Le territoire de Cissy se distinguait par un décor chargé, si féminin que c'en était oppressant – une literie Mlle Guipure, des bibelots de cristal ça et là des peluches d'animaux intercalées avec soin, et sur la commode, dans son cadre, la photo du petit copain. En revanche, le coin de Bellatrix était sombre et bohème : des draps noirs, des reproductions de tableaux surréalistes punaisés au mur – ceux-ci ne plaisaient pas à ses sœurs, car ils étaient immobiles, ils étaient moldus. Si Bellatrix les avait accrochés aux murs bien évidence, c'était pour rendre ses sœurs furieuses. Une tactique efficace. Toutefois, les montres fondues de Dali faisaient tâche à côté de l'univers mièvre et gentillet de l'autre jeune fille.

Bellatrix sentit que sa sœur s'était rendu compte de sa présence. Même si elle n'avait pas envie de travailler, elle se pencha sur son livre et fit semblant de lire, dans le seul but d'ennuyer Narcissa davantage. Sa colocataire l'observait en effet d'un air méfiant face à l'indifférence calculée de Bellatrix, elle éprouvait toujours une irritation quasi obsessionnelle. Selon Narcissa, toute la réputation des Black pouvait s'envoler en fumée à tout moment, à cause de sa colocataire. Le silence crispé qui régnait dans la chambre lui fut bientôt intolérable et elle se décida à parler.

_ Tu rentres pas à la maison ?

Bellatrix tourna une page et répondit sans relever la tête.

_ Non.

_ Tu vas rester ici ? Toute seule ?

_ Ca m'en a tout l'air.

Narcissa plissa les paupières, l'air soupçonneux.

_ Tu ne vas jamais nulle part !, fit-elle de sa voix traînante.

_ Je dois sûrement être un peu bizarre, lança Bellatrix d'une voix éteinte.

_ Un peu ? rétorqua Narcissa avec une moue de dédain.

La porte s'ouvrit avec fracas. Un sportif carré d'épaules apparut sur le seuil de la chambre.

Le petit ami.

Bellatrix se raidit, tout son être aussitôt en alerte, et sentit son cœur battre plus fort. Narcissa était peut-être un trou noir, mais Lucius Malefoy, un grand blond plein d'entrain, lui faisait l'effet d'un vrai soleil. Il entra dans la pièce en roulant des mécanique, un sac marin par-dessus l'épaule.

_ Le train attend, lança-t-il avec impatience à Narcissa. T'es prête ou quoi ? ajouta-t-il avec un fort accent du Sud, doux comme le miel.

Narcissa continuait de remplir sa valise, y ajoutant des tenues qu'elle n'aurait pas l'ombre d'une chance de porter durant les quatre jours de vacances.

_ Qu'il attende, répliqua-t-elle d'un ton cinglant.

Bellatrix, qui n'avait pas décollé les yeux de son livre, bouillait en silence. Pourquoi Narcissa ? Pourquoi sa sœur idiote était-elle toujours la plus chanceuse ? Quel couple pitoyable, songeait-elle : le Poursuiveur de Quidditch travaillé par ses hormones, prêt à se taper tout ce qui bouge, mais qui s'envoie en l'air avec la reine du bal sans cervelle – elle-même étant bien décidée à se faire épouser. La catastrophe assurée.

Come pour le prouver, Lucius fit glisser sa main le long des fesses galbées de Narcissa toujours penchée sur sa valise. Elle le repoussa, mais sans se démonter, enroula ses doigts dans ses cheveux et lui tira la tête en arrière ses lèvres effleurèrent celles de la jeune fille puis descendirent le long de sa gorge.

Bellatrix, qui faisait mine de ne rien voir, sentit sa mâchoire se crisper. C'est pathétique

Mais le désir que Bellatrix éprouvait pour ce garçon était plus pathétique encore… L'idée semblait absurde, forcément vouée à l'échec, c'était le petit copain de sa sœur. Et pourtant, depuis la rentrée, Lucius était le seul à lui prêter attention, à lui sourire quand ils se croisaient, comme s'il n'avait pas saisi à quel point elle était triste et accablée. Soit, il agissait avec tout le monde ainsi, soit il la considérait parce qu'elle était une sang pure comme lui. Mais au moins sa présence lui procurait la sensation d'être vivante. Lui, au moins, il la voyait. Vraiment.

Elle les avait déjà écoutés faire l'amour dans le noir, sans qu'ils se soucient de savoir si elle dormait ou non. Et Bellatrix l'avait imaginé sur elle, avait senti sa bouche sur son coup, ses mains la retenant, sa chaleur la comblant… Lucius relâcha Narcissa et décocha un sourire éclatant à Bellatrix, qui revint soudain à la réalité.

_ Salut, Bella ! Pas moyen de me tirer du lit ce matin… J'ai rien raté, en Histoire de la magie ?

Son regard franc, d'un bleu irrésistible

Bellatrix referma son livre sans oublier de garder sa page et lui répondit avec calme, comme si de rien n'était.

_ T'as oublié l'examen de mi-trimestre, prévu pour vendredi prochain ?

_ Putain, ça craint, lança Lucius d'un air consterné. Je suis bon pour me planter. A moins que… tu me files tes notes, ajouta-t-il d'un ton caressant.

La voix de Narcissa lui faisait toujours l'effet d'un crissement d'ongle sur un tableau noir – rien à voir avec le timbre du garçon, toujours chargé de sous-entendus chaleureux et taquins. Bellatrix sentit ses jambes se dérober sous elle mais posa malgré tout son livre et passa devant lui pour rejoindre son bureau, tandis qu'il la suivait des yeux. Il avança d'un pas… la chaleur de son corps, si proche, la mettait au supplice. Elle arracha de son cahier à spirale les pages des quatre derniers cours portant sur les mythes et origines, et se tourna vivement vers lui pour qu'il ne s'aperçoive pas de son tremblement.

_ C'est les notes des deux dernières semaines. Ça fait un moment qu'on ne t'a pas vu en classe.

Il plongea ses yeux dans les siens et elle sentit son pouls s'accélérer.

_ Tu sauves la vie. A charge de revanche…

La voix perçante de Narcissa résonna derrière eux, presque menaçante.

_ T'as pas bientôt fini de la harceler ?

Lucius adressa un clin d'œil à Bellatrix, puis ramassa son sac et la valise de sa petite amie, glissa un bras autour de sa taille et la souleva de terre afin de la passer par-dessus son épaule libre – à la manière d'un pompier. Narcissa se mit à lui donner des coups de poings dans le dos en hurlant comme un putois.

_ Repose-moi, espèce de connard !

_ A plus, Bella. Et bonne fête de Thanksgiving ! dit-il d'un ton joyeux, en faisant mine de ne pas entendre les cris stridents de Narcissa.

Elle entendit cette dernière déverser un torrent d'injures et attendit que l'écho de sa voix se fût évanoui avant de refermer la porte d'un coup de pied, après quoi elle resta immobile dans le jour tombant.


Alors bien évidement après avoir lu ces deux chapitres on peut se poser quelques questions sur ma santé mentale : une Bellatrix sensible, et un Lucius chaleureux. Où suis-je aller chercher tout ça ?

Selon moi, les personnages tels qu'on les connaît adultes ne sont pas sortit de l'oeuf comme ça. Enfin, quelque chose va bouleverser leur existence et provoquer ce changement radical dans leurs convictions... Tom Jedusor, la rencontre. Mais c'est qu'une hypothèse, traduite au travers de cette fic. Et je commence à en dire trop... Alors suspense... !

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