Chapitre 4

Le vent avançait à tâtons le long des murs… des grattements, des murmures… il cherchait à entrer.

Elle avança dans le long couloir obscur… passa devant des chambres closes… irrésistiblement attirée par la porte du fond, sous laquelle filtrait un rai de lumière brillante. Les chuchotements l'enveloppaient… s'amplifiaient, se rapprochaient…

La porte s'ouvrit avec fracas, arrachée de ses gonds, libérant un cyclone de forces aveugles et tourbillonnantes, qui hurlaient de rage, se jetaient sur elle… qui émanaient d'elle…

Bellatrix se réveillait au son des battements de son cœur affolé. Elle entendait le vent souffler dans les hauteurs de manière fantomatique. Elle resta immobile, blottie au fond de son lit, ébranlée par son rêve, l'esprit rempli d'images informes et tournoyantes. Elle avait sombré dans le sommeil alors qu'elle s'efforçait de comprendre ce que Trelawney entendait par la notion d'inconscient.

La jeune fille n'était pas certaine de bien saisir ce concept, mais quelque chose la perturbait néanmoins dans cette idée. Une forme de pensée intérieure capable de prendre le dessus sur le conscient ? Elle n'avait aucune envie de s'appesantir sur la question ce week-end. A vrai dire, tout ce qu'elle avait appris sur son professeur de divination la rendait dubitative : Quelques-unes de ses prédictions s'étaient révélées véridiques, mais plusieurs fois aussi, on avait retrouvé le professeur ivre dans sa salle de cours.

Son ventre gargouilla si fort qu'elle en écarquilla presque les yeux elle mourrait de faim. Consternée, elle écouta à nouveau les sons provenant de l'extérieur. Elle n'avait pas imaginé une seule seconde qu'un orage l'empêcherait de se rendre dans une épicerie à Pré-au-Lard. Elle fit un rapide inventaire de ce qui restait sur l'étagère de son placard… une vision aussi désolante que ce début de journée : un paquet de biscuit, quelques sachets de cacao instantané et une réserve de nouilles chinoises – pour quand, Bellatrix n'avait pas le courrage d'affronter les autres étudiants lors des repas, elle se constituait sa propre réserve personnelle. Mais il n'y avait pas de quoi se mettre en appétit avec ça. Narcissa ne mangeait jamais (forcément), mais Bellatrix savait qu'elle cachait une bouteille de Jack Daniel's derrière un édredon de rechange.

Il ne lui restait plus qu'une solution : s'aventurer au rez-de-chaussée, jusqu'à la cuisine qui abritait sûrement du café et peut-être quelques restes à grignoter. Mais pour cela, elle devait d'abord sortir de sa chambre. Elle resta emmitouflée sous sa couette aussi longtemps qu'elle put, jusqu'au moment où le manque de caféine la força à se lever. Tandis que la pluie tambourinait quelque part dans le plafond, elle enfila des vêtements au hasard – une jupe par-dessous ses collants de laine, un gros pull qu'elle passa par-dessus son col roulé, noir sur noir.

La porte s'ouvrit dans un grincement. Bellatrix sortit prudemment sur le palier, sa main si serrée autour de sa baguette que ses jointures blanchissaient. Les chambres muettes et le couloir, qui ressemblaient par trop à ce qu'elle avait vu en rêve, lui faisaient froid dans le dos. Malgré tout, elle jeta un coup d'œil au fond du corridor… naturellement il n'y avait qu'un mur pas l'ombre d'une porte sous laquelle aurait filtré un rai de lumière. Elle hésitait sur le seuil de sa chambre, guettant le moindre bruit.

Elle referma doucement la porte derrière elle, poussée d'instinct par la crainte absurde de troubler le silence ou d'attirer l'attention sur elle.

De quoi as-tu donc peur ? Quelle gamine tu fais !

Elle remonta le corridor à la hâte et, aussi discrètement qu'elle put, grimpa une volée de marches dans le noir complet. L'étage du dessus, un long tunnel de portes closes, était aussi désert que le sien. Puis elle s'engagea à nouveau dans l'escalier et gravit la dernière volée de marches. Parvenue au rez-de-chaussée, Bellatrix découvrit un couloir plongé dans les tenebres.

Sur les murs, les fenêtres aux aguets - la pluie tombait à verse dans une lueur grise. Elle aperçut le saule cogneur agité par le vent et elle frissonna. Elle décida de ne pas s'appesantir ici et se dirigea droit vers les cuisines. La gorge serrée, elle traversa le couloir, prit à droite et rejoignit le tableau de la poire qui cachait l'entrée de la cuisine. D'une main tremblante, elle posa un doigt sur le tableau et chatouilla la poire. On entendit un rire étouffé, un bruit qui la fit frémir, et le tableau s'écarta pour laisser le passage libre à Bellatrix.

« Lumos »

Elle fût soulagée quand sa baguette illumina l'endroit, de gros cubes muets disposés autour de longues tables de travail. Elle se dirigea vers l'un d'entre eux et l'ouvrit. L'intérieur y était beaucoup plus vaste qu'à quoi elle s'était attendue. Elle prit la première chose qui se présentait, du jus de citrouille. Elle ferma la porte, puis sortit de la cuisine. Derrière elle, il y eut soudain un claquement aigu contre la fenêtre. Le souffle coupé, elle fit volte-face. Un hibou tapait du bec contre le carreau d'une fenêtre tentant désespérément d'entrer à l'intérieur. Le hibou de sa mère. Bellatrix se précipita pour ouvrir la fenêtre. Une violente rafale de vent pénétra à l'intérieur du château tandis que le hibou allait s'écraser sur le sol.

L'air furieux, le hibou ébouriffa ses plumes trempées et fit crisser ses griffes sur le sol dallé. Bellatrix s'accroupit sur le sol froid et vit un carton rouge enrubanné autour de sa patte. Elle se pencha sur lui pour délier la missive, espérant que ce n'était pas ce qu'elle croyait. Une fois le carton entre les mains, elle vit le hibou se tourner vers elle en la regardant de ses yeux plissés, l'air de lui dire « T'as pas intérêt à me faire faire le retour ! ».

Elle refit le trajet inverse au pas de course, le hibou voletant tant bien que mal dans les escaliers, et elle claqua la porte de sa chambre derrière eux et s'y appuya toute tremblante – elle s'en voulait d'avoir aussi peur. A ce train-là, comment allait-elle encore tenir pendant trois jours ? Ce qu'elle avait entre les mains alimentait son inquiétude : une beuglante envoyée de sa mère.

Mieux valait l'ouvrir le plus tôt possible, sinon cela pouvait créer un véritable carnage. Mais elle s'y était attendue. Sa mère qui épargnait ses sœurs, mais qui s'acharnait sur elle, Bellatrix. Dès qu'elle l'ouvrit, elle sut que sa mère était ivre. Il lui semblait presque sentir l'odeur écœurante du whisky. Il fallait bien reconnaître que c'était jour de fête – bien que pour sa mère ce fût tous les jours fête.

La dernière fois que Bellatrix lui avait envoyé une lettre, la jeune fille lui avait annoncé, avec prudence, qu'elle resterait à l'école de sorcellerie pour Thanksgiving. Sa mère n'avait pas trop mal pris la nouvelle – du moins en apparence, car à un moment ou un autre, visiblement elle avait dû perdre le fil et n'avait pas saisi que sa fille ne rentrerait pas pour le week-end elle frisait à présent la crise de nerfs. Des divagations d'ivrogne lui parvinrent depuis la bouche de la beuglante. Bellatrix tressaillit. Les récriminations, puis la crise de larmes succédèrent aux cajoleries et aux mots tendres.

Bellatrix se renfonça dans le bois de la porte. Tous ces mots n'avaient plus d'importance, elle les connaissait bien et dans son esprit tout se réduisait à une masse confuse, chaotique, rappelant le temps où elle apprenait ses leçons par sa mère. Sa mère qui hurlait maintenant - accusant son père, toujours lui. « T'es bien comme lui, une égoïste. Je me démène pour une espèce de menteuse. Sale petite garce… »

Elle mit ses mains sur ses oreilles pour ne plus entendre, prise de nausées. Elle ferma les yeux. Elle eut l'impression que les cris ne finiraient jamais. Puis il y eût un arrêt, le calme avant la tempête. Elle rouvrit les yeux et vit un petit tas de poussière au sol, la beuglante n'ayant plus rien à dire s'était décomposée d'elle-même. Bellatrix se jeta sur le bureau, prit une plume, de l'encre noire et un papier et écrivit vivement :

A maman,

Je te l'avais dis, je ne peux pas rentrer. J'ai un examen super important la semaine prochaine. Presque tout le monde est resté. On a prévu d'organiser un repas ici.

Il faut que j'y aille, maman. Les hiboux vont bientôt ne plus pouvoir voyager à cause de la tempête.

Bellatrix

La lettre contenait quelques pattes de mouche, mais ce n'était pas grave. Elle plia la lettre et l'accrocha d'un ton sans réplique au hibou qui avait suivi la scène des yeux, et elle tira sur l'accroche pour le faire taire. Elle ouvrit la porte de sa chambre et lui s'envola dans le couloir. Elle pensa qu'il trouverait bien une sortie et referma la porte puis s'en éloigna en titubant. Elle s'agenouilla, les bras serrés autour du corps, avec la sensation d'être emportée dans la fureur maternelle, un gouffre sans fond.

Ce n'était pas à lui, son père, qu'elle craignait de ressembler. Mais à elle. Abattue, détraquée, anormale. Pas étonnant que les autres refusent de l'approcher.

Le néant total. L'abîme.

Recroquevillée dans le renfoncement d'un meuble, les bras serrés autour des genoux, encerclée par les ténèbres, Bellatrix était secouée de sanglots. Plus rien d'autre n'existait. Au bout d'un long moment, elle finit par relever la tête et reprendre son souffle en tremblant. Elle avait trop pleuré et la poitrine lui faisait mal, mais elle se sentait tout à coup très calme. Epuisée, mais sereine. Elle s'essuya les yeux du revers de sa longue manche et, les jambes flageolantes, se dirigea vers le bureau de Narcissa. Elle s'agenouilla sur le tapis marron, ouvrit le tiroir du bas, et dénicha enfin la potion anti-stress.

Elle l'agita. Il y en avait plus qu'assez.

Soudain, tout lui parut limpide.