Les bûches flambaient dans la vieille cheminée de pierre. Mary, Lucius et Bellatrix étaient assis par terre devant l'âtre, le dos appuyé contre le canapé et les fauteuils. La bouteille de Jack Daniel's et le joint tournaient, tandis que tous trois se sentaient flotter. L'esprit embrumé, le regard rêveur, Bellatrix avait l'impression de faire corps avec le fauteuil et de s'y fondre, tandis que la chaleur des flammes se répandait sur son visage. A la fois engourdie et détendue, elle avait du mal à croire que, moins d'une heure plus tôt, elle avait failli succomber au désespoir – un geste de plus, et elle avalait la potion, avant de sombrer dans l'oubli.
Elle observa chacun de ses compagnons, pour lesquels elle éprouvait déjà une certaine affection. Mary avait perdu son air espiègle, et son étonnante chevelure ressemblait à un océan de cheveux bruns plus légers qu'une ombre. Lucius allongé près d'une rangée de bière vides, dont le corps musclé aussi décontracté que celui d'un gros chat, dégageait une intense chaleur qui semblait arriver par vagues jusqu'à Bellatrix. Elle glissa un œil vers le canapé en similicuir où le beau jeune homme, un dénommé Tom Jedusor, n'avait pas bougé d'un pouce depuis le début de la soirée, sauf pour tendre le bras vers la bouteille.
Un garçon sensuel, vu la façon dont il laissait ses doigts se promener sur le tapis… Ses mains… Des mains qui servait l'instinct d'un tueur… Il leva la tête et ses yeux qui tiraient au rouge clair, rencontrèrent brièvement ceux de la jeune fille, qui détourna aussitôt le regard.
Au fond de la pièce, bien décidé à rester à l'écart, Severus continuait d'étudier. A un moment, il était sorti du salon pour aller chercher des bougies qu'il avait placées sur le bureau, et dont les petites flammes baignaient son visage d'une lueur pâle. En effet, pour actionner un Lumos, il fallait que la main reste en contact avec la baguette aussi longtemps que le sort durait, ce qui était peu pratique. Bellatrix eut à nouveau l'impression de voir un moine solitaire dans sa cellule. Si au moins il se lâchait un peu… et venait s'asseoir avec nous…
Lucius, l'air dégagé, se pencha vers Mary pour attraper son poignet et examina le bracelet de tissu rouge.
_ A quoi ça peut bien servir, Marlowe ? Un nœud pour chaque mec que tu t'es fait la nuit dernière ? demanda-t-il d'une voix rauque et somnolente, à peine audible.
Mary retira prestement sa main.
_ C'est un symbole géorgien, rétorqua-t-elle avec mépris tout en caressant la cordelette.
Au grand étonnement de Bellatrix, Severus étouffa un grognement depuis le fond de la pièce.
_ N'importe quoi ! marmonna-t-il.
Mary ne parut pas l'entendre – ou choisit de l'ignorer.
_ Ca me protège du mauvais œil, de la malchance, expliqua-t-elle à Lucius. Et des sportifs en chaleur.
_ Le mal est fait, ma belle, lui dit Lucius. Autant l'enlever tout de suite, ajouta-t-il d'un ton si suggestif que Bellatrix en fut presque jalouse.
_ Dans tes rêves, cow-boy, dit Mary en s'étirant, un mouvement qui souleva son pull effiloché.
Lucius aspira une bouffée du joint, se tourna soudain vers Bellatrix et plaça une main sur sa nuque afin d'attirer son visage vers le sien. Il posa ses celles sur celles de la jeune fille et lui souffla lentement la fumée dans la bouche. Plus le baiser durait, plus Bellatrix se sentait fondre de désir. Puis Lucius la relâcha et s'allongea à nouveau. Toute étourdie, elle reprit appui sur le fauteuil avec la sensation de s'enfoncer dans le tapis. Sous elle, le sol paraissait tanguer. Les pupilles de Mary luisaient dans la pénombre.
Le fait qu'ils se fussent retrouvés là lui parut soudain couler de source. Semblant lire dans ses pensées, Lucius, les yeux rivés au plafond, prit la parole.
_ Vous savez pourquoi on est là ? Parce qu'on a tout pigé. En fin de compte, c'est quoi Thanksgiving ? On tue un gros volatile, on le farcit, on le mange, on se dispute avec ses vieux, et quand ça se calme et qu'on se fait tous la gueule, on se soûle et on se met devant le poste pour voir le match. Dans ce cas, autant passer au match, que la dinde et la famille aillent se faire foutre.
Bellatrix songea qu'elle s'était rarement sentie aussi proche de quelqu'un. Mais Tom se mit à rire. Un rire dédaigneux, froid, hautain et grave.
_ Arrête tes conneries, lança-t-il en tirant sur le joint que Mary venait de lui passer… Si on est resté là, c'est parce que chez nous, ça craint.
Un silence pesant accueillir sa remarque. Chacun avait baissé les yeux, évitant de croiser le regard des autres. Derrière eux, les flammes crépitèrent. Bellatrix se sentit rougir de chaleur, et de honte. Sur ce, Lucius laissa échapper un petit rire, tendit sa bouteille en direction de Tom et trinqua avec lui. Cette fois, il n'y avait plus de rivalité dans le regard que les deux garçons échangèrent, seulement une entente tacite. Bellatrix qui en fût la première étonnée, leva sa bouteille pour trinquer avec eux.
_ Bien dit ! chuchota Mary.
Subitement, Bellatrix se sentit heureuse. Pour la première fois de sa vie, elle n'était plus seule.
Lucius plongea ses yeux dans les siens – un regard direct, dans lequel elle lut un désir avide. Mary allongea le bras, s'empara de la bouteille de whisky pur feu qu'elle leva au-dessus de sa tête.
_ Interro surprise ! « Racontez pourquoi ça craint chez vous. » En moins de trente mots, précisa-t-elle, avant de passer la bouteille à Lucius qui la lui rendit.
_ Honneur aux dames, répondit-il moqueusement d'un ton faussement galant.
Mary s'accroupit, prit appui sur ses hauts talons et commença à compter les mots sur ses doigts.
_ De vilains parents ont eu une vilaine fille qui fait de vilaines choses avec de vilains garçons… elle est très… malheureuse… et prête à tout pour aller mieux, conclut-elle d'un ton sarcastique.
Elle avait délibérément simplifié les faits, mais Bellatrix comprit qu'elle s'était bornée à dire la stricte vérité et elle l'admira pour sa franchise. C'était donc pour cette raison, que Mimi ne voulait pas rentrer chez elle et qu'elle préférait rester à Poudlard. Mary but une grande rasade d'alcool, s'essuya la bouche, puis tendit brusquement le whisky à Bellatrix en lui lançant un regard brillant d'impatience. La jeune fille avança lentement la main, elle esquissa un haussement d'épaules et tâcha d'adopter le même ton désinvolte.
_ Une mère folle… rien n'allait à la maison… commença-t-elle avant de s'interrompre et de baisser les yeux vers le tapis criblé de taches. Alors papa nous a éjectées... Mes sœurs me détestent, reprit-elle plus doucement.
Elle s'en voulait d'avoir laissé sa voix trembloter mais s'obligea à relever la tête.
_ J'ai l'impression d'être brisée. Et je déteste tous ceux qui ne le sont pas.
Un silence accueillit ses mots. Puis Tom posa soudain sa main sur son bras.
_ T'es pas la seule, tu sais.
Bellatrix sentit les larmes monter. Elle porta la bouteille à ses lèvres et but à son tour, réconfortée par la brûlure de l'alcool dans sa gorge. En passant le whisky à Tom, elle croisa son regard rouge foncé dans la pénombre et crut y déceler un mouvement de recul, mais il accepta malgré tout la bouteille.
_ Né de père inconnu. Mère décédée, dit-il d'une voix éteinte mais où perçait une pointe de rancœur, un sourire grimaçant aux lèvres. Au cas où ça vous intéresse, les foyers d'accueil, c'est un vrai foutoir dans ce pays.
Il but, indifférent aux autres, puis tendit la bouteille à Lucius. Celui-ci y jeta un coup d'œil, puis s'écroula à nouveau contre le fauteuil.
_ Ah non ! Pas question, bande de ratés !
_ Espèce de lavette, s'écria Mary en lui donnant un bon coup dans la jambe.
_ Crache le morceau, mauviette, enchaîna Tom d'un regard presque mauvais.
Les yeux de Lucius, sur la défensive, passèrent d'un visage à l'autre. Bellatrix, qui n'avait rien dit, lui lança un regard lourd de reproche. Il saisit alors la bouteille des mains de Tom, aspira une bouffée du joint et parla en retenant son souffle.
_ Le papa, ministre du budget sorcier, fait interner la maman pour obtenir la garde du fiston, qu'il bourre de stéroïdes pour créer la machine à jouer le Quidditch la plus performante de tous les temps.
Il expira la fumée en fixant d'un air agressif les trois autres, qui le dévisageaient sans comprendre, muets de stupeur.
_ T'as donc le quidditch en horreur, constata doucement Tom.
_ T'as vu juste, grand chef. Mais je sais rien faire d'autre dans la vie, répondit-il en ébauchant un léger sourire.
Il avala une rasade rasade de whisky. Derrière lui, les bûches pétillèrent dans la cheminée. A l'autre bout de la pièce, Severus toussota. Déconcertés, les autres se tournèrent vers lui.
_ Un père moldu, pauvre, négligeant et qui frappe son fils. Je n'ai pas d'amis. Celle que j'aime ne le sait pas. Enfin, je déteste les gens et mon seul souhait est de me venger des moldus.
Il se mit à rire, puis s'interrompit brutalement. Un silence s'abattit sur la pièce, tandis que la fumée âcre du joint montait en volutes au-dessus de leurs têtes, et Bellatrix avait la gorge qui lui brûlait. Tous se taisaient comme si on les avait intimés de ne rien ajouter. Bellatrix lança un coup d'œil aux trois autres et se pencha pour attraper le whisky. Elle se dirigea ensuite vers le bureau de Severus, s'arrêta près de lui et lui tendit la bouteille. Rougissant, il posa vers elle des yeux étonnés. Bellatrix approcha la bouteille et l'encouragea du regard. Le garçon, indécis, s'apprêtait à la saisir, quand, derrière eux, Lucius à moitié ivre, annonça avec un soupçon d'ironie dans la voix.
_ Qui est partant pour venger notre Maître vaudou ?
Comme personne ne répondait, il poursuivit d'une voix soudain traînante pleine de sous-entendus.
_ Les sorciers, obligés de se parquer dans des baraques en pleine cambrousse. Des anormaux, c'est ce qu'on est, ceux qu'on doit cacher… Regardons la réalité en face. Pourquoi obéir gentiment comme ça ? Pour qu'on se fasse mener à la baguette ? Moi j'accepte pas. Je dirais plutôt que nous sommes hors du commun, nous sommes spéciaux. En quoi cela leur donne-t-il le droit de nous enlever notre liberté ?
Un silence pesant suivit cette déclaration. Une bûche craqua dans la cheminée. Severus attrapa soudain la bouteille tendue par Bellatrix, leva son verre vers Lucius et avala d'un trait.
L'obscurité rassurait Bellatrix. En pensant que Lucius cherchait la même chose qu'elle, un espoir monta en elle il fallait qu'un événement se produise enfin, que quelque chose se manifeste, leur réponde, qu'une issue s'offre et que tout, vraiment tout, change.
Que tout, vraiment tout, change.
De drôles de picotement lui traversèrent l'échine.
D'un mouvement de tête, Mary repoussa ses cheveux de son visage.
_ Bon, c'est marrant. Mais qu'est-ce que vous faîtes des nés-moldus dans l'histoire ? demanda-t-elle d'un ton sec. Ils existent, au cas où vous auriez oubliés, et j'en fais partie.
Lucius lui décocha un sourire narquois, l'air de prendre sa revanche, et préféra ne pas lui répondre. Bellatrix observa Tom qui suivait la scène des yeux sans rien dire, d'un air amusé.
_ Il nous faudrait un leader, poursuivit Lucius.
Bellatrix, stupéfaite, braqua son regard sur lui et rencontra ses yeux gris et déterminés. Ca y est, c'est le début. Il nous a eus… Des pensées folles, rapides… Peu à peu, ces paroles insensées prirent forme et allèrent s'imprégner dans leurs esprits… L'idée d'un mouvement prenant de l'ampleur, se répandant comme une traînée de poudre dans Poudlard tout entier. Un groupe d'étudiants faits de tous ceux qui cherchaient quelque chose à faire concrètement, comme eux. Un mouvement de solidarité, de liberté. Bellatrix en eut le souffle coupé.
Finalement, tous les regards se braquèrent sur Tom. Tom ne bougeait pas.
Le garçon qui se rendit compte qu'il était devenu le centre de toutes les attentions, éclata de rire. Un rire surprit, mais franc, sans détour. Il secoua ses quelques bouclettes brunes d'un air désabusé. Ses yeux étaient aussi rusés qu'un chat.
_ C'est ça. Et pendant qu'on y est, on va aussi jouer à la Bouteille et chanter des trucs autour d'un feu de camp… fit-il une moue rieuse sur le visage. Et pourquoi moi ?
Le garçon se contenta d'allumer une autre cigarette. Bellatrix se rendit pourtant compte qu'il souriait. Toi aussi. Tu t'es pris au jeu. Tu n'es peut-être pas aussi cynique que tu en as l'air, songea-t-elle.
_ Peut-être parce que t'es le « Préfet-en-chef »… et que tout le monde te connaît, lança Lucius.
Bellatrix sentit les mouvements de Tom s'altérer et se faire… sensuels et espiègles. Les deux filles présentes dans la pièce suivaient l'échange entre les deux garçons, muettes comme des carpes. A cet instant, Bellatrix prit conscience que l'atmosphère de la pièce s'était modifiée. Ils ne sont pas dans leur état normal, se dit-elle.
Le brun se releva, s'étira, et se déplaça avec aisance vers Lucius, toujours affalé contre un fauteuil rapiécé. La lenteur de sa démarche berçait Bellatrix, elle avait l'impression d'évoluer dans un rêve et de courir au ralenti. Le jeune homme avait l'air à la fois furieux et perdu.
_ Ecoute-moi bien sale fils à Papa, avoir recours à ce genre d'idées n'a rien de bien honorables. Tu ne sais pas qui je suis, ni ce que je veux.
Il marqua une pause comme pour ménager les esprits avec ses paroles et il rétorqua avec un petit rire bref.
_ Laisse tomber. Je me tire d'ici.
Lucius se releva vif comme l'éclair. Bellatrix et Mary étaient pétrifiées. Il est si baraqué. Les stéroïdes. Le Quidditch, pensa Bellatrix en série de flash. Elle suffoquait incapable de parler. Elle ne pourrait pas l'empêcher de faire du mal au garçon si l'envie de jouer les durs lui prenait.
_ Et qu'est-ce que tu pourrais cacher ? Un vampire dans ton placard ? Arrête de te la jouer grand dramaturge et reviens t'asseoir avec nous, lui jeta-t-il tandis que Tom se dirigeait à grandes enjambées vers la porte.
Le jeune Préfet lui répondit sans se retourner.
_ Prie pour que je n'en réfère pas au directeur.
_ Mauviette…
Tom fit volte-face en s'arrêtant sur le seuil. Une moue presque dédaigneuse sur le visage. Il avait un regard mauvais, un regard de serpent. Les autres frissonnèrent lorsque le brun s'adressa à eux quatre à son tour :
_ C'est moi qui aie ouverte la Chambre des Secrets. Moi qui aie libéré le monstre qu'elle renfermait. Ce monstre qui a pétrifié un pauvre élève de Poufsoufle de première année égaré.
_ Je croyais que c'était Hagrid qui l'avait libéré, chuchota Mary.
_ C'est moi qui aie fait incarcérer ce pauvre gugusse.
Tout les quatre regardaient le serpentard, d'un air nouveau. Une sensation de choc et de trahison mélangé. Comme s'ils avaient été trompés. Au fond de la pièce, Bellatrix voyait même Severus avoir perdu son air dégagé d'intellectuel. Ils arboraient une tête de ceux qui découvraient qu'un monstre se cachait parmi eux. Ils ressentaient la nouvelle comme ça. Tom les contemplaient, l'air plus hargneux que jamais et dévisagea Bellatrix. A son regard interrogateur, elle comprit qu'il hésitait à faire quelque chose. Puis son visage se durcit, et il quitta la salle commune.
Il sortit de la pièce d'un coup de talon.
Bellatrix sentit ses joues s'empourprer et s'agenouilla par terre, ses jambes devenues lourdes et maladroites. La pièce semblait tourner, elle se sentait toute étourdie. Dans la lumière tremblante, Mary dit avec inquiétude :
_ J'arrive pas à le croire… Le Préfet.
_ Il disait ça pour nous foutre les jetons et ne pas partir la queue entre les jambes, la rassura Lucius. Ce mec ment comme il respire.
Mary s'éloigna en direction du canapé en similicuir de Tom et se pencha pour attraper le livre laissé là par le jeune préfet et se tourna vers les autres pour leur faire admirer sa trouvaille.
_ Il n'y a qu'une seule façon de le savoir, lança-t-elle.
