Disclaimer : tous les personnages présents et mentionnés appartiennent au grand Masami Kurumada !

Note : Je comptais faire la suite du premier « chapitre », mais j'aimais bien l'idée d'intercaler un autre épisode avant. Cet épisode est centré autour d'un personnage qui n'est volontairement pas nommé au début –mais qui sera identifié bien sûr- et pour lequel une idée me trottait dans la tête depuis un moment. J'espère ne pas trahir le monde de Kurumada en apportant des éléments que je voulais ajouter sur un point de l'histoire où on ne sait pas grand'chose… Vos critiques sont les bienvenues, donc !

Bonne lecture !


Il n'entendait presque plus les appels à l'aide. Bien en-dessous des cris, sous la pierre plusieurs fois centenaire, il serrait furieusement les barreaux d'acier en attendant un miracle. Les dents serrées, il tâchait de garder son sang froid au moment où il lui semblait qu'il allait perdre, qu'il allait se planter lamentablement parce que, peut-être, cette quête était trop élevée pour lui.

que les bouches des mortels ne peuvent…

« Foutue porte… » Siffla-t-il à son tour en laissant tomber lourdement son front contre le métal gelé, ouvrant ses paupières sur des yeux où irradiaient l'angoisse et la frustration : de l'autre côté de la grille, il apercevait à peine le tunnel de pierre il y était presque et pouvait presque le toucher. Mais par-dessus tout, il savait que c'était là. Etirant un bras furieux à travers les barreaux d'acier glacé, il laissa échapper de nouveau, d'impatience :

« Foutue… Porte ! »

Derrière lui, un escalier en pierre qui remontait vers l'intérieur d'un édifice à hautes voûtes, froid et sombre, laissait seulement tomber une faible lueur rougeâtre sur son environnement. Presque rien en somme.

que leurs oreilles ne savent pas entendre…

Et là-haut, découpée par un vitrail à peine éclairé de l'extérieur par de ridicules réverbères oranges, la silhouette du buffet d'orgue révélait dans le noir sa véritable nature de monument. Ce poumon monstrueux ne semblait que dormir et prêt à se réveiller à n'importe quel moment pour s'animer. Pour dire quelque chose, peut-être. Quelque chose qu'il ne voulait surtout pas entendre, qui ne devrait jamais être prononcé, au risque de…

ouvrir les portes…

Non ! Tout ceci n'avait aucun sens !

Il ferma les yeux avec force et produisit un effort surhumain pour reprendre son calme. Non, tout cela n'avait aucun sens. Tout avait commencé quatre jours auparavant, lorsque sa grand-mère lui avait confié cette photo sans un mot. Une grande photo en noir et blanc, trop vieille encore pour le siècle dernier. Un portrait constitué d'une quinzaine de personnes assises, l'air grave et l'allure digne de ces gens qui ont l'âme ancienne et qui taisent beaucoup de choses. Alors il avait croisé chacun de ces regards, ces yeux qui semblaient trop animés pour avoir été si simplement imprimés sur du papier, trop expressifs, trop parlants. Et puis il y avait celui du milieu, ce garçon qui lui ressemblait un peu trop et au sujet duquel on avait refusé de lui répondre. Quand il les avait vus ou plutôt lorsqu'ils l'avaient vu, lui, une certitude s'était mise à peser très lourd dans sa poitrine : plus jamais il ne serait seul. Alors ces visages avaient habité son sommeil, envahi ses rêves de voix obsédantes. On l'appelait. C'était urgent. Et ce soir, ça l'était encore plus.

aux Portes Solidement Closes…

Et l'appel venait d'ici. Alors pourquoi cette maudite grille… ?

un seul nom pour tous les autres…

Coincé derrière cet obstacle qui ne bougeait pas d'un centimètre, son être entier ivre des appels irrésistibles qui lui commandaient d'avancer, il en aurait pleuré de frustration. Mais il fallait respirer, conserver son sang froid, ignorer la voix enrouée de l'homme enfermé dans le presbytère et la présence écrasante du monstre mécanique dormant dans son dos, qui surplombait tout. Il fallait écouter cette part d'instinct : si désormais il n'était plus seul, c'est qu'il y avait nécessairement un nom à donner.

Insensé pour les mortels aux têtes mortelles...

Un nom qui, une fois prononcé, ferait taire les voix et rendrait la paix à ces visages, donnerait du sens à ce legs familial obscur. Il fallait respirer profondément, écouter ce qu'il y avait vraiment à entendre, s'ouvrir à ce qu'ils ne taisaient plus. Et sans s'en rendre compte, depuis quelques instants, il faisait brûler un paisible cosmos sombre. La grille semblait moins froide, l'esprit plus clair. Le verrou tourna soudain et le claquement de métal résonna dans tout l'édifice. Déconcentré, il entendit pourtant une réponse : mais elle était humaine et parfaitement physique. C'était une voix grave et profondément sereine qui venait de l'autre côté de la grille en remontant d'autres escaliers en pierre :

« Je te souhaite un bon retour parmi nous, Queen de la Mandragore, Etoile Céleste de la Magie. Noble soldat d'Hadès. »

Hadès… Hadès !

Ce dernier nom résonna dans son esprit si fort que son cœur manqua d'exploser dans sa poitrine, comme si quelque chose de trop grand venait de s'y installer. Alors la pensée étrange mais viscérale lui vînt que la peur, ce terrible ennemi sur Terre, le pire de tous pour les mortels, ne le concernerait plus jamais : il savait.

En face de lui, la main de l'autre serra l'un des barreaux pour ouvrir la porte de l'intérieur, et les doigts choquèrent le métal avec un cliquetis inattendu. Alors il plissa les yeux en essayant de percevoir la silhouette devant lui : il lui sembla distinguer un oiseau immense.

« Qui es-t… ? »

Mais déjà, sans s'en apercevoir, il venait de le tutoyer. Décontenancé par son propre réflexe, sa crainte qui s'estompait à grande allure laissait néanmoins place à un sentiment de familiarité aussi rassurant qu'inexplicable.

« Ça va revenir, Mandragore… Répondit seulement l'autre, machinalement, en tendant gracieusement sa serre d'oiseau de malheur vers le tunnel obscur. Viens.

- Valentine… ? » Demanda Queen sur un ton qui passa rapidement de l'hésitation à l'impatience.

La Harpie hocha simplement la tête et prit soin de fermer la grille derrière lui lorsqu'ils furent dans le tunnel.

« Tu vois. Ajouta-t-il. Nous nous connaissons depuis toujours et nous combattons le même ennemi, depuis la nuit des temps. Aujourd'hui encore, notre Seigneur m'envoie te chercher afin que nous nous battions côte à côte, sur le même champ de bataille. »

Il y avait une fierté indicible dans sa voix, imperceptible pour qui ne le connaissait pas. Pourtant, à l'entendre, Queen sourit comme un soldat à l'exhortation de son supérieur. Ils marchèrent un moment dans le noir, descendant de plus en plus bas sous terre sans un mot et sans difficulté pour s'orienter, avant que Queen ne reprît :

« Je peux te demander depuis quand t'as les clefs d'une cathédrale allemande, toi… ?

- J'ai la sensation que tu m'as déjà posé cette question un million de fois, Mandragore… Hadès a les clefs de toutes les portes. »

Evidemment.

« Ton surplis se trouve dans le caveau le plus bas. Ne perdons pas de temps. Sylphide est déjà éveillé mais pas Gordon, ni Myu. »

L'évocation de ces noms acheva de rassurer Queen, mais ce soulagement et cette joie des retrouvailles prochaines accompagnaient l'empreinte estompée d'un souvenir amer. Alors, tandis qu'ils s'enfonçaient silencieusement dans les catacombes obscures, Queen eut un sourire à peine abîmé.

Fin de l'épisode