Disclaimer : Tous les personnages nommés et apparaissant ici appartiennent à Masami Kurumada.
Note : Cet OS était normalement prévu pour novembre (vous allez voir pourquoi), mais j'ai été comme qui dirait un peu débordée et je n'ai pas pu m'y tenir… Je vous prie de m'excuser pour ce gros retard, qui rend cet OS un peu périmé… !
Bonne lecture !
Monon anthos Hêlusiou
(« Une seule fleur d'Elysion »)
« Maudits impies… Si nous ne sévissons pas davantage, nous serons débordés, et alors il sera trop tard pour venir pleurnicher quand… »
La suite fut beaucoup moins polie.
Un juron, marmonné dans la langue maternelle de celui qui le prononce, a toujours plus de force et sonne toujours plus juste. En tout cas, il défoule un peu mieux.
« Oser lever la main sur toi… C'est au Cocyte qu'ils auraient dû aller... Et Valentine qui ne veut rien entendre, pff… Arrête de remuer comme ça, tu veux ? »
Depuis maintenant quelques minutes, Pharaon du Sphinx peinait à attraper la patte du Chien tricéphale. A vrai dire, ce n'était pas grand-chose -il avait seulement été égratigné par une âme un peu plus agressive que les autres et qui avait tenté de s'évader-, mais le Gardien ne se laissait pas faire et, depuis quelques minutes, il remuait la dite patte pour empêcher le Spectre du Sphinx de le toucher. Le Spectre avait déjà pris un ou deux coups de griffes et, même si son surplis les encaissait plutôt bien, cela n'arrangeait pas sa mauvaise humeur.
« Ce qui est sûr, c'est qu'il obéit mieux que toi… Pff. Allez, Cerbère ! Couché ! »
Peine perdue. Cette bête colossale lui obéissait au doigt et à l'œil mais il n'avait pour ainsi dire presque jamais été blessé au cours de sa bien auguste existence, ce qui rendait les choses très compliquées aujourd'hui. C'est que le fils d'Echidna avait sa fierté. Finalement, découragé, Pharaon laissa échapper un soupir et retomba assis devant le Chien, lâchant l'onguent et tout ce qu'il avait dans les mains.
« Fais un effort… Je sais que tu n'as pas mal… Tu fais ça juste pour me... »
Mais le Spectre ne termina pas sa phrase. Juste au-dessus de lui, quelque chose le força à lever la tête : Cerbère l'observait du haut de ses millénaires, une lumière étrange dans les yeux c'était une sorte d'attention intense, de patience infinie et de clairvoyance toutes divines, parfaitement lisibles et qu'il avait la chance, lui, de contempler chaque jour pour la subir par la force des choses. Alors un silence impeccable se fit autour d'eux. Pourtant habitué à ce phénomène, Pharaon n'avait plus la moindre envie de prononcer un seul mot, de peur d'interrompre une œuvre cosmique. Une crainte digne de ces pauvres mortels, mais seulement propre aux êtres les plus pieux. Au bout d'un temps incalculable, le Spectre cligna lentement ses yeux dorés, minuscule être de rien du tout assis aux pieds d'un monstre sacré, tandis que ce regard d'ancêtre l'apaisait complètement. Pharaon inspira lentement et sa respiration se fit plus profonde. Vaincu par la créature primordiale, il réalisa que tout cela n'avait pas vraiment d'importance. Cerbère allait bien, Cerbère était au-dessus de tout cela, Cerbère était là et le serait toujours. Par les dieux, que le Spectre du Sphinx aimait ces moments-là et qu'il se sentait fier de porter le surplis de la Bête ! Un sourire s'étira lentement sur le visage de l'Egyptien, témoin d'un bonheur rare mais endurant, mais surtout d'une fierté qui, les siècles et les vies passant, s'était lentement changée en orgueil. Il regarda à droite, à gauche puis s'approcha de Cerbère sans se défaire de son sourire. Lentement et avec un respect infini, il leva la main vers lui et la posa sur l'une de ses gueules. L'animal mythique ne bougeait pas, comme apaisé lui aussi, puis planta ses yeux monstrueux dans ceux de l'homme.
Alors, comme dans un état second, le Sphinx fredonna quelques mots dans cette langue où la voix a tout pouvoir et fit refermer l'égratignure en un instant. Puis il fit un pas de côté avant d'articuler plus clairement, comme sorti d'un rêve, le visage lumineux :
« Tu as triché… Pff. »
Après quoi il donna une grosse tape sur le flanc du Gardien bestial et pouffa de rire en grattouillant affectueusement l'une des têtes reconnaissantes qui s'était rapprochée de lui :
« Privilège de la Deuxième Prison, mon beau ! Allez, va t'amuser ! »
C'est avec un petit ricanement à peine sardonique que Pharaon regarda le Chien s'éloigner et retourner à son poste antique, songeant que décidément, après les levers de Soleil, cette grosse bête était bien la chose la plus sympathique qui lui eût été donnée de connaître. Satisfait, il fit demi-tour en direction de la sortie arrière de sa prison : le champ de fleurs. Encore sous l'effet de l'immense vague de sérénité qu'il venait de recevoir, les poings appuyés sur ses hanches, il eut enfin un sourire satisfait : ce lieu unique aux Enfers lui appartenait. Profitant encore de cet état de contemplation, ses mains détachèrent machinalement le benet de son dos et ses doigts cherchèrent les cordes. Sans y penser il se mit à marcher à travers cet extrait de Paradis, ses doigts tirant de l'instrument les couleurs qui illustraient le mieux ce champ de mystères. Le Spectre marchait, le cœur léger, le sourire aux lèvres, à travers cette partie des Enfers où il se sentait plus heureux qu'un roi. Alors il crut sentir la chaleur du Soleil au-dessus de lui et il fut persuadé, sans le voir, qu'un ciel clair apparaissait en lieu et place de leurs voûtes souterraines. Cet endroit n'avait rien d'infernal. On eût dit, presque, que...
Mais il y avait une chose, une seule chose qui salirait toujours ce bonheur parfait. A ce moment précis néanmoins, il l'oublia sincèrement.
Les pensées plongées dans sa musique et le cœur rempli du fragment de perfection qui l'entourait, il n'entendit pas tout de suite les nouvelles harmonies qui s'insinuaient dans les siennes et dont il s'approchait sans le vouloir. Une mélodie étrangère et malvenue, portée par un vent fantôme, vînt dissoner avec sa propre musique, contaminer les belles couleurs produites par son benet et qui lui faisaient tellement de bien. Pharaon fronça douloureusement les sourcils en percevant les premières dissonances, puis crispa les doigts sur les cordes de son instrument en se souvenant brusquement à quel point il haïssait Orphée. Son sourire disparut instantanément et sa gorge se serra de colère et de frustration. Il se détourna alors et s'éloigna pour ne pas voir ceux qui souillaient son domaine et empoisonnaient bonheur, parasitaient son paysage depuis trop longtemps et le privaient de sa paix.
Rien n'est plus douloureux que la chute du Paradis.
Pharaon ferma les yeux pour contenir la formidable vague de frustration qu'il sentait monter dans son cœur, le vidant de tout ce dont il s'était abreuvé jusque-là. Ce fut si rapide, si facile de tout perdre en un instant. C'est au moment où le Sphinx fut sur le point de nommer le désespoir qui s'abattait maintenant sur ses épaules qu'une main se posa sur l'une d'elles et interrompit l'effervescence orageuse qui le rongeait. Orphée ? Sa main partie la première avec la ferme intention d'attraper ce déchet en armure d'argent à la gorge, mais il s'arrêta net en se retournant, le bras encore levé : ce n'était pas Orphée.
« Qu… !? Myu ? S'exclama Pharaon en laissant retomber son bras.
- Il paraît qu'il y a du vent à Elysion... Enonça la voix douce, sans surprise. C'est décidément tout ce qui manque ici. Un peu d'air.
- Comment es-tu entré ici ? »
Myu lui sourit avant de répondre :
« Cerbère ne m'a jamais interdit d'entrer. Je me demande bien pourquoi d'ailleurs… Je crois qu'il m'aime bien !
- Qu'est-ce que tu fais là… Redemanda Pharaon en pinçant l'arête de son nez entre son pouce et son index.
- Tu n'en as vraiment aucune idée ?
- Je ne suis pas d'humeur à jouer avec toi. Trancha le Sphinx qui perdait lentement patience.
- C'est dommage, tu avais l'air si heureux ! »
Si un regard avait pu tuer, Myu aurait été réduit en poussière à ce moment-là.
« Tu te fous de moi, Papillon…
- Excuse-moi. Cette prison est vraiment étrange… Apparemment tu en as perdu la notion du temps. »
Pharaon se retînt de justesse de lui retourner sa remarque sur l'étrangeté, quand il croisa de nouveau l'espèce de regard de son frère d'armes, parfaitement inhumain, indéchiffrable et à peine malicieux.
« Fiche –moi le camp d'ici avant que...
- Joyeux anniversaire, Pharaon.
- J'ai d… Qu'est-ce que tu dis ? »
Pharaon s'était tu aussitôt et était resté tout bête, décontenancé, la bouche à demi ouverte, les yeux cherchant un détail auquel se raccrocher tandis qu'il essayait de se souvenir de la dernière fois où il s'était préoccupé d'une date ou même de la saison. A y réfléchir, c'était peut-être à la fin de l'été. Il aurait donc occulté trois mois ? Impossible. Le sourire de Myu, qui l'observait depuis quelques secondes, s'étira un peu plus. Le Spectre du Papillon fit alors demi-tour en ajoutant un dernier :
« C'est tout. Bonne journée.
- Par Hadès… Marmonna le Sphinx en se détournant, troublé.
- Hm ?
- Rien. Merci. Répondit Pharaon à contre-cœur. Sors d'ici maintenant, c'est chez moi. »
Mais ces derniers mots étaient lourds d'amertume.
« Elysion est cruel, Pharaon… » Osa Myu après une hésitation presque compatissante.
L'Egyptien plissa les yeux, dubitatif, espérant un développement qui ne vînt pas.
« Ça te va bien de dire ça… Quel est le rapport avec Elysion, je te prie ? »
Le Spectre du Papillon ne daigna pas répondre tout de suite, absorbé lui-même par la contemplation du lieu il sembla même oublier la question. Néanmoins c'est au moment où Pharaon sembla s'agacer qu'il décida de prendre la parole :
« Ici, ce ne sont que ses miettes, finalement.
- … Quoi ? Laissa échapper l'Egyptien qui ne comprenait pas davantage.
- C'est seulement des miettes… Mais c'est déjà tout ça.
- Myu…
- Je dis que ta prison est à Elysion ce que l'une de ses fleurs est à tout le champ. »
Pharaon tiqua à ce moment-là et suivit le regard de Papillon, songeur. Mais quand il se retourna pour le regarder, Myu était déjà plusieurs mètres plus loin, en train de s'éloigner vers la sortie. En le regardant traverser le pré infernal, le Sphinx eut une impression étrange. C'était toujours comme ça avec Myu : des images et des impressions. Cela n'allait pas plus loin mais c'était plus fort que toute autre chose. Pharaon secoua brusquement la tête et fronça les sourcils, se trouvant tout à coup un peu stupide.
« L'imbécile… On n'est même pas en novembre… » Termina-t-il en rassemblant ce qui lui restait : sa mauvaise foi.
Après quoi il se rassit et se remit à jouer en fermant les yeux. Tandis que la musique ramenait le ciel et le Soleil dans son esprit et nourrissait tout ce qui avait besoin d' être nourri, il comprit véritablement la dernière remarque de Papillon à retardement : peut-être, en effet, contrairement aux autres Spectres, avait-il toujours été privilégié. Ce lieu qu'il détestait tant voir parasiter par d'autres présences que la sienne, qu'il ne supportait pas de voir envahi, pillé, violé en somme par les yeux étrangers -cette idée seule le dégoûtait et faisait naître en lui un sentiment de possessivité plutôt agressive-, n'était pas Elysion certes, mais était en quelques sortes l'une de ses fleurs. Un véritable trésor qu'il gardait jalousement. C'était le mot d'ailleurs : jalousement. Car c'était seulement depuis qu'il avait eu la garde de cette prison que le Spectre du Sphinx avait eu peur de tout perdre. Depuis toujours en somme.
Et le pire, dans cette histoire, c'est que ses craintes étaient justifiées depuis quelques années déjà. Si sa foi en Hadès n'avaient pas fait office de garde-fou, il lui aurait déjà offert ce double sacrifice. Une lueur démente traversa le regard du Spectre de la Bête au moment où il aperçut de loin, pour la énième fois de la journée, de la semaine, de l'heure peut-être, Orphée chanter devant Eurydice.
Fin
