"On ne peut décidément jamais te laisser seul !"
Thor esquissa un sourire éphémère.
"Et tu es fier de toi ? Comment as-tu pu lui faire ça ? C'est ta fille qui vient de partir... Tu en as conscience au moins ? TA FILLE !"
Hilda était hors d'elle. Son bébé était on ne sait où et son mari semblait s'en foutre royalement. Le pire dans tout ça, c'était que ce n'était l'habitude ni de l'un ni de l'autre... et cela ne faisait qu'agrémenter sa colère et nourrir son inquiétude. Thor soupira bruyamment en levant les yeux au ciel.
"Il faut toujours que tu fasses une montagne de tout !..."
La jeune femme manqua s'étouffer.
"Je quoi...?! Moi au moins j'agis comme une mère. Je m'inquiète pour ma fille !... Je ne sais pas si tu l'as remarqué, mais elle est partie plutôt précipitamment tout à l'heure... Un peu trop à mon goût. Elle et toi, vous êtes pareils. Vous agissez toujours sous le coup de l'impulsion ! Elle a aussi ton côté borné, tu sais... Et si elle ne revenait pas ? Tu y as pensé ?"
"Tout de suite les grands mots ! Tout ça pour un simple caprice... Tout ça pour le caprice d'une enfant gâtée... Tu verras, ça lui passera... Une fois qu'elle se sera calmée, elle se jettera dans nos bras pour se faire pardonner..."
"Mon pauvre Thor, tu as bien des progrès à faire en matière de psychologie enfantine... sans compter que Moira a aussi ton fichu caractère !..."
Le principal intéressé se contenta de hausser les épaules en grommelant un je ne sais quoi...
"Quoi ? Tu ne comprends toujours pas ? Bouge pas, je vais éclairer ta lanterne ! Tu es son père. Tu es le pilier de cette famille. Moira t'avait placé sur un piédestal. Elle avait fait de toi son confident. Et il a suffi que tu ouvres la bouche une seule fois pour que tu chamboules tout. Il aura suffi d'une seule fois, d'une seule, pour perdre sa confiance. Tu l'as trahie ! Comment te sentirais-tu à sa place ?"
Comment il se sentirait...? L'idée suivait son cours dans l'esprit de Thor et la réponse à cette question restait invariablement la même. Il aurait réagi exactement de la même manière... Elle était bien la fille de son père !... Cette pensée lui arracha un sourire. Un sourire certes, mais un sourire de façade. Il ne l'avouerait jamais – surtout pas à sa femme – mais il s'inquiétait pour sa fille. Elle était seule, livrée à elle-même, à la merci des dangers d'un monde qu'elle ne connaissait que trop mal. La voix de sa femme le tira de ses pensées.
"Je sais ce que tu penses. Moira est puissante. C'est vrai et je ne le nierai pas... mais tant de puissance chez un être si fragile et si influençable, cela ne peut être que dangereux. Je n'ose même pas imaginer ce qu'il pourrait se passer si..." Ma petite chérie...
"Je ne voudrais pas paraître pessimiste mais c'est une possibilité à envisager..." Moira...
"Chérie..."
"Oui ?"
"Il faut la retrouver !"
"Enfin je te retrouve !..." (un sourire éclairant son visage)
Hilda lui passa amoureusement le bras par-dessus son épaule et lui caressa le dos pour le réconforter.
"Tout va bien se passer..." Tout va bien se passer maintenant que tu es là...
Pendant ce temps...
Moira se tenait assise là, les bras autour de ses jambes repliées, les yeux rougis par les larmes. Elle avait les yeux rivés sur l'horizon, mais elle ne semblait rien regarder en particulier. Qui sait même si elle regardait vraiment quelque chose, ici, à la frontière entre Asgaror et le monde des humains.
Les dernières heures qui venaient de s'écouler défilaient dans sa tête. Elle cherchait à comprendre comment tout avait bien pu dégénérer aujourd'hui. Mais elle avait beau tout retourner dans tous les sens, elle ne trouvait pas de réponse. Elle ne trouvait pas la réponse et cela l'agaçait... Cela la rendait malheureuse... Qu'allait-elle devenir si ses parents ne l'aimaient plus ? Elle renifla de plus belle et sursauta en entendant la voix derrière elle.
"Que t'arrive-t-il mon enfant ? Pourquoi tant de larmes sur ce joli visage ?" (en les effaçant du doigt)
"Parrain Loki... Que...? Comment...?" (d'une voix hoquetante)
"Tu sais bien que je ne saurais laisser une âme comme la tienne en peine... Alors, dis-moi, que s'est-il donc passé pour que ton cœur pleure autant que tes yeux ?"
"Je... Je... Je me suis disputé avec Papa... Il... Il m'a toujours dit que je comptais plus que tout pour lui... Il... Il m'avait dit que mon bonheur était ce qui importait le plus à ses yeux... Et tout ce temps, je l'ai cru alors que tout n'était que mensonge. Comment j'ai pu être aussi bête ? Il a tout gâché !"
"C'est ton père, Moira. Et même s'il le paraissait à tes yeux, il n'a jamais été parfait. Laisse-lui le temps et il comprendra. Il finira par comprendre..."
"Mais quand ? Il a détruit ce que j'avais de plus cher ! Il a détruit mon œuvre ! Et moi là-dedans, je deviens quoi ?" (d'une voix déchirante)
"Mais voyons Moira, tu es une AEsir. Tu as toute la puissance et les pouvoirs nécessaires pour te retourner et pour créer une nouvelle illusion..."
"Mais je me fous de tout ça ! Je refuse d'être ce monstre que tout le monde voudrait voir en moi ! Je ne veux pas créer d'illusions ! Je ne veux pas faire de mal ! Je veux simplement être une enfant et écrire des histoires... des contes... C'est si difficile à comprendre ?"
"Des histoires ? Des contes ? Mais ce n'est pas ton rôle ! Tu es née AEsir et tu as des devoirs envers notre monde..."
"Ah ouais ? Celui de torturer...? Celui de faire souffrir...? Celui de tuer...? Je m'y refuse ! Je veux avoir un vrai choix !... Pourquoi je peux pas, hein ? Et ne me dis pas que c'est parce que je suis ce que je suis !..."
"Tu es une personne... une demi-déesse même... et regarde-les ! Ils sont pitoyables... sournois... fourbes... Ce ne sont pas des anges, Moira ! Ils râlent... Ils mentent... Ils volent... Ils tuent..."
"Au moins, ils ont une vie..."
"Moira..."
"Non ! Je ne veux pas écouter !"
"Tu n'as pas à avoir une si mauvaise opinion de toi-même... Tu peux avoir le choix..."
"C'est vrai ?" (pleine d'espoir)
"Puisque je te le dis !..." (en souriant)
"Et comment ?"
"En me rejoignant. Tu sais, toi et moi sommes pareils..."
"Tu ne rêves que de discorde et de sang versé... comment oses-tu te comparer à moi ? Nous n'avons absolument rien en commun !..."
"Détrompe-toi Moira ! Au fond de nos cœurs règne une indéniable envie de liberté qui ne demande qu'à exister. Toi et tes pouvoirs... Moi et ma ruse... On formerait une sacrée équipe, tu ne crois pas ?"
"Qu'est-ce qui te fait croire que je pourrais m'associer avec toi ?"
"Tu as besoin de moi, ma pauvre Moira !... Pauvre petite fille toute seule... Pauvre petite fille à papa, on a détruit ton conte... Mais l'heure n'est plus aux enfantillages, Mimi... Tu dois leur montrer à tous qui tu es vraiment... Et pour ça, rien de tel qu'un coup de pouce. Quelle chance que tu m'aies trouvé sur ta route !..."
"Dans tes rêves ! Tu es peut-être rusé, mais tu n'es pas pour autant une lumière !... Je préfère me passer de tes services... J'ai ma fierté. J'ai ma liberté aussi... ce qui n'est pas ton cas..."
Elle lui fit sa plus belle grimace alors que Loki bouillonnait de rage.
"Tu vois, le petit cas désespéré n'est pas aussi idiot que tu le pensais. Au fait, tu avais raison sur un point : il est temps pour moi de mûrir. Je vais m'occuper de ce léger problème sur-le-champ... mais sans toi ! Sur ce, ciao !"
Loki la regarda s'éloigner. Elle avait raison. Il n'avait plus de liberté. Il était prisonnier de ce monde-frontière depuis ce jour où il avait été banni d'Asgaror. Cette gosse s'était bien payé sa tête, mais il savait au moins une chose.
"On se reverra !"
La jeune Moira lui fit un signe de la main qui voulait dire 'mais oui, c'est ça... dans tes rêves !'. Et sans se préoccuper davantage de lui, elle passa son chemin.
"On se reverra... et plus tôt que tu ne le penses... Tu es comme moi. Deux êtres mis au ban de la société." (en murmurant pour lui-même)
