Le lendemain, dans une école.
"Bonjour les enfants !"
"Bonjour Madame Clarkson !"
L'institutrice balaya sa classe du regard et parut satisfaite.
"Bon. Je vois que tout le monde est là. On va donc pouvoir commencer..."
"Ça veut dire que Moira la nulle est là ?!"
La principale intéressée resta de marbre, même si elle explosait à l'intérieur. Elle avait fait une promesse à son père... Elle avait fait une promesse à ses parents... et il était hors de question qu'elle la rompe !
Leur maîtresse s'interposa de suite. Elle ne savait pas comment tout ceci pouvait évoluer, même si elle ne faisait pas grand cas de la jeune Moira. Cette enfant était beaucoup trop insolente pour être modelée et pour devenir quelqu'un de bien. En un mot, irrécupérable.
"Ça suffit, vous deux ! Vous vous croyez malins ?" Mais j'ai rien fait !...
La petite Moira le pensa bien fort mais ne souffla mot. Elle n'était pas en position de force et elle le savait pertinemment. Personne ne voudrait prendre la défense d'un cas désespéré... surtout après l'esclandre de la dernière fois. Elle se contenta donc de baisser la tête tout comme le petit Erik qui avait amené la conversation sur ce terrain.
"Bien ! On va pouvoir travailler maintenant ! Donc aujourd'hui, on va faire des exercices pratiques... Vous allez pouvoir me montrer de quoi vous êtes capables, petits AEsirs !..." (en plissant les yeux)
"Pour cela, je veux que vous fassiez des équipes de deux ou trois personnes... Ensuite, on commencera l'entraînement !"
Il y eut un grand silence. Personne ne voulait former d'équipe... Tout le monde voulait afficher ses performances en solo... et évidemment, personne ne voulait s'associer avec Moira... Mme Clarkson fut donc obligée de créer elle-même les équipes. Un hasard, malheureux peut-être, fit que Moira se retrouva en compagnie d'Erik et d'Eleanor qui ne la portaient pas spécialement dans leur cœur.
Ils la regardèrent avec dédain avant de reporter des visages souriants vers leur maîtresse. Ils trouveraient bien moyen de s'en débarrasser ou mieux encore, de l'humilier ! Ce qui ne saurait être trop difficile... Elle était nulle, n'est-ce pas ? Que pouvait-on attendre de quelqu'un de nul ?
Lorsque Moira entendit son institutrice prononcer le mot 'transformation', elle soupira de soulagement. Elle avait ses chances... Enfin, presque. Elle tourna la tête et croisa les visages de ses camarades, illuminés d'un sourire sadique. Instinctivement, elle leva les yeux au ciel et c'en fut fini des sourires de façade. Seule la rage subsistait.
"Allez-y !"
Deux petits mots... Oui mais deux petits mots qui signifiaient beaucoup pour ces enfants. Afficher leurs exploits avec fierté... Affirmer leur supériorité par rapport aux autres... Mais aussi récréation... liberté... vengeance...
Dans la salle de classe, on ne voyait plus des enfants, mais toutes sortes de créatures... toutes plus bizarres les unes que les autres... toutes plus effrayantes... Pour peu, on se serait cru dans un zoo démoniaque. Dans le groupe de Moira, on comptait un dragon et un loup-garou... La petite fille quant à elle conservait son apparence. Elle ne savait que choisir... Trop de possibilités et une seule chance de rabattre le caquet de tous ces AEsirs qui ne cessaient de l'humilier.
Autour d'elle, les ricanements fusèrent. Et ils ne provenaient pas uniquement de son 'équipe'... Très vite, d'autres élèves s'étaient ligués contre elle. Heiki... Céline... Dylan... Maeva... même Svenson qu'elle considérait jusqu'à présent comme un 'ami'... Tous se joignaient à Eleanor et Erik...
"Wow ! Moira ! Quel magnifique travail de transformation ! On ne voit absolument aucune différence par rapport à d'habitude. Ah mais oui !... c'est vrai... j'oubliais. Tu es un monstre !... Tu vois, je ne comprends toujours pas pourquoi tu t'obstines comme ça à vouloir rester parmi nous. On le voit bien que tu n'es pas comme nous. D'ailleurs, je suis même sûr que ta famille a honte de toi... Faut dire qu'ils sont pas gâtés ! Se traîner un boulet comme toi !"
Ce fut la goutte qui fit déborder le vase. Comment osait-il... Comment osaient-ils s'en prendre à sa famille ? Comment osaient-ils mêler sa famille à ce ramassis de mensonges ? Certes, ce n'était pas qu'elle n'y avait jamais pensé... C'était même tout le contraire... Mais ça lui rappelait les paroles de Loki, paroles qu'avait fermement démenties son père.
Moira sentait la colère parcourir tout son être... Cette chaleur... Cette décharge... Tout cela menaçait d'exploser à chaque instant. Moira réfléchissait, se demandant si elle devait se laisser dominer... Erik acheva de la convaincre.
"Rends-toi à l'évidence ! Ils ne t'aiment pas !..."
"ASSEZ !"
"Alors Moira, qu'est-ce qui t'arrive ? J't'ai vexée...? J't'ai blessée...? Et alors quoi ? Tu vas pleurer maintenant ?"
La jeune fille ferma ses paupières pour les rouvrir aussi sec, les yeux littéralement enflammés.
"C'est toi qui va pleurer..." (d'une voix grondante)
"Ah ouais ? Et tu comptes faire qu...?"
Erik s'arrêta net quand il croisa le regard de sa petite camarade. Moira n'avait plus rien de cette fille incapable et renfermée sur elle-même. Elle brillait par sa puissance. Une puissance insoupçonnée... Une puissance qui semblait sans limites... Une tornade commençait à se former dans la salle et elle menaçait de tout balayer sur son passage !...
Ses boucles noires semblaient avoir pris vie sous la force du vent et dansaient autour de son visage, le tout sous les regards tétanisés du reste de sa classe. Moira se délectait du spectacle... Elle s'en délectait et pourtant il manquait encore quelque chose... Ah oui !... Elle ferma les yeux et on entendit comme un grondement. L'instant d'après, un éclair zébrait. Des cris horrifiés retentirent dans la pièce et la petite fille pencha sa tête sur le côté, un rictus sadique aux lèvres. Quelle douce mélodie à ses oreilles ! Quel merveilleux spectacle !
"C'est curieux... Je ne vous entends plus... vous avez perdu votre langue ?" (petit sourire)
Ses yeux passaient sur chacun de ses petits camarades qui n'en menaient pas large. Ils n'osaient pas l'ouvrir. Plus maintenant. Pas face à Elle. Moira savourait cet instant. Elle avait enfin la paix.
Après avoir détaillé un à un tous les élèves, son regard se porta sur son institutrice. Elle la fixa d'un air moqueur.
"Vous non plus, on ne vous entend plus... Auriez-vous peur de moi ?!"
Peur ? Sa maîtresse se posait la question. Jamais elle n'avait vu autant de puissance concentrée chez un être si jeune !... Mais ce qui l'énervait le plus, c'était de ne rien avoir vu venir... Si elle avait su qu'il suffisait de la pousser à bout pour voir l'étendue de ses pouvoirs, ça fait bien longtemps qu'elle aurait franchi le pas... et elle aurait pu être fière de son œuvre. Oui mais voilà, elle ne contrôlait rien... et pire encore, Moira semblait y prendre du plaisir. Personne ne savait jusqu'où la fillette pourrait aller... et personne ne l'avait formée pour des cas comme celui-ci. Moira pencha de nouveau sa tête pour bien en mesurer l'effet sur toute l'assistance.
"Bien sûr que vous avez peur..." (petit sourire narquois)
"Pourtant, c'était bien ce que vous vouliez !... Que je m'affirme... Que je devienne l'AEsir qui est en moi... Que j'utilise mes pouvoirs... Toutes ces conneries, quoi ! Vous devriez être contente !... J'ai fait tout ça !"
L'institutrice allait répliquer mais Moira ne lui en laissa pas le temps.
"Oh oui ! Oui, je sais... Je suis imprévisible... On ne peut pas vraiment me faire confiance... C'est pas faux. Je pourrais très bien vous massacrer tous autant que vous êtes d'un simple clignement de paupières..." (clin d'œil sadique)
"... mais je suis de nature clémente aujourd'hui. Et puis, soyons logiques ! Si je faisais pareille chose, je n'aurais plus de souffre-douleur... Je n'aurais plus de professeur... je me ferais sans doute renvoyer de l'école... mes parents seraient tristes... Et ça plus que tout, je ne le veux pas !... Vous non plus d'ailleurs..."
Tout ce petit monde restait replié dans un coin de la salle, incertain quant à son avenir.
"Bien ! Nous sommes d'accord à c'que j'vois..."
Un soupir de soulagement parcourut l'assistance.
"Je vais donc me contenter de tenir ma promesse..."
Mme Clarkson leva un sourcil. Elle ne savait pas à quoi s'attendre. Encore moins s'agissant de Moira. Et cette phrase énigmatique n'arrangeait en rien les choses...
Sans crier gare, Moira amorça sa transformation. Ses yeux avaient quitté leur teinte enflammée pour se parer d'un rouge sang. Mais au-delà de ça, c'était tout son être qui était en train de changer. De ses cheveux bouclés qui s'étaient mués en serpents jusqu'à son corps qui portait en appendice une énorme queue de serpent... Elle s'amusait à la faire claquer devant elle comme le dompteur au cirque, provoquant ainsi des vagues de frissons. Mais ce n'est que lorsqu'elle arbora un sourire dentu qu'elle se sentit enfin prête... qu'elle sentit qu'ils étaient fin prêts... Elle avança vers eux, menaçante, les crocs dégoulinant de bave et puis...
"BOOH !" (avec un sourire sadique)
Et cette fois-ci, ce fut un cri de terreur qui submergea toute la classe. A peine quelques secondes plus tard, Mr Krause déboulait, prêt à semer un nouveau vent de panique.
"Mais que se passe-t-il ici ?" (en remarquant l'état déplorable de la classe)
Moira, qui avait repris une apparence normale, lui répondit en souriant.
"C'est rien, Monsieur Krause...On s'entraîne..."
Perplexe, le directeur interrogea l'institutrice du regard. Cette dernière lui fit un petit signe de tête pour montrer son assentiment. Elle venait d'avoir la pire peur de sa vie, mais il n'était pas question que ses élèves le sachent. Moira en tête.
"Bien ! Mais n'oubliez pas de tout ranger avant la fin des cours !"
"Oui, Monsieur Krause !" (tous en chœur)
A peine le directeur avait disparu dans le couloir que Moira se retourna vers l'enseignante, tout sourire.
"Papa le dit souvent... Faut toujours écouter ses professeurs !... Alors, qu'est-ce qu'on fait maintenant ?"
Moira avait changé. Elle avait pris en assurance et en même temps avait gagné le respect et l'estime de ses petits camarades. Mais elle, elle n'avait rien oublié des paroles qui avaient été prononcées. Elle ne les oublierait jamais. Enfin bon, sa nouvelle notoriété lui évitait au moins les quolibets et les insultes. C'était déjà ça. Moira regarda de nouveau sa maîtresse d'un œil interrogateur.
"Qu'est-ce qu'on fait maintenant ?"
Mme Clarkson se mit à rire nerveusement. Qu'allait-il se passer si elle continuait les exercices pratiques ? Pouvait-elle se permettre de ne pas en faire d'autres ? Elle soupira.
"Des illusions, ça vous tente les enfants ?" (sourire crispé)
"Oh oui ! Oh oui ! Oh oui !" (enthousiasmés)
"Pourquoi pas ?" (en haussant les épaules)
Moira ne se sentait pas particulièrement intéressée mais elle avait promis à son père d'être une bonne élève... et elle ne pouvait ni ne voulait le décevoir.
"Bon. Si tout le monde est d'accord, vous allez chacun faire apparaître un objet devant vous. N'importe lequel !"
Les élèves acquiescèrent. Des pâtisseries de toutes sortes et des jouets firent leur apparition par-ci par-là. Par contre, Moira avait beau tout essayer... Elle avait beau se concentrer... Rien ne se produisait. Du moins, pas comme elle l'espérait.
"Madame ! Madame !" (en tirant sur sa robe)
"Oui Luc, qu'y-a-t-il ?"
"Regardez ! Moira !"
La maîtresse leva la tête et ce qu'elle vit la laissa sans voix. Du sang coulait du nez de la fillette et elle pâlissait à vue d'œil. Il ne fallut pas longtemps avant qu'elle ne s'effondre, inconsciente. Mme Clarkson accourut vers elle et tenta de la réveiller sans trop de succès.
"Erik ! Va chercher Mr Krause ! Vite ! On a besoin d'aide ici ! Moira ! Moira ?! Allez ! Réveille-toi !... Moira !" (en lui tapotant les joues)
Quelques heures plus tard, dans une clinique.
"Mme Sorenson... Mr Sorenson... J'avoue que le cas de Moira est unique. C'est la première fois qu'on nous amène une enfant à cause d'une concentration extrême. Avait-elle mangé assez de sucre ?"
"Bien sûr ! Pour qui nous prenez-vous ?" (s'emportant)
"Calme-toi, mon chéri ! Le docteur ne cherche qu'à nous aider..." (en plaçant une main apaisante sur l'épaule de son mari)
Le médecin fit un petit signe de tête avant de poursuivre.
"Je crains malheureusement que ce ne soit pas le pire. D'après les dires de son institutrice, Moira aurait réussi avec brio tous ses exercices, sauf le dernier. L'illusion. Il se pourrait que ça ait provoqué sa syncope et son état. Moira est malade. Et il est à considérer qu'elle ne pourra jamais créer une seule illusion... Elle en mourrait."
"Au diable tout ça ! C'est notre fille ! C'est une AEsir ! Elle pourra vivre ! Elle y survivra ! Qu'importent les sacrifices !"
Le docteur se contenta de hausser les épaules en soupirant. Ah, les parents ! Tous les mêmes !
"On peut la voir maintenant ?"
Il acquiesça et les mena jusqu'à la chambre avant de les laisser en famille.
"Ne la fatiguez pas trop..."
Hilda et Thor firent un petit signe de tête et entrèrent. Moira commençait tout juste à émerger. La première chose qu'elle vit fut ses parents... et surtout leurs regards emplis de tristesse. Pourtant, elle ne se souvenait pas les avoir fait souffrir. Elle ne se souvenait pas de grand-chose en fait. C'était encore un peu brouillon dans son esprit. Son père s'approcha du petit lit et lui caressa la joue.
"Tu sais que tu as fait une sacrée frayeur à tout le monde, ma puce ?"
"J'ai tenu ma promesse..."
"Hein ?"
"Non. Rien... ça doit être la fatigue..."
Ses parents lui sourirent tristement.
"Où je suis d'abord ? On n'est pas à la maison ! Pourquoi je suis là ? Qu'est-ce qui se passe ?" (tremblante)
Les larmes perlaient sur les joues de ses parents et elle ne comprenait toujours pas.
"Tu as fait un malaise en classe, mon ange ! On a cru te perdre..." (voix étouffée par les sanglots) Un malaise ? Pourquoi je ne m'en souviens pas ?
Moira leva la tête, troublée... perdue...
"Et les médecins... Les médecins..."
Hilda chercha à reprendre son souffle sans y parvenir. Ce fut donc son mari qui poursuivit.
"Ils ont dit que tu ne pourrais jamais créer d'illusions..." (en caressant les boucles noires de sa fille)
Moira ne voyait pas trop le problème. Ça ne l'avait jamais vraiment passionnée. Mais bon, pour faire bonne figure face à ses parents que la nouvelle semblait bouleverser, elle fronça les sourcils.
"Oh !"
C'est tout ce qu'elle put dire. Que dire d'autre ? Ça ne la gênait pas plus que ça.
"Sois forte, ma puce ! Nous sommes tous avec toi !..."
Elle leur fit un petit sourire et vit que quelque chose d'autre les tracassait.
"Ils ont décidé de te garder en observation... Au moins pour cette nuit."
Moira fit la grimace. Elle allait vraiment s'ennuyer.
"Mais ne t'inquiète pas ! On a pensé à toi ! On t'a apporté de quoi t'occuper..."
Quand Moira vit son cahier, ses yeux s'illuminèrent de joie. Finalement, tout n'était pas perdu. Elle gratifia ses parents d'un sourire.
"Bien... Nous allons te laisser te reposer... De toute façon, nous n'avons pas le droit de rester ici. Mais dès demain, promis, tu rentres à la maison !"
Elle lui fit un petit signe de tête et dès qu'ils eurent franchi la porte, elle reporta toute son attention sur son précieux cahier.
Nos beaux aventuriers arrivèrent bientôt dans une ville figée par le temps. Le sable chaud volait au gré des caprices du vent et parfois quelques rares touffes de paille roulaient sur elles-mêmes dans l'allégresse. Cela ne voulait pas pour autant dire qu'il n'y avait âme qui vive. Au contraire, il semblait avoir de l'animation dans ce bar-saloon. Ce fut donc tout naturellement qu'ils s'y rendirent, le pas léger et la gorge sèche.
